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| Janvier |
SAINT ÉLOI, ÉVÊQUE DE
TOURNAI-NOYON (+ 660)
Il était
né vers 588 en Limousin dans la villa de Chaptelat (à
Pour des
motifs que nous ignorons, peut-être tout simplement pour faire une
carrière, Eloi se rendit dans la région parisienne où le trésorier royal
Bobon le prit à son service (1, 4). Il ne tarda guère à apprécier cet
excellent artisan et quand le roi Clotaire 2 (+ 629) désira un trône
d'or incrusté de pierreries, il le lui recommanda. Eloi reçut la
quantité d'or jugée nécessaire et se mit au travail. Quand il eut fini
le trône d'or, il lui restait assez du précieux métal pour en dorer un
second. Consciencieux et habile ouvrier, comprenant aussi ses vrais
intérêts, il présenta au roi le trône demandé, lui laissa le temps de
l'examiner, puis au moment où le roi lui promettait une belle
récompense, il fit apporter le second trône en expliquant : "Afin de ne
pas perdre ce qui restait d'or, je l'ai appliqué sur celui-ci."
Stupéfait, Clotaire s'écria qu'il ne douterait jamais d'un artisan aussi
honnête (1, 5). Selon la coutume, il lui demanda pourtant avant de le
prendre à son service de prêter serment sur les reliques, mais le pieux
Éloi fut si ému par la solennité d'un tel acte qu'il refusa et le roi
comprenant la valeur de ses scrupules le dispensa en l'assurant de sa
confiance (1, 6).
Au moment
où il devenait un des principaux officiers de la cour, Éloi pensa à
servir Dieu avec plus de ferveur; il fit une confession générale de ses
péchés, accrut ses prières, entreprit de jeûner héroïquement (1, 7).
Quelques
monnaies signées "ELICIUS" et localisées à Marseille nous apprennent
qu'il dirigea quelque temps l'atelier monétaire de cette ville, mais il
n'est pas douteux que, durant la plus grande partie de sa carrière
d'homme public, il résida à Paris ou dans la région, au voisinage de la
cour, et qu'il fut un des principaux conseillers des rois Clotaire 2 (+
629) et Dagobert (+ 639). Bien que de moeurs faciles, ces rois
mérovingiens eurent le souci de s'entourer d'hommes intègres et
capables; les 2 meilleurs amis d'Eloi furent le trésorier Didier, un peu
plus âgé que lui, qui devint évêque de Cahors (saint Géry), et le
référendaire Dadon, de 20 ans plus jeune, futur évêque de Rouen (saint
Ouen).
Le
biographe de saint Éloi lui attribue évidemment un rôle considérable et
en donne pour preuve que les ambassadeurs venaient le voir avant de se
rendre auprès du roi (1, 10). On sait qu'en 636-637 il fut envoyé en
mission auprès de Judicaël, roi de Domnonée (le nord de
Qu'on ne
s'étonne pas de voir Éloi envoyé par Dagobert en mission diplomatique :
l'administration des Mérovingiens a toujours ignoré la spécialisation et
les rois utilisaient les grands officiers à leur guise. Cependant,
durant toute sa carrière, Eloi fut avant tout orfèvre et monétaire, et
c'est dans ces 2 charges qu'il s'assura, au-dessus de tous ses
collègues, une place éminente.
Sous les
rois mérovingiens, la frappe des monnaies fut assurée essentiellement
par les monétaires, qui apposaient leur signature aux monnaies qu'ils
émettaient.
Les
monétaires furent très nombreux, Eloi est le seul qui ait signé des
monnaies du palais. Ils avaient l'habitude de graver leur signature en
légende circulaire autour de la pièce, seul il la grava quelquefois dans
le champ. Ses monnaies sont entre toutes remarquables par leur qualité.
Tous ces indices invitent à penser qu'il a profité de sa situation de
ministre du roi pour essayer de diriger et de surveiller la frappe des
monnaies. Tentative sans lendemain, l'anarchie croissante après la mort
de Dagobert ne pouvait que détruire une réforme dont l'intérêt échappa à
ses barbares contemporains.
