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Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l'on aime |
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| Janvier |
SAINTE ODILE,
VIERGE,
PATRONNE DE L'ALSACE (8ième s.)
Au milieu du 7ième siècle vivait, en Alsace, un
seigneur puissant nommé Adalric. Il descendait, par son père Leudèse, du
célèbre Archambaud ou Erchinoald, maire du palais sous Clovis 2, et sa
mère Hultrude était, dit-on, la fille de Sigismond, roi de Burgondie.
Adalric habitait ordinairement la ville d'Oberehnheim, située au pied de
la montagne de Hohenbourg, en Alsace. C'est là qu'il rendait la justice
à ses vassaux; les historiens du temps nous le représentent comme un
homme droit, sincère, libéral, ferme dans ses résolutions et
véritablement Chrétien... Adalric avait épousé Bérhésinde ou Berswinde,
nièce de saint Léger, évêque d'Autun. Outre l'éclat de la naissance, on
admirait en elle une piété sincère, qui ne se démentit jamais. Cette
alliance augmenta encore le crédit d'Adalric, et le roi lui donna
l'investiture du duché d'Allemagne ou d'Alsace, à la mort du duc
Boniface.
Tout semblait concourir au bonheur d'Adalric et de
son épouse. Berswinde, humble au milieu des grandeurs, ne profitait de
ses richesses que pour les répandre dans le sein des pauvres. Chaque
jour elle se retirait dans la partie la plus isolée de son palais, pour
consacrer ses loisirs à la lecture des livres saints et aux exercices de
la piété. Adalric aimait aussi à se dérober au tumulte des affaires pour
se recueillir dans la méditation des vérités Chrétiennes. Il désirait
vivement posséder une résidence éloignée des bruits du monde, afin de
s'y retirer de temps en temps avec son épouse. Il ordonna donc à
quelques-uns de ses officiers de parcourir les solitudes voisines, et de
choisir celle qui serait le plus propre à l'exécution de son dessein.
Quelque temps après, les fidèles serviteurs du duc vinrent lui annoncer
qu'ils avaient découvert, au sommet de la montagne même de Hohenbourg,
les vastes ruines d'anciens édifices, et que ce lieu était
très-convenable pour y construire, selon son désir, une maison et une
église.
Adalric se rendit lui-même au lieu indiqué. Il fut
charmé du site de Hohenbourg, et y fit aussitôt bâtir 2 chapelles. L'une
fut dédiée aux saints apôtres Pierre et Paul, patrons d'Oberehnheim, et
l'autre fut consacrée par saint Léger, évêque d'Autun, sous l'invocation
des saints protecteurs de l'Alsace.
Le duc fit aussi relever les murs de l'ancien château
et construire une maison de retraite, où il pût résider avec Berswinde
pendant la saison d'été, et goûter, loin du monde, les charmes de la
solitude.
Une seule chose manquait au bonheur d'Adalric. Il
n'avait point d'enfant, et cette disgrâce l'affligeait vivement; car
tous les avantages dont il jouissait lui semblaient peu de chose, s'il
ne pouvait les transmettre à un héritier de son nom et de sa fortune. A
cette occasion, Berswinde priait ardemment, et ses voeux ardents, ses
jeûnes, ses aumônes, attirèrent enfin sur eux les bénédictions du Ciel.
Berswinde cessa d'être stérile, et les sujets du duc, s'associant à son
bonheur, attendaient avec anxiété la naissance de l'héritier d'Adalric.
Ce jour si désiré arriva enfin. Mais il arriva trop
tôt pour le repos d'Adalric, dit un historien; il s'était flatté d'avoir
un fils, et Dieu lui donna une fille, et une fille aveugle (657). Alors
la joie du duc se changea en une colère profonde, et son espérance en
désespoir; l'amour paternel qu'il avait conçu pour cet enfant à venir,
dégénéra en une fureur qui serait difficile à comprendre dans un homme
présenté comme si vertueux, si sa vertu n'eût eu quelque chose de
bizarre et d'irrégulier.
