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Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l'on aime |
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| Janvier |
SAINTE FABIOLA,
VEUVE.
A OCÉANUS.
Il y a plusieurs
années que j'écrivis à Paula, cette femme si illustre par sa vertu entre
toutes celles de son sexe, pour la consoler de l'extrême déplaisir
qu'elle venait de recevoir de la perte de Blesilla ; il y a quatre ans
que j'employai tous les efforts de mon esprit pour faire l'épitaphe de
Népotien, que j'envoyai à l'évêque Héliodore; et il y a environ deux ans
que j'écrivis une petite lettre à mon cher ami Pammaque sur la mort si
soudaine de Pauline, ayant honte de faire un plus long discours à un
homme très éloquent, et de lui représenter des choses qu'il pouvait
trouver en lui-même, ce qui n'aurait pas tant été consoler mon ami que,
par une sotte vanité, vouloir instruire un homme accompli en toutes
sortes de perfections.
Maintenant, mon
fils Océanus, vous m'engagez dans un ouvrage à quoi mon devoir
m'engageait déjà et auquel je suis assez porté de moi-même, qui est de
donner un jour tout nouveau à une matière qui n'est plus nouvelle, en
représentant dans leur éclat et dans leur lustre tant de vertus qui
peuvent passer pour nouvelles en ce qu'elles sont extraordinaires; car
dans ces autres consolations je n'avais qu'à soulager l'affliction d'une
mère, la tristesse d'un oncle et la douleur d'un mari; et, selon la
diversité des personnes, chercher divers remèdes dans l'Ecriture sainte;
mais aujourd'hui vous me donnez pour sujet Fabiola, la gloire des
chrétiens, l'étonnement des idolâtres, le regret des pauvres et la
consolation des solitaires.
Quoi que je
veuille louer d'abord, ce semblera peu de chose en comparaison de ce que
je dirai ensuite, puisque si je parle de ses jeûnes, ses aumônes sont
plus considérables; si j'exalte son humilité, l'ardeur de sa foi la
surpasse; et si je dis qu'elle a aimé la bassesse et que, pour condamner
la vanité des robes de soie, elle a voulu être vêtue comme les moindres
d'entre le peuple et comme les esclaves, c'est beaucoup plus d'avoir
renoncé à l'affection des ornements qu'aux ornements mêmes, parce qu'il
est plus difficile de nous dépouiller de notre orgueil que de nous
passer d'or et de pierreries. Après les avoir quittées nous sommes
quelquefois enflammés de présomption en portant des habits sales et
déchirés qui nous sont fort honorables, et nous faisons parade d'une
pauvreté que nous vendons pour le prix des applaudissements populaires;
au lieu qu'une vertu cachée, et qui n'a pour consolation que le secret
de notre propre conscience, ne regarde que Dieu seul comme son juge.
Il faut donc que
j'élève la vertu de Fabiola par des louanges tout extraordinaires, et
que, laissant l'ordre dont les orateurs se servent, je prenne le sujet
de mon discours des commencements de sa confession et de sa pénitence.
Quelque autre, se souvenant de ce qu'il a vu dans le poète,
représenterait ici ce Fabius Maximus (258)
Or, parce que dès
l'entrée de mon discours il se rencontre comme un écueil et une tempête
formée par la médisance de ses ennemis, qui lui reprochent d'avoir
quitté son premier mari pour en épouser un autre, je commencerai par
faire voir de quelle sorte elle a obtenu le pardon de cette faute, avant
de la louer depuis la pénitence qu'elle en a faite.