Ils ne
ménagèrent pas, au contraire, leur admiration à ses travaux
d'orfèvrerie. Son biographe y insiste:
"Il
exécuta avec de l'or, de l'argent et des pierres précieuses beaucoup de
tombeaux de saints, ceux de Germain, de Séverin, de Piat, de Quentin, de
Lucien, de Geneviève, de Colombe, de Maximien, de Lolian, de Julien et
de beaucoup d'autres encore. Mais surtout à Tours, aux frais du roi
Dagobert, il couvrit le sépulcre du bienheureux Martin d'un ouvrage
remarquable fait d'or et de gemmes; il décora de même avec élégance la
tombe de saint Brice ainsi qu'une autre tombe où le corps du bienheureux
Martin avait jadis reposé... Eloi exécuta en outre à Paris le mausolée
du martyr saint Denis et au-dessus du marbre lui-même un ciborium d'un
admirable travail, fait d'or et de pierres précieuses; il composa avec
magnificence le fronton et les figures qui le décoraient, puis il
recouvrit d'or les colonnes placées autour du trône de l'autel et il
posa sur elles des ornements en forme de pomme, faits d'or et de pierres
précieuses. Il recouvrit aussi d'argent, avec soin, le lutrin et les
portes; quant au toit qui surmontait le trône de l'autel, il le fit
supporter par des colonnes d'argent; il exécuta aussi un ciborium
au-dessus de l'emplacement d'un tombeau antérieur et construisit en
dehors un autel aux pieds du saint martyr; là, avec l'aide du roi, il
exerça son art avec un tel talent qu'un pareil décor est presque unique
en son genre dans les Gaules et qu'il fait jusqu'à ce jour l'admiration
générale." (1, 32).
Malheureusement, aucun sarcophage mérovingien en métal décoré ne nous
est parvenu, la récupération des métaux précieux a causé au cours des
âges la perte de la presque totalité des oeuvres d'orfèvrerie
mérovingiennes. En revanche, la popularité de saint Eloi a attiré sur
son nom une foule d'objets divers, qui pour la plupart ne peuvent être
attribués au 7ième siècle. Mentionnons quelques pièces du trésor de
l'abbaye de Saint-Denis que les moines attribuaient à saint Eloi et qui
sont aujourd'hui au Cabinet des médailles à
Si
diverses qu'elles fussent, les activités d'Éloi ne le détournaient pas
de son idéal religieux. Au début de sa carrière, il s'était conformé à
la coutume en s'habillant somptueusement, il abandonna tous les
ornements superflus afin de garder de plus grandes disponibilités pour
ses aumônes. Il portait cilice, emplissait sa demeure de reliques de
saints (1, 12). Parmi les oeuvres de miséricorde, il s'employait avec
prédilection au rachat des prisonniers, que les armées franques
victorieuses déversaient constamment sur les marchés d'esclaves de
Gaule. Il en rachetait 20, 30 ou même 50 à la fois, Romains, Gaulois,
Bretons, Maures, Saxons surtout. En leur rendant la liberté, il leur
proposait de regagner leur patrie, d'entrer dans un monastère ou de
rester près de lui. Plusieurs choisirent ce dernier parti et c'est parmi
eux qu'il recruta la plupart de ses auxiliaires dévoués : son
compatriote Baudericus, le Saxon
Thille ou Théau,
le Suève Tituinus, le païen Buchinus, qui se convertit et devint abbé de
Ferrières, André, Martin et Jean, qui furent élevés à la cléricature (1,
10).
Gallebod
et Vincent l'aidaient à ensevelir les suppliciés. Passant à Strasbourg,
ils décrochèrent un homme pendu le jour même et s'apprêtaient à
l'ensevelir quand Éloi s'aperçut qu'il vivait encore; il le ranima,
écarta ses adversaires qui voulaient le reconduire à la potence, et
obtint du roi une charte de sauvegarde en sa faveur (1, 31).
Eloi
avait reçu de Dagobert la villa de Solignac, à une dizaine de kilomètres
au sud de Limoges (Haute-Vienne); il lui demanda "de pouvoir y
construire une échelle par où ils pourraient l'un et l'autre monter au
royaume du Ciel". Bientôt un monastère s'éleva qui compta jusqu'à 150
moines sous la direction d'un ancien de Luxeuil, Remacle, le futur
fondateur de Stavelot-Malmédy (3 septembre). Eloi constitua le domaine
par une charte datée du 22 novembre 632, en prescrivant de suivre, comme
à Luxeuil, les Règles de saint Benoît et de saint Colomban, dont l'abbé
devait surveiller l'observance.
