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SAINT ÉLOI, ÉVÊQUE DE TOURNAI-NOYON (+ 660)

 A la fois orfèvre, ministre et évêque, saint populaire par surcroît, saint Éloi n'est pourtant pas un personnage mythique : des monnaies et une charte ont conservé sa signature, sa Vie écrite par son ami saint Ouen, mais malheureusement retouchée, le montre en pleine activité, ses contemporains parlent de lui, il est un des personnages les mieux connus de son époque et il apparaît comme un homme énergique, entreprenant, capable et fort sympathique.

Il était né vers 588 en Limousin dans la villa de Chaptelat (à 8 kilomètres au nord de Limoges). Ses parents, Eucher et Terrigia, de condition libre, appartenaient à de vieilles familles gallo-romaines, christianisées depuis longtemps. Voyant son fils adroit et intelligent, Eucher le confia à un orfèvre de Limoges, Abbon, qui dirigeait l'atelier monétaire de la ville. Chez lui, Eloi fit son apprentissage (Vie, 1, 1-3).

Pour des motifs que nous ignorons, peut-être tout simplement pour faire une carrière, Eloi se rendit dans la région parisienne où le trésorier royal Bobon le prit à son service (1, 4). Il ne tarda guère à apprécier cet excellent artisan et quand le roi Clotaire 2 (+ 629) désira un trône d'or incrusté de pierreries, il le lui recommanda. Eloi reçut la quantité d'or jugée nécessaire et se mit au travail. Quand il eut fini le trône d'or, il lui restait assez du précieux métal pour en dorer un second. Consciencieux et habile ouvrier, comprenant aussi ses vrais intérêts, il présenta au roi le trône demandé, lui laissa le temps de l'examiner, puis au moment où le roi lui promettait une belle récompense, il fit apporter le second trône en expliquant : "Afin de ne pas perdre ce qui restait d'or, je l'ai appliqué sur celui-ci."

Stupéfait, Clotaire s'écria qu'il ne douterait jamais d'un artisan aussi honnête (1, 5). Selon la coutume, il lui demanda pourtant avant de le prendre à son service de prêter serment sur les reliques, mais le pieux Éloi fut si ému par la solennité d'un tel acte qu'il refusa et le roi comprenant la valeur de ses scrupules le dispensa en l'assurant de sa confiance (1, 6).

Au moment où il devenait un des principaux officiers de la cour, Éloi pensa à servir Dieu avec plus de ferveur; il fit une confession générale de ses péchés, accrut ses prières, entreprit de jeûner héroïquement (1, 7).

Quelques monnaies signées "ELICIUS" et localisées à Marseille nous apprennent qu'il dirigea quelque temps l'atelier monétaire de cette ville, mais il n'est pas douteux que, durant la plus grande partie de sa carrière d'homme public, il résida à Paris ou dans la région, au voisinage de la cour, et qu'il fut un des principaux conseillers des rois Clotaire 2 (+ 629) et Dagobert (+ 639). Bien que de moeurs faciles, ces rois mérovingiens eurent le souci de s'entourer d'hommes intègres et capables; les 2 meilleurs amis d'Eloi furent le trésorier Didier, un peu plus âgé que lui, qui devint évêque de Cahors (saint Géry), et le référendaire Dadon, de 20 ans plus jeune, futur évêque de Rouen (saint Ouen).

Le biographe de saint Éloi lui attribue évidemment un rôle considérable et en donne pour preuve que les ambassadeurs venaient le voir avant de se rendre auprès du roi (1, 10). On sait qu'en 636-637 il fut envoyé en mission auprès de Judicaël, roi de Domnonée (le nord de la Bretagne ) (17 décembre). Il sut obtenir sans guerre réparation de dommages et traité de bon voisinage, puis conduisit Judicaël près de Dagobert, ménageant une entrevue qui consolida la paix (1, 13).

Qu'on ne s'étonne pas de voir Éloi envoyé par Dagobert en mission diplomatique : l'administration des Mérovingiens a toujours ignoré la spécialisation et les rois utilisaient les grands officiers à leur guise. Cependant, durant toute sa carrière, Eloi fut avant tout orfèvre et monétaire, et c'est dans ces 2 charges qu'il s'assura, au-dessus de tous ses collègues, une place éminente.

Sous les rois mérovingiens, la frappe des monnaies fut assurée essentiellement par les monétaires, qui apposaient leur signature aux monnaies qu'ils émettaient.

