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SAINT ADON, ARCHEVÉQUE DE VIENNE (+ 875)

Le comte de Vienne Girart, qui pendant de longues années administra le royaume de Provence, intervenait sans scrupule dans les affaires de l'Église et dans les élections épiscopales, mais, comme la plupart des bons serviteurs des Carolingiens, il était fort soucieux des qualités des candidats possibles. Le siège archiépiscopal de Vienne s'étant trouvé vacant par la mort d'Agilmar le 7 juillet 859, Girart s'occupa de la candidature d'Adon, moine de l'abbaye de Ferriéres-en-Gâtinais, où il ne résidait plus depuis une vingtaine d'années. Cette longue absence avait dû susciter quelques commentaires assez peu flatteurs et Girart crut que le plus simple était de prendre l'avis de l'abbé de Ferrières, le célèbre Servat Loup. La réponse ne tarda pas : "... pour répondre à vos questions précises, sachez que le moine Adon, mon disciple, ne s'est jamais enfui de notre monastère; envoyé par nous dans des conditions normales et à la demande de l'abbé de Prüm, feu Marcward, et demeuré avec lui quelque temps, il a évité les pièges de certains jaloux puis il s'est fixé à Lyon, où l'amenait le désir de s'instruire et de vivre au calme. Et même, à la requête instante de très révérentes personnes, Remi, métropolitain de cette ville, et Hebbon, évêque de Grenoble, qui approuve son genre de vie, il a reçu de moi une lettre régulière, bien qu'il eût eu jadis de moi une permission orale :  la production de cette lettre dira fidèlement mon sentiment à son égard. Je sais de façon très certaine qu'il a aussi une lettre ecclésiastique de notre vénéré évêque Guénelon [archevêque de Sens dans le diocèse duquel se trouvait Ferrières], et qu'il n'y a pas d'empêchement, si Dieu l'appelle, qui puisse infirmer justement son élection. Il a mené parmi nous une vie exemplaire; il est capable chose dont l'Église manque surtout - d'enseigner; il est appuyé par les lettres de son abbé et de son évêque, paré de la noblesse de ses parents; il demeure dévotement dans la sainte règle de vie, au jugement des susdits évêques parmi lesquels il vit. Il ne reste plus qu'à souhaiter la réalisation de ce que Dieu a inspiré aux saints prélats. Qu'y a-t-il, par ailleurs, d'étonnant si parfois j'ai prononcé à son sujet des paroles un peu dures? Ce fut la faute de ses ennemis qui répandaient impudemment des mensonges. Ce que maintenant j'insère dans cette lettre, c'est mon jugement d'homme qui raconte ce que d'abord il a vu sans cesse et ce qu'ensuite il a appris de façon certaine."

Malgré un style quelque peu officiel, cette précieuse lettre nous livre une foule de renseignements sur la carrière d'Adon :  il était de famille noble, probablement des environs de Ferrières, où il entra fort jeune. Il avait dû naître vers 800 et avait donc à peu près le même âge que Loup, son futur abbé. Ils firent leurs études ensemble, mais les 2 moines ne durent pas beaucoup s'apprécier. Les "paroles un peu dures" que Loup s'excuse d'avoir prononcées au sujet d'Adon en témoignent, le fait qu'Adon a quitté son abbaye peu après l'élection de Loup et qu'il a jugé préférable de ne pas y revenir par la suite ne laisse pas de doute.

Adon resta à Prüm de 841 à 853, puis il résida à Grenoble et à Lyon "où l'amenait le désir de s'instruire et de vivre au calme". Cette expression de Loup est fort curieuse; on aurait pu supposer que dans son monastère Adon aurait pu trouver le calme et de quoi s'instruire puisqu'à l'époque de Loup Ferrières possédait une des plus belles bibliothèques de l'Empire. Passionnément épris de savoir, bibliophile raffiné, Loup n'était pas dupe et il ne devait pas avoir grande estime pour les productions littéraires d'Adon, dont les goûts de compilateur pressé et de vulgarisateur sans envergure contrastaient étrangement avec les siens.