On dit que son
premier mari était sujet à de si grands vices que la plus perdue femme
du monde et la plus vile de toutes les esclaves n'aurait pu même les
souffrir; mais je n'ose les rapporter, de crainte de diminuer le mérite
de la vertu de Fabiola, qui aima mieux être accusée d'avoir été la cause
de leur divorce que de perdre de réputation une partie d'elle-même en
découvrant les défauts de son mari : je dirai simplement ce qui suffit
pour une femme pleine de pudeur et pour une chrétienne. Notre Seigneur
défend au mari de quitter sa félonie, si ce n'est pour adultère, et, en
cas qu'il la quitte pour ce sujet, il ne veut pas qu'elle puisse se
marier. Or tout ce qui est commandé aux hommes ayant nécessairement lieu
pour les femmes, il n'est pas moins permis à une femme de quitter son
mari s’il est adultère qu'à un mari de répudier sa femme pour le même
crime; et si celui qui commet un péché avec une courtisane
n'est qu'un même
corps avec elle, selon le langage de l'Apôtre, la femme qui a pour mari
un homme impudique et vicieux ne fait qu'un même corps avec lui. Les
lois des empereurs et celles de Jésus-Christ ne sont pas semblables; et
Papinien et saint Paul ne nous enseignent pas les mêmes choses : ceux-là
lâchent la bride à l'impudicité des hommes et, ne condamnant que
l'adultère, leur permettent de s'abandonner en toutes sortes de
débordements dans les lieux infâmes et avec des créatures de vile
condition, comme si c'était la dignité des personnes et non pas la
corruption de la volonté qui fût la cause du crime; mais parmi nous ce
qui n'est pas permis aux femmes n'est non plus permis aux hommes, et
dans des conditions égales l'obligation est égale.
Fabiola, à ce que
l'on dit, quitta donc son mari à cause qu'il était vicieux; elle le
quitta parce qu'il était coupable de di-,ers crimes; elle le quitta, je
l'ai quasi dit, pour des causes dont son voisinage témoignant d'être
scandalisé, elle seule ne voulut pas le publier. Que si on la blâme de
ce que, s'étant séparée d'avec lui, elle ne demeura pas sans se marier,
j'avouerai volontiers sa faute , pourvu que je dise aussi quelle fut la
nécessité qui l'obligea de la commettre. Saint Paul nous apprend « qu'il
vaut mieux se marier que brûler : » elle était fort jeune et ne pouvait
demeurer dans le veuvage; « elle éprouvait un combat dans elle-même
entre ses sens et sa volonté, entre la loi du corps et celle de
l'esprit, » et se sentait traîner, comme captive et malgré qu'elle en
eût, au mariage ainsi, elle crut qu'il valait mieux confesser
publiquement sa faiblesse et se couvrir en quelque façon de l'ombre d'un
misérable mariage que, pour conserver la gloire d'avoir été femme d'un
seul mari, tomber dans les péchés des courtisanes. Le même apôtre veut
que les jeunes veuves se remarient pour avoir des enfants et afin de ne
donner aucun sujet de médisance à leurs ennemis, dont il rend aussitôt!
la raison en ajoutant : « Car il y en a déjà quelques-unes qui ont lâché
le pied et tourné la tête en arrière poursuivre le démon : » ainsi
Fabiola étant persuadée qu'elle avait eu raison de quitter
son mari, et ne
connaissant pas dans toute sou étendue la pureté de l'Evangile, qui
retranche aux femmes, durant la vie de leurs maris, la liberté de se
remarier sous quelque prétexte (259) que ce soit, elle reçut sans y
penser une blessure, en commettant une action par laquelle elle croyait
pouvoir éviter que le démon ne lui en fit plusieurs autres.
