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Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l'on aime |
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les saintes
voies de la croix . Travail repris à partir du site livres-mystiques.com avec l'aimable autorisation de Mr Roland Soyer Père Henri Marie Boudon 1828
LES SAINTES VOIES DE LA CROIX,
où il est traité de plusieurs
peines intérieures et extérieures,
et des moyens d'en faire bon
usage.
À SAINT JEAN L'ÉVANGÉLISTE ET AUX BIENHEUREUSES MARIES SUR LE CALVAIRE Saintes personnes du Calvaire, plus heureuses mille
fois dans l'abjection de ce lieu, que si le Tout-Puissant vous avait
donné place sur les trônes les plus augustes de la terre ; après m'être
abîmé aux pieds de notre commune souveraine, la digne dame de ce mont
d’amour et de croix, je me viens prosterner aux vôtres, pour vous
présenter cet ouvrage qui ne respire que l'intérêt de Dieu seul dans les
saintes voies de ses souffrances. Aimable favori de Jésus et de Marie, après notre
incomparable mère, ce petit livre vous appartient par mille titres
d'obligations inconcevables que j'ai à vos amoureuses bontés ; mais il
est encore à vous comme au grand disciple de la croix aussi bien que de
l'amour ; puisque notre divin Roi vous a fait le très grand honneur, (ô
séraphins, soyez-en étonnés) de vous faire boire au calice que son Père
éternel lui avait donné, et qu'il vous a fait un homme de douleur à son
imitation. Aussi a-t-il voulu que vous fussiez le fidèle témoin de la
consommation de ses douleurs sur la croix, et que dans cet état
crucifiant tous les Chrétiens fussent élevés en votre aimable personne à
la qualité glorieuse d'enfants de sa divine mère, qui nous a engendrés à
Dieu au milieu d'une mer immense de peines qui pénétraient de toutes
parts son cœur virginal au pied de Heureuse amante du Fils de Dieu, glorieuse sainte
Madeleine, je viens ensuite vous offrir ce petit écrit, comme à celle
qui a gardé une fidélité inviolable à la croix de notre bon Maître.
Beaucoup d'eaux de toutes sortes de peines et contradictions n'ont pu
éteindre les ardeurs de votre précieux cœur tout brûlant d'amour pour
l'adorable Crucifié, dont il a été tant aimé, et d'une manière capable
de ravir les plus sublimes intelligences des cieux, ces esprits du plus
pur amour. Ces vues demandent avec justice, que les cœurs des fidèles
vous aiment. Grande sainte, le mien veut s'acquitter de l'amour qu'il
vous doit, au moins, selon son petit pouvoir : agréez charitablement ce
petit témoignage qu'il vous en donne. Bienheureuses Maries Jacobé et Salomé, je vous
offre encore cet ouvrage de la croix avec les soumissions respectueuses
et toutes les affections de mon âme. Bien des raisons m'y obligent, mais
spécialement la dévotion très ancienne et immémoriale du diocèse
d'Évreux pour vos saintes personnes, qui célèbre votre fête dans son
étendue le 23 octobre, en fait une solennité de première classe en son
église cathédrale, avec des honneurs qui ne sont pas communs, y ayant de
plus dans cette église une chapelle particulière consacrée à votre
gloire, où les peuples vont faire leurs dévotions et rendre leurs
adorations à Ô fidèle amant, ô fidèles amantes du Calvaire,
recevez donc ce petit témoignage de mon amour et de mes respects, et
obtenez-moi la bénédiction de l'adorable Jésus crucifié, et de sa
virginale Mère, et à ceux qui liront ces petits traités pour l'honneur
et la gloire de la croix de notre Sauveur, qui vit et règne avec le Père
et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Les saintes voies de la Croix LIVRE PREMIER La science de la Croix est un
mystère caché Il n'y point à douter que la science de la croix ne
soit un mystère caché, puisque la divine parole nous l'apprend. C'est ce
mystère caché, dont parle l'Apôtre aux Éphésiens (VI, 19), et qu'il nous
assure, écrivant au peuple de Corinthe (I Cor. I, 23), avoir été
un scandale aux Juifs et une folie aux gentils. Chose étrange que ce
mystère, le grand chef-d'œuvre de la sagesse d'un Dieu, ait passé pour
une folie parmi les nations, et que les plus forts génies et les plus
beaux esprits du monde s'en soient moqués. C'est de la sorte que
l'esprit humain, demeurant en soi-même, et ne se servant que de ses
propres lumières, comprend les choses divines. Faites-y réflexion, vous
qui lisez ces écrits, et apprenez par la faiblesse de la lumière de
l'esprit humain, à ne faire état que des clartés de Cette sagesse de l'Évangile n'est point entendue par les sages du siècle, dont la prudence est une mort, selon le témoignage du grand Apôtre, qui déclare nettement qu'elle est ennemie de Dieu, parce qu'elle n'est, ni ne peut être sujette à la Loi. (Rom. VIII, 7) Paroles qui, bien méditées, doivent donner une grande frayeur et une horreur épouvantable de cette maudite sagesse de la chair, qui n'est qu'une folie aux yeux de Dieu et des saints anges. Grands génies, beaux esprits, qui trouvez parmi les créatures de la terre tant d'estime et d'admiration, apprenez donc que toute votre sagesse n'est qu'une véritable folie : apprenez, ô hommes ! le jugement que vous devez faire, et tâchez, avec la grâce, de vous tirer de l'illusion du monde, dont le jugement est directement opposé et entièrement contraire à celui de Dieu. Oh ! quel malheur, et quelle source de malheurs, qui ne finiront jamais ! Mépriser ce que Dieu estime, estimer ce que Dieu méprise ; voilà la maxime des sages du monde. N'est-ce pas pour cela que le grand Apôtre s'écrie : Que personne ne se trompe : si quelqu'un d'entre vous parait sage, qu'il devienne fou. (1 Cor. III, 18) Pour être sage aux yeux de Dieu, il faut être comme un insensé aux yeux du monde, dont les pensées ne sont que pure vanité, dont la prudence est réprouvée de Dieu. Disons donc ensuite avec le même Apôtre : Que personne ne se glorifie dans les hommes (1 Cor. III, 21) ; dans leurs sentiments, qui ne sont qu'illusion ; dans leur estime, qui n'est que tromperie ; dans le jugement qu'ils font des choses, qui n'est qu'erreur. Dans un état si déplorable, comment entendraient-ils le mystère caché de la croix ? Non, les mondains n'y comprendront jamais rien, quelque lecture qu'ils fassent, quelque sermon qu'ils entendent. Les superbes et les suffisants ne l'entendent jamais ; car il est écrit que Dieu leur résiste, qu'il s'éloigne d'eux. Hélas ! Si ceux qui ont approché de plus près la lumière même, la Sagesse incarnée, ne l'entendaient pas avant la venue du Saint-Esprit, comment pourront l'entendre ceux qui sont plongés dans les ténèbres ? L'on a donc beau faire de grandes et longues études, prendre des degrés dans les écoles de philosophie et de théologie, se rendre habile dans les plus hautes sciences, et les enseigner même, si la superbe et la suffisance s'y rencontrent, ces gens seront toujours ignorants de la science de la croix ; et avec toute leur doctrine, ils n'arriveront jamais à en savoir l'ABC. Ils sont même entièrement inhabiles pour l'étude de cette science, et tout à fait incapables d'être admis en son école. Le désir de l'honneur est une opposition formelle à
la connaissance de ce mystère, qui ne se donne pas à ceux qui mettent
leur joie dans l'estime et l'applaudissement des hommes, et dans
l'amitié des créatures, dont ils craignent les rebuts et les
contradictions. Les amateurs d'eux-mêmes, qui travaillent à donner de la
satisfaction à leur esprit et à leur corps, et qui se recherchent, n'en
auront pas l'intelligence. Les mépris et les abaissements de la croix
peuvent être très difficilement aperçus parmi l'éclat des honneurs.
Comment pourrait-on connaître ses douleurs, et goûter ses souffrances
parmi les aises de la vie ! La délicatesse des habits et des lits, la
somptuosité des meubles, la bonne chère des tables, sont comme autant de
voiles épais qui nous dérobent la vue de Mais ce qui est bien déplorable, est de voir plusieurs personnes qui font profession de dévotion, qui en parlent, qui la prêchent, et qui cependant sont très peu instruites dans la connaissance de ce mystère. Le grand secret, pour en avoir une véritable lumière, est la pratique, qui est une pratique de pauvreté, de douleur, de mépris, de contradictions, de délaissements, de rebuts, d'ignominies , et comme cette pratique est plus ordinaire aux gens simples, qui sont dans la souffrance et dans la privation de ce que le monde estime, souvent de pauvres idiots, de simples femmelettes, sont bien savants dans cette doctrine, pendant que les doctes n'y connaissent rien. C'est donc de la sorte, ô Père éternel, qu'il vous a plu d'en ordonner. Vous cachez ces choses aux sages et aux prudents, et vous les révélez aux petits. (Matth. XI, 25) Prenons donc bien garde à marcher toujours dans la simplicité chrétienne, et pour me servir de la comparaison de l'Apôtre, en la IIe Épître aux Corinthiens, craignons que nos sens ne soient corrompus, comme Ève a été séduite par la finesse du serpent. Prenez garde, dit l’Écriture (Eccli. XIII, 16) à votre ouïe. Ah ! Qu’il est difficile, n'entendant parler des honneurs, des plaisirs et des biens, qu'avec une grande estime, de ne pas se laisser corrompre par les sentiments du siècle, en prenant ses maximes !
S’il est à propos d’écrire des
voies de la croix On ne demande pas ici s'il est à propos de parler
ou d'écrire en général des voies de la croix, puisqu'il suffit d'être
chrétien pour ne pas ignorer que non seulement il est à propos, mais
encore qu'il est nécessaire de parler, de penser et de repenser à des
voies par lesquelles tous les disciples du Fils de Dieu doivent marcher
indispensablement. La difficulté est de savoir s'il est bon de traiter
en particulier de certaines voies intérieures crucifiantes, à raison des
suites qui en peuvent arriver. Il y a des personnes qui disent qu'on ne
doit pas écrire de ces peines, parce que les faibles se les impriment
facilement dans l’imagination, par la lecture qu'ils en font ; qu’ils
s'en forment des états imaginaires, et se persuadent être dans des
sentiers fort élevés ; et que les autres s'en choquent et les méprisent.
Cependant la pratique des docteurs et des maîtres de la vie spirituelle
est toute contraire au sentiment de ces personnes. Les livres qu'ils ont
donnés au public ne laissent aucun lieu de douter de cette vérité. S'il
fallait les citer en particulier, il faudrait citer presque tous les
grands personnages qui ont écrit des voies mystiques. Nous nous
contenterons de rapporter ce que saint Bonaventure en a écrit. Ce saint
docteur (De process. relig., cap, 4, 5), écrivant des voies
intérieures crucifiantes, dit que, premièrement il arrive une
soustraction de dévotion, ensuite un ennui de prier, d'entendre de
bonnes choses, d'en parler ou d'en faire, et d'assister aux choses
divines. De plus, l'on est tenté d'impatience contre Dieu ; on va
jusqu'à se demander pourquoi il est si dur et cette tentation est si
violente, que l'homme est presque hors de soi-même. Enfin, dit-il, les
plus âpres tentations sont d'hésiter en la foi catholique, de désespérer
de la miséricorde de Dieu, de blasphémer, contre lui et ses saints, de
vivre dans une certaine perplexité d'une conscience craintive et
plaintive, et enfin de n'admettre point de conseil salutaire. Jusqu'ici
sont les paroles de ce saint docteur. Je ne dis rien de saint Jérôme et
de saint Bernard, qui ont cru glorifier Dieu en laissant à la postérité
la connaissance des tentations qu'ils ont portées contre la pureté, et
dont ils ont spécifié plusieurs circonstances particulières. Je ne parle
point du grand Apôtre, qui a voulu que toute l'Église sût ses peines sur
le même sujet. Il n'a pu manquer de conduite en les laissant par écrit,
puisque le Saint-Esprit le conduisait en écrivant de S'il n'était donc pas à propos d'en écrire, il faudrait condamner les Pères de l'Église, supprimer les livres des docteurs mystiques, et nous ôter l'histoire des Vies des Saints. Mais, dit-on, plusieurs en abusent. Je réponds que les directeurs doivent veiller à ne pas permettre la lecture des livres qui ne sont pas utiles aux âmes qu'ils conduisent, et qu'un chacun doit prendre garde à ne pas se servir de ce qui ne l'aide pas, ou lui sert d'empêchement dans le chemin de la perfection ; et qu'ainsi il faut faire un choix des livres qui nous sont propres, ne se servant pas indifféremment de toutes sortes de livres spirituels. Mais s'il arrive que quelques-uns n'en fassent pas un bon usage, il ne faut pas, pour l'abus que l'on fait des choses, les condamner ; autrement il faudrait blâmer l'Écriture sainte, dont tant d'hérétiques ont abusé, les livres des pères de l’Église, enfin tout ce qu'il y a de plus saint dans la religion. Mais pourquoi écrire de ces matières ! Les saints
docteurs l'ayant fait, cela suffit pour persuader un esprit raisonnable
qu'il est utile et nécessaire d'en écrire et d'en parler. Mais nous
pouvons encore dire qu'il est nécessaire d’en traiter pour le besoin de
quantité d'âmes qui marchent par ces voies de souffrances, et qui,
demeurant dans les petites villes ou dans les villages de la campagne,
sont dépourvues de personnes qui leur puissent donner des lumières sur
ces états. Il faudrait avoir passé par ces voies de peines pour savoir
dans quelles angoisses la pauvre âme qui les souffre est réduite. Mais,
avec toutes ces peines extrêmes, que deviendra-t-elle, ne sachant que
faire, et souvent étant tentée de désespoir, et s'imaginant déjà être
damnée ; et qui pis est, trouvant quelquefois des confesseurs peu
éclairés, qui prendront ses tentations pour des péchés, et ne lui
serviront qu'à se perdre d'une manière incroyable à ceux qui n'ont pas
d'expérience de ces sortes de tourments et de souffrances ! Si on
considère bien la qualité de ces peines, qui surpassent tout ce que l'on
peut souffrir au dehors, et les suites qui vont jusqu'à l'éternité, et
la grande privation de secours, qui est assez ordinaire à ceux qui sont
dans ces tristes situations, on demeurera d'accord qu'il y a une
nécessité extrême de donner quelque assistance à ces personnes. Un
pauvre, qui mourrait de faim, serait dans un état où il y aurait la
dernière obligation de le secourir. Mais cet état dont nous parlons,
emporte quelque chose de bien plus pressant. Il ne s'agit pas de la vie
d'un corps, qu'il faut tôt ou tard perdre ; il est question du salut
d'une âme, qui est d'une conséquence infinie. Or l'éclaircissement que
l'on donne, par les livres qui traitent des croix intérieures aux
personnes qui les portent, les instruit de la bonté de ces états, de
l'amour et douceur de CHAPITRE III La voie de la croix est le grand
chemin royal de la bienheureuse éternité Il y a plusieurs voies, ô mon Dieu ! qui conduisent à votre bienheureuse jouissance ; il y a plusieurs sentiers qui mènent à votre glorieuse éternité. Mais, ô mon Dieu ! vous avez fait un grand chemin qui y conduit, dans la dernière sûreté. Or, mon âme, ce grand chemin n'est autre que la voie de la sainte croix. Cette voie est le grand chemin royal de tous les élus, parce qu'elle mène à la cité du Roi des rois. Elle est le grand chemin royal, parce que c'est par cette voie que marche la grande troupe des saints, la Reine de tous les saints, et le grand Roi du paradis. Elle est le grand chemin royal du salut ; car c'est par elle que les courriers de la bienheureuse éternité portent les douces dépêches de la grâce ; c'est par elle que marchent les grands convois de vivres nécessaires ; c'est par elle que l'on mène toutes les précieuses marchandises du beau paradis. Allons mon âme, jusqu'à l'origine du monde ; descendons ensuite de siècle en siècle jusqu'à nos derniers jours. Considérons avec attention ce qui s'est passé dans la loi de nature, dans la loi écrite, et dans la loi de grâce ; et nous verrons bien clairement que la voie de la croix a toujours été le grand chemin royal des élus. Si je vois un Abel qui est agréable à Dieu, je vois
en même temps un Caïn qui le persécute. Il faut qu'un Abraham soit dans
la dernière épreuve par l'ordre qu'on lui donne de sacrifier son fils
unique. Job sera réduit sur un fumier, dans un délaissement extrême,
méprisé de ses amis, moqué de sa propre femme, et dépouillé de tous ses
biens et de ses enfants. Moïse a un Pharaon pour l'exercer. David a un
Absalon son enfant. Elie a une Jésabel. Tobie perd la vue, et est dans
le danger de perdre Grande sûreté donc pour tous ceux qui vont par ce chemin, puisque c'est le grand chemin royal du salut : celui qui y marche, est bien en assurance. Ô âme, qui que tu sois, pourquoi t'affliges-tu dans cette voie de la croix ? Il me semble que j'entends tous les bienheureux, qui savent si bien les routes certaines de la glorieuse éternité, te crier : Ne craignez point, vous êtes bien, vous allez bien, vous tenez le grand chemin royal du ciel. Les voleurs et les homicides n'y sont pas à craindre, car ils fuient devant la croix, avec plus de frayeur et de vitesse, que les hommes ne font devant les canons de la terre et les foudres du ciel. Il n'en est pas de même dans les voies des consolations temporelles et spirituelles ; nos ennemis invisibles s'y mêlent facilement, s'y cachent, et y sont à couvert ; la chair s'y fortifie, la nature y prend sa vie, l'amour-propre s'y nourrit, l'esprit du monde s'y introduit. Ces routes de goût même spirituelles, sont bien
dangereuses ; car l'on y prend facilement le change. Quoiqu'on y puisse
aller à Dieu, et qu'on y aille, on est souvent tout surpris de voir que,
sans y penser, on se trouve dans le chemin de la nature, au lieu de la
voie de Au reste il ne faut pas se troubler, si cette voie paraît fâcheuse à la vue ; il est vrai qu'il y a quantité d'eau à passer, mais le fond en est bon, l'on y marche à pied ferme, il n'y a rien à craindre. Celui qui voudrait s'en détourner pour aller plus à l'aise parmi les prairies couvertes de fleurs où tout est riant, n'irait pas loin sans trouver des fossés qu'il ne pourrait franchir, ou sans enfoncer tout à coup bien avant dans les terres molles, dont il ne se tirerait pas sans grande difficulté. Le plus assuré est de tenir le grand chemin frayé par tous les saints du paradis. Il n'y a point de péril à aller par la voie du Fils de Dieu et de sa très sainte Mère. Ô mon Sauveur, je vois vos vestiges empreints dans ce chemin, j'y remarque très clairement vos traces ; tirez-nous après vous, et ne permettez jamais que nous nous égarions dans les voies du siècle. Nous vous demandons cette grâce et miséricorde par votre amour et charité excessive, et par le cœur très aimant de votre aimable Mère, par tous vos anges et vos saints. Oh ! Que l'aveuglement du monde, qui ne recherche que des voies aisées, est à déplorer ! Mais que le bonheur est grand de ceux qui portent leur croix à la suite d'un Dieu incarné et de sa virginale Mère. CHAPITRE IV Qu'il faut nécessairement marcher par la voie de la croix Il n'y a point à hésiter sur ce que la divine parole nous assure ; c'est pourquoi il faut croire la voie de la croix nécessaire, puisqu'elle nous l'apprend. Tant de sentiers qu'il vous plaira, où l'on goûte des plaisirs innocents, s'ils mènent au ciel, les roses qui y croissent auront toujours leurs épines. Que les dures et pesantes croix fassent le grand chemin royal du paradis, il s'en rencontrera toujours de médiocres ou de petites dans toutes les voies qui y peuvent conduire ; car enfin, c'est un oracle prononcé par le Saint-Esprit même : Qu'il nous faut par beaucoup de tribulations entrer dans le royaume de Dieu. (Act. XIV, 21) Remarquez que le Saint-Esprit ne nous enseigne pas qu'il est de la bienséance, qu'il est utile, ou qu’il vaut mieux souffrir ; mais il dit très clairement, qu'il le faut. Il faut donc le faire : il n’y a point à délibérer. De vrai, la qualité de pécheur demande de soi des souffrances ; car Dieu, qui est très juste, ne peut pas laisser le crime impuni : sa justice le châtie, soit en cette vie, soit en l'autre. Mais, comme la béatitude est réservée pour l'autre vie à ses bons serviteurs, il est donc nécessaire que leurs fautes soient châtiées en ce monde ; et d'autre part, à la réserve de la Vierge, toujours immaculée, même dans le premier instant de sa toute sainte conception, tous les hommes ont péché : donc tous les hommes doivent porter des croix. Mais la qualité de Chrétien ne permet pas que l'on
soit exempt des souffrances ; car s'il a fallu que l'adorable Jésus, le
chef de tous les fidèles, qui ne font qu'un corps mystique avec lui, ait
souffert pour entrer dans la gloire, comme la divine parole nous
l'assure, à plus forte raison les membres doivent être affligés. Dans le
corps naturel, si la tête fait mal, ou le cœur, tout le reste des
membres est dans Voilà donc le grand sujet de la doctrine de la
croix, que Notre-Seigneur prêchait à tous les peuples, Il ne leur
découvrait pas tous les mystères du règne de Dieu, et quoiqu'il en
donnât la connaissance à ses disciples, comme il le témoigne, il y avait
cependant plusieurs choses, comme il assure, qu'il ne leur disait pas,
parce qu'ils n'y étaient pas encore disposés. Mais, pour la doctrine de
la croix, il la prêchait autrement, sans aucune remise et sans aucun
retardement. Ô prudence humaine, que deviens-tu ici ? Ne semblait-il pas
qu'il fallait attendre que ce peuple grossier, à qui notre bon Sauveur
parlait, fût plus disposé ? Si ce divin maître réservait de certaines
choses à dire, même à ses disciples, après la venue du Saint-Esprit, y
avait-il rien en apparence qui ne méritât plus qu'une doctrine si
sévère, et en ce temps presque inouïe, et à l'égard d'un peuple tout
charnel ? D’autant plus que ce peuple, au lieu d'en faire un bon usage,
s'en scandalisait, en murmurait jusque-là que quelques-uns voulurent
précipiter du haut d’une montagne ce divin Naître qui l'enseignait, et
ses proches le voulurent garrotter, disant que c’était un furieux.
Pourquoi prêcher une doctrine qui a de telles suites ? Cependant il en
parlait tout haut publiquement et à découvert, et il disait à tous :
Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il porte sa croix. (Matth.
XVI, 24) Il le disait à tous, à ses disciples et aux peuples les plus
grossiers ; et il en parle si généralement qu'il n'y met aucune
exception. Si quelqu'un veut venir après moi, c'est-à-dire qui que vous
soyez, riche ou pauvre, savant ou ignorant, grand ou petit ;
fussiez-vous général d'armée, prince, roi ou empereur ; de quelque
qualité et condition que vous puissiez être, de quelque âge, soit jeune
on vieux ; de quelque sexe, soit homme ou femme ; de quelque état, soit
dans le siècle, soit hors du siècle ; si quelqu'un d'entre vous veut
venir après moi, qu'il porte sa croix, il faut se résoudre à Que dites-vous donc, ô Chrétien, quand vous vous plaignez de vos peines ? Faites-vous bien réflexion à la qualité que vous prenez ? Être Chrétien, et être crucifié, c'est une même chose. Si vous renoncez aux souffrances, il faut renoncer au christianisme. En vérité, encore une fois, savez-vous bien ce que vous faites, quand vous parlez de ne point souffrir ? Est-ce que vous voulez quitter la religion chrétienne, renier votre baptême, et n'être plus des disciples de Jésus-Christ ? Or, si vous voulez en être, attendez-vous à des peines, soit d'esprit, soit de corps ; soit de la part des hommes, dont les contradictions ne manquent pas ; soit de la part de l'enfer, qui vous combattra toujours ; soit de la part de la nature corrompue, de vos inclinations, de vos passions et de vos humeurs. Souvenez-vous bien de ce que l'Église chante, que la croix est notre unique espérance. Il n'y a rien à espérer que par cette voie. CHAPITRE V Que le bonheur du Chrétien
consiste à souffrir en ce monde Réponse à quelques difficultés
que l'on objecte sur ce sujet Si la voie de la croix est nécessaire au salut,
quel plus grand bonheur que d'y être ! Et au contraire, y a-t-il malheur
comparable à celui de n'y pas être ? Mais si c'est le grand chemin
royal, comme il a été montré, n'est-ce pas un grand bonheur que d'y
marcher en assurance ? C'est pourquoi, comme nous le dirons, la croix
est la véritable marque de la prédestination ; et de vrai, les membres
sont sauvés par la conformité qu'ils ont avec leur chef. Disons de plus,
n'est-ce pas un bien tout extraordinaire de se voir dans la souffrance,
puisque dans le sentiment des saints, il n'y a pas de gloire comparable
à celle des croix ? La voie de la croix est le grand et véritable moyen
qui, dans la séparation qu'il porte à des créatures, nous unit à Dieu,
et n’est-ce pas dans cette union que se trouve le bien des biens, et le
souverain bien ? Ô mon âme, quel bonheur que celui des souffrances !