Les monétaires furent très nombreux, Eloi est le seul qui ait signé des monnaies du palais. Ils avaient l'habitude de graver leur signature en légende circulaire autour de la pièce, seul il la grava quelquefois dans le champ. Ses monnaies sont entre toutes remarquables par leur qualité. Tous ces indices invitent à penser qu'il a profité de sa situation de ministre du roi pour essayer de diriger et de surveiller la frappe des monnaies. Tentative sans lendemain, l'anarchie croissante après la mort de Dagobert ne pouvait que détruire une réforme dont l'intérêt échappa à ses barbares contemporains.

Ils ne ménagèrent pas, au contraire, leur admiration à ses travaux d'orfèvrerie. Son biographe y insiste:

"Il exécuta avec de l'or, de l'argent et des pierres précieuses beaucoup de tombeaux de saints, ceux de Germain, de Séverin, de Piat, de Quentin, de Lucien, de Geneviève, de Colombe, de Maximien, de Lolian, de Julien et de beaucoup d'autres encore. Mais surtout à Tours, aux frais du roi Dagobert, il couvrit le sépulcre du bienheureux Martin d'un ouvrage remarquable fait d'or et de gemmes; il décora de même avec élégance la tombe de saint Brice ainsi qu'une autre tombe où le corps du bienheureux Martin avait jadis reposé... Eloi exécuta en outre à Paris le mausolée du martyr saint Denis et au-dessus du marbre lui-même un ciborium d'un admirable travail, fait d'or et de pierres précieuses; il composa avec magnificence le fronton et les figures qui le décoraient, puis il recouvrit d'or les colonnes placées autour du trône de l'autel et il posa sur elles des ornements en forme de pomme, faits d'or et de pierres précieuses. Il recouvrit aussi d'argent, avec soin, le lutrin et les portes; quant au toit qui surmontait le trône de l'autel, il le fit supporter par des colonnes d'argent; il exécuta aussi un ciborium au-dessus de l'emplacement d'un tombeau antérieur et construisit en dehors un autel aux pieds du saint martyr; là, avec l'aide du roi, il exerça son art avec un tel talent qu'un pareil décor est presque unique en son genre dans les Gaules et qu'il fait jusqu'à ce jour l'admiration générale." (1, 32).

Malheureusement, aucun sarcophage mérovingien en métal décoré ne nous est parvenu, la récupération des métaux précieux a causé au cours des âges la perte de la presque totalité des oeuvres d'orfèvrerie mérovingiennes. En revanche, la popularité de saint Eloi a attiré sur son nom une foule d'objets divers, qui pour la plupart ne peuvent être attribués au 7ième siècle. Mentionnons quelques pièces du trésor de l'abbaye de Saint-Denis que les moines attribuaient à saint Eloi et qui sont aujourd'hui au Cabinet des médailles à la Bibliothèque nationale. Le fameux "fauteuil de Dagobert" n'est sûrement pas de lui, la gondole de jaspe antique remontée à l'époque mérovingienne en orfèvrerie, non plus. Une plaque de verroterie cloisonnée présente au contraire un intérêt considérable : c'est un fragment de la grande croix qui surmonta l'autel de Saint Denis durant tout le Moyen Age et que l'on voit fort bien sur le tableau de la messe de Saint-Gilles; depuis l'auteur des "Gesta Dagoberti" au 9ième siècle, la tradition parle constamment de la "grande croix de saint Éloi" (elle avait près de 2 mètres de haut); sa facture la date indubitablement du 7ième siècle et, comme nous savons que saint Eloi a travaillé à Saint-Denis, on peut admettre son authenticité comme fort probable. On peut en dire autant du célèbre calice de l'abbaye de Chelles, disparu au cours de la Révolution , mais dont le souvenir nous a été conservé par des dessins.

Si diverses qu'elles fussent, les activités d'Éloi ne le détournaient pas de son idéal religieux. Au début de sa carrière, il s'était conformé à la coutume en s'habillant somptueusement, il abandonna tous les ornements superflus afin de garder de plus grandes disponibilités pour ses aumônes. Il portait cilice, emplissait sa demeure de reliques de saints (1, 12). Parmi les oeuvres de miséricorde, il s'employait avec prédilection au rachat des prisonniers, que les armées franques victorieuses déversaient constamment sur les marchés d'esclaves de Gaule. Il en rachetait 20, 30 ou même 50 à la fois, Romains, Gaulois, Bretons, Maures, Saxons surtout. En leur rendant la liberté, il leur proposait de regagner leur patrie, d'entrer dans un monastère ou de rester près de lui. Plusieurs choisirent ce dernier parti et c'est parmi eux qu'il recruta la plupart de ses auxiliaires dévoués : son compatriote Baudericus, le Saxon Thille ou Théau, le Suève Tituinus, le païen Buchinus, qui se convertit et devint abbé de Ferrières, André, Martin et Jean, qui furent élevés à la cléricature (1, 10).