En 633,
Eloi, qui avait pensé transformer en hospice pour les voyageurs sa
maison de Paris, y installa un monastère de vierges sous la direction de
sainte Aurore (Aure, 4 octobre). Écrivant en 642, Jonas, le biographe de
saint Colomban, eut soin de signaler ces 2 fondations qui s'insèrent
dans le mouvement de renouveau monastique lancé par les moines
Irlandais.
La
sainteté d'Éloi était reconnue de tous; on lui attribuait des miracles :
il avait, le jour de la fête de saint Denis, guéri un boiteux qui gisait
contre le tombeau du martyr; près de l'église Saint-Germain à Paris, il
avait rencontré un paralytique que ses serviteurs avaient descendu de
son char et porté près du tombeau du saint où il avait recouvré l'usage
de ses membres; le même miracle était arrivé à Gamaches (Eure); Éloi
avait rendu vie à la main desséchée d'un mendiant qui ne pouvait
recevoir une aumône, et multiplié le vin en le servant aux pauvres.
La mort
de Dagobert (19 janvier 639) permit à ses 2 ministres, Éloi et Ouen, de
quitter la cour pour entrer dans le clergé. Les habitudes du temps leur
garantissaient un évêché à bref délai, mais ils ne voulurent pas
désobéir aux canons qui exigeaient une année entière entre l'entrée dans
la cléricature et l'ordination. Éloi fut tonsuré à la mode Irlandaise.
Les sièges épiscopaux de Rouen et de Tournai-Noyon, devenus vacants,
furent attribués aux 2 amis qui furent sacrés ensemble le 13 mai 641
dans la cathédrale de Rouen. Éloi dérogeait à l'usage qui voulait que
l'évêque fût sacré dans sa cité, il est vrai qu'on aurait pu hésiter
pour savoir quelle était sa cité, car l'évêque qui résidait à Noyon
était en droit évêque de Vermand (Saint-Quentin) et gouvernait aussi le
diocèse de Tournai. Le territoire confié à Éloi, formé de 2 parties
séparées par le diocèse de Cambrai-Arras, comprenait, ainsi que nous
l'apprend son biographe (2, 2), "les villes ou municipes suivants :
Vermand [Saint-Quentin], qui est la métropole [où l'évêque ne réside
plus], Tournai, autrefois ville royale, Noyon, Flandre [probablement
Oudenburg, près Bruges], Gand et Courtrai". On reconnaît le diocèse de
Noyon et celui de Tournai tel qu'il subsista jusqu'en 1559, mais il faut
remarquer qu'au 7ième siècle il n'y avait pas de diocèse au Nord et que
les limites étaient partout fort imprécises.
Éloi
choisit Anvers, qui appartint plus tard au diocèse de Cambrai, comme
centre de son action missionnaire pour évangéliser les païens "Flamands,
Frisons, Suèves et barbares qui demeuraient sur le littoral". Les
conversions furent certainement peu nombreuses; les monastères fondés au
cours du 7ième siècle dans ces régions n'attribuent au saint évêque
aucun rôle dans leur origine ou leur développement.
Au 12ième
siècle, l'abbé de Saint-Martin de Tournai, Hermann, revendiqua comme son
lointain prédécesseur un certain Balderedus que
Éloi qui,
laïc, avait fondé 2 monastères, n'en créa qu'un seul durant son
épiscopat : il réunit des moniales dans le faubourg méridional de Noyon,
au lieu qu'occupa jusqu'à
A
Vermand, s'élevait une basilique en l'honneur de saint Quentin, mais on
avait oublié l'emplacement exact de la tombe du martyr; le chantre
Maurin, de moeurs suspectes, s'étant fait fort de la retrouver, avait
effectué des sondages : il était mort le lendemain rongé par les vers.