Quel péché ne
serait point remis par une telle douleur, et quelle tache ne serait
point effacée par tant de pleurs? Saint Pierre par une triple confession
obtint le pardon d'avoir renoncé trois fois son maître ; les prières de
Moïse firent remettre à Aaron le sacrilège qu'il avait commis en
souffrant qu'on fit le veau d'or ; Dieu, ensuite d'un jeûne de sept
jours, oublia le double crime où David, qui était si juste et l'un des
plus doux hommes du monde, était tombé en joignant l'homicide à
l'adultère, car il le vit couché par terre, couvert de cendre, oubliant
sa dignité royale, fuyant la lumière pour demeurer dans les ténèbres, et
tournant seulement les yeux vers celui qu'il avait offensé, et lui
disant d'une voix lamentable, et tout trempé de ses larmes : « C'est
contre vous seul que j'ai péché, c'est en votre présence que j'ai commis
tous ces crimes; mais, mon Dieu, redonnez-moi la joie d'être dans les
voies de salut et fortifiez-moi par votre esprit souverain. » Il est
arrivé que ce saint roi, qui nous apprend par ses vertus comment lorsque
nous sommes debout nous devons nous empêcher de tomber, nous a montré
par sa pénitence de quelle sorte quand nous sommes tombés nous devons
nous relever. Vit-on jamais un roi plus impie qu'Achab, dont l'Ecriture
dit : « Il n'y en a point eu d'égal en méchanceté à Achab, qui semble
s'être rendu esclave du péché pour le commettre en la présence du
Seigneur avec des excès incroyables? » ce prince ayant répandu le sang
de Nabot, et le prophète lui faisant connaître quelle était la colère de
Dieu contre lui par ces paroles qu'il lui porta de sa part: « Tu as tué
cet homme, et outre cela tu possèdes encore son bien, mais je te
châtierai comme tu le mérites, je détruirai ta postérité, etc., » il
déchira ses vêtements, se couvrit d'un cilice, se revêtit d'un sac, il
jeûna et marcha la tête baissée contre terre. Alors Dieu dit à Elie: «
Ne vois-tu pas qu'Achah s'est humilié en ma présence? et parce qu'il est
entré dans cette humiliation par le respect qu'il me doit, je suspendrai
durant sa vie les effets de ma colère. »
O heureuse
pénitence, qui fait que Dieu regarde le pécheur d'un oeil favorable, et
qui en confessant ses fautes oblige ce souverain juge , à révoquer
l'arrêt qu'il avait prononcé en sa fureur! Nous voyons dans les
Paralipomènes que la même chose arriva au roi Manassès,dans le prophète
Jonas au roi de Ninive, et dans l'Evangile au publicain ; dont le
premier se rendit digne non-seulement de pardon, mais aussi de sauver
son royaume , le second arrêta la colère de Dieu prête à lui tomber sur
la tête, et le troisième, en meurtrissant de coups son estomac et
n'osant lever les yeux vers le ciel, s'en retourna beaucoup plus
justifié par l'humble confession de ses péchés que le pharisien par la
vaine ostentation de ses vertus. Mais ce n'est pas ici le lieu de louer la pénitence et de dire, comme si j'écrivais contre Montan ou contre Novat, que « c'est une hostie qui apaise Dieu; que nul sacrifice ne lui est plus agréable qu'un esprit touché du regret de ses offenses; qu'il aime mieux la pénitence du pécheur que non pas sa mort ; lève-toi, lève-toi, Jérusalem, » et plusieurs autres paroles semblables qu'il nous fait entendre par la bouche de ses prophètes ; je dirai seulement, pour (260) l'utilité de ceux qui liront ceci et à cause qu'il convient particulièrement à mon discours, que Fabiola n'eut point de honte de se confesser pécheresse en la présence de Dieu sur la terre, et qu'il ne la rendra point confuse dans le ciel en la présence de tous les hommes et de tous les anges. Elle découvrit sa blessure à tout le monde, et Rome ne put voir sans répandre des larmes les marques de sa douleur imprimées sur son corps si pâle et si exténué de jeûnes. Elle parut avec des habits déchirés, la tête nue et la bouche fermée. Elle n'entra point dans l'église du Seigneur, mais demeura hors du camp, séparée des autres comme Marie, sueur de Moïse, en attendant que le prêtre qui l'avait mise dehors la fit revenir. Elle descendit du trône de ses délices; elle tourna la meule pour moudre le blé, selon le langage figuré de l'Ecriture; elle passa courageusement et les pieds nus le torrent de larmes; elle s'assit sur les charbons de feu dont le prophète parle, et ils lui servirent à constituer son péché. Elle se meurtrissait le visage à cause qu'il avait plu à son second mari; elle haïssait ses diamants et ses perles; elle ne pouvait voir ce beau linge dont elle avait été si curieuse ; elle avait du dégoût. pour toutes sortes d'ornements. Elle n'était pas moins affligée que si elle eût commis un adultère ; et elle se servait de plusieurs remèdes pour guérir une seule plaie.