Elles sont, disait une sainte âme, nos pères et nos mères, qui nous ont
engendrés sur le Calvaire. Ceux qui ne les reçoivent pas ressemblent à
ceux qui chassent leur père et mère de Disons encore que le bonheur des souffrances est
extrême ; puisque celui qui a la croix a tout. Elle purifie, et
satisfait ; elle délivre, et sauve ; elle embellit, et orne ; elle
enrichit, et ennoblit. Elle est utile aux bons et aux vicieux, parce
qu'elle fait avancer à la vertu les uns, et qu'elle purifie les autres
de leurs fautes, et leur en obtient le pardon. Il faut encore dire, ce
que l'on ne peut assez répéter, que ceux qui sont sauvés ne sont
sanctifiés que par la même grâce qui est en Jésus ; autrement l'esprit
de Jésus serait contraire à lui-même, et tout autre dans le chef que
dans les membres. Or, la grâce de Jésus est une grâce qui cloue et qui
attache à Sainte Thérèse assurait que Notre-Seigneur envoyait plus de croix à ceux qu'il aimait plus spécialement ; elle avait appris cette doctrine de la bouche du même Fils de Dieu, qui lui avait dit : mon Père envoie de plus grands travaux à ceux qu’il aime davantage. Il ne faut que savoir ce qui s'est passé dans la religion chrétienne, pour être entièrement persuadé de cette vérité. Jamais personne n'a été plus aimé du Père éternel, que le divin Jésus ; et, jamais personne n'a tant souffert. Après Jésus, la très sainte Vierge surpasse toutes les créatures en grâces, et en même temps elle les surpasse en peines. La mesure donc de notre bonheur se doit prendre de la mesure de nos croix. Heureux celui qui souffre, plus heureux celui qui souffre davantage, très heureux celui qui est accablé de toutes sortes de peines, qui ne vit que de croix, qui y passe toute sa vie à l'imitation de notre bon Sauveur et de sa sainte mère, et enfin qui y expire ! Mais c'est une vérité de foi, que la béatitude de
cette vie consiste dans les larmes. Bienheureux ceux qui pleurent
(Matth. V, 5) dit la Vérité même. Or, par les larmes, sont
entendus tous les sujets d'affliction qui nous peuvent arriver, qui sont
capables de toucher et de tirer des larmes : et notre divin Maître
voulant en expliquer quelque chose plus en particulier, déclare à ses
apôtres, qu'ils seront bienheureux lorsqu'ils seront maudits, et même
que l'on en dira faussement toute sorte de mal, lorsqu’ils seront haïs,
rebutés, chassés, et que leur réputation sera perdue. C'est pourquoi le
Saint-Esprit prononce cet oracle dans les Écritures : Voici que nous
béatifions ceux qui ont été dans les souffrances (Jac. V,
11), et il apporte le témoignage des deux Testaments de la loi ancienne
et de la nouvelle, par les exemples de Job et de l'adorable Jésus, pour
ôter tous les doutes que l'on pourrait se former sur ce sujet. De là
vient que le grand Apôtre, instruisant les fidèles leur apprend qu'outre
le don de la foi, le don des croix leur a été de plus accordé. Ce qui
mérite bien d'être pesé avec beaucoup d'attention, pour en concevoir
l'estime que l'on doit en avoir : car enfin, c'est un grand don de Dieu
que celui des peines. Aussi la très sainte vierge a révélé à une sainte
âme, qui a souffert des peines dont l'on ne trouve point de semblables
dans toutes les vies des saints, qu'elle avait employé tout son crédit
pour les lui obtenir ; et pour ce sujet elle lui fait faire beaucoup de
pèlerinages très pénibles, des jeûnes extraordinaires et quantité
d'autres mortifications. On rapporte de la même sainte personne, que,
priant Notre-Seigneur pour un pauvre marchand fort tourmenté de soldats
qui étaient logés chez lui, ce bon Sauveur lui dit que ce marchand était
bien obligé à ses soldats, c'était parce qu'ils servaient d'instrument à Cela est difficile à comprendre, dira quelqu'un. Voici ce que le grand prélat répond à cette difficulté au chapitre 16 de la Lutte spirituelle : Ceci vous semblera difficile à croire, dit ce grand homme ; mais si vous vous souvenez que les rameurs en leur assiette, tournent leurs épaules au lieu où ils conduisent leur barque, vous ne trouverez pas étrange que Dieu, par l'eau et le feu de la tribulation, vous fasse tendre au rafraîchissement. Et au chapitre 6 du même livre : Qui ne sait que les arbres, plus battus des vents, jettent de plus profondes racines ; que l'encens ne jette son odeur que quand il est brûlé ; que la vigne ne profite que quand elle est taillée ? Pourquoi tant de fléaux, tant de pauvretés, de pestes, de famines, de guerres, et d'autres misères, si ce n'est pour le bien des élus ? Le Fils de Dieu n'a-t-il pas mis la consommation de notre salut dans la consommation de ses souffrances, et le délaissement même du Père éternel ? Mais les souffrances, répliquera-t-on, ne sont pas la fin des états spirituels. Il est bien vrai ; mais ce sont les moyens qui y conduisent. Voulez-vous, sous prétexte que ce ne sont que des moyens, ne vous en pas servir ? Rome est le terme qu'un homme se propose dans le dessein qu'il prend d'aller en cette première ville du monde ; tous les villages, bourgs et villes qui y mènent, ne sont que des moyens par où il faut passer : cependant il est nécessaire de passer par ces moyens, autrement on n'y arrivera jamais. Or, pendant que nous sommes en cette vie, nous sommes toujours dans la voie ; nous n'arriverons parfaitement et entièrement à notre fin, qu'après la mort ; et en ce monde il y a toujours à combattre : ce qui ne se fait pas sans peine. De là vient que l'Écriture nous enseigne que la vie de l'homme sur la terre, est un combat ou milice (Job VII, 1) : et le Fils de Dieu donne pour partage, en cette vie présente, les pleurs et les larmes à ses disciples. On répartira encore que, dès cette vie même, les états les plus crucifiants conduisent à la jouissance de Dieu. J'en demeure d'accord ; mais cette jouissance, comme l'enseigne très bien saint Augustin, n'est pas sur la terre en sa totale perfection : c’est pourquoi elle n'est pas exempte de croix, qui sont données toujours en ce monde, ou pour purifier l'âme de plus en plus, ou pour l'embellir, l'orner et l'enrichir davantage. De quelque côté que vous preniez la chose, vous verrez le besoin des croix, puisqu'il y a toujours à purifier ou à perfectionner de plus en plus. Cela est clair, quant à ce qui touche la perfection dans les peines de la très sainte Vierge. J'avoue qu'il y a de certains états de croix qui ne durent pas toujours, de certaines peines qui ne sont que pour de certains temps, et de certaines dispositions de quelques états intérieurs. Dieu est le maitre, il sait les appliquer, selon sa très grande sagesse, aux uns plus, aux autres moins. J'avoue qu'il y a de certaines âmes qui souffrent, par la divine grâce, avec tant de vigueur qu'elles semblent ne pas souffrir en souffrant. Nous dirons dans la suite de cet ouvrage que les voies des croix sont différentes : cependant ce sont des croix. Tout ce qu'il y a à faire dans les voies divines, est d'y être en la manière que Dieu veut. Ce n'est pas à nous à nous faire nos croix, nous n'avons qu'à les recevoir de la main de Dieu, ou grandes ou petites, ou pesantes ou légères, selon qu'il lui plaira en disposer. Seulement il faut prendre garde à une illusion de quelques spirituels, qui, sous prétexte de jouissance de Dieu, veulent nous introduire dès cette vie, dans un état tout de consolations et de joies, et ne parlent de souffrances que comme des choses qui ne sont que pour un certain temps. Je l'ai déjà dit, je demeure d'accord qu'il y a quelques voies crucifiantes qui ne sont pas pour toujours ; mais cette règle n'est pas générale, comme il paraît par l'exemple de plusieurs saints, qui ont porté des peines intérieures étranges durant tout le cours de leur vie. Par exemple, un saint Hugues, qui en a été tourmenté jusqu'à la mort ; et dans nos derniers temps, le saint homme le P. Jean de Jésus Maria, général des Carmes déchaussés, qui témoignait en mourant n'en être pas quitte ; comme aussi la vénérable mère de Chantal, qui paraissait, en sa dernière maladie, n'en être pas délivrée. Il y en a que Dieu conduit par une voie mêlée de souffrances et de consolations. Ce qui fait dire à un serviteur de Dieu ces paroles : « Comme l'orfèvre retire de temps en temps son ouvrage du feu, le travaille, et regarde s'il est parfait, et n'étant pas encore achevé, il le rejette en la fournaise ; de même quelquefois Dieu retire l'âme des travaux, lui donne quelques consolations ; mais, n'étant pas encore bien purgée, elle est rejetée dans ses peines. » Dieu est toujours infiniment adorable et aimable en
ses conduites. Il est le maître souverain qui fait bien tout ce qu'il
fait. Ce n'est point à la nature à les examiner ; son droit est de s'y
soumettre en aveugle, avec une entière soumission et un très grand
amour. Toujours est-il très vrai que les croix nous sont bonnes, en
quelque état que nous puissions être. Premièrement, pour satisfaire à la
justice divine en l'union des satisfactions de notre bon Sauveur.
Hélas ! nous avons mérité de souffrir à jamais dans l'enfer, pour nos
péchés ; nous avons mérité d'être privés de la présence de Dieu, et de
toute consolation pour un jamais : avons-nous donc sujet de nous étonner
si nous portons des peines et des privations durant le cours d'une vie
qui passe sitôt. Secondement, nous en avons toujours besoin pour être
purgés de nos imperfections. Nous l'avons déjà dit, il y a toujours en
cette vie quelque chose à purifier : les saints tombent dans quelques
imperfections, et il est assuré que la moindre empêche l'entrée du ciel.
C'est pourquoi on rapporte de quelques saintes âmes, admirables en leurs
vertus, qui ont même passé par des états intérieurs de très grandes
croix, qu'elles n'ont pas laissé d'aller en purgatoire. Toute notre vie,
disait saint François de Sales, n'est qu'un noviciat, nous ne ferons la
profession d'une entière et totale profession qu'après Quelqu'un objectera ici ces paroles de notre Sauveur : Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés de chaînes, et je vous soulagerai. (Matth. XI, 28) Il est certain que Dieu, fidèle en ses promesses, soulagera tous ses disciples : mais comment ? Il les soulagera par le repos éternel qu'il donnera en l'autre vie ; il les soulagera en la vie présente par la force qu'il leur donnera à porter leur croix, ce qui est commun à tous ceux qui souffrent, car quoique le don de force ne soit pas égal, sa grâce est abondante dans toutes les âmes crucifiées. Il les soulagera quelquefois par des consolations sensibles ; mais c'est ce qui n'arrive pas à tous. Il les soulagera encore par la délivrance de certaines peines ; mais ce que l'on doit remarquer, est que, par ces paroles, on ne doit pas entendre ordinairement ni un soulagement sensible, ni la délivrance totale des peines ; autrement comment accorder cette vérité avec l'état public de tant de saintes âmes qui ont eu recours à Jésus-Christ, et qui ont toujours été dans la peine ? On objectera encore ces paroles de l'Apôtre :
Réjouissez-vous tous au Seigneur (Philip. IV, 4) ; et on en
conclura que le bonheur est donc dans Mais, ajoutera-t-on, plusieurs se forment des états imaginaires des peines surnaturelles, ou se causant des souffrances par leur imprudence et par leur faute. Il est aisé de répondre que ces abus ou fautes sont à éviter, que nous ne les approuvons pas ; mais les abus qui se rencontrent dans les états les plus saints, ou les fautes que l'on y commet, n'ôtent pas la perfection et l'excellence de ces états. Pour ce qui regarde les abus, il les faut détruire avec la grâce de Notre-Seigneur. À l'égard des fautes, on en doit avoir regret et cependant en porter les peines avec patience, en en faisant un saint usage. Toutes les âmes qui sont en purgatoire y sont pour leurs fautes et leurs péchés ; ce sont des peines qu'elles se sont procurées d'elles-mêmes par leurs offenses : cela n'empêche pas que ce ne leur soit un très grand bonheur d'y être purifiées pour jouir de la vision de Dieu. On ajoutera que les consolations sont bonnes et que
les lumières sensibles sont des dons de Dieu. Tout cela est vrai ; mais
aussi il est sûr qu'elles sont dangereuses à raison de Mais, à dire vrai, le bonheur de la vie présente
consiste plutôt dans leur privation que dans leur jouissance.
Premièrement, comme il a été dit, à raison du danger de l'amour-propre
qui s'y glisse facilement. Notre-Seigneur parlant à une sainte âme, lui
dit qu'il le fallait bien plus remercier pour les afflictions que pour
les consolations, parce que les consolations enivraient de vanité et
d'orgueil ; que, pour mille qui se perdent dans les afflictions, dix
mille périssent dans les consolations sensibles, qui sont la pâture de
l'amour-propre. Secondement, le diable souvent s'y mêle. Une femme avait
des consolations si grandes qu'elle en était toute transportée et était
obligée de dire qu'elle n'en pouvait plus : Après tout, l'adorable le Jésus est le véritable
exemplaire de tous les élus, et sa divine vie, la règle de la vie de
tous ceux qui seront sauvés. Jetant donc les yeux sur ce modèle
adorable, nous n'y verrons que croix : croit extérieures terribles,
croix intérieures extrêmes. Toute sa sainte vie s'est passée dans la
douleur ; car, ou il souffrait actuellement des peines extérieures, ou
son esprit en était affligé par la vue très présente qu'il en avait, et
cela avec tant de fidélité pour la croix que sur le Thabor même, la
gloire faisant un déluge de joie de toutes ses facultés, tant
inférieures que supérieures, qui portaient leurs effets jusque sur ses
vêtements, au lieu d'y arrêter son esprit, il en détournait ses pensées
pour ne songer qu'aux tourments de sa passion, et pour nous enseigner
fortement que les joies sensibles ne sont pas propres pour cette vie :
vous diriez qu'il veut étouffer dans l'esprit de ses disciples la vue de
la gloire qu'il leur avait montrée, ne les entretenant ensuite que des
souffrances ignominieuses de sa croix. Enfin cette proposition du grand
Apôtre est générale : Jésus-Christ n'a point pris de satisfaction en
lui-même. (Rom. XV, 3) Cette proposition est si universelle,
dit le révérend P. Louis Chardon, Dominicain, en son excellent Livre
de la croix de Jésus, ouvrage qui ne peut être assez loué, qu'elle
comprend son entendement, son esprit, sou jugement, sa mémoire, ses
richesses et les trésors de la science, qui ne l'ont jamais satisfait.
Elle comprend encore la complaisance qu'il pouvait tirer de l'union
ineffable de son âme sainte avec une personne divine. Quelle pensée plus
pressante pour être transporté de joie. Après tout cela la joie
inénarrable qu'il devait recevoir de la vision béatifique est refusée
pour donner la préférence à la pensée de la confusion de la croix qui
s’empare d'une partie de son esprit. Mais en mourant, remarque le même
auteur, son amour pour la croix ne meurt pas. Son côté sera ouvert par
un coup de lance : il veut que Je sais que quelques-uns disent qu’il était nécessaire que l'adorable Jésus fût ainsi crucifié, parce qu'il était le Sauveur des hommes, et qu'il était venu satisfaire pour leurs péchés. Mais, ô mon Dieu ! Que l'esprit de l'homme est bizarre et peu raisonnable dans ses pensées ! S'il a été nécessaire que celui qui est l'innocence même ait souffert, le criminel doit-il mener une vie délicieuse ? Si ce Fils bien-aimé du Père éternel, tout Dieu qu'il était, pour avoir pris l'apparence du pécheur et s'être présenté en son nom à son Père, a été accablé sous les torrents de sa colère, et en a porté des déluges de souffrances, l'esclave du démon, qui ne mérite que la colère de Dieu et l'enfer, doit-il être exempt de peines ? Oh ! L'étrange et inconcevable raisonnement ! Il faut que le Maître, le Seigneur, le Fils, le Roi, et Dieu même souffre ; mais pour l'esclave, le sujet, la créature, le néant, et le pécheur qui est au-dessous du néant, ce n'est pas là son affaire : la joie et la douleur de la vie, voilà son partage. Je demande de plus à ces personnes, si la croix
n'était pas la grande grâce de la vie présente, d'où vient que le Fils
de Dieu a tant souffert, et souffert jusque-là que la vie lui était à
charge, comme il est rapporté en saint Ce que tant de miracles n'avaient pu faire, il l'a fait par la croix : marque donc qu'elle renferme quelque chose de plus grand que ce qu'il y a de plus merveilleux et de plus miraculeux en cette vie. Mais écoutons ce divin maitre, parlant à tous ses
disciples : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à
soi-même et porte sa croix. (Matth. XVI, 24). Il ne dit pas :
Ayez de hautes contemplations, de belles lumières, des consolations et
des joies spirituelles : il ne demande que la croix, et pour prévenir la
mauvaise réponse de ces personnes qui disent que cela est bon pour un
temps, il ne limite point son ordre à de certains âges, conditions ou
états intérieurs ; mais il prononce généralement à tous ceux de sa
suite, qu'ils doivent porter la croix ; et pour ôter tout doute, un
évangéliste rapporte qu'il disait qu'il fallait porter sa croix tous les
jours. Voilà une décision bien nette. Il le faut bien, puisque le même
divin maître nous assure que comme son Père l'a envoyé, il nous envoie.
Si donc il a été envoyé pour souffrir, nous sommes aussi en ce monde
pour Enfin, sommes-nous plus sages que la Sagesse même ? Le Fils de Dieu a cru que son Père serait plus glorifié par les voies de la croix, que par les voies douces ; pourquoi ne serions-nous pas dans les mêmes sentiments ? Tout le christianisme a été établi dans cet esprit. Toutes les réformes et les plus grands desseins de Dieu ne s'accomplissent que par ce moyen. Le salut, dans l'Écriture (Apoc. VIII, 8), est comparé à une montagne, parce qu'il faut peiner pour y monter. Sa voie est étroite, et bien étroite ; ce qui fait voir que l'on n'y marche pas sans difficulté. La sûreté y est tout entière, mais la peine s'y trouve. C'est une parole fidèle, dit le grand Apôtre, que si nous mourons avec Jésus, nous mourrons avec lui, mais ne voyez-vous pas la condition ? C'est pourquoi il appelle tous les Chrétiens des morts. Il faut donc conclure par ces paroles que le Fils de Dieu adressait à sainte Thérèse : « Le bien de ce monde ne consiste pas à jouir de moi, mais à me servir, à travailler pour ma gloire, et à souffrir à mon imitation. » Ne vous étonnez pas ensuite si cette grande sainte avait pris pour maxime, Ou souffrir, ou mourir, comme si elle eût voulu dire : Dès que l’on ne souffre plus en ce monde, il faut le quitter, la croix y étant notre grande affaire. Ne nous étonnons pas si sainte Catherine de Sienne choisit la couronne d'épines, et la préféra à toutes les autres. CHAPITRE VI Les croix sont une marque de
prédestination et d'une haute prédestination Ô éternité ! Ô éternité, que tu entres peu dans l'esprit des hommes ! Leur aveuglement est si déplorable qu'ils sont tous plongés dans la pensée de ce qui ne fait que passer, et ils ne s'occupent de rien moins que de ce qui est éternel. Il est bien vrai encore que l'éternité entre peu dans les âmes qui en sont même les plus pénétrées, parce que tous les hommes ne peuvent la comprendre ; mais en même temps il est aussi vrai qu'elle comprendra tous les hommes. Ô éternité, tous les hommes entreront, pour n'en sortir jamais, dans les abîmes dont la profondeur n'a point de fin. Mon âme, voilà de grandes vérités qui nous regardent, dont nous aurons l'expérience, et dans peu. Bientôt nous allons entrer dans cette éternité, après quelques années qui nous restent, s'il nous en reste encore. Sera-ce dans l'éternité bienheureuse ou malheureuse ! C'est ce que nous ne savons pas. Ô incertitude épouvantable : j'aperçois les colonnes du ciel qui en tremblent : je vois que ceux qui doivent juger le monde en pâlissent d'effroi. Cependant, tremblons tant qu’il nous plaira, faisons de nos yeux des sources intarissables de larmes, il en faut passer par là. Ô mon âme, dans peu, encore une fois, nous y allons passer. C'est donc en ce sujet qu'il faut prendre des mesures bien justes : s'y tromper, c'est se perdre sans ressource. Hélas ! Ô pensée terrible ! c'est une damnation assurée. Les docteurs se présentent, et les saints Pères, qui nous donnent des signes de prédestination, c'est-à-dire, des marques pour connaître si l'on possédera la bienheureuse éternité. Ils en apportent plusieurs qui demandent de profonds respects, qui sont bien capables de consoler. Mais écoutons celui qui ne peut se tromper et qui ne peut tromper, le Saint-Esprit, l'Esprit de vérité. Assurément les choses qu'il révèle sont infaillibles. J'entends donc qu'il dit dans 1'Écriture : Ceux
qui sont à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec leurs vies et leurs
convoitises. (Galat. V, 24) Ô mon âme, il faut donc être
crucifiée pour être à Jésus-Christ. J'entends qu'il dit que celui qui
hait son âme en ce monde la garde pour la vie éternelle. (Joan.
XII, 25) Voilà qui nous apprend qu'il faut se haïr pour être sauvé ; et
si certainement, qu'il assure, pour ôter tout doute, que celui qui
s'aime se perdra. J'entends qu'il dit, que les élus sont des gens que le
Père éternel a prédestinés pour être conformes à l'image de son Fils.
Donc la véritable marque de la prédestination se trouve dans la
ressemblance que l'on a avec ce Fils bien-aimé. Arrêtons, arrêtons donc
nos yeux sur ce divin original, pour en devenir de véritables copies ;
et de temps en temps regardons-nous pour voir si nous lui ressemblons.
C'est ce qui doit faire notre règle en matière de salut ! Vous qui lisez
ceci, prenez-y garde. Êtes-vous semblable à Jésus-Christ ? Ô mon âme,
nous qui écrivons ces vérités, lui sommes-nous semblables ! On entendit,
dit l'Écriture, une voix des cieux, qui disait : Vous êtes mon Fils
bien-aimé (Matth. XVII, 15) : et incontinent l'esprit le
chassa dans le désert, et il y était avec les bêtes, comme le rapporte
saint Mais ces marques sont-elles si certaines et si générales qu'elles conviennent à tous les élus ! Il n'y a point à douter, puisque le Saint-Esprit nous assure très clairement, en l'épître des Hébreux, que Dieu reprend et châtie tous ses enfants. Qui dit tous n'en excepte pas un. Et afin de ne laisser aucun subterfuge à l'esprit humain, il appelle ceux qui ne sont pas châtiés des illégitimes, et non pas de véritables enfants. L'Écriture peut-elle parler plus clairement ? C'est pourquoi saint Augustin ne fait pas difficulté de dire que celui qui n'est pas au nombre des personnes qui souffrent n'est pas au nombre des enfants de Dieu : qu'il ne faut pas espérer l'héritage du salut, sans participer à la croix ; que c'est bien se tromper que de vouloir s'exempter des peines en cette vie, aucun des élus n'en ayant pas été exempt. Voulez-vous l'entendre, dit ce Père ? Dieu n'a qu'un Fils naturel, qui est l'innocence même, et qui est impeccable, et cependant il ne l'a pas exempté de la loi des souffrances. Un saint évêque, bien pénétré de cette vérité, ayant rencontré un homme qui lui dit qu'il avait toujours été dans l'honneur et dans l'aise, jouissant d'une bonne santé, au milieu d'une abondance de biens, et d'une famille qui était toute dans la prospérité : Hélas ! s'écria ce prélat, voilà de grands signes de la colère de Dieu ; fuyons bien vite d'une maison où il ne paraît aucune croix. À peine était-il sorti que la colère de Dieu tomba sur cet homme et sur sa famille, qui furent tous accablés sous les ruines de leur maison. Il faut dire de plus que les croix non seulement
sont les marques de la prédestination, mais d'une haute prédestination :
cela se voit manifestement en la personne de Notre-Seigneur, de CHAPITRE VII Les croix élèvent à une gloire incomparable Oh ! Que les ambitieux du siècle n'entendent-ils
bien cette vérité ! Qu’ils changeraient bientôt d'humeur et
d'inclination, foulant aux pieds tout ce qui éclate davantage dans le
monde, pour ne plus soupirer qu'après la gloire de la croix ! Oui, nous
soutenons, avec les saints les plus éclairés, qu'elle est incomparable.
Mais cette vérité éclate d'une manière admirable en la bouche d'or de
l'éloquent saint Jean Chrysostome. Vous diriez que le ciel verse dans
l'esprit de ce grand prélat de Constantinople toutes les plus riches
lumières de la croix, parce qu'il le destine aux plus pénibles
souffrances. Tous les mystères les plus cachés de la croix lui sont
manifestés. On le fait pénétrer dans l'intime de ses plus divins
secrets, parce qu'il doit passer dans les voies les plus rigoureuses et
servir d'un modèle achevé de patience à toute Premièrement, si dans les honneurs les plus relevés
du siècle, il n'y a rien de plus brillant que les couronnes des
monarques, il assure que souffrir est quelque chose de plus brillant que
l'empire de l'univers, et que tous ceux qui souffrent chrétiennement
sont de grands rois. Secondement, si les qualités d'apôtres et
d'évangélistes sont les premières dignités de l'état de Jésus-Christ, il
proteste que la gloire de l'apostolat et de l'écrivain sacré doit céder
à celle des souffrances ; qu'il est plus illustre d'être chargé de
chaînes pour Jésus-Christ, que de porter la qualité d'évangéliste ou
celle de docteur du monde. En troisième lieu, il déclare qu'il
quitterait volontiers le ciel, s'il était à son choix, pour endurer pour
le Dieu du ciel ; qu'il préfèrerait les cachots aux premières places de
l'empyrée ; que la gloire des séraphins ne lui donne pas tant d'envie,
que celle des plus pénibles croix. C'est pourquoi il estime saint Paul
plus heureux d'avoir été emprisonné, que d'avoir été ravi au troisième
ciel ; et il préfère l'ignominie du prince des apôtres, chargé de fers,
à la félicité de l'esprit bienheureux qui le délivre. En quatrième lieu,
il poursuit, et ne fait pas difficulté de dire qu'il aime mieux être
maltraité de Jésus-Christ, par sa participation de sa croix, que d'être
honoré de ce Roi du ciel et de N'est-ce pas à raison des ignominies et des abjections de cette mort douloureuse de notre divin Maitre, que son Père l'a exalté et lui a donné un nom au-dessus de tout nom, en sorte qu'au nom de Jésus toutes les créatures du ciel, de la terre et de l'enfer, fléchissent le genou ? N'est-ce pas pour cela qu'il appelle l'heure de sa mort, l'heure de sa gloire ? Après cela cessons de nous étonner si les saints mettent le dernier point d'honneur de la vie présente dans les derniers abaissements. Saint Paul prend pour une de ses plus honorables qualités, celle de Paul le captif ou l'enchaîné, (Philem. 1) et met sa grande gloire dans l'infamie du gibet souffert pour le nom de son maître. Je vous demande, à vous qui lisez ces vérités, ce que vous faites. Vous venez de voir ce que le roi des saints et ses plus grands saints ont fait ; mais que voyez-vous eu vous-même ? Examinez un peu devant Dieu vos sentiments sur ces croix : vous y considérez-vous comme un grand roi, comme une personne dont les souffrances sont plus estimées des apôtres et des évangélistes que leurs qualités, qui les rendent les premiers de l’Église ? Vous y regarderez-vous comme celui dont l'état donnerait de l'envie aux séraphins, s'ils en étaient capables, et qui vous rend plus glorieux que si vous ressuscitiez les morts ? Car si cela est, pourquoi êtes-vous triste ? Pourquoi vous impatientez-vous quand vous souffrez ? Êtes-vous d'humeur à murmurer de ce que l'on vous met le sceptre en main et la couronne en tête, et que l'on vous fait des honneurs que les monarques mêmes ne prétendent pas ? Ô pauvre affligé, rebuté, délaissé, qui es traité comme l'ordure du monde, réjouis-toi, console-toi. Réjouis-toi, ô pauvre, qui n'as pas un morceau de pain : encore un peu, un peu de patience, et aux yeux de tous les hommes de la terre, et à tes propres yeux, qui, en ce monde, sont souvent fermés à ces divines lumières, tu te verras élevé à une gloire incomparable. De quoi donc avez-vous peur, dit saint Ambroise ? Ceux qui craignent d'être tentés et affligés craignent d'être couronnés. CHAPITRE VIII Les croix sont le paradis de la
terre On a bien recherché en quel lieu du monde est le
paradis terrestre, et fort inutilement. Sans tant de recherches, le
voilà tout trouvé. Il ne faut pas aller loin pour faire une si heureuse
découverte. Avez-vous trouvé à souffrir, vous avez trouvé le paradis de C'est pourquoi nous disons que la félicité de la vie présente consiste dans les souffrances, puisqu'elles nous font jouir de Dieu seul d'une manière plus pure et plus parfaite. Il est vrai que souvent la douceur de ce bonheur n'est pas goûtée dans les sens, ni connue dans la partie inférieure raisonnable, de peur que l'amour-propre et la propre satisfaction ne s'y mêlent ; mais ce bien ne laisse pas d'être véritablement dans l'âme, qui jouit de son véritable bonheur quand elle est dans son centre, c'est-à-dire dans l'union avec son Dieu. Elle le voit bien, quand il plaît à son Souverain de le lui manifester ; ce qu'il fait quelquefois avec des douceurs sensibles si charmantes, ou, si les sens n'y ont pas de part, avec des lumières si vives et si certaines, qu'il lui semble être dans les avant-goûts de la joie des bienheureux, parmi les croix les plus pénibles à la nature. Mais enfin ces douceurs sensibles et ces lumières aperçues ne sont que de petits rejaillissements de la grâce sur la partie sensitive, ou quelque connaissance réfléchie du bien que l'on possède, qui est l'union avec Dieu seul. Or cette union, en ce monde, est d'autant plus pure et plus parfaite, quelle est moins connue. Pourvu que l'on soit très uni à son centre, on possède la félicité dont on peut jouir. On peut ici remarquer la raison par laquelle de saintes âmes se sont trouvées dans une grande tristesse, lorsque les croix qui les affligeaient étaient sur le point de finir. Quelquefois même elles étaient tout étonnées d'où leur pouvait provenir une tristesse si extraordinaire ; car, ordinairement, on sent de la joie dans la délivrance des peines. C'est que ces âmes ayant rencontré leur bonheur dans l'union avec Dieu seul par le moyen des croix, et connaissant qu'elles allaient perdre ce moyen, se trouvaient dans la peine, appréhendant, dans sa privation, de ne pas jouir de leur centre parfaitement. Nous disons ensuite qu'il est plus doux de souffrir
que de penser à J'ai connu une personne qui, étant malade, se
trouvait soulagée du mal de tête, que la fièvre lui donnait, en
s'entretenant du bonheur des croix ; et voici comme elle y pensait. Elle
se représentait un grand délaissement des créatures, un grand nombre de
persécutions, la perte de son honneur et de ce que l'on a de plus cher
au monde. Elle se considérait comme abandonnée de ses amis, décriée
parmi les gens de bien et les serviteurs de Dieu, ne trouvant
qu'oppositions partout, regardée comme la malédiction du monde. Ensuite
elle se voyait dans un tel abandon de toutes les créatures, que, réduite
dans une dernière extrémité de maladie, elle ne pût pas trouver une
table pour se retirer, pas un verre d'eau pour sa nécessité, pas une
seule personne pour l'assister ; mais qu'elle fût obligée de mourir en
pleine rue, dans un ruisseau, comme un pauvre chien. S'entretenant de la
sorte, elle se trouvait bien soulagée, et elle disait : Cet état est le
paradis de ORAISON A La reine de toutes les plus
saintes lumières de la grâce Sainte Vierge, vous êtes comme une divine aurore
dans le point du jour de votre conception immaculée, toute pure et toute
sainte ; vous êtes comme une belle lune dans le progrès de votre vie
admirable ; vous êtes encore choisie comme soleil, non seulement parce
que vous êtes toute couverte du soleil de justice et que vous êtes toute
pénétrée des lumières de la grâce et des ardeurs ineffables de son pur
amour, mais encore parce que, comme c'est le soleil visible qui donne le
jour au monde sublunaire, de même c'est pour vous que le soleil visible
communique ses clartés à tout le monde de Les saintes voies de la Croix LIVRE DEUXIÈME CHAPITRE PREMIER Les voies de la croix sont différentes Quoiqu'il soit vrai que les véritables disciples du
Fils de Dieu portent tous leur croix à l'imitation et la suite de leur
divin Maître, il est néanmoins assuré qu'ils ne la portent pas
également. Tous marchent par la voie de la croix, mais d'une manière
bien différente. Les uns y sont conduits par des peines extérieures, les
autres par des peines intérieures. Vous en voyez qui sont exercés par
des maladies corporelles ; vous en voyez qui sont affligés par la perte
de leurs plus belles lumières, et même de leur esprit, comme il est
arrivé à des premiers hommes du monde et à d'autres serviteurs de Dieu.