Gallebod et Vincent l'aidaient à ensevelir les suppliciés. Passant à Strasbourg, ils décrochèrent un homme pendu le jour même et s'apprêtaient à l'ensevelir quand Éloi s'aperçut qu'il vivait encore; il le ranima, écarta ses adversaires qui voulaient le reconduire à la potence, et obtint du roi une charte de sauvegarde en sa faveur (1, 31).

Eloi avait reçu de Dagobert la villa de Solignac, à une dizaine de kilomètres au sud de Limoges (Haute-Vienne); il lui demanda "de pouvoir y construire une échelle par où ils pourraient l'un et l'autre monter au royaume du Ciel". Bientôt un monastère s'éleva qui compta jusqu'à 150 moines sous la direction d'un ancien de Luxeuil, Remacle, le futur fondateur de Stavelot-Malmédy (3 septembre). Eloi constitua le domaine par une charte datée du 22 novembre 632, en prescrivant de suivre, comme à Luxeuil, les Règles de saint Benoît et de saint Colomban, dont l'abbé devait surveiller l'observance.

En 633, Eloi, qui avait pensé transformer en hospice pour les voyageurs sa maison de Paris, y installa un monastère de vierges sous la direction de sainte Aurore (Aure, 4 octobre). Écrivant en 642, Jonas, le biographe de saint Colomban, eut soin de signaler ces 2 fondations qui s'insèrent dans le mouvement de renouveau monastique lancé par les moines Irlandais.

La sainteté d'Éloi était reconnue de tous; on lui attribuait des miracles : il avait, le jour de la fête de saint Denis, guéri un boiteux qui gisait contre le tombeau du martyr; près de l'église Saint-Germain à Paris, il avait rencontré un paralytique que ses serviteurs avaient descendu de son char et porté près du tombeau du saint où il avait recouvré l'usage de ses membres; le même miracle était arrivé à Gamaches (Eure); Éloi avait rendu vie à la main desséchée d'un mendiant qui ne pouvait recevoir une aumône, et multiplié le vin en le servant aux pauvres.

La mort de Dagobert (19 janvier 639) permit à ses 2 ministres, Éloi et Ouen, de quitter la cour pour entrer dans le clergé. Les habitudes du temps leur garantissaient un évêché à bref délai, mais ils ne voulurent pas désobéir aux canons qui exigeaient une année entière entre l'entrée dans la cléricature et l'ordination. Éloi fut tonsuré à la mode Irlandaise. Les sièges épiscopaux de Rouen et de Tournai-Noyon, devenus vacants, furent attribués aux 2 amis qui furent sacrés ensemble le 13 mai 641 dans la cathédrale de Rouen. Éloi dérogeait à l'usage qui voulait que l'évêque fût sacré dans sa cité, il est vrai qu'on aurait pu hésiter pour savoir quelle était sa cité, car l'évêque qui résidait à Noyon était en droit évêque de Vermand (Saint-Quentin) et gouvernait aussi le diocèse de Tournai. Le territoire confié à Éloi, formé de 2 parties séparées par le diocèse de Cambrai-Arras, comprenait, ainsi que nous l'apprend son biographe (2, 2), "les villes ou municipes suivants : Vermand [Saint-Quentin], qui est la métropole [où l'évêque ne réside plus], Tournai, autrefois ville royale, Noyon, Flandre [probablement Oudenburg, près Bruges], Gand et Courtrai". On reconnaît le diocèse de Noyon et celui de Tournai tel qu'il subsista jusqu'en 1559, mais il faut remarquer qu'au 7ième siècle il n'y avait pas de diocèse au Nord et que les limites étaient partout fort imprécises.

Éloi choisit Anvers, qui appartint plus tard au diocèse de Cambrai, comme centre de son action missionnaire pour évangéliser les païens "Flamands, Frisons, Suèves et barbares qui demeuraient sur le littoral". Les conversions furent certainement peu nombreuses; les monastères fondés au cours du 7ième siècle dans ces régions n'attribuent au saint évêque aucun rôle dans leur origine ou leur développement.

Au 12ième siècle, l'abbé de Saint-Martin de Tournai, Hermann, revendiqua comme son lointain prédécesseur un certain Balderedus que la Vie de saint Éloi qualifie d'abbé à Tournai. Quelques jours avant sa mort, le saint l'appela près de lui et lui conseilla de rester à Noyon; il n'obéit pas et peu après son retour à Tournai fut massacré par la foule (2, 35). Le titre d'abbé, au 7ième siècle, ne désigne pas toujours un chef de monastère et il est souvent difficile de savoir si les communautés étaient composées de clercs ou de moines; contentons-nous de dire qu'au 7ième siècle, Tournai possédait au moins une basilique importante.