Je me suis
longtemps arrêté à sa pénitence comme en un lieu fâcheux et difficile,
afin de ne rencontrer plus rien qui m'arrête lorsque j'entrerai dans un
champ aussi grand qu'est celui des louanges qu'elle mérite. Etant reçue
dans la communion des fidèles à la vue de toute l'église , son bonheur
présent ne lui fit point oublier ses afflictions passées, et après avoir
l'ait une fois naufrage elle ne voulut plus se mettre au hasard de
tomber dans les périls d'une nouvelle navigation, trais elle vendit tout
son patrimoine, qui était très grand et proportionne à sa naissance, et
en destina tout l'argent à assister les pauvres dans leurs besoins,
ayant été la première qui établit un hôpital pour y rassembler les
malades abandonnés, et soulager tant de malheureux consumés de langueur
et accablés de nécessité.
Représenterai-je
ici sur ce sujet les divers maux qu'on voit arriver aux hommes? des nez
coupés, des yeux crevés, des pieds à demi brûlés, des mains livides, des
ventres enflés, des cuisses desséchées, des jambes bouffies, et des
fourmilières de vers sortir d'une chair à demi mangée et toute pourrie.
Combien a-t-elle elle-même porté sur ses épaules de personnes toutes
couvertes de crasse et languissantes de jaunisse! combien de fois
a-t-elle lavé des plaies qui jetaient une humeur si puante que nul autre
n'eût pu seulement les regarder! Elle donnait de ses propres mains à
manger aux pauvres, et faisait prendre de petites cuillerées de
nourriture aux malades.
Je sais qu'il y a
plusieurs personnes riches et fort dévotes qui, ne pouvant voir de tels
objets sans soulèvement de coeur, se contentent d'exercer par le
ministère d'autrui semblables actions de miséricorde, et qui font ainsi
avec leur argent des charités qu'elles ne peuvent faire avec leurs mains
: certes je ne les blâme pas, et serais bien fâché d'interpréter à
infidélité cette délicatesse de leur naturel, mais, comme je pardonne à
leur infirmité, je puis bien aussi par mes louanges élever jusque dans
le ciel cette ardeur et ce zèle d'une âme parfaite, puisque c'est
l'effet d'une grande foi de surmonter toutes ces peines. Je sais de
quelle sorte, par un juste châtiment, l'âme superbe de ce riche vêtu de
pourpre fut condamnée pour n'avoir pas traité le Lazare comme il devait.
Ce pauvre que nous méprisons , que nous ne daignons pas regarder et dont
la vue nous fait mal au coeur est semblable à nous, est formé du même
limon, est composé des mêmes éléments, et nous pouvons souffrir tout de
qu'il souffre: considérons donc ses maux comme si c'étaient les nôtres
propres, et alors toute cette dureté que nous avons pour lui sera
amollie par ces sentiments si favorables que nous avons toujours pour
nous-mêmes.
Quand Dieu
m'aurait donné cent bouches et cent voix,
Quand je ferais
mouvoir cent langues à la fois,
Je ne pourrais
nommer tous les maux déplorables
Qui
tourmentaient les corps de tant de misérables,
maux que Fabiola
changea en de si grands soulagements que plusieurs pauvres qui étaient
(261) sains enviaient la condition de ces malades; mais elle n'usa pas
d'une moindre charité envers les ecclésiastiques, les solitaires et les
vierges. Quel monastère n'a point été secouru par ses bienfaits? quels
pauvres nus ou retenus continuellement dans le lit par leurs maladies
n'ont point été revêtus et couverts par les largesses de Fabiola? et à
quel besoin ne s'est pas porté avec une promptitude incroyable le
plaisir qu'elle prenait à bien faire, qui était tel que Rome se trouva
trop petite pour recevoir tous les effets de sa charité?