Adalric exhala sa douleur en plaintes amères,
regardant la naissance de cette enfant comme une malédiction de Dieu sur
sa famille. Mais Berswinde, quelque affligée qu'elle fût du malheur de
sa fille, l'était encore plus des discours d'Adalric. Elle s'efforça de
le calmer en lui rappelant que Dieu les avait comblés de biens jusqu'à
ce jour, et qu'il fallait encore le bénir de leur avoir donné cette
enfant, qui servirait peut-être à manifester Ses oeuvres et Sa
puissance.
Ces douces paroles ne réussirent point à apaiser la
colère d'Adalric. Il répétait que si la naissance de sa fille venait à
être connue, l'honneur de sa race en serait obscurci. Tant est faible la
vertu de l'homme! L'illusion de la disgrâce imprévue la déconcerte et
l'abat dans ceux mêmes où elle paraissait le mieux affermie. Enfin,
Berswinde comprit qu'elle n'avait rien à attendre de son époux pour son
enfant, sinon la mort. Elle décida qu'on transporterait secrètement sa
fille dans un lieu inconnu, où elle serait élevée loin des yeux de ses
parents.
Berswinde se souvint alors d'une femme qui avait été
autrefois attachée à son service, et qui demeurait alors à Scherwiller,
à 2 lieues de Schélestadt. Elle crut pouvoir compter sur la fidélité de
cette étrangère, qu'elle avait comblée de ses bienfaits, et l'ayant fait
venir auprès d'elle, elle remit sa fille entre ses mains. "Veillez sur
cette enfant", lui dit-elle, "élevez-la secrètement comme si elle était
votre fille, et que le Seigneur Jésus et
Adalric ignorait le lieu où avait été transportée sa
fille; car, pour ne pas l'irriter, on évitait soigneusement de parler
d'elle en sa présence. Il y avait bientôt un an que la jeune princesse
avait été mystérieusement confiée à sa nourrice, lorsque le bruit se
répandit dans la province qu'on élevait soigneusement à Scherwiller une
petite aveugle dont les parents étaient inconnus, mais que son air noble
et les soins dont on l'entourait indiquaient assez qu'elle appartenait à
une grande famille. Quelques-uns même observèrent que la nourrice avait
été autrefois au service de Berswinde, et que l'âge de l'enfant
répondait parfaitement au temps où l'on avait publié que la duchesse
avait fait une fausse couche.
La nourrice informa Berswinde de tous ces discours,
et celle-ci, craignant que ces bruits ne parvinssent aux oreilles
d'Adalric, résolut de faire un nouveau sacrifice pour ne pas l'irriter
davantage. Elle ordonna à la nourrice de transporter sa fille au
monastère de Baume-les-Dames, dans le comté de Bourgogne, où elle
pourrait continuer à l'élever. Ce lieu paraissait plus convenable que
tout autre pour servir de refuge à la jeune princesse, parce que la
distance la mettrait à l'abri des recherches, et que, de plus, l'abbesse
de Baume était la tante de la duchesse Berswinde.
La jeune exilée y fut reçue avec joie, et l'abbesse
l'entoura de tous les soins qui peuvent suppléer à la tendresse d'une
mère. La fille d'Adalric grandit en âge et en sagesse au sein de cette
famille adoptive. Son âme ne s'ouvrit que pour connaître Dieu et aimer
la vertu. Elle montra, d'ailleurs, une grande douceur de caractère et
une facilité étonnante à retenir ce qu'on lui enseignait, de sorte que,
dès l'âge de 5 ans, elle était parfaitement instruite des principes de
la vie du Chrétien. Privée de la lumière corporelle, elle recevait
abondamment cette Lumière d'En Haut, qui éclaire tout homme venant au
monde.