Il y en a qui sont réduits à une grande pauvreté ; soit par la perte
d'un procès ou d'autres fâcheux événements, soit par la misère de leur
naissance. Il y en a qui gémissent par la privation de leurs honneurs,
de leurs charges et de leurs emplois. Quelques-uns sont persécutés des
hommes ; ils ne trouvent de tous côtés que contradictions, et des bons
aussi bien que des méchants ; leur réputation est déchirée, on leur
suscite des calomnies de toutes parts. Quelques autres sont rudement
tourmentés par les démons. Il s'en trouve d'étrangement crucifiés par
des peines intérieures qui sont très différentes, selon la disposition
de Or, il y a de ces personnes crucifiées qui portent
plusieurs de ces croix ensemble. Il y en a qui sont tourmentées de tous
côtés, du ciel et de la terre, des hommes, et des démons, extérieurement
et intérieurement. Il y a des croix qui, quoique légères en elles-mêmes,
sont très pesantes et font beaucoup souffrir ceux qui les ont. Il y en a
qui de soi sont très lourdes et qui deviennent fort légères par la
facilité que la grâce y donne. On rencontre des personnes qui font pitié
par les maux épouvantables qu'elles endurent : et, au dedans, ces gens
surabondent de joie, ce qui fait qu'ils souffrent presque sans souffrir.
On en verra d'autres dont les peines sont si légères que leurs meilleurs
amis n'en font que rire ; personne ne croit les devoir plaindre ;
cependant leurs souffrances sont extrêmes. Après tout, quoiqu'il soit
vrai que le Chrétien a toujours la croix à porter durant le cours de
cette vie, puisqu'il a toujours à combattre et qu'il peut toujours
pécher (quand même il serait confirmé en grâce, ce don n'exemptant pas
de péchés véniels), cependant il y a des conduites de Dieu qui sont
mêlées de beaucoup de consolations. Il y a des âmes à qui la peine ne
fait presque plus de peine. Dans toutes ces voies différentes, il faut
adorer, aimer, bénir, louer et remercier avec une soumission totale la
disposition de Au reste, il y a des crucifiés que Dieu tire de
l'opprobre de ce monde, et dont il justifie l'innocence sans épargner
même les miracles pour ce sujet. Mais il y en a dont l'innocence demeure
toujours opprimée, qui vivent et meurent dans leurs croix, qui même sont
persécutés après leur mort. Cela se voit en plusieurs saints, qui ont
porté des peines intérieures durant toute leur vie, ou qui ont toujours
été dans la calomnie, leur mémoire étant même combattue après leur mort.
L'on peut dire à tout cela, que ceux-là sont plus heureux qui ont plus
de conformité à Notre-Seigneur qui a toujours été dans la douleur, dans
la pauvreté, dans le mépris, qui, étant l'innocence même, n'a pas été
justifié, mais sur les accusations que l'on faisait de sa divine
personne, a été jugé et condamné à toutes sortes de tribunaux
ecclésiastiques et laïques, par les rois, par les gouverneurs de
provinces, par le grand-prêtre, par les pontifes et les docteurs de la
loi ; qui n'a voulu faire aucun miracle en la croix pour se justifier,
quoiqu'on lui dit qu'on croirait en lui, s’il en faisait ; qui n'en a
point voulu faire pour tirer sa très sainte Mère, et saint Joseph, de
leurs pauvreté et afflictions. À la vérité, il en fait plusieurs pour le
soulagement de quantité de saints : mais il n'en a pas usé de la sorte à
l'égard de sa divine personne, de celle de sa sainte Mère, de saint
Joseph, de saint Jean-Baptiste, qu'il a laissés dans une conduite
ordinaire pour les biens de CHAPITRE II Que chacun doit porter sa croix et de quelle manière il faut la porter Après avoir parlé de tant de croix différentes, que
nous reste-t-il, sinon de prendre la nôtre, celle qu'il plaît à Nous parlerons amplement, dans le quatrième livre de ce petit ouvrage, de la manière de la bien porter. Mais nous dirons ici quelque chose de ce qu'il y a à éviter ou à faire. Disons donc, pour commencer, qu'il faut se donner de garde de trois choses. La première, de ne se les pas procurer par ses fautes ou par son imagination, se formant des états de peines, parce qu'on les a lus ou entendus, ou parce qu'on y a trop rêvé. Quand les fautes sont faites, ayez-en regret, mais ne vous inquiétez pas ; et, pour l'imagination, tâchez doucement d'y apporter du remède, la divertissant de son application, et agissant selon les avis que les personnes expérimentées vous donneront. Après cela, donnez-vous du repos, et sachez une bonne fois que les effets qui viennent de vos péchés ou de votre imagination, et qui ne sont plus volontaires en vous, sont des croix que Dieu veut que vous portiez. Ne vous abattez donc pas sous vos peines, parce que vous vous les êtes procurées : courage, consolez-vous. Dieu, qui n'a pas voulu la cause, en veut l'effet. Nous l'avons déjà dit, et peut-être le répéterons-nous encore : les peines du purgatoire ont-elles une autre cause que le péché ? Faites comme ces bonnes âmes qui y souffrent. Endurez avec paix avec douceur, et tranquillité d'âme. La seconde chose que l'on doit éviter, est de ne pas s'amuser à désirer d'autres croix que celles que nous avons. Vous verrez de certaines personnes qui ne font que penser à ce qu'elles n'ont pas, et ne pense jamais bien à ce qu'elles ont. Elles s'occupent des peines des autres, elles s'imaginent qu'elles leur seraient plus propres ; et elles ne veulent pas, à ce qu'elles disent, ne pas porter la croix : hélas ! non, mais elles voudraient bien d'autres croix que celles dont elles sont chargées. Pour ce sujet, elles se figurent qu'elles en feraient un tout autre usage, et qu'elles ne s'y laisseraient pas aller dans les fautes où elles tombent. Tout cela n'est qu'amour-propre et présomption. Pensons-nous être plus sages que la Sagesse éternelle, et savoir mieux les croix qui nous sont propres que Dieu même ? Ô quelle folie, quelle imprudence ! Croyez-moi, nous n'y entendons rien. Si on nous laissait faire, nous ferions des croix qui nous seraient ou trop longues ou trop courtes, ou trop pesantes ou trop légères. Il n'appartient qu'à Jésus seul de nous les tailler toutes justes. Tenez pour certain que celle que vous avez, quoi qu'en disent vos sens et votre esprit, est celle qui vous est juste. Demeurez-en là ; songez à en faire un bon usage. Le démon vous donne le change, de peur qu'elle ne vous soit utile, il vous fait penser à d'autres dont il ne s'agit pas, et vous fait oublier celle que vous avez. Après tout, ne perdez-vous pas le temps ? Et de quoi cela vous sert-il ? La troisième chose que l'on doit fuir, est une
subtilité de l'amour-propre qui suggère qu'il est bien juste de porter
sa croix ; mais qu'il serait à désirer qu'on l'eût à porter d'une autre
manière. On veut bien le mal que l'on a, mais on serait bien aise de
l'avoir d'une autre façon. Tout cela n'est qu'une pure tromperie. Il
faut porter sa croix, et la porter en la manière que Dieu Ensuite, ménagez bien toutes vos croix. Oh ! Qu’il est bon en cette matière d'être un grand ménager ! Ce solitaire en était un merveilleux, qui, voyant les vers tomber de sa chair à demi-pourrie, les recueillait tous avec grand soin, pour se les appliquer à d'autres endroits de son corps. Il avait grand peur d'en perdre le moindre. Ne perdez donc pas la moindre occasion de souffrir, ne laissez pas écouler le moindre de ces moments heureux ; devenez saintement avare en cette rencontre. Voyez-vous cet homme attaché au bien ? C'est lui arracher le cœur que de lui faire perdre une pistole. Ô quelle joie pour lui, si on lui présentait un trésor, où on lui donnât la liberté de puiser un jour entier, et de prendre à pleines mains de l'or et de l'argent ! Je vous assure qu'il n'en perdrait pas un moment ; serait bien habile, qui le divertirait à d'autres choses. Mais savez-vous que le trésor des souffrances renferme des richesses immenses pour la gloire ? Si vous aviez un morceau de la vraie croix, et qu'il vous en échappât quelques parcelles qui tombassent à terre, aussitôt vous vous jetteriez à genoux pour les recueillir ; vous regarderiez partout, de peur d'en perdre la moindre partie ; vous appelleriez vos enfants pour vous aider à les chercher. Hélas ! les croix que vous portez sont encore l'accomplissement de la croix de notre bon Sauveur. Prenez-y bien garde, n'en laissez rien échapper. Pour tout cela, encore une fois, regardez bien la divine volonté dans vos croix. Voyez-y Dieu : ne regardez pas la tentation comme suggérée par le malin esprit, mais venant de la part de Dieu pour votre propre bien ; faites de même en tout ce qui vous arrive de la part des hommes ou des causes naturelles, soit pour les maladies, pertes, ou autres accidents. Ne faites pas comme les chiens qui courent après la pierre qu'on leur jette, sans regarder ceux dont elle vient : cet exemple est familier et ordinaire, mais il est utile ; faites-en l'application. Ô mon Dieu, verrons-nous toujours les causes secondes, sans envisager la première ? CHAPITRE III Suite du même discours Nous demandons à Dieu, dit sainte Thérèse, que sa volonté soit faite, et quand il nous envoie des travaux qui sont un effet de sa volonté, nous n'en voulons plus. Il faut donc être fidèle dans l'acceptation des croix ; mais ce n'est pas assez de les accepter, il y faut entrer avec un grand courage, ne point s'amuser à délibérer, à consulter, à écouter ses répugnances. Pourquoi, dit un auteur spirituel, tant marchander à faire l'ouvrage de Dieu ? Il faut, dit le même, se fier à tous les desseins de Dieu, même sans les connaître ; être bien aise de les ignorer, c'est assez qu'il le veut ; être content de ne voir goutte dans ses états. L'âme non-seulement ne doit pas savoir ce qu'elle est, mais elle ne doit être rien devant l'être suradorable de Dieu. Pour ce sujet, 1'on doit éviter les réflexions volontaires et les raisonnements, à quoi les femmes particulièrement sont plus sujettes. Le diable s'y mêle, et puis la contention avec laquelle on veut reconnaître son état, ou résister au mal, remplit tellement l'imagination des images de la tentation, que l'on dira que l'on s'y accoutume. On ne manque pas de prétexte ; car l'on dira que l'on réfléchit pour voir si l'on a consenti à la tentation, ou non. Mais dans les âmes peinées, c'est ordinairement une ruse de l'amour-propre, et un mouvement de curiosité, comme aussi la réitération des confessions générales. Pour toutes choses, il faut s'en rapporter à un directeur expérimenté, et se souvenir que, pour persévérer dans le bien, deux choses sont très nécessaires : le faire, quoique l'on y ait de l'opposition ; le faire au milieu de toutes les ténèbres imaginables. Après cela, l'on doit détourner doucement son imagination de l'application à ses peines, et en éviter l'examen ; comme aussi une certaine tendresse sur soi-même, ou une vaine tromperie de l'esprit, qui nous fait croire que nous sommes les personnes les plus misérables du monde, et qu'il y en a peu qui souffrent comme nous. Vous voyez de ces gens qui ne se lassent jamais de parler de leurs croix, qui se les approprient (car c'est une chose merveilleuse que l'amour-propre s'y glisse quelquefois), qui s'en élèvent et s'en font accroire ; qui s'y regardent, et pensent faire quelque chose. Hélas ! nous en sommes indignes, et dans les voies les plus pénible, nous avons tout sujet de nous humilier grandement, de craindre et de bien connaître notre misère et notre néant. Un des grands secrets, pour bien porter sa croix, est d'en ôter l'inquiétude, et de rendre la peine tranquille par une totale conformité à la divine volonté. On ne peut jamais assez le dire, l'inquiétude ne vaut rien, non plus que le découragement et l'abattement. Humiliez-vous bien, car c'est le dessein de Dieu ; ne vous inquiétez pas, car c'est ce que le démon prétend. Il faut de plus, dit un grand prélat, ne pas tant craindre : le premier pas, pour arriver à la victoire, est de s'assurer ; et puis je vous dirai une ruse de guerre : c'est que le démon, tout faible et tout damné qu'il est, n'a rien rabattu de son orgueil ; de sorte qu'il ne peut supporter le mépris, et qu'il s'éloigne de ceux qui le combattent de cette façon. Surtout, il faut bien prendre garde que la patience ne consiste pas à ne souffrir aucune agitation, à n'avoir pas de répugnance, à ne pas sentir de l'ennui, du chagrin involontaire, à ne pas avoir de l'opposition pour le bien, mais bien à vouloir souffrir dans son fond tout ce que Dieu veut, et en la manière qu'il le veut, malgré tout ce que l'on peut ressentir au contraire. Bien des gens donc se trompent, qui vous disent qu'ils ne veulent pas souffrir, parce qu'ils ont de grandes aversions et des répugnances sensibles aux souffrances ; puisque, si vous les examinez bien dans leur fond, ils ne voudraient pas autre chose que ce que Dieu veut. L'exemple de Notre-Seigneur est bien consolant dans ce sujet. Il témoigne de la tristesse et de l'ennui ; l'on peut donc bien se plaindre. Il prie deux ou trois fois son Père, que ce calice s'éloigne de lui : marque que la sensibilité de la partie inférieure n'empêche pas l'entière conformité aux ordres de Dieu. Il y a de grandes âmes que les douleurs sensibles faisaient crier à haute voix, et dont toutefois la volonté ne laissait pas d'être totalement perdue en celle de Dieu ; et notre Maître n'a-t-il pas crié hautement sur la croix dans son grand délaissement de son Père ? Remarquez que souvent les efforts que l'on fait pour se délivrer de la croix que l’on porte, sont très inutiles. Il y a des personnes peinées, dit Taulère, qui, lorsqu'elles apportent plus de diligence et font plus d'efforts, deviennent plus sèches au dedans, et dures comme des pierres, si bien qu'à grande peine souffrent-elles quelquefois patiemment, et sont de plus en plus tourmentées et abattues de courage, outre qu'il s'y rencontre une secrète présomption qui fait agir, comme si l'on pouvait venir à bout des tentations par ses efforts ; et c'est le moyen de les augmenter, car l'orgueil croît ; et elles sont données pour l'ôter. L'abandon total et sans réserve est donc nécessaire pour une entière indifférence à toutes sortes de souffrances, et pour leur qualité, et pour leur quantité, et pour leur durée. Quelquefois Dieu ne fait qu'attendre cet abandon parfait, pour soulager la personne qui souffre, comme il se lit du vénérable frère Alphonse Rodriguez, de la compagnie de Jésus. La propre volonté est la grande cause de nos peines : si elle était anéantie, souvent elles cesseraient ; mais il ne faut pas s'étonner si, la cause durant toujours, les effets en arrivent. Vos peines vous sont données pour vous purifier, et pour vous détacher : au moins c'est l'une des principales causes. Vous demeurez toujours attaché à vouloir ou ceci ou cela dans vos croix ; comment voulez-vous donc qu'elles cessent ? Ne voyez-vous pas que vos propres désirs sont toujours de nouvelles matières de souffrances ? Ah ! que Dieu sait bien mieux ce qu'il nous faut que nous-mêmes ! Pesez bien ces vérités. Il voit ce qui nous arrive, il nous aime plus que nous ne nous aimons ; il peut l'empêcher, et ne l'empêche pas. Il faut donc nécessairement, et sans aucun doute, que la chose nous soit plus avantageuse. Un peu de patience donc, de courage, de recours à la grâce de Notre-Seigneur ; et quand tout serait désespéré selon la prudence humaine, il nous rendra victorieux. Dieu ne manque jamais de donner la grâce pour souffrir ; si nous succombons, c'est notre faute. Voici comme en parle l'illustre prélat du Bellay, dans sa Lutte spirituelle, au chap. 17 : « Cette vérité étant indubitable, que Dieu, qui est fidèle en ses promesses, ne permet jamais que nous soyons tentés au-dessus de nos forces, on tire de là un argument nécessaire, que ceux qui succombent n'ont pas fait tout ce qu'ils pouvaient pour y résister ; et quand ils cherchent dans leurs faiblesses des excuses à leur péché, on peut leur fermer la bouche en leur disant : que l'iniquité ment à elle-même. Comme ces méchants qui disent, chez le Sage, que le Soleil de justice ne les a pas éclairés. Dieu ayant fait à la vigne de leur intérieur toutes les façons nécessaires, c'est leur seule méchanceté qui rend des ronces au lieu de raisins. Combien de saints, avec de moindres grâces, ont vaincu de plus grandes tentations ! Non, non, jamais Dieu ne dénie son assistance à celui qui fait ce qu'il doit. » Mettez donc votre confiance au secours du Seigneur,
et ne vous amusez pas à considérer vos forces, qui ne sont qu'une pure
faiblesse. Avec Jésus, nous pourrons tout, nous pourrons surmonter
tout ce qui est le plus capable de nous faire peur. Ne vous étonnez pas
si vous sentez si peu de vigueur pour combattre ces tentations que vous
prévoyez, ou pour souffrir ces tourments qui pourront vous arriver.
Comme il n'est pas encore temps ni de combattre ni de souffrir, ces
grands secours, qui ne vous manqueront pas du côté de Dieu, ne vous sont
pas encore donnés : quand vous les aurez dans leur temps, les croix
actuelles que vous porterez vous feront moins de peur que la simple
pensée que vous en avez. Quand vous serez dans l'occasion, tenez ferme
dans le sacrifice, supportez-vous dans les répugnances que vous y aurez,
et même dans les fautes que vous y ferez. Souffrez par l'amour de Dieu
seul, sans espérance d'aucune consolation. Souffrez avec amour, avec
joie, avec action de grâces, avec étonnement de l'honneur que l'on vous
fait de participer à la croix du Fils de Dieu. Aimez avec courage la
justice de Dieu, qui est Dieu même, aussi bien que sa divine miséricorde
et sa bonté. Si vous avez un peu de l’amour pur, vous l'aimerez, cette
justice, quoi qu'il vous en coûte, et ensuite vous serez ravi que vos
fautes en soient châtiées, sans chercher la diminution de Enfin le démon, ne pouvant faire manquer une âme dans la voie des souffrances, se plait au moins à la détraquer de devoirs. Ne quittez donc pas vos exercices spirituels, ni aucune occupation qui regarde votre vocation, pour quelque ennui, tristesse, inquiétude ou peine que vous puissiez avoir. Faites, dit un grand prélat, comme ces malades qui mangent plus par raison que par appétit. Soyez ensuite plus assidu à l'usage des sacrements, quoique vous pratiquiez toutes choses sans goût, sans sentiment et, comme il vous semble, sans ferveur ; au contraire, avec aversion, répugnance, contrecœur et violence d'esprit. CHAPITRE IV Des croix corporelles Réjouissez-vous, vous qui êtes affligés de maladies. Sainte Thérèse bénissait Dieu de ce que, n'étant pas d'une forte complexion, cela lui donnait la fièvre dans ses voyages et augmentait ses peines. Elle assurait qu'une âme cultivée par les travaux et par les maladies n'est jamais sèche, mais toujours imbibée de l'esprit de Dieu. Réjouissez-vous, vous qui avez quelques défauts corporels, soit que vous les ayez dès votre naissance, soit qu'ils vous soient arrivés par quelque accident : vous n'en serez pas si agréables aux créatures, qui, ne s'attachant pas à vous, vous donneront lieu de vous en détacher, pour vous unir à Dieu seul. Oh ! Quelle heureuse grâce, que ces disgrâces de la nature ! Que ne voudrions-nous pas avoir donné en l'autre vie, pour les moyens qui, nous séparant de l'être créé, nous unissent au Créateur ! Oh ! combien, oh ! combien, oh ! combien d'âmes gémissent dans les enfers, pour avoir eu des corps bien faits et de beaux talents naturels ! Oh ! Si vous les pouviez entendre maudire ce que le monde aime tant, ces beautés, ces grâces naturelles ! Combien d'âmes sont sauvées, parce que, déplaisant aux créatures, elles se sont attachées à Dieu ; ou parce que, ayant un corps infirme et sujet aux maladies, elles n'ont pu s'engager dans les vaines voies du siècle ! J'en ai connu qui m'ont dit qu'elles seraient perdues sans leurs maladies. Cependant, le saint livre de l'Imitation de
Jésus-Christ dit que peu de personnes deviennent meilleures par les
infirmités des maladies. C'est qu'elles n'en font pas un usage chrétien.
Faites-en donc un bon usage ; et pour cela apprenez que la grâce des
maladies est bien grande. Dieu, dit sainte Catherine de Gênes, fait un
purgatoire en ce monde des corps des personnes malades. Apprenez que
c'est une grâce si grande, qu'elle suffit pour arriver à une haute
sainteté, comme nous lisons de plusieurs saints, qui ont passé toute
leur vie dans des maladies continuelles. Que faisaient ces personnes
éminentes en sainteté ? Visitaient-elles les pauvres ?
Prêchaient-elles ? Quels étaient leurs exercices et leurs emplois, sinon
d'être malades ? Tâchez d'avoir recours au ciel, pour en obtenir une
grande patience : elle est très nécessaire dans les maladies qui ont des
douleurs aiguës ou qui sont de longue durée. Souvenez-vous que les
maladies qui durent longtemps doivent être soigneusement ménagées pour
l'éternité : c'est l'emploi que Ensuite veillez sur les ruses de l'amour-propre qui se mêle partout : il ne manquera pas de vous fournir ici quantité de prétextes, colorés même de la gloire de Dieu, pour vous donner de l'ennui dans vos maladies : il vous mettra en l'esprit que vos infirmités sont à charge à ceux avec qui vous êtes : mais Dieu, qui veut ces infirmités, en veut toutes les suites. Il faut donc les vouloir, et se tenir en repos, quoique l'on soit à charge et incommode aux autres. Il vous fera voir que vous êtes inutile au monde ; et particulièrement si vous vivez dans quelque communauté ; il tâchera de vous attrister par cette vue : mais sachez que les malades véritablement Chrétiens ne sont pas inutiles, comme se l'imaginent ceux qui n'envisagent les choses que par des yeux de chair. Oh ! Que ces gens de souffrances attirent de douces miséricordes du ciel sur les maisons où ils sont, et qu'ils y font incomparablement plus de bien, que ces personnes qui ont tant d'aptitudes, tant d'intrigues, tant d'industries naturelles, et qui sont communément regardées comme les soutiens des communautés ! Ô mon Dieu, que vos yeux divins regardent bien les choses d'une autre manière que les yeux des hommes prudents de la sagesse humaine ! Jamais les communautés n'ont été mieux, et pour l'assistance temporelle aussi bien que pour la spirituelle, que lorsqu'elles ont été plus remplies de véritables crucifiés. Entendez bien cette vérité, ô supérieurs ! Et souvenez-vous que vos maisons ne peuvent être plus fortement appuyées que sur la croix. L'amour-propre prétextera encore que les maladies privent des exercices spirituels, des pratiques de la communauté ou de sa vocation ; comme, par exemple, un prédicateur, de la prédication ; un supérieur, des fonctions de sa charge ; un artisan, de l'exercice de son métier. Mais que ces prétextes sont grossiers dans leur subtilité ! Je vous demande pourquoi vous voulez tous ces exercices, si ce n'est parce que Dieu les veut ? Dès lors donc que Dieu ne les veut plus, pourquoi les voudriez-vous, si ce n'est par votre propre volonté, qui est un grand dérèglement ? Mais cela empêche beaucoup de bien, me direz-vous. Voilà encore un détour de votre amour-propre. Est-ce à nous à faire le bien que Dieu ne veut pas que nous fassions ? Cela est bon, répliquerez-vous encore : mais c'est que je suis religieux, prédicateur, ou artisan. L'amour-propre est une étrange bête, que l'on ne tue pas facilement, et même qui renaît toujours. Est-ce que Dieu ne sait pas que vous êtes religieux, prédicateur, artisan ? Il le sait bien, mais puisqu'il vous envoie les infirmités que vous souffrez, il en veut toutes les privations et peines qui en arrivent. On dira encore que tout cela est bon, mais qu'il en arrive de bonnes humiliations : on est regardé de mauvais œil, dans une maison ; on est méprisé, on est rebuté ; on s'ennuie, dans la longueur du temps, de vous servir et assister. Tant de charité qu'il vous plaira dans une forte maladie, si les incommodités durent longtemps, particulièrement quand elles ne sont pas si notables, on manque souvent de plusieurs besoins. Hélas ! vous plaignez-vous du trop de grâces que le ciel vous fait ? Si vos croix sont plus grandes, vous en êtes plus heureux devant Dieu. J'oubliais de vous dire que Dieu laisse quelquefois des personnes de grande vertu si sensibles à leurs maux, qu'à moins d'un grand discernement, vous croiriez qu'elles sont fort impatientes quoique dans leur fond elles soient admirablement résignées à la divine volonté. Les douleurs de sainte Catherine de Gènes lui faisaient quelquefois faire des cris jusqu'au ciel, dit l'histoire de sa vie. J'ai connu des âmes d'une vertu extraordinaire, à qui la même chose est arrivée. Cela sert à humilier, et à couvrir des vertus qui raviraient si elles étaient aperçues. Certainement le miroir de patience, le bienheureux Henri de Suso, pleurait et criait à hauts cris, et quelquefois dans les rues, au milieu de ses souffrances. Les impatients ne doivent pas de là prendre un sujet d'excuse à leur peu de résignation ; mais les personnes véritablement résignées, peuvent se consoler par ces exemples, si leur partie inférieure est vivement touchée, et jusqu'aux larmes ; cela n'empêche pas l'entière conformité de la volonté avec la volonté de Dieu. CHAPITRE V De la perte de l'honneur Quoi que l'homme puisse faire par ses austérités, aumônes, catéchismes, prédications, oraisons, s’il n'arrive au mépris de l'honneur, il ne parviendra jamais à l'entière union avec Notre-Seigneur, parce que c'est ce qu'il a le plus aimé et chéri en ce monde, et l'état dans lequel il est né et est mort. Chose étrange ! Nous ne voulons point ce qu'un Dieu-Homme a toujours recherché ; ou si nous en voulons, nous nous lassons bientôt de ce qu'il a aimé jusqu'au dernier moment de sa vie divine. Que deviendra ici la prudence humaine de certains spirituels, qui estiment et assurent qu'il est nécessaire, pour faire le bien, d'avoir du crédit et d'être en honneur parmi les hommes ? La grande sainte Thérèse regarde cette maxime, non seulement comme insupportable, mais comme très pernicieuse. Redisons encore ce qui a été dit autre part : Sommes-nous plus sages que la Sagesse éternelle, pour trouver des voies plus propres à faire le bien, que celles qu'elle a prises ? Ô mon âme, arrêtons nos yeux sur cet exemplaire parfait, et ne les en détournons pas. Considérons qu'il a une horreur si extrême pour l'honneur du monde, qu'en sa naissance il paraît dans une chétive étable, au milieu de deux vils animaux, sur un peu de paille. Ne voilà-t-il pas une étrange abjection pour la naissance du Roi des rois ? Un peu après il s'enfuit honteusement devant ceux qui le poursuivent : il passe son enfance dans une terre étrangère, dans une grande misère : ensuite il demeure caché dans la boutique d'un pauvre charpentier, jusqu'à l'âge de trente ans. Ô misérable point d'honneur, te voilà bien foulé aux pieds par le Dieu de toute gloire ! Que vos conduites, mon Dieu, sont éloignées de celles des hommes ! Est-il possible que la famille sainte de Jésus, Marie, et Joseph, famille sans éclat, dans la privation des biens de la vie, sans valet si servante, famille d'un pauvre artisan que l'on ne connaît point, soit pour être à la tête de tous les bienheureux dans la gloire éternelle ? Il est vrai que l'adorable Jésus parait en public mais, ô mon Dieu, hélas ! Ce n'est que pour se voir chargé de confusion et rassasié d'opprobres. Si ses sermons font éclat, il trouvera des gens qui s'en moquent ; et même il y aura de ses proches qui le regarderont comme s'il avait perdu le jugement, et qui le voudront arrêter comme un furieux. Cependant, les peuples se partagent dans leurs
opinions : les uns disant que c'était un bon personnage, et les autres
soutenant que c'était un trompeur et un hypocrite. Peut-être que
quelques-uns suspendaient leur jugement dans cette variété d'opinions,
disant qu'il fallait attendre, et voir ce qui arriverait. Ô Père
éternel, ne justifierez-vous point l'innocence de votre Fils bien-aimé ?