Éloi qui, laïc, avait fondé 2 monastères, n'en créa qu'un seul durant son épiscopat : il réunit des moniales dans le faubourg méridional de Noyon, au lieu qu'occupa jusqu'à la Révolution l'église paroissiale Sainte-Godeberte, l'abbaye ayant été sécularisée au 10ième siècle (2, 5). On ne peut lui attribuer aucune autre fondation, bien qu'il ait pu préparer l'éclosion de monastères en favorisant le culte des martyrs.

A Vermand, s'élevait une basilique en l'honneur de saint Quentin, mais on avait oublié l'emplacement exact de la tombe du martyr; le chantre Maurin, de moeurs suspectes, s'étant fait fort de la retrouver, avait effectué des sondages : il était mort le lendemain rongé par les vers. Après un jeûne de 3 jours et de longues recherches, Éloi indiqua l'endroit où creuser, au fond de la basilique; quand on fut descendu à plus de 10 pieds de profondeur, une grande clarté illumina les assistants : le corps était là. Éloi recueillit les ossements; il détacha les dents pour les distribuer et à chacune perlait une goutte de sang; il mit de côté les beaux cheveux et garda pour lui de grands clous qu'il avait arrachés de la tête et des membres. Il enveloppa les reliques dans un précieux linceul de soie, et les plaça devant l'autel dans un sarcophage d'or et d'argent, enrichi de pierres précieuses, qu'il fabriqua lui-même (2, 6).

A Seclin (Nord), il découvrit le corps du martyr saint Piat. Son corps était transpercé lui aussi par de grands clous. Éloi les montra au peuple et fit pour le saint un beau sarcophage (2, 7).

Les anciennes inventions de corps saints nous laissent souvent perplexes. Dans la plupart des cas nous n'avons aucun doute sur l'honnêteté des participants, mais nous sommes obligés de reconnaître que leur méthode manquait de rigueur. Saint Éloi et ses contemporains prirent les clous pour des instruments de torture laissés dans les corps des martyrs. Il ne s'agit pourtant pas là d'un supplice courant, et une explication fort différente serait acceptable : on sait qu'au 4ième et 5ième siècles, dans des régions aussi diverses que l'Espagne wisigothique, la Lorraine , la Rhénanie ou le Wurtemberg, l'enclouage des cadavres fut pratiqué et on a retrouvé des clous longs d'une dizaine de centimètres plantés dans des crânes. Le but de cette pratique barbare était d'empêcher les morts de nuire aux vivants.

Un peu gênés devant certaines manifestations de la piété populaire, nous aurons la joie de goûter sans restriction la prédication du grand évêque de Tournai-Noyon. Il n'a pas cherché à émettre des idées originales, il s'est servi beaucoup de saint Césaire d'Arles (+ 543) qui avait composé des recueils de sermons pour le clergé gaulois, il a répété les enseignements des Conciles, entre autres celui de Chalon-sur-Saône (650) auquel il assista, mais il a su s'adapter à un auditoire peu enclin à la spéculation théologique et de moeurs faciles, sans tomber dans un moralisme étroit et vide de doctrine. Son style vivant et direct, sans avalanche de citations, ni boursouflure, rend l'auteur extrêmement sympathique.