Elle courait par
toutes les îles et par toute la mer de Toscane ; elle visitait toute la
province des Volsques, et faisait ressentir les effets de sa libéralité
aux monastères bâtis sur les rivages les plus reculés, qu'elle visitait
tous elle-même, ou y envoyait des personnes saintes et fidèles; et elle
craignait si peu le travail qu'elle passa en fort peu de temps, et
contre l'opinion de tout le monde, jusqu'en Jérusalem, où plusieurs
personnes ayant été au-devant d'elle, elle voulut bien demeurer un peu
chez nous; et quand je me souviens des entretiens que nous eûmes, il me
semble que je l'y vois encore. Bon Dieu ! quelle était sa ferveur et son
attention pour l'Ecriture sainte! Elle courait les Prophètes, les
Evangiles et les Psaumes comme si elle eût voulu rassasier une faim
violente ; elle me proposait des difficultés et conservait dans son
coeur les réponses que j'y faisais; elle n'était jamais lasse
d'apprendre, et la douleur de ses péchés s'augmentait à proportion de ce
qu'elle augmentait en connaissance ; car, comme si l'on eût jeté de
l'huile dans un feu, elle ressentait des mouvements d'une ferveur encore
plus grande. Un jour, lisant le livre des Nombres, elle me demanda avec
modestie et humilité que voulait dire cette grande multitude de noms
ramassés ensemble; pourquoi chaque tribu était jointe diversement à
d'autres en divers lieux ; et comment il se pouvait faire que Balaam,
qui n'était qu'un devin, eût prophétisé de telle sorte les mystères qui
regardent Jésus-Christ que presque nul des prophètes n'en a parlé si
clairement. Je lui répondis comme je pus, et il me sembla qu'elle en
demeura satisfaite. Reprenant le livre, et étant arrivés en l'endroit où
est fait le dénombrement de tous les campements du peuple d'Israël
depuis sa sortie d'Egypte jusqu'au fleuve du Jourdain, comme elle me
demandait les raisons de chaque chose, je lui répondis sur-le-champ à
quelques-unes, j'hésitai en d'autres, et il y en eut où j'avouai tout
simplement mon ignorance; mais elle me pressa alors encore plus de
l'éclaircir sur ses doutes, et, comme s'il ne m'était pas permis
d'ignorer ce que j'ignore, elle m'en priait avec instance, disant
toutefois qu'elle était indigne de comprendre de si grands mystères.
Enfin elle me contraignit d'avoir honte de la refuser, et m'engagea à
lui promettre un traité particulier sur cette petite dispute ; ce que je
reconnais n'avoir différé jusque ici, par la volonté de Dieu, que pour
rendre ce devoir à sa mémoire, afin que, maintenant qu'elle est revêtue
de ces habits sacerdotaux dont il est parlé au Lévitique, elle ressente
la joie d'être arrivée à la terre promise après avoir traversé avec tant
de peines la solitude de ce monde, qui n'est rempli que de misères.
Mais il faut
revenir à mon discours. Lorsque nous cherchions quelque demeure propre
pour une personne de si éminente vertu, et qui désirait d'être dans une
solitude qui ne l'empêchât pas de jouir du bonheur de voir souvent le
lieu qui servit de retraite à la sainte Vierge, divers courriers qui
arrivaient de tous côtés firent trembler tout l'Orient en rapportant
qu'un nombre infini de Huns, qui venaient de l'extrémité des Palus
Méotides (entre les glaces du Tanaïs et la cruelle nation des Massagètes
) , s'étaient débordés dans les provinces de l'empire et que, courant de
toutes parts avec des chevaux très vites, ils remplissaient de meurtres
et de terreur tous les lieux par où ils passaient. L'armée romaine se
trouvait alors absente à cause quelle était occupée aux guerres civiles
d'Italie.
Hérodote rapporte
que, sous le règne de Darius, roi des Mèdes. cette nation assujettit
(262) durant vingt années tout l'Orient, et se faisait payer tribut par
les Egyptiens et les Ethyopiens. Dieu veuille éloigner pour jamais de
l'empire romain ces bêtes farouches! On les voyait arriver de toutes
parts à l'heure qu'on y pensait le moins, et, allant plus vite que le
bruit de leur venue, ils ne pardonnaient ni à la piété, ni à la qualité,
ni à l'âge; ils n'avaient pas même pitié des enfants qui ne savaient pas
encore parler: ces innocents recevaient la mort avant que d'avoir
commencé de vivre, et, ne connaissant pas leur malheur, riaient au
milieu des épées et entre les mains cruelles de ces meurtriers. La
croyance générale était qu'ils allaient droit en Jérusalem, leur passion
violente de s'enrichir les faisant courir vers cette ville, dont on
réparait les murailles qui étaient en mauvais état par la négligence
dont on use dans la paix. Antioche était assiégée; et Tyr, pour se
séparer de la terre, travaillait à retourner en son ancienne île.