Non, le ciel n'est pas si éloigné de la terre, que les voies de Dieu le
sont de celles des hommes. Enfin, dans cette attente de ceux qui
humainement paraissaient les plus judicieux, disant qu'il ne se fallait
pas hâter, voilà le procès que l'on instruit de ce divin Sauveur. De
prime abord, ne vous semble-t-il pas que ses affaires peuvent mieux
aller ? Tôt ou tard, on reconnaît l'innocence. Sans doute que celui qui
n'est pas coupable de la moindre faute, sera déchargé. Et comment faire
autrement ? Le voilà donc saisi ; il est accusé. Ô bonté infinie ! ô
miséricorde, ô charité excessive ! vous souffrez que plusieurs témoins
déposent contre vous : ce sont, à la vérité, de faux témoins mais
toujours ce sont des témoins. Ce débonnaire Seigneur est accusé de
crimes contre lui-même, et des crimes des plus atroces, comme de
lèse-majesté divine et humaine, d'affectation pour la divinité, et
d’usurpation de la monarchie de Ce qui faisait encore beaucoup, pour donner vogue à ces discours, était la conduite de ses disciples. Voyez-vous, disait-on, ce ne sont pas seulement des gens qui lui sont opposés, qui agissent contre lui : l'un de ses propres disciples l'a livré à nos pontifes, marque de la connaissance qu'il en avait. Celui qui paraissait le plus zélé d'entre eux, a trouvé sa vie si honteuse, qu'il n'a pas même osé dire devant une simple servante qu'il le connaissait, et a mieux aimé se parjurer que de dire qu'il était de sa suite. Tous les autres l'ont abandonné : ce qui est un signe visible de la vérité des choses dont il est accusé. Il est vrai qu'il y a trois ou quatre femmelettes qui le suivent encore ; mais ce sont des femmes qui se laissent emporter à la passion, plutôt qu'à la conduite d'une droite raison. Après tout, il faut que ce soit un étrange homme, puisqu'on lui préfère des voleurs et des homicides, et que ce sont gens craignant Dieu qui sollicitent contre lui : car ces gens s'exerçaient aux œuvres de la miséricorde, demandant la délivrance d'un prisonnier, et étaient si religieux, qu'ils ne voulaient pas transgresser la loi en entrant dans le prétoire, où ils eussent contracté une souillure légale. On ajoutait de plus que Dieu, qui est protecteur des innocents, l'ayant lui-même abandonné, quoiqu'il l'appelât hautement, après tant de choses, il n'y avait plus à douter de ses prévarications ; enfin, qu'il était mort sur la croix, ce qui était une malédiction déclarée, non-seulement par l'opinion du vulgaire, mais par l'autorité des divines Écritures. Voilà, ô prudence humaine, la conduite d'un Dieu-Homme ! Voilà, ô sages spirituels, comme un Dieu s'y est pris pour faire le plus grand bien qui ait jamais été fait. Mais au moins, dira quelqu'un, il n'a pas voulu être accusé, et être suspect en matière de pureté. Il suffit que la Vierge des vierges, sa très pure Mère, ait été soupçonnée d'adultère, pour faire voir que l'on doit être prêt à souffrir à son honneur en toutes manières. Aussi ce divin Maître, pour obvier à ces objections, après avoir dit à ses disciples : Vous serez bienheureux lorsqu'on parlera mal de vous, ajouta, et non pas sans dessein, lors même qu'on en dira toute sorte de mal (Matth. V, 11) Voyez-vous comme il n'excepte rien ? Combien de ses saints ont été noircis au sujet de la pureté ! Est-il possible, s'écriait sainte Thérèse, que je désire, ô mon Dieu ! que l'on ait quelque bonne opinion de moi, après que l'on a dit tant de mal de vous ? C’est pour cela que l'Apôtre proteste que le monde lui est crucifié, et qu’il est crucifié au monde, c'est-à-dire que le monde et son honneur lui étaient en la même horreur qu'est aux yeux d'un passant la rencontre d'un homme attaché au plus infâme gibet, et qu'il était réciproquement en horreur au monde, voyant qu'il chérissait ce qu'il abhorrait, les mépris et les infamies ; et c'est pour cela que cet homme apostolique assure qu'il était regardé comme un insensé. Oh ! que saint Ignace, le fondateur de la compagnie de Jésus, avait bien raison de dire aux siens, qui sont destinés pour faire de très grands biens par leurs emplois, que tout état dans lequel on est moqué et méprisé des hommes, et même tenu pour méchant et insensé, est un état précieux dans la vie spirituelle ! Je voudrais, dit la sainte que nous venons de citer, que l'étude de la pénitence fût dans l'amour des mépris et calomnies : en cela il n'est pas besoin de forces corporelles. CHAPITRE VI Des persécutions des hommes C'est une vérité assurée, puisque nous la tenons de la Vérité même, que tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ souffriront persécution. Le serviteur n'est pas au-dessus du maître. (Joan. XV, 20.) Si le monde a persécuté cruellement son souverain, le Seigneur de toutes choses, il n'épargnera pas ses disciples ! Comment le monde ne ferait-il pas la guerre à ceux qui lui sont opposés, puisqu'il maltraite d'une manière si fâcheuse ceux qui soutiennent le plus son parti ? C'est pourquoi c'est un oracle du Saint-Esprit, que celui qui se dispose à servir Dieu doit se préparer à l'épreuve. Le ciel ayant donné, par un amour extraordinaire, le grand saint Jean, l'évangéliste, pour conducteur à sainte Élisabeth de Hongrie (nous écrivons ceci le jour de la fête de cette admirable sainte), cet aimable favori de Jésus et de Marie lui prédit que les croix ne lui manqueraient pas. C'est la grande grâce de tous les amis de notre Sauveur, qui, entre plusieurs souffrances qui leur arrivent, ont toujours bien à souffrir du monde. Si l'on se sépare des compagnies, pour penser plus sérieusement à son salut, il crie contre la mauvaise humeur ; si l'on est sérieux dans la conversation, il dit que c'est une dévotion qui fait peur, que cela rebute les gens, que cette manière d'agir dégoûte du service de Dieu ; si l'on est gai et de bonne humeur, aussitôt on en fait des sujets de raillerie, disant que les dévots se réjouissent aussi bien que les autres, qu'il est aisé d'être dévot de la sorte ; s'il arrive quelque accident fâcheux dans les affaires, ou des pertes de biens, on s'en prend aussitôt à la dévotion, on se plaint que l'on ne prend pas le soin nécessaire du ménage, quoique cela soit faux, et que l'on y fasse tout ce que l'on peut ; si les personnes ont un naturel incommode, et tombent en quelque faute, on se prend de tout à la dévotion, dit le grand saint François de Sales ; enfin, toute la vie de ceux qui servent Dieu est mise à l'examen, sans se mettre beaucoup en peine des injustices que l'on commet dans les jugements que l’on en porte. Mais il faut avouer qu'il y a des personnes qui sont mises à l'épreuve fortement, et qui semblent ne vivre que pour être un but de contradiction. Celle des langues est une des plus sensibles par les médisances, les calomnies, les railleries, et mille discours offensants. Si l'on tombe en quelque véritable faute, vous diriez que c’est rendre une grande gloire à Dieu de la rendre publique. Si c'est une faute qui ne soit pas considérable, l'esprit humain est ingénieux à trouver des biais qui la font passer pour faute d'importance ; et quelquefois ces fautes légères donneront sujet à une grande persécution. Il est rapporté dans la vie du saint homme, le P. Jean de la Croix, qu'après toutes les informations que l'on fit de sa vie, les articles donnés contre lui, quand ils eussent été véritables, n'étaient que des péchés véniels. Cependant quel bruit et quelles tempêtes ces informations ne firent-elles pas ? Si l'on ne peut pas nier les actions de vertu qui éclatent, on les blâme d'hypocrisie, on attribue les grâces particulières au démon, on soutient que la conduite n'est qu’illusion et tromperie. Si l'on parle simplement de quelque miséricorde que l'on a reçue de Notre-Seigneur, on crie au défaut d'humilité. Si l'on garde le silence dans les accusations dont on est chargé, on tire de là des preuves que l'on est coupable, on soutient que l'on est obligé, en bonne conscience, de se justifier, et qu'il y va de l'honneur de Dieu. Si on parle, on dit que les saints ne disaient mot. Si on croit en certaines occasions devoir dire ses pensées, on juge que c'est orgueil. Vous diriez que les esprits des hommes ne sont remplis que de pensées d'opposition pour ces personnes. On approuve ceux qui les maltraitent, on juge qu'elles en doivent bien de reste à ceux qui les offensent davantage. Tout est bien dans les autres, tout est mal dans celles-ci. Voici ce qu'en dit la Recluse de Flandre en son excellent livre De la Ruine de l'amour-propre. Si l'on peut apercevoir quelque impression naturelle en laquelle il n’y aura pas de péché, l'on en fera de grands vices, et on dira : Voilà cette sainte personne ! Et ceci arrive, non-seulement par des personnes séculières, mais même des plus spirituelles, et quelquefois du confesseur, qui ne sait que penser de son pénitent. Il n'y a calomnie qui ne se mette contre cette créature ; et, par de faux rapports de gens qui pensent bien dire, celle qui était auparavant eu honneur, en crédit, et estimée de tous les plus parfaits et vertueux, la voilà méprisée, moquée et abandonnée de toutes les créatures ; et, qui pis est, il semble que les esprits, et Dieu même, se bandent pour faire endurer cette personne. Nous en ferons voir, avec le secours du ciel, un illustre exemple à la fin de ce petit ouvrage, en la personne de sainte Thérèse, renvoyant le lecteur qui en voudra savoir davantage, au livre De l'esclavage de l'admirable Mère de Dieu, où nous en avons rapporté quantité d'exemples. Il suffit de dire ici, que le grand serviteur de Dieu, le P. Balthazar Alvarez, de la Compagnie de Jésus, confesseur de la sainte que nous venons de citer, et dont elle avait appris par révélation qu'il n'y avait personne au monde qui le surpassât en perfection, eut étrangement à souffrir du côté des hommes, et même de quelques-uns de sa compagnie. Il y eut de faux témoignage contre lui, il fut chargé d’une faute notable dans une congrégation générale de sa société : on lui attribuait les fautes de ses disciples, qui ne parlaient pas comme il faut de l'oraison. C'est l'une des injustices des hommes, d'attribuer aux directeurs les manquements de ceux qu'ils dirigent. Sainte Thérèse assure qu'il n'eut pas peu à souffrir, à raison des jugements que l'on faisait d'elle. On se prenait de tout à lui. Après tous les discours que l'on peut tenir des personnes, l'on en vient à l'état. Voici comme en parle sainte Thérèse, au chap. 2 du Chemin de la perfection : Souvent on nous tient de tels propos (elle parle de l'Oraison) : Cela est plein de dangers ; une telle s'est perdue par-là, l'autre a été déçue, cette autre qui priait beaucoup est tombée ; cela fait tort à la vertu ; cela n'est pas bon pour les femmes, d'autant plus qu'elles pourraient avoir des illusions : il serait plus à propos qu'elles filassent ; le Pater et l'Ave suffisent. Au milieu de toutes ces persécutions, souvenez-vous bien que toutes les créatures ne sont rien devant Dieu, et qu'ainsi vous ne devez pas vous mettre en peine d’être attaquée par le rien. Mon Dieu, vous voila bien embarrassée, ô pauvre âme ! Pourquoi vous tourmentez-vous de rien ? Apaisez un peu votre esprit, rentrez en vous-même, ce n'est rien. Oh ! Que vous découvrirez clairement cette vérité dans l'instant de votre mort ! Courage ; le monde passe bientôt, et plus tôt pour vous que vous ne pensez. Après votre mort, que vous nuira la contradiction des langues, le mépris des hommes, les humiliations en votre honneur ? Quoi ! Toutes les créatures ensemble ne sont rien devant Dieu ; leurs paroles sont donc moins que rien. Ce qui vous inquiète est donc moins que rien. En vérité, n'est-ce pas une folie ? Quelques lumières que vous ayez par des clartés infuses et surnaturelles, ou par la science acquise, fussiez-vous le plus savant de l'univers, si vous ne savez parfaitement cette science de rien, vous êtes bien éloigné du royaume de Dieu. Mais il faut que cette science soit mise en pratique, il est facile d'en avoir des preuves : si vous vous mettez encore en peine du qu'en dira-t-on, marque infaillible que vous ne l'avez pas. Écoutez, spirituel, vous êtes encore bien dans les ténèbres, si vous vous inquiétez de l'estime des hommes. Dieu seul, Dieu seul, Dieu seul suffit. Éprouvez-vous à cette pierre de touche. N'attendez donc jamais grand chose de ces gens qui sont si curieux d'honneur, de réputation, qui sont si sensibles à ce que l'on pense ou que l'on dit d'eux. Encore remarquez l'inutilité de leurs peines ; car ces gens au point d'honneur, qui, par politique, tâchent de gagner tous les cœurs et qui n'oublient rien pour contenter tout le monde, avec tous leurs effets, je parle même de ceux qui passent pour les plus obligeants de la terre, dont on dit qu'ils plaisent à un chacun, ne laissent pas de recevoir des coups secrets qui touchent au vif et qui leur donnent à penser bien davantage. Combien faut-il que ces gens fassent de lâchetés, et souvent de péchés, pour ne pas irriter les créatures ! Combien de trahisons contre leur conscience combien de dissimulations sur le vice, le laissant impuni ! Combien de malversations dans leurs charges ! Combien d'épouvantables crimes en la présentation ou collation des bénéfices ! Combien de désordres soufferts dans les particuliers et dans les communautés ! Tenez pour maxime de ne jamais rien faire pour plaire aux hommes, de n'omettre jamais rien, de peur de leur déplaire. Laissez la créature, n'envisagez que Dieu seul. Il y a de certaines choses indifférentes qu'il faut quitter, à l'exemple du grand Apôtre, quand elles font bruit, et que les faibles s'en scandalisent. Mais il faut tenir ferme à faire le bien, malgré la contradiction des langues, à l'imitation du Fils de Dieu, qui continuait à manger avec les publicains et les pécheurs, pour prendre de là occasion de les retirer de leurs vices, laissant murmurer les scribes et les pharisiens, qui en étaient scandalisés et qui en faisaient de grands murmures. Qui voudrait faire autrement priverait Dieu d'une grande gloire qu'il reçoit de quantité d'excellentes actions qui se font, et le démon empêcherait facilement les plus grands biens, lui étant aisé de susciter des bruits et des scandales pour les ruiner. Le grand serviteur de Dieu dont nous avons parlé, le P. Balthazar Alvarez, souffrant beaucoup, comme il a été dit, à l'occasion de sainte Thérèse, la direction qu'il en avait faisant bien murmurer, il lui manda qu'il ne lui manquerait jamais, malgré tous ces bruits et murmures. C'était un homme qui ne regardait que Dieu seul. Sa sainte était fort convaincue du mépris que l'on doit faire des discours des hommes au sujet de la pratique des vertus ; c'est pourquoi elle dit ces paroles : Si les hommes disent qu'il n'est pas bon de fréquenter si souvent la communion, lors on s'en approche plus souvent, s'ils disent qu'il y a du péril dans l’oraison, le serviteur de Dieu tâche de faire valoir combien l'oraison est bonne. Elle dit de plus : Ne vous laissez pas séduire par qui que ce soit qui vous montre un autre chemin que celui de l'oraison. Si quelqu'un vous dit qu'en cela il y a du danger, tenez-le lui-même pour dangereux. Fuyez-le, ne laissez jamais écouler ceci de votre mémoire. De dire que le chemin de l'oraison soit périlleux, Dieu ne le permet jamais. C'est une invention du démon que de jeter de telles frayeurs. Considérez, d'autre part, le grand aveuglement du monde qui ne voit pas les millions d'âmes qui se perdent par faute d'oraison ; et, si quelqu'un tombe dans ce chemin, il remplit de crainte les cœurs. Pour moi, je n'ai jamais remarqué de ruse du démon plus pernicieuse. Finissons ce chapitre par ces paroles de l'Écriture : Ne savez-vous pas que l'amitié de ce monde est ennemie de Dieu ? (Jac. IV, 4) C'est ce qui fait dire au divin Paul : Si je plaisais aux hommes, je ne serais pas serviteur de Jésus-Christ. (Galat. I, 10) Je vous laisse à méditer ces vérités à loisir, et puis vous verrez s'il faut se mettre en peine de l'amitié des hommes et avoir soin de leur plaire. CHAPITRE VII De la contradiction des bons Ceux qui sont à Jésus-Christ et à sa très sainte Mère souffrent des hommes en des manières différentes. Il y en a qui les persécutent par envie, jalousie, vengeance ; parce que leur bonne vie est contraire à leurs œuvres ; parce qu'ils ne peuvent supporter la lumière de leurs ardeurs ; parce que l'ardeur de leur zèle travaille à la destruction de leurs mœurs corrompues, à les réformer et à établir une sainte discipline. Il y en a d'autres qui les poursuivent, pensant rendre service à Dieu, agissant avec des intentions droites et bonnes. Or, entre ceux-ci il s'en rencontre qui poursuivent les gens de bien sans commettre aucun péché, Dieu permettant qu'ils aient des fondements justes pour le faire. Le P. Louis Dupont, de la compagnie de Jésus, en la Vie du P. Balthazar Alvarez, rapporte sur ce sujet l'exemple du glorieux saint Joseph, qui soupçonna la très sainte Vierge d'un crime, sans aucune faute de sa part, parce qu'il la voyait enceinte et ne pouvait pas savoir la conception du Verbe en ses entrailles par l'opération du Saint-Esprit. Il est vrai que le nombre de ces personnes est très rare, la corruption de la nature, l'amour-propre, les recherches secrètes du propre intérêt se rencontrant presque partout. Souvent donc la nature corrompue se mêle avec les intentions les plus droites, soit parce qu'on prend les choses avec trop de chaleur, qu'on les pousse trop avant, que l'on veut en venir à bout avec trop d'empressement, que l'on a peur de paraître y avoir été trompé ; soit parce qu'on se laisse trop prévenir, se rendant trop facile à écouter les accusations, se préoccupant l'esprit, se remplissant la mémoire des fautes que l'on objecte, sans penser avec assez de loisir aux raisons contraires, soit parce qu'on donne trop de lieu à l'opération du démon, qui, voulant, dans ces occasions, s'emparer de l'imagination, grossit les espèces, remue et agite les passions, en sorte que l'on est peu susceptible des véritables raisons que l'on n'entend presque pas. Nous en avons un illustre exemple en la personne de l'un des supérieurs du vénérable P. Jean de la Croix, qui ne cessa d'exercer le serviteur de Dieu d'une façon très fâcheuse, jusque-là qu'il avait peine qu'on allât le voir ; et l'histoire nous apprend que son imagination était occupée par un démon, ce qui rendait inutile tout ce qu'on pouvait lui dire à l'avantage du saint homme, et le tenait toujours en colère et dans l'aigreur, Or, ces personnes, avec toutes leurs bonnes intentions, ne lassent pas d'être coupables : après avoir servi à Dieu pour purifier et sanctifier ses meilleurs serviteurs, elles sont châtiées en ce monde ou en l'autre vie dans le purgatoire par de grandes peines, comme l'histoire des saints nous l'apprend. Il est vrai que ces personnes ne voudraient pas agir de mauvaise foi ; mais il y a de leur faute à se laisser tromper, soit pour les raisons qui ont été dites, soit pour d'autres. Enfin c'est une chose fâcheuse de faire souffrir les serviteurs de Dieu, avec toutes les bonnes intentions que l'on a, et le démon s'en sert pour ses desseins. Dieu tout bon a sa gloire pour fin dans l'exercice
de ses serviteurs et la sanctification de leurs âmes, et il établit son
règne d’une manière admirable par les travaux et les persécutions qu'ils
souffrent, de telle sorte qu’il accomplit ses plus grands desseins par
la voie des croix, voie cachée à la prudence des hommes qui ne peuvent
se persuader que les humiliations et anéantissements soient des moyens
avantageux pour faire le bien ; car quelle apparence qu'un homme dans
les fonctions apostoliques y réussisse mieux par les rebuts, les
délaissements, les calomnies et autres souffrances ? Ne semble-t-il pas
qu'un homme de la sorte a besoin d'une haute réputation, de l'estime et
de l'amitié des créatures ? Cependant, qu'on regarde l'adorable Jésus,
les saints apôtres qui ont converti l'univers, les plus grands saints
dont C'est ce qui fait que Dieu ne permet pas seulement
qu'ils soient exercés par les méchants, mais encore par les bons. Ce
serait peu de souffrir par des personnes dont les témoignages ne font
pas toute l'impression possible sur les esprits : il est à propos de
souffrir par des gens de probité, dont on ne puisse pas rejeter
facilement les sentiments. Tels étaient ceux qui persécutaient sainte
Thérèse ; leur autorité était si grande, et leur vertu si considérable,
que c'était beaucoup les offenser que de ne les pas croire, comme dit le
prélat qui a écrit la Vie de cette sainte. Aussi le saint P.