Il commence par s'excuser s'il déplaît car il ne peut manquer à son devoir. Il rappelle les engagements du Chrétien, sa Foi, sa morale, les bonnes oeuvres qu'il faut accomplir, les défauts à éviter, les superstitions à fuir, le devoir de l'aumône. Il invite à fréquenter l'église et à observer le repos du dimanche, à fuir la luxure et, pour émouvoir son auditoire, il ne craint pas d'évoquer le jugement dernier où seront rassemblées "toutes les nations qui furent sous le ciel, tant hommes que femmes, chacun dans le sexe qu'il avait dans le monde, bons et mauvais, saints et pécheurs, tous ceux qui depuis le commencement du monde sont nés et morts, soit dévorés par les bêtes, soit consumés par le feu, soit absorbés par l'eau". Le Christ juge "alors tous regardent, il leur montre les marques des coups, les trous des clous dans son corps meurtri pour nos péchés et s'adressant aux pécheurs, il dit : Moi, je t'ai formé du limon de la terre avec mes mains, homme, et je t'ai placé dans les délices du paradis que tu ne méritais pas, mais toi, tu m'as méprisé ainsi que mes commandements, tu as préféré suivre le trompeur et pour cela, tu as été condamné à une juste peine et destiné aux supplices de l'enfer. Par la suite, apitoyé sur ton sort, j'ai pris une chair et j'ai habité sur la terre avec les pécheurs, pour toi j'ai enduré les outrages et les coups. Pour te délivrer, j 'ai supporté les coups de poing et les crachats. Pour te rendre la douceur du paradis, j'ai bu du vinaigre. Pour toi, j'ai été couronné d'épines, attaché à la croix, percé par la lance, pour toi je suis mort, j'ai été déposé dans le sépulcre, je suis descendu aux enfers; pour te ramener au paradis, je suis allé aux portes de l'enfer, pour que tu règnes dans le Ciel, j'ai pénétré dans les profondeurs de l'enfer. Apprends donc, impiété humaine, ce que j'ai supporté pour toi. Voici les marques des coups que j'ai reçus pour toi. Voici les trous des clous qui m'attachaient à la croix où j'ai été suspendu. Je me suis chargé de tes douleurs pour pouvoir te guérir, de la peine pour te donner la gloire, de la mort pour que tu vives sans fin. J'ai été caché gisant dans le sépulcre pour que tu règnes au Ciel. J'ai supporté tout cela pour vous, qu'aurais-je dû faire de plus que je n'ai pas fait? Dites maintenant ou montrez-moi ce que vous avez souffert pour moi, votre maître, ou ce que vous avez fait de bien pour vous. Moi qui étais invisible, je me suis incarné pour vous; j'étais impassible, j'ai daigné souffrir pour vous; j'étais riche, je me suis fait indigent pour vous, mais vous, refusant mon humilité et mes préceptes, vous avez suivi le séducteur plutôt que moi. Voici que maintenant ma justice ne peut juger autrement qu'en vous faisant recevoir ce que méritent vos oeuvres. Donc gardez ce que vous avez choisi vous avez méprisé la lumière, possédez les ténèbres; vous avez aimé la mort, allez dans la perdition, vous avez suivi le diable, allez avec lui dans la géhenne éternelle." Il insiste ensuite sur les peines de l'enfer sans recourir aux descriptions rocambolesques, puis il décrit les élus : "toujours joyeux et rassasiés de la douceur du Christ, ils resplendissent comme le soleil dans la clarté et la gloire que Dieu a préparées pour ceux qui l'aiment. Et plus quelqu'un aura obéi à Dieu dans cette vie, plus la récompense qu'il recevra sera grande, plus il aura aimé Dieu, plus alors il sera près de lui." Et il conclut : "Voici, très chers, je vous ai prêché simplement pour que vous puissiez comprendre ce qui doit arriver à chacun."

La dignité épiscopale et ses anciennes fonctions de ministre obligeaient Éloi à prendre une certaine part aux affaires de l'État. Il regrettait le temps où Dagobert gouvernait efficacement son royaume. En 642, le patrice Willebad fut tué en duel par le maire du palais de Bourgogne, Flaochad; à ses clercs qui auraient pu voir dans cette action un jugement de Dieu, Éloi prédit que Flaochad ne tarderait pas à être puni : il mourut 11 jours plus tard (2, 28).

À la demande d'Erchinoald, maire du palais de Neustrie, Éloi vint à Péronne, accompagné de l'évêque de Cambrai, Aubert, pour placer dans un sarcophage neuf le corps de saint Fursy, fondateur de l'abbaye de Lagny, mort 4 ans plus tôt (+ vers 649).

Le même Erchinoald exigea un jour qu'Éloi le suive dans un déplacement; à ses clercs qui s'étonnaient de voir leur évêque obéir à un tel caprice, il répondit que la mort était proche; quelques jours plus tard, le maire du palais, pris d'une violente douleur d'entrailles, appela à son chevet Éloi qui lui conseilla de distribuer son or aux pauvres pour obtenir le pardon de ses péchés. Ne comprenant pas la gravité de son mal, il hésita si longuement qu'il mourut sans avoir obéi; miséricordieux, l'évêque l'ensevelit (2, 27).