Après un jeûne de 3 jours et de longues recherches, Éloi indiqua
l'endroit où creuser, au fond de la basilique; quand on fut descendu à
plus de
A Seclin
(Nord), il découvrit le corps du martyr saint Piat. Son corps était
transpercé lui aussi par de grands clous. Éloi les montra au peuple et
fit pour le saint un beau sarcophage (2, 7).
Les
anciennes inventions de corps saints nous laissent souvent perplexes.
Dans la plupart des cas nous n'avons aucun doute sur l'honnêteté des
participants, mais nous sommes obligés de reconnaître que leur méthode
manquait de rigueur. Saint Éloi et ses contemporains prirent les clous
pour des instruments de torture laissés dans les corps des martyrs. Il
ne s'agit pourtant pas là d'un supplice courant, et une explication fort
différente serait acceptable : on sait qu'au 4ième et 5ième siècles,
dans des régions aussi diverses que l'Espagne wisigothique,
Un peu
gênés devant certaines manifestations de la piété populaire, nous aurons
la joie de goûter sans restriction la prédication du grand évêque de
Tournai-Noyon. Il n'a pas cherché à émettre des idées originales, il
s'est servi beaucoup de saint Césaire d'Arles (+ 543) qui avait composé
des recueils de sermons pour le clergé gaulois, il a répété les
enseignements des Conciles, entre autres celui de Chalon-sur-Saône (650)
auquel il assista, mais il a su s'adapter à un auditoire peu enclin à la
spéculation théologique et de moeurs faciles, sans tomber dans un
moralisme étroit et vide de doctrine. Son style vivant et direct, sans
avalanche de citations, ni boursouflure, rend l'auteur extrêmement
sympathique.
Il
commence par s'excuser s'il déplaît car il ne peut manquer à son devoir.
Il rappelle les engagements du Chrétien, sa Foi, sa morale, les bonnes
oeuvres qu'il faut accomplir, les défauts à éviter, les superstitions à
fuir, le devoir de l'aumône. Il invite à fréquenter l'église et à
observer le repos du dimanche, à fuir la luxure et, pour émouvoir son
auditoire, il ne craint pas d'évoquer le jugement dernier où seront
rassemblées "toutes les nations qui furent sous le ciel, tant hommes que
femmes, chacun dans le sexe qu'il avait dans le monde, bons et mauvais,
saints et pécheurs, tous ceux qui depuis le commencement du monde sont
nés et morts, soit dévorés par les bêtes, soit consumés par le feu, soit
absorbés par l'eau". Le Christ juge "alors tous regardent, il leur
montre les marques des coups, les trous des clous dans son corps meurtri
pour nos péchés et s'adressant aux pécheurs, il dit : Moi, je t'ai formé
du limon de la terre avec mes mains, homme, et je t'ai placé dans les
délices du paradis que tu ne méritais pas, mais toi, tu m'as méprisé
ainsi que mes commandements, tu as préféré suivre le trompeur et pour
cela, tu as été condamné à une juste peine et destiné aux supplices de
l'enfer. Par la suite, apitoyé sur ton sort, j'ai pris une chair et j'ai
habité sur la terre avec les pécheurs, pour toi j'ai enduré les outrages
et les coups. Pour te délivrer, j 'ai supporté les coups de poing et les
crachats. Pour te rendre la douceur du paradis, j'ai bu du vinaigre.
Pour toi, j'ai été couronné d'épines, attaché à la croix, percé par la
lance, pour toi je suis mort, j'ai été déposé dans le sépulcre, je suis
descendu aux enfers; pour te ramener au paradis, je suis allé aux portes
de l'enfer, pour que tu règnes dans le Ciel, j'ai pénétré dans les
profondeurs de l'enfer. Apprends donc, impiété humaine, ce que j'ai
supporté pour toi. Voici les marques des coups que j'ai reçus pour toi.
Voici les trous des clous qui m'attachaient à la croix où j'ai été
suspendu. Je me suis chargé de tes douleurs pour pouvoir te guérir, de
la peine pour te donner la gloire, de la mort pour que tu vives sans
fin. J'ai été caché gisant dans le sépulcre pour que tu règnes au Ciel.