C'est pendant son séjour à Lyon qu'Adon rédigea son martyrologe, compilation célèbre dont l'influence est encore visible à chaque page de notre martyrologe romain. Devenu archevêque de Vienne, Adon en donna une seconde édition. La 3ième qui sort sûrement de Vienne n'a peut-être été mise au point qu'après sa mort.

Adon a exposé son but et ses méthodes en tête de sa seconde édition. Il s'agissait alors de réfuter les objections soulevées par l'apparition de son livre, ce qui explique le ton nettement apologétique de cette préface : "Je tiens, écrivit-il, à vous exposer en quelques mots les raisons pour lesquelles j'ai entrepris cet ouvrage. De la sorte vous ne serez pas tenté de croire que mon travail est resté sans résultat ou que le besoin de ce livre ne se faisait pas sentir.

D'abord, dans le martyrologe composé par Bède, puis augmenté par le respectable Florus, un certain nombre de jours étaient seulement indiqués et n'avaient pas reçu de noms de martyrs. Ces vides, des personnes vénérables m'ont engagé à les combler.

Ensuite, ayant été dans l'obligation de ramasser de côté et d'autre des Passions dont j'avais besoin, il m'a paru qu'après leur avoir emprunté la matière nécessaire pour combler les jours vides, ce serait encore faire oeuvre utile que d'en tirer, pour d'autres jours de l'année dont le contenu se bornait à de courtes notes, des extraits plus nombreux et un peu plus longs. Ce faisant, j'ai eu surtout en vue, pour la gloire de Dieu, les frères les plus faibles et ceux qui ont moins de moyens pour la lecture. Ils trouveront ici, sur les martyrs, tout un système de lectures résumées, et ils auront de la sorte, en un volume de peu d'étendue, l'équivalent de ce que d'autres sont obligés de chercher avec beaucoup de peine à travers un grand nombre de livres.

Les dates assignées aux fêtes des martyrs présentent, on le sait, une très grande confusion dans les calendriers. J'ai eu, pour arriver sur ce point à la plus grande exactitude possible, le secours d'un vénérable et très ancien martyrologe envoyé de Rome, par le pape, à un évêque d'Aquilée. Pendant un séjour à Ravenne, j'ai copié avec beaucoup de soin ce texte qu'un religieux m'avait prêté pour quelques jours, et j'ai cru devoir le placer en tête de ce livre.

Enfin, on remarquera que certaines Passions insérées dans le présent martyrologe sont un peu longues mais, après les explications que je viens de donner, je pense que l'on ne s'en étonnera pas."

Adon nous apprend qu'il n'a pas travaillé dans un esprit de pure érudition et nous n'avons aucune raison d'en douter. Il a voulu répondre au besoin de ceux qui, devant lire chaque jour le martyrologe à Prime, se trouvaient bien embarrassés quand ils arrivaient à des jours vides et il a pensé que des détails assez nombreux sur la vie et la mort des martyrs ou des saints éviteraient la monotonie d'une liste de noms de personnes et de lieux.

A Lyon, qui fut au 9ième siècle le centre actif de rédaction des martyrologes, Adon put facilement apprendre la méthode. Pour remplir les jours vides et gonfler les autres, il pilla consciencieusement les inépuisables réservoirs de pieux personnages que sont la Bible , en particulier le Nouveau Testament, l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe (connue seulement dans la traduction de Rufin), "Les hommes illustres" de saint Jérôme, le Liber pontificalis, les écrits de Grégoire de Tours et de Bède. Faut-il ajouter à ces manuels de l'hagiographe des sources plus dispersées, Passions de martyrs ou oeuvres des Pères? Adon le laisse entendre en disant que le lecteur trouvera dans son petit recueil "ce que d'autres sont obligés de chercher avec beaucoup de peine à travers un grand nombre de livres". A Lyon, il avait à sa disposition de belles bibliothèques et il avait pu en fréquenter d'autres à Ferrières et à Prüm.