Pierre d'Alcantara, remarque bien que c'était l'un des plus grands
travaux qu'elle eût soufferts, que la persécution des bons. Les piqûres
des mouches à miel, disait Notre-Seigneur, sur ce sujet, à une sainte
mère, sont bien plus douloureuses que celles des autres mouches. On ne
manque pas de dire que les accusations sont prouvées, puisque des gens
de probité condamnent ceux contre lesquels elles sont faites. On croit
que ces gens qui ne sont pas des novices en fait de vertu, et qui ont
beaucoup de lumières, ne se trompent pas ; et quand même la passion y
serait mêlée, l'on ne pourrait se Le démon, au contraire, a bien d'autres fins dans ses contradictions, s’en servant pour empêcher mille biens qui arriveraient par le moyen des serviteurs de Dieu persécutés, les décriant, ou au moins rendant leur conduite suspecte, afin que l'on ne prenne aucune confiance en eux, voyant bien que Dieu leur accorde des grâces extraordinaires dans leurs emplois. Quelquefois même il se transforme en ange de lumière, paraissant à de certaines personnes à qui il donne des avis conformes à ses desseins, pour détourner les âmes de se servir des serviteurs de Dieu, colorant les choses de beaux prétextes de la gloire de Dieu et du bien des consciences ; et s'il arrive que ces illusions soient prises pour des révélations divines, il mène les choses à des extrémités incroyables : ceux qui s'y arrêtent se persuadent agir par les ordres de Dieu. Que les personnes de probité prennent garde de ne pas seconder les desseins de cet esprit infernal, et qu'elles apprennent une bonne fois que, quoique l'on y pense pas, souvent l'on donne lieu à ses entreprises, même avec de très bonnes intentions, dont il ne laisse pas de profiter, comme nous l'avons dit plusieurs fois. CHAPITRE VIII De l'abandonnement des créatures, et particulièrement des amis Nous nous plaignons souvent de ce qui doit faire le sujet de nos joies ; et lorsque nous pensons être les plus misérables, c'est alors que nous sommes les plus heureux. Cette vérité est tout éclatante à ceux qui se servent des lumières de la foi au sujet des délaissements des créatures et spécialement des amis. Il est vrai que l'abandonnement, surtout des personnes amies, des proches, ou de ceux que l'on a beaucoup obligés, est une des choses du monde les plus sensibles. Le bienheureux Henri de Suso ayant été accusé par une malheureuse femme qui lui porta même, et lui laissa entre les mains, un enfant qu'elle prétendait être de lui, voulant se consoler avec quelques-uns de ses amis spirituels, en fut grandement rebuté : ils ne voulurent pas même lui parler. C'est ce qui est assez ordinaire, on ne voit pas volontiers les personnes humiliées. Or le saint homme avoua que ce lui fut un coup très sensible. Mais le Prophète parlant en la personne de notre débonnaire Sauveur, ne marque-t-il pas que le délaissement de ses amis lui a été une affliction bien rude et une douleur extraordinaire ? Cependant le chrétien, qui est un homme de grâce,
dont la vie est surnaturelle, trouve des biens inestimables dans les
privations les plus rigoureuses de Hélas ! Si les hommes vous entendaient ! L'esprit d'amour, dit l'histoire de sainte Catherine de Gênes, lui ôta tous ses amis, et les personnes spirituelles dont elle recevait quelque soulagement, et elle demeura seule, abandonnée, tant de dedans que de dehors ; il la priva même de son confesseur. C'est que Dieu en voulait faire une créature toute divine : aussi cette sainte a été incomparable dans le pur amour de Dieu seul. Saint Paul vivait pas, il n'y avait que Jésus seul en l'homme apostolique ; mais il fut élevé à une possession glorieuse par les privations extrêmes. Ô mon Dieu, que les conduites de la Providence sont admirables ! Le grand Apôtre se trouva délaissé des Galates, il devint même leur ennemi pour leur avoir dit trop franchement leurs vérités : il se trouva rebuté de ces peuples dont lui-même dit des merveilles en parlant de l'amitié qu'ils lui avaient témoignée, jusque-là qu'ils l'avaient reçu comme un ange du ciel, comme Jésus-Christ lui-même ; et pour ainsi parler (ce sont les termes de l'Apôtre), ils se fussent arraché les yeux pour les lui donner, s'il en eût eu besoin. (Galat. IV, 15) Ne déclare-t-il pas dans la seconde Épitre à Timothée, qu'il s'est trouvé abandonné de tout le monde ? Mais en même temps il ajoute que le Seigneur l'a assisté ; tant il est vrai que Dieu est où les créatures manquent. Mais y a-t-il jamais rien eu de semblable à l'humanité sainte de l'adorable Jésus, qui a été unie hypostatiquement au Verbe divin ? En sorte qu'il est vrai de dire que Jésus est Dieu ; et ensuite, chose admirable, il est certain que les abandonnements qu'il a portés, sont incomparables. Il est trahi par un de ses disciples ; le premier de ses apôtres le renie ; tous le quittent ; les anges le laissent à la cruauté de ses ennemis ; il se sépare de sa sainte Mère, la laissant au pied de la croix ; le Saint-Esprit le conduit au sacrifice, comme l'enseigne l'Apôtre ; le Père éternel l'abandonne ; il se délaisse lui-même, en sorte que ses sujets, ses créatures, le ciel, la terre, et, comme remarque un excellent auteur, son Père, sa Mère, le Saint-Esprit, et Jésus même ne font qu'un corps pour affliger Jésus. Toutes les puissances divines, célestes, humaines et infernales s'unissent pour le tourmenter. Ces vues, si l'âme en est un peu pénétrée, donnent plus d'envie de l'abandonnement des créatures que de crainte. Non, non, que la nature frémisse tant qu'elle voudra, que l'esprit humain raisonne tant qu'il lui plaira ; ce spectacle d'un Dieu-Homme ainsi délaissé, inspire un amour incroyable pour tous les délaissements possibles. Quel moyen, après cela, de n'en être pas saintement passionné, de ne pas soupirer d'amour après ces aimables abandonnements ? Quel bonheur d'y avoir quelque part, et combien s'en doit-on tenir heureux ! Quelle fortune comparable à celle qui nous fait entrer dans les états du Roi du ciel et de la terre ! Le dessein que j'ai pris de ne faire qu'un petit abrégé de cette matière en cet ouvrage, m'arrête : il y aurait de quoi écrire ici pour le reste de la vie. Ô les douces, heureuses et agréables nouvelles, lorsqu'on nous vient dire que tout le monde nous quitte, et les personnes mêmes dont on ne l'aurait jamais pensé ! Allez, dit l'âme, allez, créatures ; retirez-vous, à la bonne heure. Vos éloignements nous sont de douces approches du Créateur. Ah ! Que l'échange en est heureux ! Dieu pour la créature, répétons-le, Dieu pour la créature ! Ô mon âme, quelle tromperie plus funeste que de chercher la consolation dans l'être créé ! Consolations trompeuses, vous êtes de grandes et véritables désolations. Voici ce qui arrive. Nous faisons à peu près comme ces gens qui tombent dans quelque abîme ; ils se prennent partout où ils peuvent, de peur d'y tomber. S'ils rencontrent quelque chose où ils puissent se prendre infailliblement, ils s'y arrêteront. Hélas ! voilà ce que font les pauvres créatures qui sont attirées et appelées à la glorieuse perte d'elles-mêmes, en l'abîme de l'être de Dieu par l'union de sa grâce ; elles s'attachent à ce qu'elles rencontrent, il faut qu'elles ne trouvent plus rien pour se laisser abîmer. Ô abîme divin, ô mon cher abîme, qu'à jamais ma chétive âme soit perdue en toi pour ne se trouver jamais ! Ô merveilleux et terrible exemple de nécessité, de tout quitter pour tout trouver. Les apôtres, après la résurrection, n'aimaient pas seulement Jésus leur bon maitre comme homme, mais comme Fils de Dieu ; mais parce qu'ils l'aimaient pour leur consolation, pour leur satisfaction, il est obligé de leur dire, qu'il est expédient qu'il se retire d'eux. Apprenez de là, ô âmes qui souffrez des abandonnements intérieurs, qu'il est utile de les porter. Sainte Madeleine tourne le dos aux anges qui lui parlent, quoi qu'elle en pût recevoir des consolations indicibles : car il est vrai que les anges et les saints ne sont que des moyens pour aller au Créateur, et qu'il faut s'en séparer quand ils en divertissent ; comme il arrive quelquefois aux âmes élevées, lorsqu'elles sont actuellement dans l'oraison d'union. Mais il y a bien plus : il faut même mourir à Jésus dans le sens qu'il a été dit, pour ne vivre qu'à Jésus, pour Jésus et de Jésus. C'était la pratique du divin Paul, qui protestait ne connaître plus Jésus selon la chair, en tant qu'il peut satisfaire à l'amour-propre. (II Cor. v. 16) Il y faut tellement voir Dieu, que le divin Sauveur ne peut souffrir qu'on l'appelle bon, quand on ne le considère que comme un saint ou un prophète. Notre bon Maitre, lui dit-on ; quelles paroles mieux dites ? et cependant il ne peut les souffrir. Aussitôt il répond : Il n'y a personne de bon que Dieu. (Matth. XIX, 17) Disons donc toujours : Dieu seul, Dieu seul, Dieu seul. ORAISON À La consolation des affligés Sainte Vierge, ce n'est pas sans sujet que les Chrétiens de toute part ont recours à vous, comme Notre-Dame de Consolation. C'est avec grande justice que l'Église chante que vous êtes la consolation des affligés, puisqu'il n'est pas possible de jeter les yeux avec une intention chrétienne sur tout ce qui s'est passé durant le cours de votre sainte vie toute pleine de croix, sans en être puissamment consolé. Ne pouvoir douter sans crime que vous êtes la Mère de Dieu, savoir d'autre part qu'il vous a donné pour partage en ce monde la pauvreté, le mépris et la douleur, c'est être dans la dernière conviction que ces souffrances sont les plus riches présents du ciel. Après cela, quel moyen de n'être pas consolé, de ne pas surabonder en joie de se voir honoré de ces faveurs ? Sainte Vierge, que ces vérités ne nous partent pas de devant les yeux, et que votre amour soit toujours dans notre cœur pour en faire un saint usage. Ainsi soit-il. LIVRE TROISIÈME CHAPITRE PREMIER Des peines d'esprit, et premièrement des tentations d'infidélité et de blasphème Un auteur a fort bien dit que comme les croix intérieures des Chrétiens sont une expression ou imitation des croix intérieures de Jésus-Christ, et que comme cette vie crucifiée par des peines qui ne se voient point, représente la vie cachée d'un Dieu-Homme qui renferme ses plus grandes merveilles ; de même ceux qui les portent, sont les plus belles images de ce divin Sauveur. Les autres martyrs ont les anges et les hommes pour spectateurs, ceux-ci n'ont que Dieu seul pour témoin ; c'est ce qui rend ces états plus saints, puisqu'ils vous mettent hors de la complaisance des créatures, qui savent peu plaindre ou peu louer ce qu’elles ne voient et n'entendent pas. Au reste, ces souffrances surpassent de beaucoup toutes les peines extérieures, qui sont des croix douces quand l'esprit est satisfait. C'est ce qui a fait dire à sainte Thérèse que les travaux des contemplatifs étaient incomparablement plus rudes que tous ceux de la vie active. Pour commencer à en traiter, il est à propos de
descendre dans le particulier, et premièrement de parler des peines qui
arrivent au sujet des tentations contre Les âmes néanmoins ne doivent pas s'abattre sous ces croix. Elles doivent savoir que Dieu tout bon les a fait porter à plusieurs de ses saints. Un grand nombre d’élus ont marché dans cette voie. De notre temps, on a vu la vertueuse mère de Chantal pleurer à chaudes larmes, disant qu'elle se voyait sans foi, sans espérance et sans charité. On a vu un saint, général d'un ordre réformé, tellement travaillé de cette tentation, lui qui consolait tous ceux qui étaient tentés, par ses avis et ses livres spirituels, étant un grand maître de la vie intérieure, qu'il était obligé de crier à haute voix : Je crois, je crois, demandant ensuite aux religieux qui étaient auprès de lui s'ils lui avaient ouï prononcer ces paroles. Que faut-il donc faire dans cette épreuve, sinon de
se donner bien garde de raisonner, ne se laissant pas aller à un
artifice du malin esprit, qui nous suggère qu'il est à propos de
chercher des raisons pour nous délivrer de cette tentation. L'expérience
fait assez voir que c'est le moyen de s'embarrasser davantage. Mais je
vous dis de plus : Fuyez en cette rencontre le combat avec le démon. Si
une fois vous venez aux prises par le raisonnement de cet esprit
artificieux, vous êtes pris, et votre perte est comme assurée. On
rapporte d'un savant homme qui se mourait, que le démon ayant pris la
forme humaine, et s'étant travesti en la personne d'un docteur
considérable qui paraissait lui rendre une visite de civilité, il pensa
être perdu, ayant voulu raisonner avec ce démon déguisé, sur les
matières de Mais que fait-on, dira quelqu'un, durant cette abstraction ? L'on y pratique quantité d'actes excellents, comme nous l'avons montré dans le livre cité ci-dessus, et en particulier celui de la foi, qui est d'autant plus pur et plus en sureté, qu'il est moins connu et que le démon ne le peut combattre : ce qui le tourmente beaucoup ; test pourquoi il n'oublie rien pour faire descendre dans des opérations sensibles, afin qu'il y avoir lieu de combattre l'âme, à laquelle il ne peut rien faire tant qu'elle est retirée dans la forteresse de son fond au centre. Mais comment pourrais-je produire des actes de foi
lorsque j'en suis privé ? dira celui qui est dans cette épreuve. Je ne
puis faire d'actes, disait la sainte mère de Chantal ; ce m'est un
martyre, quand je vois tout le monde savourer le bien de la foi, de m'en
voir privée. C'est se tromper, répond un grand prélat ; l'on n'est pas
privé de l'acte de la foi, quoiqu'il le semble, et qu'on ne l'aperçoive
pas. Sous un grand tas de cendres chaudes il y a encore un charbon vif,
et d'autant plus ardent qu'il est plus couvert, le feu enclos dans une
fournaise étant bien plus actif que celui qui a l'air plus libre. Et en
effet, il faut que la foi soit bien vive, pour retenir l'âme dans la
crainte de Dieu au milieu de tous ces renversements. Hélas ! vous vous
plaignez de n'avoir plus de foi ; et c'est la foi qui vous fait plaindre
de Pour ce qui regarde les tentations de blasphèmes,
elles ne sont pas si dangereuses ; elles font plus de peur que de mal,
par l'horreur qu'elles impriment. Souvenez-vous que, quand tous les
blasphèmes de l'enfer vous passeraient par l'esprit, vous n'en seriez
pas moins agréable aux yeux de Dieu. Apprenez une bonne fois que les
plus maudites pensées ne vous rendent point criminel ; c'est le seul,
parfait et entier consentement de Ô mon cher Théophile, s'écrie l'illustre prélat du Bellay en sa Lutte spirituelle, si vous saviez le don de Dieu ! Ces tentations, que vous prenez pour des torrents qui ravagent votre foi, me sont autant de marques honorables de votre fidélité ; et tel sera, comme je le crois, le jugement de ceux qui ont quelque expérience en cette escrime ou lutte spirituelle. Vous la maudissez, et moi je la bénis ; et quand je la voudrais maudire, il ne serait non plus en ma puissance, qu'à Balaam de jeter des imprécations contre l'armée d'Israël. (Num. XXIV, 1 et seq.) Le démon, cet impudent, osa bien dire au Fils de Dieu, qu'il lui donnerait des royaumes, s’il voulait se prosterner devant lui et l'adorer. Si de semblables idées passent par votre esprit, vous en étonnez-vous, et pensez-vous qu'il redoute davantage le disciple que le maître ? Finissons ce chapitre par les sentiments de sainte Thérèse. J'avoue, disait-elle, que tant plus je rencontre de difficultés à concevoir un mystère de notre foi, et tant plus j'ai d’inclination à le croire, et j'y ressens d'autant plus de dévotion. Mon esprit est aussitôt satisfait dans la difficulté, en me représentant que Dieu peut agir d'une manière que je n'entends point, et sans qu'il soit besoin qu'il nous le fasse comprendre, et que nous le trouvions agréable. Je me sens si forte, qu'il me semble que je m'opposerais à tous les luthériens pour la moindre cérémonie de l'Église. Cette grande sainte, en mourant, assurait qu'elle était consolée de mourir fille de l'Église ; la sainte sœur Marie de l'Incarnation ajoutait, et fille de la très sainte Vierge. Que les âmes ne s'étonnent pas si ces inclinations et pensées ne leur sont pas sensibles : comme il a été dit, qu'elles demeurent dans la foi cachée dans leur fond, et qu'elles ne s'inquiètent plus de rien. CHAPITRE II Des tentations de réprobation, de découragement et de désespoir Sainte Thérèse écrit dans le chapitre 1er de la 6e demeure du Château intérieur que le démon fait entendre à l'âme qu'elle est réprouvée de Dieu. Elle pouvait en parler par son expérience, ayant reçu ces plaies du ciel, pour parler avec l'évêque qui a écrit sa Vie, comme si Dieu lui eût tourné le dos. Une de ses religieuses, dans le couvent d'Alve, fut tourmentée durant sept ans par les démons, qui lui mettaient dans l'esprit qu'elle était damnée sans ressource. Il me semble, dit sainte Catherine de Gênes, que je suis abandonnée de l'aide divin ; au moins je n'en ai aucun sentiment qui puisse être connu. Dans nos jours, le grand saint François de Sales a été tenté par ces épreuves ; il n'est pas possible d'écrire le grand nombre de bonnes âmes qui ont été rudement affligées de cette tentation. Mais enfin, il n'y a point à douter. Dieu veut
d'une volonté sincère notre salut. Il y a plus, il le veut davantage que
nous ne le voulons nous-mêmes ; et il a plus fait pour nous sauver que
nous ne ferons jamais, et même que nous ne pouvons faire : en vérité,
c'est ce qui est infiniment consolant. Il est vrai, nous nous aimons,
mais avons des attaches incroyables pour ce qui nous touche, pour nos
propres intérêts ; mais il est encore plus véritable que Dieu a plus
d'amour pour nous, pour notre bien, que nous n'en pouvons avoir. Que
celui qui en doute, jette les yeux sur son anéantissement dans
l'Incarnation ; qu'il regarde la crèche ; qu'il aille en esprit sur le
Calvaire ; qu'il fasse bien attention à l'état de mort où il est depuis
plus de dix-huit cents ans en C'est pourtant une vérité certaine, que Dieu tout
bon permet cet exercice pour le plus grand bien de nos âmes ; et on y
doit se comporter à peu près comme dans les tentations de Toujours, quoiqu'il arrive, on ne doit jamais se décourager, jamais s'abattre. Cette règle est si générale, qu'elle ne souffre aucune exception. Quelques prétextes donc dont vous puissiez servir, ne peuvent jamais donner de véritable lieu au découragement. Quand vous auriez commis tous les péchés de tous les hommes ensemble, ne vous découragez jamais : souvenez-vous que la rémission des péchés est un des articles de notre foi. Pensez bien à cette vérité, qu'il faut croire la rémission des péchés, sous peine de damnation éternelle. Mais, me direz-vous, je suis le plus grand pécheur du monde ; j'ai fait des abus et des profanations de sa grâce, qui vont au delà de tout ce que l'on peut penser. Ma vie s'est passée dans de continuelles récidives, après les lumières et faveurs extraordinaires du ciel. Non, tout cela n'épuisera pas la bonté infinie d'un Dieu. Dans la vérité, si nous avions affaire à une bonté limitée, comme celle des créatures, nous aurions tout sujet de craindre, mais une bonté infinie est le sujet de nos espérances : c'est lui faire une injure signalée que d'en désespérer, et c'est un des péchés contre le Saint-Esprit. Quand il ne vous resterait plus qu'un instant de vie, ne perdez pas courage ; il est encore temps d'éprouver les grandes miséricordes dans l'adorable Jésus. Tous me direz encore que, depuis même que vous êtes dans le service de Dieu, vous ne faites que tomber : et moi je vous dis que vous ayez, avec le secours du ciel, à vous relever courageusement. Si vous tombez cent fois, mille fois par jour, relevez-vous autant de fois. Considérez une personne qui voyage, et qui fait bien des chutes : n'est-il pas vrai qu'en tombant et se relevant, enfin elle arrive où elle va, quoiqu'elle y emploie plus de temps que celui qui irait sans broncher, et qu'elle souffre plus de peine. Mais si cette personne, sous prétexte qu'elle a fait grand nombre de chutes, demeurait abattue dans la boue, sans doute qu'elle n'achèverait jamais son voyage, et que ce serait le plus grand mal qu'elle pourrait faire. Appliquez-vous ceci dans les voies du salut. Allez, servez-vous de vos chutes pour mieux avancer ; et jamais, sur toutes choses, de découragement. Mais je vous avertis de ne pas remettre à vous relever de vos fautes au temps d'une confession que vous préméditez. Quel plaisir y a-t-il de demeurer dans la boue et la fange, quand ce ne serait qu'un quart d'heure ? Faites en sorte que l'on puisse dire de vous : Aussitôt tombé, aussitôt relevé. Si vous me répliquez que vous tombez même dans quelques fautes notables : à la vérité voilà bien de quoi vous humilier, et de grands sujets de contrition ; mais après tout, reprenez une nouvelle vigueur dans le sang de Jésus-Christ, et sous la protection de la Mère de toute miséricorde : je ne me lasserai pas de vous répéter, ne vous découragez jamais. Ainsi, ce n'est pas une raison que celle que plusieurs âmes tentées apportent ordinairement, quand on leur propose l'exemple des saints qui ont porté des tentations semblables à celles qu'elles souffrent, que leurs peines ont bien une autre cause, qui ne vient que de leurs péchés ; car, après avoir considéré que souvent les saints apportaient de pareilles raisons durant le temps de leurs épreuves, je veux que ces souffrances soient des châtiments des crimes, cela ne doit pas faire perdre le courage ; bien au contraire, il n'y a rien qui soit plus capable de le relever. Dieu ne punit pas deux fois une même faute. Oh ! qu'il est doux, disait saint Bernard, que Dieu se mette en colère contre nous en cette vie, et de descendre en enfer tout vivant ! Ceux qui y descendront en cette vie, n'y descendront pas en l’autre. Par la tentation, dit l'illustre prélat du Bellay,
nous sommes châtiés saintement. Combien donc serions-nous injustes si,
lorsque les tentations nous oppressent, nous pensions être abandonnés de
Dieu, puisque c'est alors que sa charité nous presse davantage ? Tant
s'en faut, dit saint Jérôme, que ce soit une marque d'être délaissé de
Dieu, qu'au contraire c'est un signe particulier de son soin. La
tentation marque élection. Ceux qui démon sont pas éprouvés, sont
réprouvés. Le démon ne se soucie pas de tenter ceux qui sont à lui : il
n'en veut fortement qu'à ceux qui sont à Dieu ; semblable en cela aux
mâtins qui n'aboient qu'aux étrangers, et nullement aux domestiques de
CHAPITRE III Des sécheresses, ténèbres,
distractions et répugnances aux bons exercices Dieu, dit sainte Thérèse, met quelquefois l'âme dans une telle aridité, qu'il semble qu'il n'y ait jamais eu aucun vestige de vertu. Elle-même avait porté cet état dix-huit ans ou environ, cheminant par les déserts de la vie intérieure, sans qu'il lui fût permis de cueillir la moindre fleur, de celles mêmes qui y croissent pour les saints. Un Père de la compagnie de Jésus, qui est mort de froid dans les neiges du Canada, n'a jamais eu que des sécheresses et de grandes peines intérieures au milieu de tous les travaux où l'engageaient ses fonctions apostoliques. J’ai connu un excellent religieux chartreux, qui a assuré à sa mort, que depuis son entrée dans la sainte religion, et il y avait quarante ans, il n'y avait eu que des aridités dans tous ses exercices. Il y a des âmes qui ne marchent pas seulement dans
les déserts, mais parmi les ténèbres. Dieu laisse quelquefois ignorer à
l'âme ses propres défauts, parce qu'elle ne les pourrait pas supporter ;
puis après, il lui en donne la connaissance, et Les personnes les plus saintes ne sont pas exemptes des distractions. Sainte Thérèse assure, au chap. 30 de sa Vie, que quelquefois elle ne pouvait pas tenir son imagination l'espace d'un Credo, sans être distraite. Que diraient, s'écrie-t-elle, ceux qui m'estiment bonne, s'ils voyaient un tel dérèglement de pensées ! Saint Jérôme, au dialogue contre les lucifériens, rapporte que fort souvent, remarquez bien ce que dit ce Père, fort souvent, en son oraison, ou il se promenait par les porches et galeries, ou il s'occupait des comptes de profit et d'intérêts, ou emporté par une pensée déshonnête, il souffrait des choses qui sont honteuses à dire. Saint Grégoire (Moral., I. 10) enseigne que dans l'oraison, le ciel quelquefois et l'enfer sont resserrés ensemble, l'esprit étant élevé à la contemplation des choses célestes, et à même temps étant repoussé par les images d'une chose illicite. Saint Bernard (Traité de la maison intérieure, chap. 49), dit ces paroles : Lorsque je veux retourner à mon cœur, la saleté des désirs charnels et le tumulte des vices dissipent ma pensée. Au reste, plus le tumulte des pensées qui me pressent est grand, plus je dois insister et persévérer avec ardeur dans l'oraison. Il y a des états où l'on devient comme insensible. Sainte Thérèse le rapporte d'elle-même, assurant que durant quelque temps elle était insensible au bien et au mal, comme une bête. Pour lors on peut bien dire avec le Prophète : Ô Seigneur, je suis devenue comme une bête de charge devant vous. (Psal. LXXII, 23) On est privé de tous ses sentiments dans l'exercice des vertus que l'on pratique souvent sans les connaître. La vertueuse mère de Chantal disait que cet état était un martyre ; et elle ajoutait que quelquefois tous ses sentiments et toutes ses puissances avaient dressé comme une garnison rebelle dans son cœur, parce qu’il arrive des répugnances et des aversions effroyables pour toutes sortes de bien, et pour tout ce qui est saint et de plus divin. Le grand secret de toutes ces voies est de bien
apprendre, premièrement, que le sentiment ou le défaut de sentiment ne
nous rendent ni agréables, ni désagréables à Dieu, mais l’opération
libre de la volonté qui coopère à la grâce, ou qui résiste au mal par
son secours, ou bien qui s’y abandonne, se laissant aller au péché par
sa liberté, et par défaut de coopération à la grâce qui lui est donnée
pour l'éviter. Secondement, que les sécheresses et aridités sont des
moyens plus efficaces pour l'union divine, que les goûts et les
consolations, y ayant moins ordinairement de notre amour-propre, et plus
d'amour de Dieu. Il faut ici remarquer un abus très commun
très commun parmi les personnes de dévotion, qui la mettent où
elle n'est point, et qui ne la mettent point où elle est. Nous en avons
fait un chapitre dans notre livre Du règne de Dieu en l'oraison
mentale. Nous dirons seulement ici que cet abus est de la dernière
conséquence. Car comment pratiquer solidement la dévotion, si on la met
où elle n'est pas ? Combien de ces personnes vous disent : Je n'ai point
de dévotion, parce qu'elles n'ont pas le goût de la dévotion, et
qu'elles sont dans les sécheresses, les aridités, les ténèbres ou les
répugnances pour le bien ! Combien y pensent être fort élevées, à raison
qu’elles jouissent de la douceur sensible ! Cependant souvent ceux qui
pensent n’en avoir pas, en ont beaucoup, s’ils sont fidèles à leurs
exercices, malgré leurs insensibilités et leurs aversions. Oh ! Qu’il
fait bon d’aller dans cette voie, où la nature ne trouve pas son compte,
où l’amour de Dieu fait agir pour Dieu ! Car pourquoi pratiquerait-on le
bien puisqu’on n’y trouve aucune satisfaction, et que l'on y souffre
bien du mal ? Le grand serviteur de Dieu, le P. Jogues, de la Compagnie
de Jésus, qui a souffert une cruelle mort dans le Canada pour la cause
de Jésus-Christ, se voyant à demi rôti et mangé à belles dents par les
barbares, et regardant des supplices nouveaux qu'on lui préparait, entra
dans une épreuve terrible ; car souffrant des tourments inouïs
extérieurement, il se trouva délaissé intérieurement sans aucune
consolation, sans le moindre sentiment de piété, jusque-là qu'il lui
semblait qu'il eût été plus heureux d'être une bête, comme une certaine
dont il voyait la peau écorchée, que non pas un homme. À votre avis, ce
grand homme n'avait-il point de dévotion en cet état ? Sans doute qu'il
la possédait dans un degré héroïque ; en cela semblable à son divin
Maître, qui, au milieu des douleurs de la croix, se trouva abandonné de
son Père, et ce fut pour lors qu'il dit que tout était consommé. Notre
Seigneur commandait à une personne d’une sainteté admirable, de réciter