Nous ignorons le nom sous lequel on désignait alors
la fille d'Adalric; car, arrivée à l'âge de 12 ans, elle n'avait pas
encore eu le bonheur de recevoir le saint Baptême. C'était peut-être un
reste de la coutume suivie au 6ième siècle, où l'on différait le baptême
des enfants jusqu'à ce qu'ils eussent atteint l'âge de raison. Quoi
qu'il en soit, Dieu parut avoir destiné cette jeune fille à entrer dans
la voie des élus par une porte miraculeuse, en lui rendant la vue du
corps en même temps que celle de l'âme. En ce temps-là, le bienheureux
Erhard était évêque de Ratisbonne, en Bavière. Un jour, il eut une
vision dans laquelle Dieu lui dit de se rendre aussitôt au monastère de
Baume. et là il trouverait, lui dit la voix d'en haut, une jeune
servante du Seigneur. Elle est aveugle dès sa naissance. Tu la
baptiseras, tu lui donneras le nom d'Odile, et au moment de son baptême,
ses yeux s'ouvriront à la lumière. Saint Erhard partit sans différer, et
au lieu de prendre la voie directe, se dirigea du côté des Vosges. Son
dessein était de visiter d'abord l'abbaye de Moyen-Moutier, où son frère
Hidulphe s'était retiré, après avoir quitté volontairement le siége
épiscopal de Trèves. Hidulphe, qui menait en ces lieux une vie
angélique, fut charmé de revoir Erhard, et quand il connut le sujet de
son voyage, il voulut l'accompagner au monastère de Baume. Les deux
Saints trouvèrent la fille d'Adalric parfaitement instruite de tous les
dogmes de la religion.
Saint Erhard commença la cérémonie. Selon la coutume
du temps, il plongea la jeune aveugle dans les eaux sacrées, et saint
Hidulphe l'ayant relevée, Erhard lui fit sur les yeux les onctions du
saint chrême, en disant : « Au nom de Jésus-christ, soyez désormais
éclairée des yeux du corps et des yeux de l'âme ». Tout le monde était
dans l'attente du prodige : ce ne fut pas en vain; le ciel obéit à la
voix du saint homme. Saint Erhard imposa à la nouvelle chrétienne le nom
d'Odile, c'est-à-dire fille de lumière, ou Dieu est ton soleil; nom
glorieux que Jésus-christ lui-même avait indiqué, et qui devait rappeler
sans cesse à la fille d'Adalric le bienfait dont elle avait été
favorisée par le ciel. Les spectateurs de cette scène, frappés de joie
et d'étonnement, bénissaient le Seigneur qui venait dé faire éclater sa
miséricorde et sa puissance.
Ensuite le saint évêque bénit un voile, qu'il déposa
sur la tête d'Odile, et lui fit présent de quelques saintes reliques, en
lui annonçant que Dieu lui réservait encore des grâces merveilleuses, si
elle se montrait fidèle aux faveurs dont il l'avait comblée en ce jour.
Avant de partir, il bénit la jeune néophyte, la recommanda à l'abbesse
de Baume et aux religieuses qui avaient veillé sur son enfance, et
partit avec son frère Hidulphe. Adalric ne pouvait manquer d'apprendre
avec joie le miracle que Dieu avait accompli en faveur de sa fille, et
comme l'abbaye de Moyen-Moutier, où résidait Hidulphe, n'était qu'à une
faible distance de Hohenbourg, Erhard chargea sort frère de communiquer
au duc une si agréable nouvelle, qui devait lui inspirer des sentiments
plus favorables envers Odile. Hidulphe se rendit auprès du duc Adalric,
lui raconta tous les détails du baptême de sa fille, et réveilla dans
son coeur celle affection paternelle que les passions mauvaises rie
sauraient jamais étouffer entièrement. Adalric fut enchanté du récit de
saint Hidulphe, et pour lui témoigner sa reconnaissance, il donna à son
monastère de Moyen-Moutier la terre de Feldkirch, que cette abbaye
posséda jusqu'au siècle dernier, Cependant, dit l'historien de
Odile resta donc à Baume, où elle continua à se
montrer toujours pieuse, toujours appliquée à l'étude et au travail. Les
exemples de vertu dont elle était entourée n'étaient point perdus pour
elle, et malgré sa jeunesse, l'ardeur de son zèle, la ferveur de sa
dévotion et la maturité de son esprit l'élevaient au rang des
religieuses les plus distinguées du monastère. Quoiqu'elle n'eût pas
fait profession, elle observait scrupuleusement toutes les prescriptions
de la règle, et remplissait, comme les autres, tous les emplois qui lui
étaient assignés.