Malheureusement une étude poussée de sa documentation oblige à en rabattre Adon n'a eu besoin de consulter qu'un seul Passionnaire pour y trouver les 89 Passions qu'il cite, et les chaînes patristiques (recueils d'extraits), si chères aux travailleurs pressés, ne lui étaient pas inconnues.

Les martyrologes antérieurs fournissaient un cadre déjà tracé. Adon cite ceux de Bède et de Florus, mais il se contenta du second. Il se garda d'aller se plonger dans les manuscrits mal écrits, bourrés de fautes de copistes et souvent incompréhensibles, du martyrologe hiéronymien; il ne se sentait aucune vocation pour le déchiffrement des grimoires; la peur de se tromper n'entre pour rien dans cette prudence, car il transcrivit sans hésitation les erreurs commises de bonne foi par ses prédécesseurs.

Malgré tous ses défauts, ou à cause d'eux, le martyrologe d'Adon remporta un succès immédiat. Avant la fin du 9ième siècle, il était déjà si répandu que les nouveaux compilateurs, Notker de Saint-GaIl, Hermann Contract de Reichenau, Wohlfard de Herrieden, Usuard de Saint-Germain-des-Prés à Paris, tous moines bénédictins, le mirent à la base de leurs martyrologes. Cependant Adon s'était trompé en s'imaginant que les clercs et moines entendraient avec plaisir des extraits de Passions qui remplissent parfois des pages entières. Usuard prit vers 875 le parti opposé en réduisant les éloges à la plus parfaite concision et son martyrologe ne tarda pas à se répandre dans tout l'Occident, en diffusant les erreurs et les inventions d'Adon dont beaucoup figurent encore au martyrologe romain.

Adon est décidément un personnage mystérieux : mêlé durant son épiscopat aux affaires les plus importantes, il entretint une correspondance suivie avec les papes de Rome et fut chargé de missions, mais on n'a conservé aucune de ces lettres et l'on n'entrevoit guère son rôle personnel. La lettre de l'abbé Loup au comte Girart de Vienne semble indiquer que la promotion d'Adon au siège de Vienne ne se fit pas sans heurt; la vacance du siège fut assez longue : Agilmar était mort le 6 juillet 859, Adon n'apparaît en fonction que lors du concile de Tusey, en novembre 860.

En novembre 862, le pape Nicolas 1er répondait à une demande de renseignements émanée d'Adon; il le félicitait de son dévouement et l'invitait à lutter contre les fléaux de l'époque : divorce et concubinage, usurpation par les laïques des biens d'Église.

Le 24 novembre 863 l 'incapable Charles de Provence mourut et le comte Girart qui gouvernait à sa place manoeuvra habilement pour exclure Charles le Chauve de la succession en partageant le royaume vacant entre Louis 2 et Lothaire 2.

Vienne se trouva dans les États de ce dernier. Le 30 avril 863, passant à Mantaille (commune de Saint-Sorlin, Isère), il rencontra, avec le comte Girart, Adon qui obtint diverses restitutions de domaines en faveur du monastère de Saint-Pierre de Vienne. Le roi se hâta ensuite de se rendre à Metz où un Concile présidé par les archevêques Gunther de Cologne et Theutgaud de Trèves l'autorisa à renvoyer son épouse Theutberge et donna l'absolution à Engeltrude, qui depuis longtemps avait abandonné son mari, le comte Boson. De telles décisions étaient parfaitement injustifiées; le pape de Rome fit déposer les 2 archevêques coupables et enjoignit à Lothaire 2 et à Engeltrude de se réconcilier avec leur légitime conjoint. Adon, mis au courant par le pape lui-même, était invité à les ramener dans la voie droite. Adon se trouvait à Douzy (Ardennes), quand Lothaire 2 jura de reprendre son épouse légitime.