ordinairement le rosaire de Pour les distractions, il faut prendre garde à ne s'y pas arrêter volontairement, et à en éviter les causes, qui sont les attaches à quoi que ce soit ; car l'attache à un objet en donne le souvenir, l'idée en revient souvent à l'esprit, ou le trop d'actions, de visites, de conversations qui ne sont pas nécessaires, qui remplissent tellement l'imagination d'espèces des choses créées, qu’à peine peut-on penser aux divines. Après cela, il se faut tenir en repos, ayant regret des causes que l'on a données aux distractions par le passé, et en portant l'effet comme une juste punition de la divine justice. Enfin on doit savoir, selon sainte Thérèse, que l'imagination est une volage, une coureuse, que l'on ne peut pas retenir comme l'on voudrait. Faire de grands efforts pour l'arrêter, c'est se gâter la tête et ruiner la santé ; à quoi il faut bien prendre garde, plusieurs s'étant rendus inhabiles par là, le reste de leur vie, à toutes sortes d'emplois. La même sainte assure qu'après y avoir soigneusement pensé, elle n'a pas trouvé de meilleur remède pour les distractions que de les mépriser, et qu'il faut traiter l'imagination comme une folle, la laisser là, et ne pas s’y amuser. De vrai, le soin que plusieurs prennent d'empêcher l'imagination de courir ne sert qu’à la rendre plus volage ; et au lieu d'en ôter les distractions, c'est s'en faire de nouvelles. Pourvu que le cœur ne soit pas distrait, demeurez en repos : Dieu voit bien au fond de votre âme que vous êtes à l'oraison pour l'amour de lui ; toutes ces distractions involontaires n'empêchent pas cette intention, quand elles dureraient tout le temps de votre oraison : au contraire, la souffrance qu'elles vous donnent, bien portée, vous unit plus à sa divine bonté que beaucoup de goûts et de sentiments. Faites réflexion sur ce que nous vous avons rapporté des saints Pères, qui ont donné connaissance à toute la postérité, non-seulement des distractions causées par des pensées indifférentes, mais par des pensées sales, ou d'autres très méchantes. C'est ce qui doit parfaitement consoler les âmes qui sont affligées par ces épreuves, les plus grands saints et les Pères de l'Église l'ayant été, et même l'ayant laissé par écrit : ce qui marque, cela soit dit en passant, qu'il est inutile d'écrire de ces états pénibles, comme il a déjà été remarqué ; que Dieu en tire sa gloire, et les pauvres âmes affligées leur appui et leur consolation. Hélas ! Nous étonnerions-nous si le feu agit sur le bois sec, puisqu'il agit de telle sorte sur le vert ? Combien les saints Pères des déserts ont-ils souffert d'aridités, de ténèbres, de distractions et de peines intérieures ! Disons encore que souvent dans la solennité des plus grandes fêtes, c'est pour lors qu'on est plus aride et plus sec, pour nous faire mourir mieux à l'amour de nous-mêmes, et à notre propre satisfaction. CHAPITRE IV Des tentations contre la pureté Les tentations contre la pureté viennent d'une nature faible, dont le feu de la convoitise s'allume par le trop bon traitement du corps, par l'oisiveté, par l'immortification des sens, et particulièrement de la vue, par la mollesse et le luxe des habits, par le trop de conversation et de liberté avec les personnes de différent sexe ; surtout par des amitiés, qui, quoiqu'elles ne soient point déshonnêtes, sont trop dans les sens, et ont trop de considération pour les qualités naturelles, soit du corps, soit de l'esprit : ou bien elles viennent de la trop grande crainte que l'on en a, ce qui sert à en imprimer plus fortement les idées dans l'imagination, ou bien du diable qui les donne, soit pour porter au péché, soit pour troubler l'âme, ou pour lui faire quitter l'oraison et les autres exercices de vertu. Mais Bien tout bon, qui les permet, en tire sa gloire et le bien des âmes. Il fait comme les jardiniers qui font venir des œillets, de la marjolaine et d'autres fleurs odoriférantes, sur le fumier. Les rébellions de l'appétit sensuel, dit le grand saint François de Sales, au livre IX De l'amour de Dieu, tant en l'ire qu'en la convoitise, sont laissées en nous pour notre exercice, afin que nous pratiquions la vaillance spirituelle en leur résistant. Plus l'or est éprouvé dans la fournaise, disait Notre-Seigneur à une sainte âme, plus il est pur ; tout de même, plus la chasteté est éprouvée dans la fournaise du feu de la concupiscence, à laquelle on n'adhère pas, plus elle est pure et belle. Ces tentations sont un réveille-matin qui excite toutes les vertus, savoir : l'humilité, la patience, la soumission à la volonté divine, l'amour de Dieu, la foi, l'espérance et tout le reste des autres vertus. N'est-ce pas ce qui faisait dire à l'Apôtre qu'il était fort dans sa faiblesse ? (II Cor. XII, 10) C'est pourquoi une personne d'une grande sainteté priant la très sainte Vierge qu'elle délivrât une âme qui était affligée des tentations contre la pureté : Non, dit cette Mère de Dieu, je n'en ferai rien, je ne le ferai pas ; ce sera un des plus beaux fleurons de sa couronne : il n'y a point de victoire sans combat ; si on lui ôtait les tentations, on lui ôterait les occasions de combattre, de remporter plusieurs victoires, et de gagner autant de prix. C'est ce qui doit beaucoup consoler les personnes qui sont affligées de ces tentations, qui, quoiqu'elles portent au péché, ne sont jamais pourtant un véritable péché, quelques effets qu'il en arrive, quand le consentement n'y est pas. La boue qui est jetée sur les rayons du soleil ne les salit pas ; de même, l'impureté des pensées ne donne aucune souillure à l'âme, si elle n'y adhère point. Ce serait une erreur, dit saint François de Sales, de s'imaginer que notre sens ou l'appétit sensitif soit péché, et une erreur condamnée par l'Église en l'opinion de certains solitaires anciens, qui pensaient que l'on pouvait tout à fait éteindre les passions, et non seulement les mortifier. Nous ne pouvons donc jamais être coupables, quoique la tentation bouleverse la partie inférieure, et révolte toutes les passions et tous les sens intérieurs et extérieurs, si nous ne cédons à cet orage volontairement. Mais ce qui doit être un motif très puissant d'une
consolation singulière à ces pauvres âmes tentées, est que ces sortes
d'épreuves n'empêchent pas les plus saints progrès dans les voies
spirituelles, mais contribuent beaucoup à s'y avancer. Le vénérable
César de Buz, fondateur des Pères de la doctrine chrétienne, s'est élevé
à une haute sainteté par ses épreuves, qui l'ont rudement tourmenté
durant une grande partie de sa précieuse vie, et qui lui étaient
d'autant plus sensibles qu'il était privé de la vue corporelle, étant
devenu aveugle, et par conséquent qui s'imprimaient plus vivement et
plus fortement dans son imagination. La sainte fondatrice des
religieuses de la congrégation de Notre-Dame, Si l’on demande ce qu’il faut faire dans ces
occasions, tous les livres spirituels sont remplis de saints avis et de
salutaires remèdes pour remporter la victoire dans ces combats. Nous
dirons seulement ici qu’il faut fuir discrètement toutes les occasions
de Cependant il faut dire avec sainte Thérèse, en la 2ème
demeure du Château intérieur, que Notre Seigneur permet souvent que de
mauvaises pensées nous affligent, sans les pouvoir chasser nous ; pour
lors on ne doit ni s’attrister ni s’inquiéter. Il suffit que la volonté
n’y soit pas. Il faut recourir à la prière, à la dévotion de la Vierge
des vierges, et spécialement au mystère de son immaculée conception,
dont on voit arriver des secours miraculeux. Il est bon de bénir et
louer saint Joachim et sainte Anne, en leur disant que la très sainte
Vierge leur bienheureuse fille est sortie d'eux sans aucune tache
originelle. Une âme d'une vertu admirable se sentait extraordinairement
assistée des tentations horribles contre la pureté, qui lui étaient
causées par les magiciens et sorciers, en honorant
(1) Il n'est pas sûr
que l'aiguillon dont parle saint Paul fût celui de l'impureté. Saint
Chrysostome soutient fort le contraire. Les saints docteurs sont
partagés sur ce point. CHAPITRE V Des doutes et scrupules Toutes les peines, même les plus méchantes, ne nous
peuvent rendre coupables, tandis qu'elles nous déplaisent, non plus que
notre entendement ne s'infecte pas par la connaissance qu'il a des plus
grands maux du monde. Voyez-vous, dit l'illustre évoque de Bellay, en sa
Lutte spirituelle, une glace de miroir ? Elle représente naïvement la
chose qui lui est opposée, mais cette chose n'est pas dans la glace ; il
en est ainsi de notre cœur. C'est une glace où le diable peut par ses
artifices représenter tout ce qu'il y a de plus hideux, de plus infâme,
de plus abominable dans l'enfer ; mais il n'y a que la seule volonté qui
puisse ouvrir la porte, et y faire entrer ces exécrations. Que le diable
fasse donc tant de grimaces qu'il voudra, qu'il forme devant votre cœur
les images les plus sales, qu'il profère aux oreilles de votre intérieur
tous les blasphèmes et impiétés les plus détestables qui se puissent
imaginer, toutes ces choses ne vous peuvent rendre coupables. Quand même
ces tentations dureraient toute notre vie, dit notre bienheureux
P. saint François de Sales, elles ne sauraient nous souiller d'aucun
péché. Vous direz que vous ne redoutez que votre sentiment et moi je
tiens avec toute la théologie, bien plus assurée que vos appréhensions,
qu'il est autant possible de joindre le douter et le consentir, que le
certain avec l'incertain ; parce que le consentement présuppose un
acquiescement de l'âme si plein, et une détermination si absolue,
qu'elle ne laisse après soi aucun doute. La marque la plus expresse de
ne pas consentir est quand on doute de consentir. Je ne voudrais mettre
le péché capital que dans une détermination de la volonté qui ne laissât
après soi aucun doute de Les scrupuleux sont très sujets à ces doutes, dont les scrupules, selon Grenade, viennent, ou de ce qu'ils ne peuvent pas faire la différence entre la pensée et le consentement de la volonté ; et à cela l'unique remède est l'obéissance, s'en rapportant au jugement du directeur ; ou de ce que les hommes ne comprennent pas assez la bonté de Dieu, et le désir extrême qu'il a de les sauver. Ils le traitent comme un juge rigoureux et bizarre, et ils sont infiniment injurieux à la bonté de Dieu, étant entièrement éloignés des sentiments qu'ils en doivent avoir. Ce sont les propres paroles de cet auteur. Pour lors il faut, selon le commandement du Saint-Esprit, prendre des sentiments de bonté du Dieu de toute miséricorde, et le chercher en simplicité de cœur. (Sap. I, 1) Il est vrai que les scrupuleux ont des pensées de la conduite de Dieu, qu'ils ne pourraient pas prendre d'un honnête homme sans l'offenser. Il leur semble que Dieu ne veille que sur leur perte. Oh ! Que ces miséricordes sont bien plus grandes que nous ne pouvons jamais penser ! Les scrupules viennent quelquefois d'une humeur mélancolique ; et en cet état on a besoin de récréations honnêtes et du secours de la médecine, ou de la qualité de l'esprit ; et en ce cas il est assez difficile d'y remédier ; cependant l'assujettissement du jugement y fera beaucoup. Les scrupules viennent aussi de la lecture des livres de théologie, et spécialement des matières de la prédestination, de la grâce, ou d'autres sujets qui ne sont ni propres ni nécessaires à ceux qui s'en occupent, soit par la lecture, soit par l'entretien, comme aux femmes ou aux hommes qui ne sont pas obligés par leur état d'étudier ces matières. Pour lors il n'y a point d'autre voie que de renoncer absolument à ces lectures, se défaire des livres que l'on en a, quitter les entretiens où l'on en parle, ne s'arrêter jamais volontairement aux raisonnements, ni aux pensées qui en arrivent, les éloignant doucement de son esprit, ou n'y pensant pas avec une entière vue, n'y donnant plus d'occasion ; autrement ces curiosités sont suivies d'étranges peines et malheurs ; et l'expérience fait voir que ces esprits, curieux ordinairement, ont toujours quelque peine, et ne sont jamais dans un parfait repos. Les scrupules viennent encore par une conduite particulière de Dieu, pour purifier et humilier l'esprit. Dans cet état, le remède est la patience et la soumission aux ordres de Dieu. Ils viennent aussi du démon, qui les donne pour abattre, pour décourager, pour rendre la dévotion insupportable ; et il faut lui résister. Ils peuvent encore venir, ou être augmentés par les directeurs timides, peu résolus et expérimentés ; quand cela est, il faut nécessairement changer de confesseur, il n'y a point à cette rencontre à hésiter. On ne peut assez dire ici combien est grande la nécessité d'un directeur expérimenté dans ces voies : ceux qui n'ont que de la science, y peuvent nuire en plusieurs rencontres ; car il est nécessaire, outre ta connaissance générale que la science donne de la différence, de la pensée et du consentement de la volonté, de bien pénétrer ce qui se passe dans l'intérieur de la personne qui demande avis, non-seulement selon ce qu'on en peut apprendre d'elle-même, qui ordinairement pense faire les choses tout d'une autre manière qu'elle ne les fait ; mais encore par une longue expérience que l'on a dans ces états, qui en fait juger tout d'une autre façon que l'on ne pourrait jamais faire sans cette expérience. Il faut avoir assez de lumières pour prévenir ces âmes affligées, pour entendre ce qu'elles ne peuvent expliquer, pour leur dire ce qu'elles ne disent pas, pour discerner leurs opérations intérieures où elles ne voient goutte, pour avoir des clartés au milieu de toutes les ténèbres, pour les assurer où ne font que craindre pour les tenir fermes où elles ne font que douter et trembler. Enfin, il faut un directeur plein d'une charité extraordinaire pour supporter doucement les scrupules de ces personnes, qui quelquefois sont ridicules, sans raison, sans fondement, ou bien qui sont honteux par les pensées extravagantes qu'ils suggèrent, ou rebutants par leur opiniâtreté, qui est le défaut ordinaire. Tout cela demande une charité extraordinaire. Il y a des âmes, dit sainte Thérèse, qui sont assez affligées, sans les affliger davantage ; autrement on leur ferme le cœur, on les met dans un abattement extrême, on les décourage ; et quelquefois ces rebuts et sévérités les tentent de désespoir. Saint Ignace, qui a été rudement éprouvé par les scrupules, fut tenté un jour de se précipiter du haut d'une maison en bas, tant la peine qui le pressait était grande. Combien de fois a-t-il été tenté de quitter les voies de la perfection, le démon lui suggérant de retourner à une vie commune, qu'il lui faisait paraître n'être pas sujette à toutes ces épreuves ! On a vu des plus forts esprits, de grands théologiens, qui donnaient solution de toutes choses, tomber dans les scrupules. J'en ai connu qui étaient doués d'un grand jugement, qui ne manquaient pas de lumières ni de doctrine, qui en étaient travaillés d'une manière que l'on aurait de la peine à croire, leurs scrupules étant des choses de rien et de pures bagatelles. Mais celui qui n'est pas tenté, que sait-il ? Que les esprits les plus assurés sachent que si Dieu les abandonnait le moins du monde à ces tentations, ils seraient souvent plus ridicules que ceux qu'ils ont peine à supporter. Cependant la charité doit être accompagnée d'une certaine fermeté pour les empêcher de donner de nouvelles occasions à leurs scrupules, ne leur souffrant pas, par exemple, de réitérer leurs confessions et choses semblables dont nous allons parler. Premièrement, les confessions générales ne leur sont nullement propres, quand ils en ont fait une fois. Ils pensent que leur répétition les tirera de leurs peines, et ils se trompent bien. Saint François Xavier disait que ces confessions, au lieu d’un scrupule qu'elles avaient, en faisaient dix. Aussi il n'y a pas de bénédiction ; la véritable cause qui pousse à en faire n’étant que l’amour-propre et la propre satisfaction, quoique de beaux prétextes de conscience ne manquent pas. C’est donc déplaire à Dieu dans cet état, de réitérer les confessions générales ; et les directeurs les doivent empêcher. Les confessions même annuelles ne leur sont pas utiles. Il faut leur défendre d’aller deux fois à confesse avant que de communier ; car ils sont tentés plusieurs fois d’y retourner, s’imaginant ne s'en être jamais bien acquittés. On leur doit dire qu'ils n'y retournent pas, même quand ils penseraient avoir oublié quelque péché : il leur suffit de le dire à la première confession qu'ils feront. Le directeur doit tenir ferme à les faire communier quand il le juge à propos, les faisant passer par-dessus les difficultés que leur imagination leur suggère. Secondement, c'est une grande règle pour ces personnes de laisser là tous leurs péchés dont elles doutent ; car, quoique celles qui sont dans une grande liberté d'esprit doivent s'en accuser, cependant celles-ci ne le doivent pas, n'y en ayant pas d'obligation pour elles. Cette règle étant bien gardée, les confessions de ces personnes, qui seraient d'une longueur ennuyeuse, seront bientôt faites, car à peine s'accusent-elles d'un péché dont elles seraient entièrement certaines. Ce n'est pas une bonne raison de dire que l'on s'en accuse pour plus grande sûreté ; car Dieu ne les ayant pas obligées, et d’autre part cela n’étant convenable à leur état, ce n’est qu’amour-propre que tout cela. Il faut prendre garde que ces personnes s’opiniâtrent à dire leurs tentations, quand elles voient qu’on les empêche de s’accuser de ce qui est douteux ; s'imaginant facilement avoir donné un plein consentement au péché : c'est pourquoi les Pères spirituels disent qu'on ne doit ni les croire, ni leur permettre de se confesser de leurs tentations, à moins qu'elles ne soient si certaines d'y avoir consenti avec une parfaite liberté qu’elles en puissent jurer sur les saints Évangiles. Elles doivent éviter les longs examens de conscience où elles excèdent toujours : leur état en demande très peu, et elles n'ont que trop de vues de leurs fautes. Qu'elles se souviennent que la confession n’est pas établie pour gêner les consciences, comme le disent les hérétiques, mais pour les soulager ; que Dieu ne demande de nous autre chose, sinon de nous confesser à la bonne foi de ce qu'il nous souvient, après un examen raisonnable, sans rien celer volontairement ; que Dieu pardonne aussi bien les péchés qu'on oublie que ceux dont on s'accuse ; autrement ceux qui ont défaut de mémoire seraient obligés à l'impossible. Au reste, on doit se tenir en repos sur l'avis d'un sage confesseur ; car, quand bien même il se tromperait, la personne qui obéit est en sureté de conscience. Ainsi, par exemple, celui qui douterait de la validité d'une confession générale, ou d'autres confessions, si le sage confesseur juge qu'elles ont été bien faites, il doit s'en arrêter à l'avis qu'on lui donne ; et quand le confesseur se serait absolument trompé, et qu'il y aurait eu de véritables défauts dans ces confessions, celui qui obéit n'en répondrait pas devant Dieu, et ne lui serait pas moins agréable. En troisième lieu donc, surtout il faut éviter l'attache au propre jugement, renoncer à ses pensées, et ne se pas conduire par ses sentiments. Nous ne devons pas choisir des remèdes à nous-mêmes ; car c'est ce qu'on ne laisse jamais à la disposition des malades. Les médecins mêmes, quand, ils sont indisposés, en consultent d'autres : les habiles avocats demandent avis dans leur propre cause. La soumission d'esprit est absolument nécessaire, et on gagne plus par une simple soumission que par mille instructions que l'on pourrait prendre, et que par toutes les austérités et autres dévotions que l'on pourrait pratiquer. Saint Ignace, comme nous l'avons dit, étant réduit dans d'étranges angoisses par les scrupules, jeûna durant huit jours tout entiers sans rien prendre, pour fléchir la miséricorde divine, et en obtenir la délivrance, mais tout cela inutilement ; une simple soumission à son confesseur le délivra de ses peines. Dieu demande l'assujettissement de l'entendement ; l'on a beau faire, sans cela l'on travaille en vain. Pour les pensées qui viennent de ce que l'on ne s'explique pas bien, que le confesseur ne nous entend point, qu'il ne connait pas notre état, elles doivent être méprisées comme de subtiles inventions de l'amour-propre. Il faut dire sincèrement ce qui se passe dans son intérieur, et en la manière qu'on le peut dire, on n'est pas obligé à davantage. C'est l’affaire du confesseur d'examiner s'il entend bien les choses, et la nôtre est d'obéir avec fidélité. Enfin il faut aller généreusement contre les
scrupules. S'ils veulent qu'on répète l'office, les prières ordonnées
par pénitence, qu'on entende de nouveau la messe les jours d'obligation
après y avoir assisté, s'imaginant que l'on n'a pas satisfait au
précepte, on n'en doit rien faire. S'ils donnent des pensées que l'on
commet des sacrilèges dans l'usage des sacrements de certaines choses ;
l'on doit passer outre, pratiquant avec courage toutes ces choses,
quelque répugnance, difficultés et craintes que l'on en puisse avoir. Si
l'on objecte que c'est un crime de faire une action, quoique bonne, avec
une conscience erronée, croyant qu'il y a péché ; je réponds qu'il est
vrai que la conscience qui dicte qu'il y a péché dans l'action n'a point
de fondement de croire le contraire : mais ici il n'en va pas de même,
puisque le sage directeur assure qu'il n'y a point de péché où la
personne peinée en croit. C'est pourquoi, non-seulement elle ne fait
point de mal d'aller contre son jugement, mais encore c'est un grand
point de perfection qu'elle pratique. Un prêtre étant fortement tenté de
désespoir, parce qu'il pensait commettre autant de sacrilèges qu’il
célébrait de fois le très saint sacrifice de la messe, se persuadant de
plus qu'il péchait dans toutes ses actions, CHAPITRE VI Des peines causées par le démon Il y a des tentations ordinaires et extraordinaires
des démons. Leurs tentations ordinaires sont quand ils tentent par le
monde, ou les sensualités de Les démons tentent extraordinairement quand ils demandent à Dieu permission d'attaquer l'âme avec des assauts extraordinaires ; permission que Dieu tout bon ne leur accorde point, sans donner en même temps des grâces particulières pour résister. Car, enfin, c'est une vérité de foi, toute pleine de consolation, que Dieu est fidèle, et qu'il ne permet pas que nous soyons tentés au-dessus ce nos forces ; c’est pourquoi c'est toujours notre faute si nous succombons. Un démon disait un jour à saint Pacôme que si Dieu leur permettait de tenter les personnes d'une vertu commune, comme celles qui sont dans la pratique héroïque, elles ne pourraient résister à leurs efforts ; mais c'est ce que l'infinie miséricorde de Dieu ne leur accorde pas. S'ils livrent aux saints des combats qui sont terribles, la force divine dont ils sont revêtus est admirable. Il est vrai que c'est à ces âmes éminentes qu'ils en veulent, que c'est contre elles qu'ils déchargent leur rage d'une manière effroyable. La raison est qu'ils y voient moins de nature et plus de grâces ; ils y voient plus de Dieu et c'est ce qui les désespère. Ils se mettent peu en peine du reste ; de là vient qu'ils craignent peu les directeurs, les prédicateurs , quoique gens de bien, quand ils tiennent encore à la nature par l’estime de l'esprit, des biens, des honneurs de l'éclat, de la réputation, et ils ne leur font pas de grandes persécutions : mais quand un homme, par l'amour du mépris, de la pauvreté, de la douceur, et par un entier détachement, n'est plus rempli que de Dieu, tout l'enfer tremble. Oh ! qu'une personne où il n'y a que Dieu seul est redoutable aux troupes infernales, quand bien même elle serait dans un désert sans s'employer à aucune fonction extérieure ! Voilà le sujet de tous ces combats de l'enfer contre les anciens solitaires, qui, à la vérité, ont été étranges et terribles, et presque continuels. Voilà le sujet des oppositions qu'ils apportent aux âmes d'oraison, parce que c'est l'un des plus assurés et des plus efficaces moyens de se remplir de Dieu seul. Tout l'enfer s'assemble, dit sainte Thérèse, dans la 5e demeure du Château intérieur, pour empêcher l'oraison. Il sait le tort qu'il lui en arrive. Remarquez que cette grande sainte ne dit pas seulement que des légions de diables, ou mille et mille légions, conspirent pour empêcher ce saint exercice, mais tous les diables ensemble, marque assez évidente de la très grande gloire qui en revient â Dieu, et des biens extrêmes qui en viennent aux âmes. Sainte Catherine dit encore au chap. 8 de sa Vie, qu'elle ne comprend pas ce qui fait craindre ceux qui veulent s'adonner à l'oraison ; mais que c'est le diable qui donne ces peurs. Et dans un autre lieu elle dit, qu'il les donne quelquefois excessives. Que ceux qui ont tant de peur des voies de l'oraison, fissent réflexions sur ces vérités, particulièrement ces gens qui n'en peuvent souffrir ce qu'il y a de plus éminent et parfait, sous prétexte des abus qui s'y peuvent glisser, et qui rejettent même des communautés les personnes qui ont plus d'entrée dans les voies divines, coopérant de la sorte, sans y penser, aux desseins des démons. Chose étrange, dit encore notre sainte : si une personne d'oraison tombe, l'on crie, l'on s'en étonne ; et l'on ne crie et ne s'étonne pas de cent mille qui périssent par faute de s'adonner à ce saint exercice, Le diable tâche d'en détourner par l'exemple de ceux à qui la pratique de l'oraison semble n'avoir pas réussi, et pour cela il s'efforce, ou de faire tomber dans l'illusion quelque personne d'éclat, ou de noircir la réputation de ceux qui en ont le véritable esprit. Or, c'est en cette rencontre qu'il joue de son reste, donnant les inquiétudes et des peines pour troubler, dégoûter , faire quitter, ou au moins diminuer le temps de cet exercice divin. Quelquefois il en cause des horreurs et des répugnances très sensibles ; il en fait souffrir le corps, il épouvante :et quand il découvre qu'une âme est appelée à une oraison simple, et aux plus saints degrés de l'union divine, c'est pour lors qu'il travaille davantage pour arrêter cette âme dans le sensible, pour l'empêcher de sortir de ces actes ordinaires, pour la faire demeurer dans l'opération connue du discours et de ces puissances, pour susciter quelque directeur ignorant dans ces voies, qui l'en détourne, et qui lui en donne de la crainte ; car il sait bien, le malheureux qu'il est, les trésors précieux des grâces qui sont renfermés dans cet état surnaturel. Les personnes d'oraison sont donc combattues par
les démons d'une manière spéciale, parce que c'est le moyen qui unit
plus à Dieu seul, et que c'est la plénitude de ce Dieu seul qui leur est
redoutable. Ceux qui en sont plus remplis, sont leurs plus grands
ennemis, et ils en sont attaqués par toutes sortes de voies, et surtout
par des persécutions qu'ils leur suscitent, en telle sorte que
quelquefois, comme le dit sainte Thérèse ; ils semblent trainer tout le
monde à demi aveuglé après eux, parce que le tout se passe sous prétexte
d'un bon zèle. Mais leurs persécutions sont plus furieuses contre ceux
qui, étant pleins de Dieu, travaillent à la réforme des mœurs, et au
rétablissement de la discipline, toute l'histoire des saints en est
pleine d'exemples. C'est une chose considérable que ne pouvant venir à
bout des ouvriers de Jésus-Christ, par les persécutions qu'ils leur
suscitent de la part des hommes, ils tâchent de les intimider par des
bruits qu'ils font dans les lieux où ils sont, par des spectres qu'ils
font paraître, par de grandes frayeurs qu'ils causent, par les
obsessions ou possessions des personnes qu'ils gouvernent. Cette manière
de résistance par des obsessions ou possessions, est celle qui est la
plus dangereuse, et qui leur réussit ordinairement le mieux ; soit parce
que ceux qui travaillent à la réforme des mœurs, entrent dans la crainte
des suites qui en peuvent arriver, ne regardant pas assez Dieu seul, et
ainsi se relâchent de leurs desseins, ce qui est un très grand mal de
céder de la sorte au démon ; soit parce que l'on ne fait l'usage de la
grâce que l'on devrait. J’ai une bonne expérience de ces dangereuses
tentations des démons dans plusieurs lieux où l'on a voulu s'appliquer à
établir les plus purs moyens de l’établissement des intérêts de Dieu
seul. À peine le grand serviteur de Dieu, le P. de Mataincourt, avait-il
pris possession de sa cure, qu'un grand
nombre de ses paroissiens furent possédés, les diables
déchargeant leur rage comme ils pouvaient. Quand le démon ne peut faire
autre chose, il afflige le corps. Il a pris saint Ignace pour
l'étrangler. Il a voulu étouffer Après tout cela, il faut avouer que leurs grandes
tentations sont pour l'intérieur. La partie inférieure n'en est pas
seulement accablée de peine, je dis la sensitive, mais encore la partie
supérieure et raisonnable ; et pour ne pas parler de moi-même au sujet