Pendant ce temps, la maison de son père avait été
comblée des bénédictions du ciel. Dieu avait donné à Adalric quatre fils
et une seconde fille, qui fut nommée ltoswinde. L'aîné des jeunes
princes s'appelait Etichon ou Etton, le second Adelbert, le troisième
Hugues, et le dernier Bataehon. Ils furent l'ornement de leur maison, la
gloire de l'Alsace, et la souche des illustres familles qui régnèrent
sur l'Autriche,
Le duc répondit laconiquement qu'il avait des motifs
de la laisser encore à Baume, et son fils n'osa pas insister. Mais,
persuadé que la présence,,de sa soeur suffirait pour dissiper tous les
obstacles, il fit préparer secrètement un char et des chevaux qu'il lui
envoya, en lui écrivant qu'elle pouvait revenir à Holienbourg. Odile,
persuadée que son père consentait à son retour, fit aussitôt ses adieux
à l'abbesse et aux religieuses de Baume, en leur promettant de revenir
bientôt pour se consacrer avec elles au service. de Dieu. Elle partit,
un peu inquiète et flottant entre la crainte et l'espérance. Mais la
prière la soutint dans la route, et, après avoir traversé deux
provinces, elle arriva heureusement au pied de la montagne où Adalric
avait relevé les ruines du château de Hohenbourg.
Dans ce moment même le duc se promenait dans la
campagne, en conversant familièrement avec son fils. Tout à coup il
aperçut une troupe qui s'avançait vers la montagne, et demanda ce que
c'était. Hugues, informé du retour de sa soeur, répondit que c'était
Odile qui revenait à la maison paternelle. « Qui a été assez audacieux
, s'écria Adalric, pour la rappeler sans ma permission? n Le jeune
Hugues, reconnaissant alors qu'il avait trop compté sur la tendresse de
son père, répondit en tremblant : « C'est moi qui lui ai mandé de
revenir. Pardonnez à ma témérité et à l'affection que j'ai ressenti pour
une soeur. Si j'ai mérité,votre colère, punissez-moi seul, car Odile
n'est point coupable ». Le duc, emporté par un premier mouvement de
colère, frappa rudement le jeune homme. Mais son courroux s'apaisa, et
quand Odile, arrivée au sommet de la montagne, Vint se jeter à ses pieds
et lui baiser les mains, la nature reprit sou empire, et le duc, l'ayant
embrassée, la présenta à ses frères qui l'accueillirent avec joie.
Bientôt la duchesse Berswinde, avertie du retour de sa fille, accourut à
sa rencontre, et baisa avec respect ses yeux, que Dieu avait si
miraculeusement ouverts à la lumière du jour.
Odile, rentrée au château de Hohenbourg, se rendit au
pied des autels pour remercier Dieu de l'avoir ramenée dans sa famille.