Dans ce trouble
général nous nous trouvâmes obligés de préparer des vaisseaux, de nous
tenir sur le rivage, de prendre garde à n'être pas surpris par l'arrivée
des ennemis, et, quoique les vents fussent fort contraires,
d'appréhender moins le naufrage que ces barbares, non pas tant par le
désir de conserver notre vie que par celui de sauver l'honneur des
vierges. II y avait alors quelque contestation entre ce que nous étions
de chrétiens, et cette guerre domestique surpassait encore la guerre
étrangère. Comme j'avais établi ma demeure dans l'Orient, l'amour que
j'avais eu de tout temps pour les lieux saints m'y arrêta ; mais
Fabiola, qui n'avait pour tout équipage que quelques méchantes hardes et
qui était étrangère partout, retourna en son pays pour vivre dans la
pauvreté au même lieu où elle avait vécu dans les richesses, pour
demeurer chez autrui après avoir logé tant de gens chez elle, et, afin
de n'en dire pas davantage, pour donner aux pauvres, à la vue de toute
la ville de Rome, ce que toute la ville de Rome lui avait vu vendre ; en
quoi mon affliction fut que nous perdîmes dans les lieux saints le plus
grand trésor que nous eussions. Rome au contraire recouvra sa perte, et
l'insolence et l'effronterie de tant de langues médisantes de ses
citoyens qui avaient déclamé contre Fabiola fut confondue par les yeux
d'un si grand nombre de témoins.
Que d'autres
admirent sa compassion pour les pauvres, son humilité et sa foi; mais
quant à moi, j'admire encore davantage la ferveur de son esprit. Elle
savait par coeur le discours que j'avais, étant encore jeune, écrit à
Héliodore pour l'exhorter à la solitude. En regardant les murailles de
Rome, elle se plaignait d'y être retenue captive, oubliant son sexe, ne
considérant point sa faiblesse, et n'ayant passion que pour la solitude.
Il se pouvait dire qti elle y était puisqu'elle y était en esprit. Les
conseils de ses amis n'étaient pas capables de la retenir dans Rome,
d'où elle ne désirait pas avec moins d'ardeur de sortir que d'une
prison. Elle disait que c'était une espèce d'infidélité que de
distribuer son argent avec trop de précaution ; et elle souhaitait, non
pas de mettre une partie de son bien entre les mains des autres pour
l'employer en des charités, mais, après l'avoir tout donné et n'ayant
plus rien en propre, de recevoir elle-même l'aumône en l'honneur de
Jésus-Christ. Elle avait donc tant de hâte de partir, et tant de peine à
souffrir ce qui retardait l'exécution de son dessein, qu'il y avait
sujet de croire qu'elle l'exécuterait bientôt. Ainsi la mort ne la put
surprendre, puisqu'elle s'y préparait toujours.
Mais je ne saurais
louer une femme si illustre sans que mon intime ami Pammaque me vienne
aussitôt en l'esprit. Sa chère Pauline dort dans le tombeau afin qu'il
veille; elle a prévenu par sa mort celle de son mari, afin de laisser un
fidèle serviteur à Jésus-Christ; et lui, ayant hérité de tout le bien de
sa femme, en mit les pauvres en possession. Ils contestaient saintement,
Fabiola et lui, à qui planterait le plus tôt son tabernacle sur le port
de Rome, pour y recevoir les étrangers à l'imitation d'Abraham, et
disputaient à qui se surmonterait l'un l'autre en charité. Chacun fut
victorieux et vaincu dans ce combat; et l'un et l'autre l'avouèrent,
parce que tous deux accomplirent ce que chacun avait désiré: ils mirent
leurs biens ensemble et s'unirent de volonté, afin d'augmenter par cette
bonne intelligence ce que la division aurait dissipé.