de ces sortes de peines, qui pourront étonner ceux qui les ignorent, ou
les directeurs qui n'ont pas toute l'expérience qui serait à désirer, je
rapporterai ce qu'en disent les maîtres de la vie intérieure, et
particulièrement ce qu'un auteur savant et spirituel en a écrit. La
tentation, dit cet auteur, devient quelquefois si violente que l'âme se
sent remplie de tout ce qui se fait dans les enfers. Au dedans, elle a
de l'aversion de Dieu, des supérieurs, des gens de bien ; elle est toute
pleine de blasphème, et se sent si unie à ces objets, qu'il ne lui
semble ne les devoir pas rejeter. Au dehors, elle souffre des fantômes,
et des visions horribles, quelquefois des coups, des maladies
extraordinaires. Quelquefois les démons forment des paroles articulées,
et font prononcer des blasphèmes, comme si c'était l'âme qui les formât
elle-même. Quelquefois ils assoupissent toutes les puissances, ou
offusquent tellement le sens commun, que la volonté n'a plus l'usage de Voilà en abrégé une partie des peines extraordinaires causées par les démons, qui tentent les hommes en tant de manières différentes qu'il n'est pas possible de les supporter. Nous avons fait un chapitre de leurs différentes tentations, dans notre livre De la dévotion aux neuf chœurs des saints anges, dont nous n'avons pas le loisir de traiter ici. Nous dirons seulement qu'il n'y a artifice dont ils ne se servent, particulièrement envers ceux qui se donnent généreusement au service de Dieu. Ils s'efforcent de leur rendre la dévotion insupportable par les peines qu'ils leur donnent, leur suggérant qu'on peut se sauver plus doucement dans une voie plus commune. Ils tentèrent de la sorte, comme il a été dit, saint Ignace : ils lui représentèrent qu'il n'est pas tant nécessaire de se mortifier ; et ce fut une tentation qu'ils livrèrent à saint François. Ils poussent à faire du bien, à s'engager en des vocations où Dieu n'appelle pas : ils détournent des voies où l'on est appelé, sous prétexte de vertu. Lorsqu'ils voient une âme toute résolue à servir Dieu sans réserve, ils travaillent à la pousser à bout, se mêlant dans les voies de Dieu, mais l'y faisant marcher avec trop de précipitation et d'empressement ; ou lui faisant faire des mortifications excessives qui ruinent la santé et la rendent inhabile aux fonctions de son état. S'ils s'aperçoivent que l'on ait de l'inclination pour les choses extraordinaires, ils se transfigurent en anges de lumière ; ils prennent même la figure de Notre-Seigneur, de la très sainte Vierge et des saints pour jeter dans l'illusion ; et afin de mieux réussir dans leurs artifices, ils portent à quantité de bonnes choses, ils en disent de véritables qui sont cachées, ils en prédisent, par leur conjecture qui est prodigieuse, de certaines qui semblent ne pouvoir avoir été prédites que par l'esprit de Dieu ; et ce qui est fort à remarquer, ils prédisent, et cela même arrive aux astrologues quelquefois, des choses qui ne peuvent être sues que par révélation divine ; Dieu le permettant de la sorte pour une punition de ceux qui s'appuient sur ces choses extraordinaires. Nous avons la conduite de la foi qui ne peut nous tromper, et il faut s'y arrêter. L'esprit humain ne peut pas concevoir la subtilité de ces esprits artificieux, qui, souvent parlant contre eux-mêmes, disent qu'il ne faut pas croire facilement aux visions des démons ; paraissent en anges de lumière, pour louer et approuver des personnes qui ont méprisé les illusions d'autres démons, afin de tromper plus facilement les âmes. Quelquefois même, et les personnes qui prennent une bonne direction, et les directeurs, quoique très grands personnages, y sont pris. Il y a eu de saintes personnes qui ont été fort souvent trompées par ces voies de visions et de révélations, dont on ne peut jamais se donner assez de garde. Mais quel remède à toutes ces tentations ? Il nous faut veiller à ne pas aider aux démons par nos libertés, par nos conversations et nos immortifications. Nos attaches, dit sainte Thérèse, leur donnent prise ; nous leur donnons des armes pour nous combattre, qui sont nos honneurs, nos plaisirs, nos richesses. Hélas ! Plusieurs saints personnages fuyant toutes ces choses, n'ont pas laissé d'être vaincus. Que pensons-nous faire, nous qui sommes si éloignés de leurs forces et qui ne sommes remplis que de faiblesses et de misère ? Le grand saint Antoine recommandait beaucoup les jeûnes, les sacrées veilles, l'oraison et surtout un fervent amour envers Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour triompher des malins esprits. Notre Maître disait qu'il y en a qui ne se chassent que par le jeûne et l'oraison. (Matth. XVII, 20) La dévotion à la très sainte Vierge et aux saints anges a des effets miraculeux contre toutes leurs attaques. Pour les personnes tentées par des peines extraordinaires, comme sont celles que nous avons rapportées, elles ont besoin d'une patience merveilleuse, à raison des grands travaux qu'elles souffrent. Elles doivent s'efforcer de ne se pas laisser aller à leurs humeurs en se renfermant mal à propos en elles-mêmes, et s'appliquant à leur peine, et faire, si l'on peut, que rien ne paraisse à l'extérieur ; je dis si l'on peut s'étudier à ne point envisager ses souffrances, leur attention fait que l'on s'y enfonce davantage. Cela se doit entendre d'une d'attention volontaire. Autant qu'il est possible éviter tout retour et réflexion. S'abandonner à la divine conduite par acceptation, sans réserve, de toutes sortes de croix, sans autre vue que celle-là seule, Dieu mérite d'être servi, quand on devrait porter les peines de l'enfer. Une âme fort affligée des démons, disait : Si vous m'épargnez le moindre coup que Dieu veut que vous me donniez, que sa colère tombe sur vous et augmente vos peines. Pour cela il en faut venir à la sainte haine de soi-même, ne se souciant pas non plus de soi, que si l'on n'était pas. Il ne faut désirer voir que ce que Dieu montre, ni être que ce que Dieu fait être. La fidélité est grandement nécessaire dans ces états, le moindre relâchement volontaire donne de grandes forces aux démons, et l'on expérimente de grandes peines à faire le bien pour la moindre infidélité commise. Surtout l'on a besoin d'une profonde humilité, qui fait enrager les diables, s'humiliant même au-dessous d'eux comme sous les instruments de la divine justice et se persuadant fortement que l'on mérite bien d'autres tourments que tous ceux que l'on souffre ; ce qui est très véritable. Une tentation qui arrive ordinairement aux personnes peinées, est de vouloir se mettre en repos et de songer aux moyens d'y réussir ; mais cela ne sert qu'à augmenter leurs souffrances. Dieu demande un parfait abandon de l'âme à tous ses desseins sans aucune exception ni réserve. Au reste, si le directeur expérimenté est nécessaire en toutes sortes de voies, dans cet état on en a un besoin extrême ; comme c'est l'un des états des plus grandes souffrances que l'on puisse porter en ce monde, il est très nécessaire d'y être grandement assisté, quoiqu'il soit bien rare de rencontrer des personnes qui y soient propres. Il faut que ce soient des gens fort éclairés, autrement ils prendront les opérations du démon pour celles des personnes affligées ; ce qui serait capable de les désespérer. Car si ces personnes agissaient d'elles-mêmes avec leur pleine liberté, elles seraient les plus impies et les plus abominables du monde : ce qui est bien éloigné de ces pauvres âmes qui sont à Dieu et qui l'aiment, quoiqu'elles ne le voient pas ; ce que l'on peut remarquer dans de certains petits moments d'intervalle où elles sont en liberté, car pour lors nous les voyons en peine de l'offense de Dieu, avec foi et désir de le servir. Une des marques qu'elles ne sont pas libres, est l'aversion furieuse qu'elles ont quelquefois des personnes qui travaillent à leur salut, ou qui sont gens de bien, contre lesquelles, en de certaines occasions, elles vomissent mille injures et mille imprécations, puisqu'il est certain que dans leur fond elles les honorent ; ce qu'elles reconnaissent fort bien, quand les démons leur donnent le moindre relâche. L'on doit raisonner de la même sorte, touchant ce qui se passe en elles contre Dieu. J'ai connu des personnes qui ont été bien des années dans ces sortes de souffrances, dans lesquelles on avait peine à remarquer aucun péché volontaire, à cause qu'elles n'avaient pas ordinairement l'usage de leur liberté. Cependant comme elles pensent l'avoir, et que les démons mêmes font ce qu'ils peuvent pour le leur faire croire, elles soutiennent opiniâtrement qu'elles se laissent aller avec une entière détermination de la volonté à toutes les abominations qui leur viennent. C'est pourquoi le directeur doit être fort éclairé, et l'on rapporte du P. Coton, de la Compagnie de Jésus, qu'il rencontra un jour une femme possédée, dont ayant examiné l'état, il découvrit pleinement qu'elle ne péchait en aucune manière dans tous les assauts que lui livraient les diables ; quoique la plupart de ceux qui l'avaient vue auparavant eussent jugé qu'elle y consentait librement. Il faut aussi veiller à prendre son temps pour leur donner l'absolution sacramentelle, ce que les démons craignent extrêmement, et il leur faut faire produire quelque acte de douleur en un moment, parce que les diables s'en apercevant leur ôtent aussitôt leur liberté ; ce qui arrive souvent, ces personnes criant qu'elles ne veulent pas l'absolution ; dont il se faut mettre peu en peine, ces cris venant de l'opération des malins esprits. Il est encore nécessaire d'une charité cordiale, d'une longue patience, d'une grande douceur pour soutenir, fortifier et consoler ces âmes. Notre-Seigneur, tout Dieu qu'il était, ayant bien voulu permettre au diable de le prendre, de l'emporter, de le tenir entre ses bras, d'en faire ce qu'il voulait, le montant et le laissant aller en plusieurs lieux ; il n'y a pas à s'étonner s'il lui permet d'agir sur les fidèles qui doivent avoir une dévotion spéciale au mystère de la tentation de ce débonnaire Sauveur. Il y a eu des saints qui ont été possédés quelques jours auparavant leur mort. Si cet état est l'un des plus humiliants et des plus pénibles, il est aussi l'un des plus grands pour arriver à une haute sainteté. Si les personnes qui en sont affligées endurent pour leurs fautes, qu'elles ne laissent pas de se consoler, c'est une marque de leur salut. Dieu qui les châtie par les démons en cette vie les délivrera miséricordieusement de leur tyrannie en l'autre. Oh! Quelle grâce, quelle miséricorde, quelle consolation, de voir des peines infinies et éternelles changées en des souffrances qui passeront sitôt ! Qu'elles regardent Dieu dans leurs tourments, étant assurées que les démons ne peuvent rien faire sans sa permission ; ce qui est bien facile à remarquer dans l'Écriture, qui nous enseigne que le diable ne put tenter Job sans une permission spéciale. Cela étant de la sorte, encore une fois, quelle consolation ! Assurons-nous que ce Père des miséricordes ne permet point que nous soyons affligés de la sorte, que ce ne soit pour notre plus grand bien ; mais nous ne le voyons pas, il nous parait tout le contraire : il suffit que cela soit aux yeux de Dieu, et cela nous doit contenter pleinement. Il faut donc se tenir dans une grande patience, ne pas contester avec nos pensées, mais les laisser là, faisant garder le silence à notre esprit, de telle sorte même que le diable ne sache pas ce qui se passe en nous, nous retirant dans le centre de l'âme. Oh ! Quel fruit l'on doit tirer de cette conduite, si l'on en fait un bon usage ! Enfin, il faut avoir un grand courage ; je ne dis
pas le sentir, car dans le sentiment, ce ne sont qu'abattements et
désespoirs. Sainte Thérèse dit que, comme elle considérait qui les
démons étaient les esclaves du Seigneur qu'elle servait, elle disait :
Pourquoi n'aurai-je pas la force de combattre tout l'enfer ? Elle
assurait de plus qu'elle ne craignait pas ces mots, diable, diable, où
l'on peut dire Dieu, Dieu, et qu'elle craignait plus ces personnes qui
ont tant de peur des démons, comme de certains confesseurs. Aussi
Notre-Seigneur lui dit : Qui craignez-vous ? Ne suis-je pas
tout-puissant ? Ces paroles, s'écrie la sainte, sont capables de faire entreprendre de grands travaux. Et de vrai, ayant un si grand roi qui peut tout, quel sujet avons- nous de craindre ? Le diable, selon le témoignage de saint Antoine, s'enfuit des esprits résolus ; ce qui est conforme à l’Écriture qui dit : Résistez au diable, et il s'enfuira de vous. Le mépris que l'on en fait les arrête et diminue leurs forces. Il est toujours bien certain qu'ils ne peuvent pas opérer dans le franc arbitre, qui demeure toujours libre, quoique, comme il a été dit, ils puissent quelquefois en empêcher l'usage. C'est pourquoi tous les magiciens et sorciers ne peuvent jamais, par leurs maléfices, nécessiter la volonté au péché. Il est vrai que les maléfices y donnent une pente extraordinaire et causent des tentations véhémentes ; ce qui fait que la plupart des hommes s'y laissent aller, parce qu'il y en a peu qui soient fidèles à la grâce dans la mortification de leurs passions, spécialement quand elles pressent fortement. Cependant il n'y a point de tentation, telle qu'elle puisse être, quand tous les diables ensemble et tous leurs suppôts auraient conspiré pour y faire succomber, dont l'on ne puisse triompher avec le secours de Notre-Seigneur. Le mal est que l'on n’a pas assez de recours aux moyens divins qu'il nous donne, aux sacrements, à la pénitence, aux jeûnes, à l'oraison et autres exercices de vertus, et que l'on ne veille pas assez à dompter ses inclinations, Combien de fois les magiciens ont-ils fait tous leurs efforts pour porter au consentement du péché certaines personnes, dont ils n'avaient jamais pu venir à bout ! Nous en avons un illustre exemple en la personne de sainte Justine, martyre. Or, entre tous les moyens les plus efficaces contre les assauts des démons, l'usage du sacrement de l'Eucharistie est le plus puissant remède. Les obsédés, dit le P. Surin, de la Compagnie de Jésus, dans le Catéchisme spirituel, sont aidés des reliques, et surtout de la très sainte Eucharistie, qui est le renfort dans tous les maux surnaturels et même naturels. La rage que les diables marquent, quand les possédés communient, les tourments qu'ils leur font souffrir le jour de la sainte communion, sont de grands signes du mal qui leur en arrive et des grands biens que les âmes en reçoivent. L'expérience même fait voir que, pour empêcher ce divin remède, ils laissent en repos ceux qu'ils tourmentent durant quelque temps, quand ils se retirent de la sainte communion ; tâchant de les tromper de la sorte par cette fausse douceur. C'est à quoi les directeurs doivent prendre garde, ne privant pas ces pauvres âmes de cette nourriture divine qui est Dieu même, et ayant recours à sa divine miséricorde pour leur soutien, allant en des lieux de dévotion pour elles, jeûnant, priant, faisant même pénitence pour les désordres que le démon leur fait faire, quoiqu'elles n'en soient pas coupables, s'humiliant devant Dieu pour la superbe de ces esprits orgueilleux, et s'étudiant à ne leur donner aucune prise par l'imperfection, et le péché. Je finirai ce chapitre par une remarque que j'ai faite en des personnes possédées ou obsédées ; c'est qu'il est presque impossible de les faire communier, quand on les a laissées un long temps dans la privation de ce sacrement d'amour. Les démons se servent de cette privation pour se fortifier de telle manière qu'il est très difficile d'en venir à bout. CHAPITRE VII Des peines surnaturelles Toutes les peines qui viennent des hommes et des diables ne sont point comparables à celles que l'on reçoit immédiatement de Dieu. Il est facile de supporter toutes les contradictions des hommes et tous les combats de l'enfer, quand on est soutenu sensiblement, ou avec douceur, dans l'intérieur ; mais quand il plait à Dieu de nous affliger lui-même, il n'y a rien de plus terrible. Job, l'homme du monde qui a souffert avec le plus de patience, s'écrie et conjure ses amis d'avoir pitié de lui, quand il est touché de la main de Dieu ; et notre débonnaire Sauveur témoigne à haute voix et publiquement sa douleur, dans le délaissement de son Père éternel. C'est pourquoi les âmes qui souffrent des peines surnaturelles sont dignes de compassion, et d'autant plus que souvent toutes les croix étant au dedans ne paraissent pas aux yeux des hommes, et que la plupart ne peuvent pas même les entendre. Il y en a au contraire d'autres, et j'en connais dont les croix extérieures sont grandes et font peur ; et cependant elles souffrent très peu, à raison de la douceur intérieure qui leur est donnée. Quand on souffre des créatures, l'on peut recevoir du soulagement du Créateur, et souvent on est soutenu sensiblement ; mais quand c'est lui-même qui nous afflige, où pourra-t-on prendre la consolation ? Cette croix est épouvantable. Je suis bien aise, dans ces matières, de ne point parler de moi-même. Voici ce que dit de ces peines le P. Simon du Bourg, religieux capucin : L'âme se sent toute plongée dans la nature corrompue, par le ressentiment vif de ses passions, de dégoût de Dieu, d'ennui dans les choses spirituelles. L'ange de Satan lui est donné, qui la tourmente de choses impures, d'infidélité, de blasphèmes, avec tant de violence que quelquefois, il semble qu'elle les profère ; et effectivement cela arrive à quelques personnes. Elle est dans la tristesse, dans les ténèbres, dans les scrupules. Elle croit qu'elle consent aux tentations, et qu'elle est perdue. Elle ne croit pas à ses confesseurs ; et comme c'est Dieu qui la tient surnaturellement dans ces peines, elle n'en peut sortir, jusqu'à ce qu'il lui plaise. Il y a des directeurs qui la tourmentent, faute d'expérience ; car, qui n'a pas été tenté, que sait-il ? Ils ne veulent plus se mêler d'elle ; ils la jugent faible d'esprit et mélancolique. Envie lui prend de quitter l'oraison, où elle ne trouve plus que peine. La nature inférieure ainsi purifiée, il faut que l'esprit le soit par la soustraction de ces actes qu’il produisait en la première purgation ; ce n'est pas assez que ces actes soient ôtés, si l'on tonnait encore que l'on aime, que l'on ressent cet amour. Dieu ôte cette vue et ce sentiment. Il veut que nous ne nous voyions plus nous-mêmes, comme si nous n'étions pas. Il prive, non-seulement des actes reflexes, comme en la première purgation, mais de plusieurs actes directs, et ne lui laisse plus qu'une soumission à sa divine volonté ; soumission qui n'est pas active, mais passive, qui n'est pas ressentie, mais démentie. Dans la première purgation, elle a quelquefois des actes ressentis, des résistances sensibles contre les tentations : dans cette seconde, elle résiste sans sentiment elle opère virtuellement, sans connaissance ni satisfaction. Que si elle s'efforce de s'élever vers Dieu, elle sent un poids d'une pesanteur insupportable, qui tombe sur son entendement et sur sa volonté : il lui semble que tout ce qui s'est passé en elle, n'est que fiction et tromperie. C'est ainsi que la partie sensitive est purgée par tous ces divers travaux, comme aussi par maladie, perte de biens, et autres sortes de peines. C'est ainsi que la partie intellective l'est, comme aussi par les tentations contre la foi, de réprobation et de désespoir. C'est de la sorte que la volonté l'est, et par d'autres angoisses étrangères. Jusqu'ici sont les paroles de cet auteur. Mais écoulons la grande maitresse des voies
intérieures, Ajoutons encore ici les sentiments d'un auteur fort
spirituel, qui, dans un livre qu'il a donné au public, parle de la
sorte : Il semble à l'âme qu'elle est abandonnée de Dieu et délaissée au
péché : elle ne sait si elle y consent ou non. Les directeurs la
rebutent ; on doute de son état, on Dieu, dans certains états, lui retire ses peines, parce qu'elle se les approprie par une secrète approbation, et la met dans un état de bêtise. En d'autres, il la tient comme suspendue sur un gibet entre la vie et la mort, la lumière et les ténèbres ; ou il la rebute, l'empêchant de rien faire pour lui, et permettant souvent ce qui semble contraire. Enfin Dieu laisse quelquefois en des âmes bien aimées l'effet du péché, quoiqu'il leur en ait ôté les habitudes et les inclinations. Il y a des âmes, dit encore le P. Surin, en son Catéchisme spirituel, qui se trouvent si avant dans la peine, dans l'expérience du mal, et même dans le sentiment des vices, sans pourtant y donner aucun consentement, qu'il leur semble qu'au dedans et au dehors les eaux les environnent. On a vu une personne, dans une innocence admirable,
et d'une sainteté prodigieuse, qui portait la malignité, les sentiments
et les effets du péché, à savoir de l'orgueil, de l'ambition, de
l'avarice, de l'impureté et de CHAPITRE VIII Continuation du sujet précédent Quand ma divine volonté conduit, disait Notre-Seigneur à une sainte âme, elle ne laisse rien d`humain. Dieu ôte tout, pour ne laisser rien de propre à l'âme, ni lumières, ni sentiments spirituels. Il abandonne l'imagination aux distractions et aux autres peines ci-dessus décrites. Il prive l'entendement de ses clartés, la volonté de tout goût et de tout amour sensible. Il dénue la mémoire de toutes les choses qui ne lui sont point nécessaires, tant de l'ordre naturel que du surnaturel. Il prive l'âme des actes réfléchie des vertus, ne concourant pas avec elle pour les lui laisser produire, quoiqu'il concoure puissamment pour les actes ; et ainsi, ôtant les actes réfléchis et ne laissant pas la connaissance des actes directs, on ne s'aperçoit plus de ce qui se passe dans la partie suprême ; on ne s'aperçoit nullement de la conformité que l'on a à la divine volonté, ni de la paix qui réside dans le centre, ni de la foi, de l'espérance et de la charité, que l'on possède dans un degré éminent : l'on ne voit que le trouble, que les irrésignations, que les peines que l'on sent, et qui sont bien connues, Conduite que Dieu, tout bon, tient sur les âmes, pour laisser leurs vertus dans leur pureté, et pour empêcher que l'amour-propre ne s'y glisse, qui se mêle presque partout par les réflexions que l'on y fait, et par une très subtile et inconnue satisfaction que l'on y prend. Ensuite, comme c'est le propre du divin amour de changer de croix, il les augmente selon ses desseins et son infinie sagesse, y mettant la main lui-même, ce qui est épouvantable ; aussi le Fils de Dieu, qui n'avait dit mot à tous les tourments de la terre et de l'enfer, crie dans le délaissement de son Père, qui vient être la cause immédiate de sa passion intérieure. Si l'on demande pourquoi toutes ces croix, nous en
avons dit plusieurs causes, et nous en parlerons encore. Il suffit de
dire qu'un seul péché véniel mérite tous les fléaux temporels. Mais je
demande pourquoi les peines du purgatoire. N'est-ce pas le même Dieu qui
fait souffrir en ce monde et en l'autre ? Ce sont aussi les mêmes âmes
qui endurent. Au reste, ce glaive séparant l'âme et l'esprit, pénétrant
jusqu'aux entrailles, et fondant jusqu'à la mœlle des os, ne sépare de
l'être créé que pour être uni à l'incréé. On rapporte que Notre-Seigneur
disait à une sainte personne : Quand j’ai baissé mon chef vers la terre
en expirant, c’était pour montrer aux fidèles le lieu où j'ai souffert,
et qu'il faut qu'ils y souffrent. Ceux qui s'approchent de ma
douloureuse passion, mon divin amour les consume en eux-mêmes, les
transforme en moi et les défie. Voilà où aboutissent tous les
anéantissements divins, qui consistent en ce que les personnes n'ont
point d'action par elles-mêmes, n'agissant plus que par l'esprit de
Jésus-Christ. Elles n'ont plus de désirs propres, d'affections, de
craintes, d'espérances. On ne peut vivre ni mourir ; on n’agit plus par
soi-même, mais par le mouvement de Il est bien vrai qu'il faut souffrir beaucoup pour entrer dans cet heureux état du néant divin ; et parce que tous les efforts que la créature peut faire avec la grâce commune ne sont pas capables d'y introduire, Dieu, tout bon, vient miséricordieusement au secours par ces peines qui sont extraordinaires, soit qu'elles le soient en elles-mêmes, soit qu'étant ordinaires, comme par exemple les maladies du corps, elles soient données d'une manière qui ne l'est pas. Oh ! Que les hommes savent peu les bontés de notre Dieu très miséricordieux ! L'on trouve sa conduite pleine de rigueur, lorsqu’elle est toute remplie de miséricorde ineffable. Les hommes pécheurs, malades de la grande maladie du péché, ou gâtés par les taches qui en restent, ne peuvent ni se guérir, ni se laver parfaitement avec des remèdes ordinaires. Que fait Dieu dans son excessive charité, cet unique médecin de nos âmes ! Il y met lui-même sa divine main ; et parce que le mal demande une application douloureuse des remèdes, nous crions et nous nous tourmentons, quand nous devrions baiser un million de fois amoureusement cette main divine, et fondre en actions de grâces de ce qu'elle s'applique à notre sanctification. Grâce très particulière, qui demande des reconnaissances singulières ; car Dieu, tout bon, ne fait pas la grâce de ces croix extraordinaires à un chacun : c'est une faveur réservée pour les meilleurs amis. Hélas donc ! Qu’avons-nous à nous plaindre, s'il nous traite comme ses favoris ? Cependant, comme ces peines sont très rudes à la nature, sainte Thérèse assure que si l'âme les savait avant que de les souffrir, elle aurait de la peine à s'y résoudre : tant il est vrai que nos lâchetés sont grandes et nos misères excessives. Il faut ici remarquer un certain abus de plusieurs, qui pensent être dans ces états surnaturels de peine, et qui n'y sont pas. Voici quelques marques que l'on donne de l'état passif des peines : La première, si l'âme ne trouve et ne veut trouver aucun goût dans toutes les choses du monde, quoique tentée d'inclination, pour elles ; car c'est une marque qu'elle est unie à Dieu : autrement elle se laisserait aller à ses mouvements de nature. La seconde, si elle a soin de n'offenser point Dieu, si elle craint le péché, puisque, si elle n'aimait point Dieu, elle ne se soucierait pas de pécher. La sécheresse qu'elle porte pour lors est une aridité, et non pas une tiédeur. La troisième, si elle ne peu méditer comme elle faisait, mais se trouve arrêtée par une notice générale, et vue simple, sans distinguer rien en particulier. La quatrième, si les personnes expérimentées assurent que son état de peines est passif. Au reste, il y a autant de différence entre ces peines et les autres qu'entre le jour et la nuit. Mais que faut-il faire dans ces états ? Adorer la divine volonté en la manière qu'on le peut, s'y abandonnant sans aucune réserve, sans retour ni sans réflexion, pour tous les tourments qu'il lui plaira nous envoyer. Eviter un certain désir secret de sortir de ces peines, ce qui est opposé à un certain abandon ; aussi bien cela ne sert qu'à les augmenter, puisqu'elles sont données pour ôter toute imperfection, et par conséquent ce désir, qui en est une grande. Lorsque la colère de Dieu se présente avec ses châtiments, il les faut recevoir avec joie, et à bras ouverts, et enfin tout ce qui arrivera de la part des hommes, des démons et furies de l'enfer. Si vous manquez à adorer un seul des coups que la divine volonté a ordonnés, la colère de Dieu tombe sur vous, et augmente vos peines. C'est ce que disait aux démons une sainte âme, comme nous l'avons déjà remarqué. Mais pour descendre plus dans le particulier de ce qu'on doit faire parmi ces peines purifiantes, nous rapporterons les avis qu'en donne le P. Simon de Bourg, religieux capucin. Dans la première purgation de la partie inférieure, dont il a été traité ci-dessus, l'on ne doit pas se dissiper dans les plaisirs des sens, sous prétexte de soulagement, quoiqu'il soit à propos de prendre quelque honnête récréation dans la vue de la volonté de Dieu. Il ne faut pas se contraindre à une fâcheuse introversion, cela ruinerait la tête, et rendrait inhabile à l'oraison. Il faut accepter ses peines amoureusement, quand même elles arriveraient pour nos fautes et péchés ; s'estimer digne de tous nos maux, et de plus grands incomparablement que ceux que nous endurons, puisque nous méritons l'enfer. Voir la conduite de Dieu dans la permission qu'il donne an démon. Tenir pour certain que la voie de peine est la meilleure, la plus pure et la plus sûre. Se tenir heureux de la part que l'on a aux souffrances de notre Sauveur. Se tenir content dans la pointe de l'esprit. S'unir à l'opération divine dans les tourments qu'elle fait porter à la nature corrompue. Patienter l'oraison dans une vue simple de Dieu, quoique nullement ressentie, qui est une mort de nos actes et de nous-mêmes ; opérant d'autant plus que nous croyons ne rien faire. Enfin acquiescer humblement aux sentiments du directeur expérimenté. Dans la seconde purgation de l'esprit. Que l'âme ne