Sa vie à la cour de son père fut toujours un modèle d'édification. Sa
piété et sa douceur charmaient tous ceux qui l'entouraient, et ses
parents, touchés de son obeissance, sentaient de jour en jour
s’accroître leur affection pour' elle. Son père seul semblait lui porter
moins d'affection qu'à ses autres enfants. Il ne voulait point
l'admettre' à sa table et lui faisait servir ses repas dans une partie
écartée du château. Un jour cependant il la rencontra dans la cour et
lui dit, d'un ton plus affectueux que de coutume : » Où vas-tu, ma
fille? » - « Seigneur , répondit Odile, je porte un peu de nourriture à
de pauvres malades ». La douceur de ses paroles et son air modeste,
émurent vivement le duc. Il se repentit de sa froideur envers un enfant
si aimable et lui dit r « Ne t'afflige point, ma fille; si tu as vécu
pauvrement jusqu'ici, il n'en sera plus ainsi à l'avenir . Dès lors il
lui témoigna dans toutes les. circonstances une bienveillance extrême.
Odile, loin de s'en prévaloir, ne s'en montra que plus douce et plus
dévouée aux bonnes oeuvres. Ses exemples eurent la plus salutaire
influence sur sa famille, et sa soeur Roswinde résolut de marcher sur
ses pas en renonçant comme elle aux vanités du monde, pour soulager les
pauvres et porter la croix de Jésus-Christ.
Adairic songea alors à marier Odile à quelque
puissant seigneur de ses amis. Mais elle avait bien d'autres pensées. La
vie tumultueuse des cours la fatiguait, et elle songeait à retourner
dans la solitude de Baume. Adalric, à qui elle fit connaître son
dessein, s'y opposa, et malgré ses instances et ses larmes, elle ne put
obtenir la permission de son père. Odile fut vivement contrariée de cet
obstacle. Elle écrivit à sa tante et aux religieuses de Baume une lettre
touchante pour leur exprimer sa douleur. L'abbesse regretta
l'éloignement d'Odile, et, pour conserver d'elle un souvenir plus
sensible, elle garda soigneusement et avec le plus grand respect un
voile violet, mêlé de soie et de filets d'or, que
Odile fut donc obligée de rester malgré elle à
Hohenbourg. La renommée de ses qualités éminentes y attira bientôt les
personnes les plus distinguées. Un duc d'Allemagne, enchanté de son
mérite, demanda sa main à Adalric. Le duc. et la duchesse voyaient dans
cette alliance un avenir brillant pour leur fille. Ils donnèrent leur
consentement; mais lorsqu'ils demandèrent celui d'Odile, elle répondit,
avec autant de fermeté que de respect, qu'elle ne voulait pas avoir
d'autre époux que Jésus-Christ, à qui elle avait voué son coeur.
Quelques jours après, craignant les mesures qu'on voulait prendre pour
contraindre sa liberté, elle s'enfuit secrètement, déguisée sous l'habit
d'une mendiante. Son dessein était d'abord de se rendre à Baume; mais,
ayant réfléçhi qu'on ne manquerait pas de la chercher de ce côté, elle
traversa le Rhin sur une barque, et résolut de chercher une solitude
inconnue, où elle pût vivre loin du monde (619).
Quand on s'aperçut au château de Hohenbourg qu'Odile
avait disparu, le duc ordonna à ses fils de se mettre aussitôt à sa
recherche. Il se dirigea lui-même du côté du Rhin,-et prit le chemin de
Fribourg en Brisgaw. C'était justement celui que suivait sa fille ;
cependant, malgré toutes ses recherches, Adalric ne put la découvrir, et
elle resta cachée pendant plusieurs mois à Fribourg ou dans les
environs. Adalric, affligé de son absence, fit publier dans ses Etats
qu'il s'engageait solennellement, si Odile revenait à Hohenbourg, à lui
laisser toute liberté d'embrasser le genre de vie qu'elle désirait.