Anglo-Saxonne capturée et réduite en esclavage, longtemps au service d'Erchinoald, Bathilde avait fini par épouser le roi Clovis 2, qui lui laissa jouer un grand rôle; après la mort de son mari (octobre ou novembre 657), elle gouverna au nom de son fils Clotaire 3, aidée d'abord par Erchinoald, puis par Ébroïn. A son influence on doit attribuer le développement ou la fondation de plusieurs monastères. Le 22 juin 654, le roi Clovis 2 confirma le privilège accordé à l'abbaye Saint-Denis par l'évêque de Paris, Landry. L'original de ce diplôme nous est parvenu avec la signature d'Éloi

+ In XPistI NOMINE ELIGIUS EPiscopuS SUBscripsi

C'est la seule signature qui soit écrite en belles capitales et l'on se plaît à reconnaître la main de l'ancien monétaire et de l'artiste. Il se trouva également parmi les signataires du privilège accordé par Eminon de Sens à Sainte-Colombe, le 26 août 660. C 'était sans doute son dernier voyage, car il mourut quelques mois après.

Certaines occasions l'avaient conduit bien plus loin de son diocèse : on signale son passage en Provence (2, 11), à Ampuis sur les bords du Rhône (2, 12), à Limoges et à Solignac, où il institua le second abbé, après le départ de Remacle pour Stavelot (2, 15), à Bourges, où il délivra des prisonniers (2, 15), à Paris (2, 18). On lui attribuait de nombreux miracles délivrances de possédés, multiplication de vin, guérisons diverses.

Un jour, Éloi se promenant dans Noyon vit que la façade de la basilique construite par saint Médard menaçait ruine. Il ordonna de la réparer et comme on lui faisait remarquer que la saison ne s'y prêtait guère, il répondit qu'il fallait se hâter car il voulait voir la réparation achevée. Il prévoyait sa mort prochaine et son tempérament n'admettait guère les demi-mesures. On raconte qu'un vigneron paresseux, battu de verges sur son ordre, s'était réjoui de sa mort : le saint revint sur terre pour lui administrer une correction (2, 44). Il ne craignait pas de s'adresser aux saints eux-mêmes en termes assez vifs : lors de l'incendie de Paris, il déclara à saint Martial que s'il laissait brûler son église il ne la reconstruirait jamais (1, 19), et quand la basilique Sainte-Colombe fut cambriolée, il menaça la sainte d'en condamner la porte avec une haie d'épines, si les voleurs ne rapportaient pas tout (1, 30). Et ces prières formulées sous forme de mise en demeure furent exaucées.

Il avait plus de 70 ans quand il sentit les premières atteintes de la maladie. Un bâton lui permit de continuer ses activités pendant 5 ou 6 jours; puis, comprenant que c'était la fin, il réunit ses disciples pour leur adresser ses dernières recommandations, et mourut joyeux, en pensant à la béatitude éternelle le 1er décembre 660 (2, 34-36).

Son corps placé sur un brancard fut transporté dans la cathédrale. Une foule immense accourut et la reine Bathilde vint avec ses fils et les grands du royaume. Elle aurait voulu emmener le corps du saint dans son abbaye de Chelles ou à Paris, mais les Noyonnais ne voulaient pas laisser partir leur évêque qui leur donna raison en rendant son corps si pesant que ses ravisseurs ne purent le remuer. Malgré le froid et la distance, la reine suivit le cortège qui le conduisit au cimetière situé au sud-est de la ville, au-delà d'un vaste marais. Il y avait là une église sous le patronage de saint Loup de Troyes (+ vers 478); on y déposa le saint à côté de l'autel (2, 38).

Cette sépulture sembla indigne à son successeur Mommelin et à la reine Bathilde, qui firent préparer une niche dans le mur au-dessus de l'autel. Au jour anniversaire de sa mort, la reine apporta de somptueux vêtements de soie; des évêques, un nombreux clergé, des multitudes de fidèles vinrent assister à l'ouverture du tombeau : ils virent le corps du saint intact, sa barbe et ses cheveux avaient même poussé, une délicieuse odeur se répandit. Les évêques le soulevèrent avec crainte, changèrent ses vêtements et le reposèrent dans son nouveau sarcophage (2, 48).

Comme dans la plupart des villes du nord de la France , la tombe du plus illustre des évêques fut à Noyon le berceau d'un monastère. Son histoire fut assez mouvementée. Les bâtiments furent rasés en 1591 pour permettre l'établissement de la citadelle, mais l'abbaye transférée à l'intérieur des murs dura jusqu'à la Révolution. Les dévôts de saint Éloi la fréquentèrent toujours assidûment malgré les efforts des chanoines de la cathédrale qui essayèrent de monopoliser le pèlerinage à leur profit. Ils avaient déjà manifesté leurs prétentions quand le lundi des Rogations, 30 avril 1183, l 'abbé Rainaud ouvrit la châsse d'argent vénérée dans son église; il y trouva de nombreux ossements et la besace dans laquelle le saint mettait les reliques qu'il prélevait sur les corps saints qu'il découvrait; elle contenait encore 2 des fameux grands clous (voir p. 37), des morceaux de vêtements, quelques os, etc. avec leurs authentiques. On obtint plusieurs miracles. Le récit de cette invention nous est parvenu dans un manuscrit contemporain (Bibliothèque nationale, n. 12607, de la fin du 12e siècle ou du début du 13ième). L'auteur a bien soin de dire que certains assistants avaient proposé à l'abbé d'inviter l'évêque à présider la translation, mais que les moines lui déconseillèrent de recourir à des gens aux vues trop humaines, avares, aveuglés de préjugés. Ces qualificatifs nous renseignent assez bien sur l'état des relations entre moines et clercs séculiers.