A peine leur
résolution fut prise qu'elle fut (263) exécutée: ils achetèrent un lieu
pour recevoir les étrangers, et soudain l'on y vint en foule ; car « la
charité doit vriller à ce qu'il n'y ait point d'affliction en Jacob ni
de douleur en Israël, »comme. dit l'Écriture. La mer amenait là à la
terre des personnes qu'elle recevait en son sein, et Rome y en envoyait
pour se fortifier sur le rivage contre les incommodités de la
navigation. La charité dont Publius usa une fois en file de Malte et
envers un seul apôtre, ou (pour ne donner point sujet de dispute) envers
tous ceux qui étaient dans le même vaisseau, ceux-ci l'exerçaient
d'ordinaire, et envers plusieurs; et ils ne, soulageaient pas seulement
la nécessité des pauvres, mais, par une libéralité Favorable à tous, ils
pourvoyaient aussi au besoin de ceux qui pouvaient avoir quelque chose.
Toute la terre apprit en même temps qu'il avait été établi un hôpital
dans le port de Rome, et, les Égyptiens et les Parthes l'avant su au
printemps, l'Angleterre le sut l'été. On éprouva dans la mort d'une femme si admirable la vérité de ce que dit saint Paul « l'otites choses coopèrent en bien à ceux qui aiment et qui craignent Dieu. » Elle avait, comme par un présage de ce qui lui devait arriver, écrit à plusieurs solitaires de la venir voir pour la décharger d'un fardeau qui lui était fort pénible, et afin d'employer ce qui lui restait d'argent à s’acquérir des amis qui la reçussent dans les tabernacles éternels : ils vinrent, ils furent faits ses amis, et elle, après s'être mise en l'état qu'elle avait désiré, s'endormit du sommeil des justes, et, déchargée de ces richesses terrestres qui ne lui servaient que d’empêchement, s'envola avec plus de légèreté dans le ciel.
Rome fit voir à la
mort de Fabiola jusqu'à quel point elle l'avait admirée durant sa vie,
car, comme elle respirait encore et n'avait pas encore rendu son âme à
Jésus-Christ,
Déjà
Avait tout mis en
deuil par ces tristes nouvelles,
et rassemblé tout
le peuple pour se trouver à ses funérailles. On entend partout chanter
des psaumes; le mot d'alleluia résonne sous toutes les voûtes des
temples.
Les triomphes que
Camille a remportés sur les Gaulois, Papirius sur les Samnites, Scipion
sur Numance et Pompée sur Mithridate, roi du Pont, n'égalent pas ceux de
cette femme héroïque, puisqu'ils n'ont vaincu que les corps et qu'elle a
dompté la malice des esprits. Il me semble que je vois le peuple qui
court en foule de tous côtés pour se trouver à ses obsèques : les places
publiques, les galeries et les toits même des maisons ne pouvaient
suffire pour donner place à tant de spectateurs. Ce fui alors que houle
vit tous ses citoyens ramassés ensemble, et chacun croyait avoir part à
la gloire. de cette sainte pénitente; mais il ne faut pas s'étonner si
les hommes se réjouissaient en la terre du salut de celle qui avait par
sa conversion réjoui les anges dans le ciel.
Recevez,
bienheureuse Fabiola, ce présent de mon esprit due je vous offre en nia
vieillesse, et ce devoir que je rends à votre mémoire. J'ai souvent loué
des vierges, des veuves et des femmes mariées qui, ayant conservé la
pureté de cette robe blanche qu'elles avaient reçue au baptême, avaient
toujours suivi l'agneau en quelque lieu qu'il allât ; et certes c'est un
grand sujet de louange que de ne s'être souillé d'une seule tâche durant
tout le cours de sa vie ; mais due l'envie et la médisance ne prétendent
pas néanmoins en tirer de l'avantage: « Si le Père de famille est bon,
pourquoi notre oeil sera-t-il mauvais ? » Jésus-Christ a rapporté sur
les épaules la brebis qui était tombée entre les mains des voleurs; il v
a plusieurs demeures dans la maison du Père céleste ; la grâce surabonde
où abondait le péché; et celui-là aime davantage à qui il a été plus
remis. »
http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/jerome/mystiques/023.htm
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