Cet édit -parvint à la connaissance d'Odile. Elle en
rendit grâces à Dieu, et se rendit à Hohenbqurg (680). Le duc se montra,
fidèle à sa promesse, et quand sa fille lui eut fait connaître le. désir
qu'elle avait d'établir en Alsace une. communauté de vierges consacrées
à Dieu, il accueillit volontiers cette proposition et voulut contribuer
généreusement à cette oeuvre. Aussitôt iI céda à Odile le château même
de Hohenhourg avec toutes ses dépendances, et cette antique forteresse,
transformée par Adalric en une maison de plaisance, fut destinée à
devenir, entre les mains de
Ce fut entre les années 680 et 690 que se firent les
travaux nécessaires pour approprier la maison de Hohenbourg à sa
nouvelle destination. Le duc pourvut libéralement à toutes les dépenses
et présida souvent lui-même à l'ouvrage. Quand les bâtiments furent
terminés, Odile en prit possession, à la tête d'une communauté de cent
trente religieuses qui appartenaient aux meilleures familles du pays, et
qui avaient renoncé, comme elle, à toutes les espérances du monde pour
venir à Hohenbourg se retirer sous la conduite d'une maîtresse si habile
dans la science du salut.
Cette communauté, si prospère dès sa naissance, jeta
un grand éclat dans la province. La sainteté de l'abbesse et la ferveur
des religieuses firent regarder la solitude de Hohenbourg comme l'asile
de la vertu la plus pure. Sainte Odile, animée de l'esprit de Dieu, ne
se contentait pas d'enseigner, par ses discours, les maximes de la vie
spirituelle ; elle excitait ses filles par ses exemples, qui sont
toujours la meilleure manière d'instruire, la plus courte et la plus
efficace. Le duc Adalric, témoin de cette régularité, en exprima sa joie
par de nouveaux bienfaits. II fit une fondation à perpétuité pour cent
filles de qualité qui voudraient se consacrer au service de Dieu dans le
monastère de Hohenbourg. Il y ajouta quatorze bénéfices pour les prêtres
chargés du service religieux. Une fondation magnifique engagea dans la
suite l'empereur Frédéric Barberousse à donner le titre de princesses du
saint empire aux abbesses de ce riche monastère '
Les deux chapelles que le duc Adalric avait fait
bâtir à Hohenbourg étaient insuffisantes pour les besoins de la nouvelle
communauté. Odile obtint de son père toutes les ressources nécessaires
pour construire une église belle et spacieuse, qui fut consacrée sous le
vocable de Notre-Dame (690). Un oratoire, également dédié à
C'est ainsi qu'Odile sanctifiait cette solitude de
Hohenbourg. Elle voulait que tout y rappelât la pensée du ciel. Comme
elle avait aussi une dévotion spéciale à la sainte Trinité, pour se
rappeler d'une manière sensible cet auguste mystère, elle planta de sa
main trois tilleuls auprès du monastère. Deux de ces arbres séculaires,
qui subsistaient encore en 4681, furent alors détruits par l'incendie
qui dévora le monastère.
Au milieu des oeuvres saintes qu'on pratiquait à
Hohenbourg, une chose importante manquait à la pieuse communauté. Les
pieuses filles réunies en ce lieu y pratiquaient la régularité, moins
par un engagement explicite que par émulation et par ferveur; en un mot,
elles n'avaient pas encore de règle monastique. Quand Odile eut mis la
dernière main aux édifices matériels, elle songea à donner à sa
communauté des règlements précis, et à réduire en lois ce qui s'était
fait jusque-là par imitation et par esprit de piété. Pour cela, elle
assembla toutes ses filles afin de prendre leur avis, et leur demanda
quel genre de vie elles voulaient embrasser de préférence. Toutes
répondirent que la vie la plus austère leur paraissait la plus parfaite,
et que leur voeu le plus cher était de marcher sur les traces de leur
abbesse, en suivant par obligation la voie étroite qu'elles avaient
suivie volontairement jusqu'alors. Cette vie était dure, car Odile ne se
nourrissait que de pain d'orge et de légumes; elle ne buvait que de
l'eau, excepté les jours de fêtes; elle passait une partie des nuits en
prière et prenait à peine quelques heures de repos; elle n'avait d'autre
lit qu'une peau d'ours, et n'accordait enfin à son corps que ce qui
était absolument nécessaire pour soutenir son existence. Le zèle qu'elle
avait pour la sanctification des âmes la porta à entreprendre une
nouvelle oeuvre. Les sanctuaires de Hohenbourg étaient visités par un
grand nombre de pèlerins. Mais ceux qui étaient infirmes ne pouvaient
que difficilement atteindre le monastère, situé au sommet de la
montagne. Odile, secondée par les pieuses libéralités de sa mère,
Berswinde, fit bâtir pour ces malheureux un hôpital et une église dédiée
à saint Nicolas, au pied de la montagne. Malgré la difficulté des
chemins, elle visitait ces pauvres tous les jours, les servait avec
affection et leur distribuait l'aumône de ses propres mains.