Les chanoines ne pouvaient rester passifs : ils organisèrent à leur tour une invention des reliques le dimanche avant la Nativité de la Vierge , 5 septembre 1255. En présence de l'évêque d'Amiens, la châsse d'or de la cathédrale fut ouverte et on trouva avec les ossements des chartes qui garantissaient leur authenticité. La première était illisible, 2 mentionnaient une translation du 25 juin 1066, la dernière se présentait comme un procès-verbal d'une reconnaissance de reliques faite le 25 juin 1155 par l'évêque de Noyon en présence de 4 évêques et d'un clergé considérable dont l'abbé de Saint-Éloi, Guibold.
Le coup était bien monté, mais il aurait fallu une certaine naïveté pour supposer que des moines pouvaient se laisser intimider par des chartes, vraies ou fausses. Le conflit devenu aigu fut déféré au pape de Rome et au roi, l'enquête fut confiée à l'archevêque de Rouen, Eudes Rigaud. Il vint à Noyon du 13 au 23 novembre 1256, puis du 30 juin au 2 juillet 1257; le 23 août 1258, il ouvrit la châsse d'or de la cathédrale, y vit les os enveloppés de cuir et les chartes. Un dossier considérable fut rassemblé (Bibliothèque nationale, ms. lat. 13777). Eudes ne rendit sa sentence que le 17 février 1261, à Paris : "Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, Amen. Puisque par la permission divine, le doyen et le chapitre de Noyon d'une part, l'abbé et le convent de Saint-Éloi de Noyon d'autre part, ont remis à notré arbitrage leur différend au sujet du lieu où reposent le corps et les reliques du bienheureux Éloi, confesseur, nous décidons que ceux qui ont le corps et les reliques du saint doivent les garder et les vénérer." C'était répondre en normand et, pour être sûr d'avoir la paix le reste de ses jours, il interdisait aux chanoines d'ouvrir durant 10 ans la châsse qui produisait à volonté des documents si intéressants. Quant aux frais, les antagonistes devaient admettre que les dépenses ayant été égales de part et d'autre, il n'y avait pas lieu de réclamer des dommages.

Cette décision si sage ne mit pas fin aux hostilités. Un dominicain ayant soutenu en chaire que les reliques de saint Éloi se trouvaient à la cathédrale, les Bénédictins portèrent plainte au parlement de Paris. Mal leur en prit le 4 juin 1462 ils étaient déboutés de leurs prétentions, et le 27 décembre 1465 le bailli de Vermandois leur interdisait d'en appeler à Rome.

La constance étant la principale qualité des ordres religieux, les Bénédictins ne se tinrent pas pour battus et ils mirent au service de leur thèse les ressources de leur érudition. Dans le tome 9 du Gallia christiana, paru en 1751, ils n'eurent aucune peine à produire de multiples témoignages en leur faveur et ils étaient tellement sûrs de la fausseté des chartes découvertes en 1255 qu'ils les publièrent intégralement au tome 10. Ils racontèrent aussi qu'en 1687 on avait trouvé, sous les ruines de l'ancienne basilique, des ossements qui pourraient bien être ceux de saint Éloi, mais une telle découverte dans un cimetière est trop normale pour qu'il soit permis d'y insister.

Le résultat le plus clair de ces longs débats fut de jeter des doutes sur toutes les reliques de saint Éloi, qu'elles fussent vénérées à Noyon ou ailleurs.

Saint Éloi fut honoré comme saint aussitôt après sa mort, l'exhumation accomplie au bout d'un an nous en est une preuve. Son nom apparaît au 1er décembre dans le manuscrit de Wissembourg du martyrologe hiéronymien, à la fin du 8ième siècle, puis dans le martyrologe d'Adon et dans celui d'Usuard où est mentionnée aussi une translation le 25 juin.