J'ai supporté tout cela pour vous, qu'aurais-je dû faire de plus que je
n'ai pas fait? Dites maintenant ou montrez-moi ce que vous avez souffert
pour moi, votre maître, ou ce que vous avez fait de bien pour vous. Moi
qui étais invisible, je me suis incarné pour vous; j'étais impassible,
j'ai daigné souffrir pour vous; j'étais riche, je me suis fait indigent
pour vous, mais vous, refusant mon humilité et mes préceptes, vous avez
suivi le séducteur plutôt que moi. Voici que maintenant ma justice ne
peut juger autrement qu'en vous faisant recevoir ce que méritent vos
oeuvres. Donc gardez ce que vous avez choisi vous avez méprisé la
lumière, possédez les ténèbres; vous avez aimé la mort, allez dans la
perdition, vous avez suivi le diable, allez avec lui dans la géhenne
éternelle." Il insiste ensuite sur les peines de l'enfer sans recourir
aux descriptions rocambolesques, puis il décrit les élus : "toujours
joyeux et rassasiés de la douceur du Christ, ils resplendissent comme le
soleil dans la clarté et la gloire que Dieu a préparées pour ceux qui
l'aiment. Et plus quelqu'un aura obéi à Dieu dans cette vie, plus la
récompense qu'il recevra sera grande, plus il aura aimé Dieu, plus alors
il sera près de lui." Et il conclut : "Voici, très chers, je vous ai
prêché simplement pour que vous puissiez comprendre ce qui doit arriver
à chacun."
La
dignité épiscopale et ses anciennes fonctions de ministre obligeaient
Éloi à prendre une certaine part aux affaires de l'État. Il regrettait
le temps où Dagobert gouvernait efficacement son royaume. En 642, le
patrice Willebad fut tué en duel par le maire du palais de Bourgogne,
Flaochad; à ses clercs qui auraient pu voir dans cette action un
jugement de Dieu, Éloi prédit que Flaochad ne tarderait pas à être puni
: il mourut 11 jours plus tard (2, 28).
À la
demande d'Erchinoald, maire du palais de Neustrie, Éloi vint à Péronne,
accompagné de l'évêque de Cambrai, Aubert, pour placer dans un
sarcophage neuf le corps de saint Fursy, fondateur de l'abbaye de Lagny,
mort 4 ans plus tôt (+ vers 649).
Le même
Erchinoald exigea un jour qu'Éloi le suive dans un déplacement; à ses
clercs qui s'étonnaient de voir leur évêque obéir à un tel caprice, il
répondit que la mort était proche; quelques jours plus tard, le maire du
palais, pris d'une violente douleur d'entrailles, appela à son chevet
Éloi qui lui conseilla de distribuer son or aux pauvres pour obtenir le
pardon de ses péchés. Ne comprenant pas la gravité de son mal, il hésita
si longuement qu'il mourut sans avoir obéi; miséricordieux, l'évêque
l'ensevelit (2, 27).
Anglo-Saxonne capturée et réduite en esclavage, longtemps au service
d'Erchinoald, Bathilde avait fini par épouser le roi Clovis 2, qui lui
laissa jouer un grand rôle; après la mort de son mari (octobre ou
novembre 657), elle gouverna au nom de son fils Clotaire 3, aidée
d'abord par Erchinoald, puis par Ébroïn. A son influence on doit
attribuer le développement ou la fondation de plusieurs monastères. Le
22 juin 654, le roi Clovis 2 confirma le privilège accordé à l'abbaye
Saint-Denis par l'évêque de Paris, Landry. L'original de ce diplôme nous
est parvenu avec la signature d'Éloi
+ In
XPistI NOMINE ELIGIUS EPiscopuS SUBscripsi
C'est la
seule signature qui soit écrite en belles capitales et l'on se plaît à
reconnaître la main de l'ancien monétaire et de l'artiste. Il se trouva
également parmi les signataires du privilège accordé par Eminon de Sens
à Sainte-Colombe, le 26 août
Certaines
occasions l'avaient conduit bien plus loin de son diocèse : on signale
son passage en Provence (2, 11), à Ampuis sur les bords du Rhône (2,
12), à Limoges et à Solignac, où il institua le second abbé, après le
départ de Remacle pour Stavelot (2, 15), à Bourges, où il délivra des
prisonniers (2, 15), à Paris (2, 18). On lui attribuait de nombreux
miracles délivrances de possédés, multiplication de vin, guérisons
diverses.