Au concile de Soissons (août 866), Lothaire 2 le pria de le représenter auprès du pape de Rome. Espérait-il qu'un prélat en bons termes avec l'évêque romain servirait ses desseins? Il se trompait : à la fin de 867, Adon lui envoyait une nouvelle semonce et, pis encore, se détachait de lui et du comte Girart en manifestant ses préférences pour Charles le Chauve.

La mort de Nicolas 1er, le 13 novembre 867, fut vivement ressentie par Adon. Le nouveau pape romain, Adrien 2, sans céder sur les principes, entendait mettre moins de dureté dans ses rapports avec Lothaire 2. Adon ne se prêta guère à cette nouvelle politique. En 862, il se fit longuement prier, malgré l'intervention de l'archevêque Remi de Lyon et du comte Girart, pour sacrer évêque de Grenoble Bernier, auquel il reprochait d'avoir été nommé par Lothaire. Si nous en croyons Hugues de Flavigny, le pape Adrien 2 aurait décidé que nul évêque de Gaule ou de Bourgogne ne pourrait être sacré sans l'approbation de l'empereur Louis 2, et en guise de réponse Adon aurait cité au pape rpùao, la semonce qu'il avait lui-même reçue de Nicolas 1er.

 A l'époque où Adon était en bons termes avec le comte Girart, il avait eu la maladresse de mentionner dans une lettre un "prêtre du comte Girart". Dans sa réponse datée du 9 juin 865, le pape romain avait relevé sans douceur cet abus de langage : "... il est ridicule qu'en recommandant le porteur de vos lettres, vous le présentiez comme le prêtre de l'illustre comte Girart. J'avoue vraiment que nous ignorons ce qu'en écrivant cela votre prudence a voulu dire ou ce qu'elle entend par une telle expression. Est-ce que le comte Girart l'a consacré prêtre? est-ce qu'il est de son diocèse? Où avez-vous lu, où avez-vous appris que des prêtres ne sont pas ordonnés selon les saints canons, spécialement pour l'église d'une cité, ou celle d'un domaine, d'un martyr ou d'un monastère, mais qu'ils sont fixés dans les maisons des laïques et vivent avec les séculiers de sorte qu'on les dit être non de Dieu ou d'une Eglise quelconque, mais de tel comte ou de tel duc?..."

En retournant cette lettre à un pape romain, Adon ne manquait pas d'impertinence, mais on doit reconnaître qu'il était sincèrement dévoué aux intérêts de l'Église et combattit pour sa liberté.

Le 8 août 869, Lothaire 2 mourut à Plaisance. Adon ne le regretta pas, il était depuis longtemps acquis à Charles le Chauve; le remplacement de Girart par Boson à la tête du comté de Vienne ne dut pas lui déplaire davantage.

De ses dernières années nous ne savons à peu près rien. On lui attribua la construction devant sa cathédrale d'un petit sanctuaire imitant le Saint-Sépulcre; il obtint des donations et des privilèges. Il eut aussi une certaine activité littéraire.

Adon mourut le 16 décembre 875 et fut enseveli dans l'église des Apôtres ou de Saint-Pierre de Vienne, comme la plupart de ses prédécesseurs. Déjà au milieu du 11ième siècle l'archevêque Léger (1030-1070) lui décerne le titre de saint, mais c'est au 15ième siècle seulement que sa fête figure dans les bréviaires de la ville de Vienne ou du diocèse comme ceux de Saint-Barnard de Romans et de Notre-Dame d'Annonay. Recueilli dans leurs additions à Usuard par Greven et Molanus, Adon a été introduit au martyrologe romain par Baronius qui n'a pas reconnu en lui l'auteur du fameux martyrologe.

 

Merci à Jean Michel Dossogne pour le partage de ce texte

 


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