Les religieuses de Hohenluourg admiraient le généreux
dévouement de leur abbesse. Charmées de ses exemples, elles voulurent
avoir part à ses bonnes oeuvres, et la conjurèrent de permettre que
quelques-unes d'entre elles l'accompagnassent dans cet exercice
salutaire de la charité. Odile y consentit, et, considérant que sa
communauté, devenue très nombreuse, se trouvait à l'étroit sur la
montagne, elle résolut de choisir celles de ses religieuses qui étaient
propres au service des pauvres, et de les transporter dans son nouvel
établissement, tout en les maintenant sous sa direction. Elle leur fit
donc bâtir une nouvelle église, vaste et somptueuse, et la nouvelle
communauté prit le nom de Nieder-Minster. Les religieuses changèrent
d'habitation sans changer de moeurs ni d'abbesse. Les deux maisons
étaient semblables à deux grands arbres qui paraissent séparés au
dehors, et qui ont cependant la même racine et le même principe de vie.
Sainte Odile continuait à les gouverner avec autant de succès que de
sagesse elle se trouvait tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre; le plus
souvent dans celle où il y avait le plus à travailler et le plus à
souffrir. Mais la maison où elle allait le plus volontiers était
l'hôpital de Saint-Nicolas : c'était là comme son jardin de délices, où
elle se délassait chaque jour, autant que le lui permettait la conduite
de deux communautés nombreuses. L'air qu'on y respirait, tout infecté
qu'il était, lui paraissait doux. Ses pieuses filles l'imitaient à
l'envi, et faisaient, comme elle, une heureuse expérience du bonheur que
l'on goûte lorsqu'on daigne s'abaisser jusqu'à consoler les pauvres et
les misérables.
Cependant le duc Adalric et sa femme Berswinde
étaient déjà fort avancés en âge. Attirés par les vertus de leur fille,
ils résolurent de consacrer leurs derniers jours à la prière, et firent
savoir à Odile qu'ils voulaient se retirer auprès d'elle, jusqu'au
moment où il plairait à Dieu de les appeler à lui. Odile reçut ce
message avec joie. Elle savait tout ce qu'il y avait de foi et de piété
dans le coeur de ses parents. La duchesse Berswinde s'était toujours
distinguée par une vertu sans tache, et si, quelquefois, le duc s'était
laissé aller à l'emportement, depuis longtemps il avait su imposer
silence à cette passion, et la voix publique proclamait hautement sa
piété et sa justice. Adalric se rendit donc à Hohenbourg avec Berswinde.
Il y vécut quelques mois dans l'exercice des bonnes oeuvres, et y mourut
bientôt, dans les sentiments de la piété la plus vive, entre les bras de
sa fille (vers l'an 700). La pieuse Berswinde le suivit peu de temps
après dans la tombe,
Odile, après 'la mort de ses parents, vécut encore de
longues années dans la pratique des vertus les plus sublimes. Un jour,
un lépreux se présenta à la porte du monastère pour demander l'aumône.