Un jour,
Éloi se promenant dans Noyon vit que la façade de la basilique
construite par saint Médard menaçait ruine. Il ordonna de la réparer et
comme on lui faisait remarquer que la saison ne s'y prêtait guère, il
répondit qu'il fallait se hâter car il voulait voir la réparation
achevée. Il prévoyait sa mort prochaine et son tempérament n'admettait
guère les demi-mesures. On raconte qu'un vigneron paresseux, battu de
verges sur son ordre, s'était réjoui de sa mort : le saint revint sur
terre pour lui administrer une correction (2, 44). Il ne craignait pas
de s'adresser aux saints eux-mêmes en termes assez vifs : lors de
l'incendie de Paris, il déclara à saint Martial que s'il laissait brûler
son église il ne la reconstruirait jamais (1, 19), et quand la basilique
Sainte-Colombe fut cambriolée, il menaça la sainte d'en condamner la
porte avec une haie d'épines, si les voleurs ne rapportaient pas tout
(1, 30). Et ces prières formulées sous forme de mise en demeure furent
exaucées.
Il avait
plus de 70 ans quand il sentit les premières atteintes de la maladie. Un
bâton lui permit de continuer ses activités pendant 5 ou 6 jours; puis,
comprenant que c'était la fin, il réunit ses disciples pour leur
adresser ses dernières recommandations, et mourut joyeux, en pensant à
la béatitude éternelle le 1er décembre 660 (2, 34-36).
Son corps
placé sur un brancard fut transporté dans la cathédrale. Une foule
immense accourut et la reine Bathilde vint avec ses fils et les grands
du royaume. Elle aurait voulu emmener le corps du saint dans son abbaye
de Chelles ou à Paris, mais les Noyonnais ne voulaient pas laisser
partir leur évêque qui leur donna raison en rendant son corps si pesant
que ses ravisseurs ne purent le remuer. Malgré le froid et la distance,
la reine suivit le cortège qui le conduisit au cimetière situé au
sud-est de la ville, au-delà d'un vaste marais. Il y avait là une église
sous le patronage de saint Loup de Troyes (+ vers 478); on y déposa le
saint à côté de l'autel (2, 38).
Cette
sépulture sembla indigne à son successeur Mommelin et à la reine
Bathilde, qui firent préparer une niche dans le mur au-dessus de
l'autel. Au jour anniversaire de sa mort, la reine apporta de somptueux
vêtements de soie; des évêques, un nombreux clergé, des multitudes de
fidèles vinrent assister à l'ouverture du tombeau : ils virent le corps
du saint intact, sa barbe et ses cheveux avaient même poussé, une
délicieuse odeur se répandit. Les évêques le soulevèrent avec crainte,
changèrent ses vêtements et le reposèrent dans son nouveau sarcophage
(2, 48).
Comme
dans la plupart des villes du nord de
Les
chanoines ne pouvaient rester passifs : ils organisèrent à leur tour une
invention des reliques le dimanche avant
Cette
décision si sage ne mit pas fin aux hostilités. Un dominicain ayant
soutenu en chaire que les reliques de saint Éloi se trouvaient à la
cathédrale, les Bénédictins portèrent plainte au parlement de Paris. Mal
leur en prit le 4 juin 1462 ils étaient déboutés de leurs prétentions,
et le 27 décembre 1465 le bailli de Vermandois leur interdisait d'en
appeler à Rome.
La
constance étant la principale qualité des ordres religieux, les
Bénédictins ne se tinrent pas pour battus et ils mirent au service de
leur thèse les ressources de leur érudition. Dans le tome 9 du Gallia
christiana, paru en 1751, ils n'eurent aucune peine à produire de
multiples témoignages en leur faveur et ils étaient tellement sûrs de la
fausseté des chartes découvertes en 1255 qu'ils les publièrent
intégralement au tome 10. Ils racontèrent aussi qu'en 1687 on avait
trouvé, sous les ruines de l'ancienne basilique, des ossements qui
pourraient bien être ceux de saint Éloi, mais une telle découverte dans
un cimetière est trop normale pour qu'il soit permis d'y insister.