L'ancienneté de cette dernière fête n'est pas douteuse. Elle est écrite de première main dans le manuscrit que dom Bouillart considérait comme l'autographe d'Usuard (+ 875) et qui est sûrement son contemporain (Bibliothèque nationale, ms. lat. 13745, fol. 45 v°). Mais, pour compliquer les recherches, on a attribué au 25 juin d'autres translations, celle fort hypothétique de 882, puis celles de 1066 et de 1155 à la cathédrale de Noyon, ainsi que l'arrivée d'un bras du saint en 1212 à Notre-Dame de Paris. Par ailleurs certaines églises qui ne connaissaient qu'une seule fête de saint Éloi la célébraient au 25 juin plutôt qu'au 1er décembre. Noyon et Rouen fêtaient au 14 mai son sacre et celui de saint Ouen.

Très vénéré dans le nord de la France et en Belgique ainsi que dans la région parisienne, saint Éloi a bénéficié à la fin du Moyen Age du développement des corporations qui l'avaient pris pour patron. Son culte liturgique ne s'est jamais étendu à toute la France. La plupart des diocèses au nord de Paris et en Normandie célébraient ses 2 fêtes, ainsi que Langres, Die et Arles. Poitiers, Saintes, Bordeaux, Chartres, Orléans, Bourges, Limoges, Béziers se contentaient du 1er décembre. Angers, Rennes, Albi, Tarbes, Carcassonne, Sens, Auxerre, Autun, Clermont, Vienne, Genève, Aix préféraient le 25 juin. 10 communes portent le nom de Saint-Éloi, un assez grand nombre d'églises l'ont pris pour patron, bien qu'il ne soit pas du nombre des saints les plus favorisés.

Dans l'ordre de Cluny, la fête de saint Éloi n'apparaît que sporadiquement. Le chapitre général cistercien de 1230 en prescrivit la célébration, celui de 1287 l 'éleva au rang de fête à 12 leçons : indice de sa popularité croissante.

Sans vouloir minimiser l'importance de la dévotion à saint Éloi, il faut constater qu'elle s'est surtout développée à la fin du Moyen Age et dans certaines régions seulement. Quand les confréries de métiers s'organisèrent, il fut naturellement choisi comme patron par les orfèvres; les divers métiers du fer ne tardèrent pas à les imiter : serruriers, ferblantiers, quincailliers et surtout maréchaux-ferrants. Ce dernier patronage eut tant de succès qu'il a donné naissance à de nombreuses légendes et qu'on a bientôt attribué à saint Éloi un pouvoir spécial sur les chevaux. Il fut donc invoqué par tous ceux qui utilisaient les chevaux: cultivateurs, voituriers, maquignons et par les fabricants d'accessoires : selliers, charrons, éperonniers, constructeurs de voitures, etc.... Dans plusieurs régions de France, les 2 fêtes de saint Éloi furent célébrées avec un certain faste et des coutumes se créèrent. Il semble que le 1er décembre était plutôt consacré aux fêtes corporatives, le 25 juin aux cérémonies pastorales, sans que cette règle ait rien d'absolu. Dans la région parisienne, le Nord, la Provence , la Bretagne , ailleurs encore, on conduisait les chevaux à des sources patronnées par saint Éloi pour les faire boire, se baigner et recevoir une bénédiction.

D'après son biographe (2, 47), saint Éloi avait un cheval très doux qu'il légua à l'abbé de la basilique où il fut enterré, mais dont l'évêque Mommelin son successeur s'empara. Le cheval devint vicieux, jeta par terre une dame qui l'avait monté, mais redevint excellent quand l'évêque dégoûté de lui l'eut rendu à son propriétaire. Il ne semble pas que ce soit cette histoire qui ait donné l'idée d'attribuer au saint un pouvoir spécial sur les chevaux, car elle n'a jamais été populaire. Il n'en est pas de même de la légende du pied coupé : pour donner une leçon à un maréchal-ferrant trop prétentieux, saint Éloi lui montre comment il sait ferrer un cheval : il coupe le pied de l'animal, le ferre commodément et le remet en place sans que cette curieuse opération laisse la moindre trace. Les médailles de pèlerinage montraient ce fabuleux miracle, quelquefois accompagné d'un autre plus historique : la guérison du boiteux de Saint-Germain-des-Prés. Le plus souvent saint Éloi, habillé en évêque, a pour attribut un marteau et une enclume, comme s'il avait été maréchal-ferrant et non orfèvre.

D'après le sanctoral des RP Bénédictins, éditions Letouzey & Ané 1936

 

Merci à Jean Michel Dossogne pour le partage de ce texte

 

 

 


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