Son corps répandait une odeur infecte, et personne n'osait se résoudre à
approcher de lui. Odile, informée de sa présence, vint elle-même pour
lui servir à manger. Mais, malgré son courage héroïque, elle recula
d'abord à l'aspect repoussant de ce misérable. Puis, surmontant ce
premier mouvement de la nature, elle se jette au cou du malheureux, et
l'embrasse avec une générosité qui fait frémir les témoins de ce
spectacle. Sa charité croissant par cette victoire sur elle-mème, elle
lui servit à manger avec une pieuse affection, et, levant les yeux au
ciel, elle répétait d'une voix entrecoupée de sanglots, ces charitables
paroles « Seigneur, ou donnez-lui la santé, ou accordez-lui la
patience ». Sa prière fut bientôt exaucée; la lèpre de cet infortuné
disparut, et ceux qui étaient présents louèrent Dieu, qui avait glorifié
la charité de sa servante.
Odile continuait à visiter tous les jours l'hôpital
de Nieder-Mtinster, situé au bas de la montagne; mais ses fatigues
continuelles, jointes à son grand âge, avaient singulièrement affaibli
ses forces. Sa charité était toujours aussi ardente, et un auteur
contemporain raconte que Dieu la récompensa par un étonnant miracle.
« Un jour, dit-il, que
Les pauvres étaient les amis privilégiés d'Odile.
Elle voulait qu'on leur témoignât toujours une charité compatissante, et
elle avait expressément défendu de jamais leur refuser l'aumône. Souvent
elle les servait de ses propres majns, et c'était toujours avec la
tendresse la plus chrétienne. Cette charité de l'abbesse soutenait la
ferveur de ses religieuses, qui se dévouaient, à son exemple, au soin
des pauvres dans l'hôpital de NiederMunster.
Ainsi vivait cette sainte communauté, au milieu de
laquelle Odile demeura jusqu'à un âge fort avancé, pleine de mérites et
de vertus. Son nom était béni dans toute l'Alsace, et les fidèles
accouraient en foule â Hohenbourg pour admirer son dévouement et écouter
sa parole comme celle d'un apôtre. Quand elle vit sa fin approcher, elle
assembla toutes ses filles dans la chapelle de Saint Jean Baptiste, dont
elle avait fait son oratoire particulier. « Ne vous alarmez pas, leur
dit~elle, de ce que je vais vous annoncer; je sens que l'heure de ma
mort approche, et j'espère que mon âme s'envolera bientôt de la prison
de mon corps pour aller jouir de la liberté des enfants de Dieu ». Puis
elle découvrit â chacune d'elles les défauts à corriger, les dangers à
craindre, et leur recommanda de rester surtout fidèles aux saintes
pratiques qui les avaient jusqu'alors maintenues dans la ferveur. Odile,
apercevant alors ses nièces, Eugénie, Gundeline et Attale, qui versaient
des torrents de larmes « Mes chères filles, leur dit-elle, vos pleurs ne
prolongeront point mes jours; l'heure est venue, il faudra bientôt
partir. Allez seulement à l'oratoire de
Odile adressa à ses saintes filles un dernier adieu,
et ses yeux, qu'un miracle avait ouverts autrefois, se refermèrent
doucement à la lumière, le treizième jour de décembre.
On la représente 1' avec un livre ouvert sur lequel
se trouvent deux yeux; ~2° priant devant un autel pour l'âme de son
père. Celui-ci est parfois conduit hors des flammes par un ange; ou bien
un rayon du ciel fait connaître à
Aussitôt aprés la mort d'Odile, les habitants du pays
vinrent en foule vénérer le tombeau de la sainte abbesse de Hohenbourg.
L'Alsace, dont elle avait été l'ornement, la choisit pour' patronne, et
la montagne de Hohenbourg perdit son ancien nom pour porter celui de
montagne de Sainte-Odile.
Le tombeau de sainle Odile fut ouvert pour la
première fois, en présence de l'empereur Charles IV. Ce prince, attiré
par le concours des peuples qui s'y rendaient, eut aussi, la dévotion
d'y aller lui-même. Le corps de
Merci à Jean Michel Dossogne pour le partage de ce texte
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