Le
résultat le plus clair de ces longs débats fut de jeter des doutes sur
toutes les reliques de saint Éloi, qu'elles fussent vénérées à Noyon ou
ailleurs.
Saint
Éloi fut honoré comme saint aussitôt après sa mort, l'exhumation
accomplie au bout d'un an nous en est une preuve. Son nom apparaît au
1er décembre dans le manuscrit de Wissembourg du martyrologe
hiéronymien, à la fin du 8ième siècle, puis dans le martyrologe d'Adon
et dans celui d'Usuard où est mentionnée aussi une translation le 25
juin.
L'ancienneté de cette dernière fête n'est pas douteuse. Elle est écrite
de première main dans le manuscrit que dom Bouillart considérait comme
l'autographe d'Usuard (+ 875) et qui est sûrement son contemporain
(Bibliothèque nationale, ms. lat. 13745, fol. 45 v°). Mais, pour
compliquer les recherches, on a attribué au 25 juin d'autres
translations, celle fort hypothétique de 882, puis celles de 1066 et de
1155 à la cathédrale de Noyon, ainsi que l'arrivée d'un bras du saint en
1212 à Notre-Dame de Paris. Par ailleurs certaines églises qui ne
connaissaient qu'une seule fête de saint Éloi la célébraient au 25 juin
plutôt qu'au 1er décembre. Noyon et Rouen fêtaient au 14 mai son sacre
et celui de saint Ouen.
Très
vénéré dans le nord de
Dans
l'ordre de Cluny, la fête de saint Éloi n'apparaît que sporadiquement.
Le chapitre général cistercien de 1230 en prescrivit la célébration,
celui de
Sans
vouloir minimiser l'importance de la dévotion à saint Éloi, il faut
constater qu'elle s'est surtout développée à la fin du Moyen Age et dans
certaines régions seulement. Quand les confréries de métiers
s'organisèrent, il fut naturellement choisi comme patron par les
orfèvres; les divers métiers du fer ne tardèrent pas à les imiter :
serruriers, ferblantiers, quincailliers et surtout maréchaux-ferrants.
Ce dernier patronage eut tant de succès qu'il a donné naissance à de
nombreuses légendes et qu'on a bientôt attribué à saint Éloi un pouvoir
spécial sur les chevaux. Il fut donc invoqué par tous ceux qui
utilisaient les chevaux: cultivateurs, voituriers, maquignons et par les
fabricants d'accessoires : selliers, charrons, éperonniers,
constructeurs de voitures, etc.... Dans plusieurs régions de France, les
2 fêtes de saint Éloi furent célébrées avec un certain faste et des
coutumes se créèrent. Il semble que le 1er décembre était plutôt
consacré aux fêtes corporatives, le 25 juin aux cérémonies pastorales,
sans que cette règle ait rien d'absolu. Dans la région parisienne, le
Nord,
D'après
son biographe (2, 47), saint Éloi avait un cheval très doux qu'il légua
à l'abbé de la basilique où il fut enterré, mais dont l'évêque Mommelin
son successeur s'empara. Le cheval devint vicieux, jeta par terre une
dame qui l'avait monté, mais redevint excellent quand l'évêque dégoûté
de lui l'eut rendu à son propriétaire. Il ne semble pas que ce soit
cette histoire qui ait donné l'idée d'attribuer au saint un pouvoir
spécial sur les chevaux, car elle n'a jamais été populaire. Il n'en est
pas de même de la légende du pied coupé : pour donner une leçon à un
maréchal-ferrant trop prétentieux, saint Éloi lui montre comment il sait
ferrer un cheval : il coupe le pied de l'animal, le ferre commodément et
le remet en place sans que cette curieuse opération laisse la moindre
trace. Les médailles de pèlerinage montraient ce fabuleux miracle,
quelquefois accompagné d'un autre plus historique : la guérison du
boiteux de Saint-Germain-des-Prés. Le plus souvent saint Éloi, habillé
en évêque, a pour attribut un marteau et une enclume, comme s'il avait
été maréchal-ferrant et non orfèvre.
D'après
le sanctoral des RP Bénédictins, éditions Letouzey & Ané 1936
Merci à Jean Michel Dossogne pour le partage de ce texte
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