s'efforce pas d'avoir la présence de Dieu sensible ; cela ne servirait
qu'à redoubler ses peines, et à la tirer de la contemplation où Dieu Sainte Thérèse en savait bien les avantages, quand elle assurait, dans le livre du Chemin de la perfection, que l'âme gagne plus en recevant des peines de Dieu, qu'elle n'aurait fait en dix ans par son choix. L'état souffrant, disait une sainte personne, est le plus court chemin de la perfection, car il sépare plus, et par conséquent il unit davantage. Saint Pierre et saint André paraissant à cette personne lui déclarèrent que parmi tous ces états souffrants, ce qu'il y avait de plus excellent, était la privation de toute consolation intérieure ; et Notre-Seigneur voulant lui enseigner qu'il suffit que l'intime de l'âme soit vu de Dieu, que les sens et même la partie inférieure raisonnable ne connaissent pas, et que quelquefois les âmes les plus saintes paraissent aux yeux des hommes comme les autres personnes, sans qu'ils remarquent la grande différence de leur intérieur ; il se servit de l'exemple d'une hostie consacrée, qui étant mise en quelque lieu avec d'autres qui ne le sont pas, aucun ne la peut discerner que celui qui l'a consacrée. ORAISON À NOTRE-DAME DES MARTYRS Ô sainte Dame, c’est à bon droit que votre auguste et précieux nom de Marie, entre plusieurs significations admirables qu'il porte, veut dire une mer ou un assemblage de toutes les eaux ; car il est vrai que votre douleur est grande comme une mer ; et comme la mer, dans son étendue prodigieuse, reçoit en son sein tous les fleuves et ruisseaux, selon le témoignage de l’Écriture ; de même la grandeur de votre cœur immense renferme éminemment toutes les croix des martyrs. C'est donc avec justice que l'Église vous honore comme leur digne reine, et c'est dans l'union de ces sentiments que celui qui est le dernier et le plus indigne de ses enfants se prosterne devant le trône de vos grandeurs, pour vous présenter ses hommages en qualité de votre esclave, vous appelant à son aide comme la dame et la reine des martyrs. Ô ma bonne maîtresse, rendez-moi digne de mêler mes larmes avec les vôtres, et de vous tenir compagnie, me tenant debout et ferme au pied de la croix avec vous. Ainsi soit-il. LIVRE QUATRIÈME CHAPITRE PREMIER Des causes des croix Comme nous en avons déjà parlé en plusieurs endroits de ce petit ouvrage, et spécialement au chap. 5 du liv. I où plusieurs raisons, que nous avons rapportées pour faire voir les avantages des croix, peuvent en même temps en faire connaitre les causes, il suffit de dire ici qu'elles sont données, ou pour nous châtier et satisfaire à la divine justice, ou pour nous purifier, ou pour nous sanctifier : et en toutes ces manières, le divin amour s'en même, l'amour de Dieu sur sa chère créature y est très grand, et plus grand que l'on ne peut jamais penser. Oh ! Quel aveuglement de ne l'y pas voir ! Quelle dureté de n'en être pas fortement touché ! Quelle ingratitude de n'en point avoir de reconnaissance ! Quelle infidélité de n'en point faire un usage chrétien ! L'on souffre pour ses péchés ; et n'est-il pas bien juste ? Qui saurait ce que c'est que la maladie du péché n'en serait pas étonné. C'est pour le péché les peines de l'enfer à jamais, à tout jamais, sans aucune fin, pour toujours, pour l'éternité. C'est pour le péché les feux et les flammes du purgatoire. C'est par le péché que la mort a eu son entrée dans le monde, et toutes les misères que nous y voyons. Sans le péché, il n'y aurait eu ni mort, ni maladie, ni souffrances. C'est ce monstre qui est la cause de tous nos maux. Hélas ! Dieu de soi n'est que bonté, et n'aurait pas rendu sa créature misérable. Mais quelle miséricorde de nous donner des châtiments dans ce monde, puisque, si nous en faisons un bon usage, ils nous délivreront des tourments dans l'autre vie ! Il faut ici remarquer qu'il y a des personnes d'une éminente sainteté, que Dieu destine pour être des victimes à sa justice, leur faisant de grandes et épouvantables souffrances, et s'en servant pour absoudre et délivrer grand nombre de pécheurs de leurs vices et crimes. Nous en avons un illustre exemple en la très dévote sœur Marguerite du Saint-Sacrement, religieuse carmélite de Beaune, qui a porté d'extrêmes peines pour les péchés de plusieurs, tantôt souffrant pour les superbes, quelquefois pour les avares, d'autres fois pour les jureurs, et ainsi devant des victimes à la justice de Dieu pour un grand nombre de criminels. Mais nous avons de plus l'exemple du Saint des saints, et de la sainteté même qui a porté tous les péchés du monde, en étant chargé pour satisfaire à la justice de son Père. Ô mon âme, arrêtons-nous ici. Regarde ce qui doit arriver aux pécheurs, et par conséquent à nous, si la justice de Dieu traite avec tant de rigueur les innocents, si le Père éternel n'épargne pas son propre Fils. L'on souffre pour être lavé et purifié du péché, des taches et des méchants effets qu'il laisse dans nos âmes. Pour ce sujet, nous avons dit qu'il y a deux sortes de purgations, l'une active, l'autre passive. La malignité de la nature corrompue est si extrême qu'elle ne peut être séparée du mal qu'à force de tourments. Si nos corps ont besoin de tant de remèdes qui font peine, et dont il y en a quelques-uns qui sont très douloureux, comme ceux qui sont nécessaires, par exemple, pour être guéri de la pierre, nos esprits ont besoin de souffrances bien plus grandes, pour être délivrés de leurs maux spirituels qui surpassent incomparablement tous les autres maux qui sont au monde. C'est pourquoi Dieu tout bon met sa divine main par les peines surnaturelles qu'il donne, comme il a été dit ci-devant. C'est pour cela qu'il ôte les consolations, qui, pour avoir trop de commerce avec le corps, jettent dans l'entendement je ne sais quel nuage, qui empêche, avec l'amour-propre qui s'y glisse, qu'on ne découvre ses imperfections. C'est pour cela que l'esprit est crucifié par des croix terribles, qui lui sont nécessaires pour être purgé de ses fautes, et particulièrement de quelques défauts très cachés, dont il ne s'aperçoit pas. Je vois, disait sainte Catherine de Gènes, ô mon Dieu t que je vous ai dérobé secrètement de ce qui vous appartient, et que je me suis délectée en plusieurs grâces spirituelles ; et l'histoire de sa vie rapporte que, durant dix ans, elle fut purifiée par un amour occulte qu'elle ignorait, et qui tous les jours, de plus en plus, lui devenait caché, de tout le larcin qui avait été fait subtilement à cet amour ; et que de cette sorte la pénitence faite en secret, sans que la cause en fût connue. L'on souffre pour la sanctification de l'âme, qui dit deux choses : la première, un détachement ou une séparation de tout ce qui est impur, inférieur, bas et ravalé ; la seconde, une union intime avec Dieu. Or, à proportion que la sainteté de Dieu est communiquée à la créature, elle produit une plus grande ou moindre union par la privation générale de tout ce qui est incompatible avec sa pureté, ce qui n'arrive point sans de très grandes souffrances ; car quel moyen d'être divisé et séparé de soi-même sans souffrir beaucoup ? C'est pourquoi les grands desseins de Dieu sur les personnes qu'il destine à une éminente sainteté, sont suivis de pesantes croix. Oh ! Quelle consolation pour vous, qui souffrez, si vous connaissez votre bonheur ! Enfin l'on souffre, parce que l'on est Chrétien et
membre de Jésus-Christ, le chef adorable de tout son corps mystique : la
raison est que, lorsque le chef, le cœur ou les autres parties
principales d'un corps sont dans la douleur, tout le teste des membres
est dans CHAPITRE II Pourquoi Dieu souvent ne nous
exauce pas quand nous le prions qu'il nous délivre de nos souffrances Dieu tout bon souvent n'écoute pas les prières que nous lui faisons d'être délivrés de nos croix pour les causes qui ont été rapportées ; mais, au dessus de toutes ces raisons et de toutes celles que les hommes, et même les anges pourraient dire, il y en a une qui porte la dernière conviction, et à laquelle on ne peut résister ; c'est que Dieu est la raison même et la souveraine raison ; et il lui est impossible de ne pas agir raisonnablement. Quand donc il nous envoie des croix, elles sont raisonnables, et il n'en arrive aucune sans sa divine conduite, l’Écriture nous assurant (Amos III, 6) qu'il n'y a point de mal dans la cité, que le Seigneur n'ait fait ; et nous apprenant (Matth. V, 36) qu'une feuille ne tombe pas des arbres, ni le moindre cheveu de nos têtes, sans sa sainte et sage providence. Nous pouvons ensuite bien dire souvent que nous ne savons pas les raisons de nos croix, mais jamais qu'il n'y en a point, y en ayant toujours de très grandes que nous devons adorer et aimer sans les connaître. D'autre part, si nos croix sont justes, elles nous sont toujours utiles et glorieuses. C'est ce qui est infiniment consolant. Elles sont justes, puisque, comme nous venons de le dire, Dieu nécessairement agit toujours avec justice et avec raison, et il ne peut pas faire autrement ; mais elles sont toujours pour notre plus grand bien ; parce que ce même Dieu, il n'y en a pas d'autre que lui, est véritablement notre Père, et le meilleur de tous les pères, en la présence duquel tous les autres pères, quelque amour qu'ils puissent avoir pour leurs enfants, ne méritent pas d'en avoir le nom ; et c'est un Père tout puissant et tout sage. Or, en cette qualité, nous ne pouvons douter qu'il ne cherche en toutes choses le bien de ses enfants, et qu'il ne leur donne toujours ce qui leur est le plus utile, rien ne l'en pouvant empêcher. Après tout, si ces biens que notre Père, qui est aux cieux, nous donne, sont accompagnés de beaucoup de peines, il le fait parce qu'il nous est nécessaire et avantageux d'être traités en cette manière. Voyez-vous ce père de la terre qui fait saigner son enfant dans une extrémité de maladie ; il lui est bien sensible de voir pleurer ce pauvre enfant, qui, n'étant pas en âge de comprendre le besoin qu'il a de cette saignée, crie et fait bien du bruit quand on lui bande et serre son petit bras. Hélas ! Ses cris percent le cœur de ce pauvre père. Cependant il demeure ferme à lui faire donner ce remède douloureux. Si, touché des cris de son enfant, il entrait dans ses inclinations, et le laissait mourir, ne diriez-vous pas, vous qui lisez ceci, que ce serait une cruauté à ce père en cette occasion, de se rendre aux larmes de son enfant ? Cependant cet enfant jette de hauts cris, s'impatiente et se tourmente grandement ; c'est qu'il n'est attentif qu'à un peu de peine qu'il ressent, et qui se passe bientôt, et qu'il n'en voit pas les heureuses suites. Voilà à peu près comme nous faisons dans nos croix, qui nous sont des remèdes un peu fâcheux, mais qui ne durent guère, la vie n'étant qu'un moment, comparée à l'éternité ; et nous ne voyons pas un poids immense d'une gloire infinie qu'elles opèrent en nous. Adorons, mon âme, la croix de notre divin Sauveur, qui n'a pas été exaucé du Père éternel, l'ayant prié deux on trois fois qu'il éloignât de lui, s'il était possible, le calice de sa passion. Hélas ! Il le voyait très bien lorsqu'il était attaché à une croix ; il savait bien qu'il était son Fils, et son Fils très innocent ; il connaissait très bien ses maux ; il l'aimait plus qu'on ne peut dire, et néanmoins il ne l'a pas voulu délivrer, le laissant dans un abandon épouvantable. On rapporte de la sainte mère de Chantal que, priant un jour pour ses peines, Notre- Seigneur lui dit : L'homme de douleur n'a pas été exaucé ; ne pensez donc pas l'être. Je vois bien tes croix ; disait un jour le même Sauveur à l'un de ses plus grands serviteurs, le P. Balthazar d'Alvarez ; je t'aime mieux que tu ne t'aimes toi-même ; il est en mon pouvoir de te délivrer de tes croix si je le veux, et cependant je ne le fais pas. C'en était bien assez à ce grand homme. Il est facile à une âme moins éclairée que la sienne d'en tirer la conséquence ; mais qu'il est juste que nous en tirions de semblables dans nos souffrances ! Ô mon Dieu, qu'elles sont douces et consolantes ! Quel repos, quelle paix ne donnent-elles pas à l'esprit, si l'on veut en faire un bon usage ! CHAPITRE III Des ennemis de la croix, et des
ruses dont l'amour-propre et la prudence de la chair se servent pour se tirer de ses voies Le grand Apôtre nous enseigne (Philip. III, 18) qu'il y a plusieurs ennemis de la croix, et il en parlait souvent, comme il assure, parce qu'il croyait qu'il était nécessaire de les reconnaitre pour s'en donner de garde et les éviter. Mais ce qui est grandement considérable, c'est qu'il n'en peut parler qu'en pleurant, ce qu'à peine pourra-t-on remarquer dans tous les sujets dont il traite dans le reste de ses épitres, qui sont toutes comme autant de miracles. Disons ici qu'il n'y a point à s'étonner sur les larmes de l'homme apostolique. Ce qui nous doit surprendre, c'est de voir qu'il y ait des Chrétiens qui ne soient pas dans ses sentiments, et qui demeurent insensibles où il faudrait répandre des torrents de larmes. Si la croix doit être l'exercice journalier des Chrétiens, comme le déclare notre Maître dans l'Évangile ; si elle est l'unique espérance des fidèles, comme le chante l'Église ; si, dans la croix qu'il nous faut glorifier (remarquez ces mots : qu'il faut glorifier, et que l'Église ne dit pas qu'il est à propos ou utile, mais qu'il le faut) : si la croix doit être toute notre philosophie et notre théologie, toute notre connaissance et autre amour, n'est-ce pas un mal effroyable que de s'y opposer ? Et quel moyen de s'empêcher de pleurer, quand on pense qu'elle trouve des ennemis parmi ceux qui font profession de la suivre et de l'honorer ? Quel moyen de n'en pas parler souvent pour les découvrir ? Car il y en a plusieurs de cachés et de couverts, qui sont d'autant plus dangereux qu'ils sont moins aperçus. Les mondains, les sages du siècle, les superbes et suffisants, les grands esprits qui s'en font accroire, les gens délicats, qui aiment leurs aises, qui travaillent à donner de la satisfaction à leur esprit et à leur corps, les gens curieux d'honneur et avides de gloire, qui mettent leur joie dans l'applaudissement des hommes, qui désirent d'en être estimés et aimés, qui craignent les créatures, leurs contradictions et leurs rebuts, gens amateurs d'eux-mêmes ; ce sont autant de gens qui sont opposés à l'esprit de la croix, qui leur est un mystère caché qu'ils n'entendent et ne peuvent entendre, le seul esprit de mort rendant l'âme disposée à l'intelligence de ce secret. Il y a d'autres ennemis de la croix qui sont des politiques et qui, plus philosophes que disciples d'un Dieu-Homme crucifié, tâchent d'accommoder la doctrine de l'Évangile avec la sagesse de ce monde et la prudence de la chair : qui veulent bien, à ce qu’ils disent, que Dieu Soit servi, mais qui veulent en même temps, sans le dire, que la nature le soit, et que l'amour-propre trouve son compte et sa propre satisfaction. Ils désirent de plaire à Dieu et de plaire au monde, contre ce que dit l'Écriture, que l'amitié de ce monde est ennemie de Dieu. Or, il y a plusieurs de ces gens-là parmi les personnes qui font profession de dévotion. Il y en a plusieurs parmi les prédicateurs, directeurs et confesseurs, qui sont chargés de conduire les âmes dans les voies du service de Dieu, d'où il arrive deux grands maux : le premier, que quantité de personnes n'avancent point dans la voie spirituelle, quantité de communautés demeurent dans une manière de vie molle et lâche, dans l'ignorance et le défaut d'amour de la perfection évangélique ; le second, que Dieu est privé d'une haute gloire ; l'Église, les diocèses, les communautés, de biens immenses et inestimables, dont ils seraient remplis si l'on s'attachait uniquement à Dieu seul, si l'on avait lui seul en vue, foulant aux pieds tous les respects humains, toutes les raisons de la chair et du sang, toute l'estime et l'amitié des créatures, ne se souciant que de Dieu et allant à lui sérieusement par les saintes voies de la croix, dont nous parlons en tout ce petit ouvrage. Mais ces ennemis couverts de la croix non-seulement sont bien éloignés de la pratique de ces maximes, mais de plus ils ont de la peine à souffrir les personnes véritablement crucifiées au monde ; ils s'opposent secrètement à leur conduite ; ils détournent les âmes de la prendre ; ils les rendent suspectes ; ils soutiennent le parti du monde qui leur déclare hautement la guerre, leur suscitant d'horribles persécutions en faisant courir mille bruits à leur désavantage, et n'oubliant rien pour les rendre inutiles. Cependant ces ennemis cachés de la croix ne manquent pas de prétextes précieux, qu'ils colorent de la gloire du Seigneur. Ils soutiennent qu'il faut avoir soin de son honneur ; qu'il se faut acquérir une réputation glorieuse ; que la naissance, les richesses, les honneurs rendent plus considérable ce que l'on dit et ce que l'on fait ; que l'estime est nécessaire pour introduire dans les esprits ce que l'on y veut insinuer ; qu'il faut gagner l’'amitié des gens, et particulièrement être bien auprès des grands si l'on veut réussir ; qu'il est à propos de se faire des amis pour en être soutenu ; qu'il faut mener une vie qui ait de l'éclat dans le monde et qui donne de la réputation ; que le mépris, les contradictions, la pauvreté sont de grands obstacles qui empêchent le bien ; qu'il faut prendre garde à ne point faire du bruit, laissant les gens bonnement comme ils sont ; que ces desseins de rétablissement de la discipline ecclésiastique dans les diocèses, ou de réforme dans les communautés, troublent la paix ; et s'il arrive que Dieu se serve d'une personne pour l'établissement de la discipline parmi les ecclésiastiques, de l'observance régulière parmi les personnes religieuses, de la véritable dévotion parmi les fidèles qui vivent dans le siècle, le diable et les hommes s'y opposent par leurs contradictions ; et que cela fasse du bruit, aussitôt on dit que, pour le bien de la paix , il faut que cette personne se désiste ; et ces politiques travailleront de tout leur mieux à faire manquer, au moins autant qu'il est en eux, les plus grands desseins de Dieu. Il est vrai que souvent ils ne savent pas ce qu'ils font ; mais leur aveuglement tenant de leur immortification et de leur vie peu crucifiée, ou de l'attache à leurs sentiments, ils ne sont pas excusables devant Dieu, à qui ils rendront quelque jour un compte bien terrible des oppositions dont ils ont été cause, ou qu'ils ont apportées à l'établissement de ses divins intérêts. En vérité, il est bien difficile de ne pas pleurer
avec l'Apôtre, lorsqu'on pense à ces ennemis de la croix de
Jésus-Christ, particulièrement quand on considère que ces sages de la
terre, c'est comme en parle l'Apôtre, ne doivent pas ignorer la conduite
de Dieu. Il faut de l'honneur et de l'estime, disent-ils, c'est ce dont
un Dieu-Homme se prive. Il faut des créatures, il en est délaissé ; son
plus fidèle ami le renie avec jurement ; un de ses disciples le trahit ;
les autres s'enfuient, on n'oserait pas dire qu'on le connait, on
demeure caché. Il faut faire de beaux sermons qui plaisent ; ceux qu'il
fait sont la simplicité même. L'amitié des peuples est nécessaire, ils
crient qu'il soit crucifié. On doit être considéré, il passe pour fou à Or, si Dieu s'est servi de ces moyens pour l'établissement de ses divins intérêts, ses disciples pourront-ils bien imaginer devoir prendre d'autres voies, comme s'ils avaient plus de sagesse en leur conduite ? Mais à quoi pensons-nous ? Que l'on regarde tout ce qui s'est passé depuis la publication de l'Évangile, et l'on verra clairement que l'esprit de Dieu, qui est toujours le même, n'a fait réussir ses plus grands desseins que par les croix. Qu'on lise toutes les Vies des saints, et l'on verra s'il s'est servi d'autres moyens pour les élever à l'éminente perfection où ils sont arrivés. L'Évangile s'est-il établi par d'autres voies dans tous les lieux où il a été prêché, ou la discipline ecclésiastique dans les diocèses, ou les réformes dans les ordres réguliers ? Nous en avons apporté quantité d'exemples très touchants dans notre livre Du saint esclavage de l'admirable Mère de Dieu. Enfin, l'Apôtre dit aux Thessaloniciens (Epist. I, c. i, v. 2) : Vous savez, mes frères, que notre entrée n'a pas été inutile parmi vous, mais que nous avons auparavant beaucoup souffert, et qu'on nous a chargé d'opprobres et d'injures. N'admirez-vous point, dit saint Grégoire le Grand, que l'Apôtre parle comme s'il eût cru que son entrée eût été inutile, si elle n'eût été accompagnée d'afflictions et d'outrages ? Le P. Balthazar Alvarez était bien de ce sentiment, lorsqu'écrivant à sainte Thérèse, il lui dit : J'éloigne de ma pensée que votre révérence se puisse glorifier en d'autres choses que dans les croix. Vos angoisses ne m'ont point étonné ; car je sais en quelle liberté vivent au milieu d'elles ceux qui aiment Dieu ; et j'ai eu de meilleurs succès ès affaires de votre révérence par ces moyens, que par ceux que l'on espère être plus favorables. CHAPITRE IV Nous devons avoir une haute
estime de la croix, et nous en tenir indignes Il faudrait savoir ce que c'est que le paradis, ce que c'est qu'une éternité de gloire, en un mot, ce que c'est que Dieu même, pour prendre une juste estime de la croix, puisqu’en nous séparant de la terre, en nous détachant des créatures, en nous faisant renoncer à nous-mêmes, elle nous introduit avantageusement dans l'éternité glorieuse et nous met dans la jouissance d'un Dieu. Après cela nous avons beau faire, jamais nous ne pouvons estimer nos croix autant qu'elles méritent. Sainte Thérèse assure, dans le livre Du chemin de la perfection, que les contemplatifs estiment les travaux comme les autres l'or et les pierreries. Il est certain qu'une âme véritablement éclairée fera plus d'état d'une bonne croix que de toutes les richesses de la terre, d'un bon affront que de tous les honneurs du monde. Elle donnerait tout ce qu'il y a de plus précieux sur la terre, toutes les couronnes, si elle les avait, pour les plus honteuses humiliations. Les ignominies et les confusions lui sont plus chères que tous les applaudissements des hommes : elle aimerait mieux être chargée d'opprobres, et qu'on lui jetât de la boue partout où elle passe, que de se voir caressée et dans une estime glorieuse. J'ai dit autre part qu'une personne d'une éminente piété, pénétrée de ses vues, protestait qu'elle aurait de la peine à se défendre de l'amour-propre si on la prenait pour la faire mourir sur une potence en Grève. Voilà un étrange goût, diront les sages de la terre, les philosophes ; mais il est vrai que ç'a été le grand goût d'un Dieu-Homme, qui n'a vécu que pour mourir sur un gibet. Plusieurs saints, remplis de ces véritables lumières, ont fait de grandes pénitences et de longs voyages en des lieux saints, pour obtenir de Dieu tout bon la grâce de souffrir. Notre-Seigneur a révélé que les plus grandes croix étaient des dons qu'il n'accordait qu'à la faveur de sa très sainte Mère. Ce sont des faveurs spéciales réservées à ses favoris, qui y ont plus ou moins de part, selon qu’ils en sont plus ou moins aimés. A-t-on jamais vu de sujet sur lequel la grâce de Dieu se soit épanchée avec plus de libéralité que sur Jésus-Christ ? Mais, en même temps, y en a-t-il jamais eu sur lequel la justice de Dieu se soit exercée avec tant de rigueur ? Jamais de gloire semblable à la sienne, jamais de croix qui soient égales. Après Jésus, jamais personne plus aimée de Dieu que la très sainte Vierge, et jamais personne plus dans la souffrance. Cela étant, il est tout clair que nous sommes
indignes de l'honneur des souffrances. Nos péchés, disait le P. de
Condren, de sainte mémoire, méritaient bien plutôt que nous eussions
part aux honneurs du siècle, à ses plaisirs et à ses richesses, et, dans
cette vue, il s'écriait qu'il était grandement étonné de n'être pas du
nombre de ces gens qui sont glorieux selon le monde, et, de vrai,
souvent c'est le partage des réprouvés. Voyez-vous, disait encore ce
saint personnage, le Grand Turc est l'un des plus grands ennemis de
Jésus-Christ, et c'est le Seigneur qui a le plus de biens, de plaisirs
et d'honneurs. Les pauvres, dit Ô mon âme ! Le reste de nos jours, n'ayons donc
plus que des respects extrêmes pour les voies crucifiantes, voies
pénibles à la nature, humiliantes devant les hommes, très saintes dans
l'ordre de la grâce, et toutes glorieuses aux yeux de Dieu, de ses
anges. Déclarons nous, une bonne fois, avec notre souverain Maître ;
estimons bienheureux, avec lui, ceux que l'on maudit, dont l'on dit
toute sorte de mal, qui sont haïs, chassés, rebutés, qui sont dans les
pleurs et les larmes ; estimons, avec le Saint-Esprit notre Dieu, qu'il
vaut bien mieux aller dans une maison de pleurs que de joie. Que toutes
les personnes, les lieux, les maisons, qui seront marqués au signe de la
croix, soient pour nous des choses vénérables. L’on respecte avec sujet
les images de la croix, qui ne sont que de bois ou de papier ; à plus
forte raison vénérons les images vivantes, comme sont tous les chrétiens
affligés. Si jamais nous rentrons dans les maisons malheureuses selon le
monde, où nous ne trouvions que des familles misérables, où nous
n’entendions que gémissements et soupirs, où nous ne voyions que
pauvreté et misères, arrêtons-nous par respect : souvenons-nous que ce
sont là les Louvres et les palais de Dieu. Et ne savons-nous pas que les
hôpitaux, lieux de maladies et de douleurs, ont le privilège d’être
appelés les hôtels de Dieu, privilège qui, dans l'usage, leur est tout
singulier ? Oh ! Quel bonheur ! Si nous rencontrons quelque personne qui
fût le rebut du monde, qui ne sût, pour ainsi dire, où donner la tête,
qui fut délaissée et contredite des bons aussi bien que des méchants,
abandonnée de ses proches et de ses meilleurs amis, qui servît de fable
et de jouet dans les compagnies, et qui fût réduite dans l'extrémité de
toutes choses par la privation des biens, de l'honneur, et de tout ce
qui peut contenter les sens ; oui, mon âme, par honneur à un état si
saint, nous devrions baiser la terre par où elle passe : car enfin la
croix, partout où elle parait, mérite une vénération toute singulière.
Si nous considérons notre divin exemplaire, l'adorable Jésus, nous
verrons qu'il va au-devant de ses bourreaux, et qu'il les prévient de
civilité : c'est parce qu'ils venaient le prendre pour le mener à Il faut pourtant dire que, parmi même les personnes de piété, il en est bien peu qui soient fidèles à l'honneur qui est dû aux croix. Hélas ! on ne veut ni de la croix ni des personnes qui la portent ; on cherche une dévotion caressée, applaudie, qui soit approuvée, estimée ; les personnes dirigées courent après les directeurs qui sont dans l'éclat ; l'on court après les prédicateurs qui ont la vogue, sans beaucoup considérer les effets qui en arrivent pour l’intérêt de Dieu ; quelques dames du monde suffisent pour les mettre en crédit ; l'on est bien aise d'avoir sous sa direction des âmes qui font du bruit par l'estime que l'on en a ; l'on est ravi d'avoir le beau monde à son sermon ; l'on dira : il y avait tant de carrosses qui remplissaient les rues ! Ô mon Dieu, quelle pitié ! La nature se trouve partout ! Quand on s'est moqué du monde et de ses conversations, elle veut avoir son compte parmi la troupe de gens de dévotion, dont on veut être aimé, et dont on est bien aise d'avoir l'estime. L'expérience fait voir que, partout, l'on se porte soi-même. Mais les gens de croix ne plaisent pas. Il est vrai que l'on trouve encore quelques personnes qui les considèrent, les assistent et les soutiennent pendant qu'ils sont soutenus par quelques autres créatures. La contradiction des méchants ne fait pas un grand effet contre eux, tant qu'ils sont dans l'approbation des bons. L'opposition de quelques gens de dévotion n'empêche pas qu'on les considère, pourvu qu'il y en ait d'autres qui les estiment. Mais lorsque chacun se retire, et les bons et les méchants, l'on se retire avec les autres : tant il est vrai qu'il y en a peu qui ne regardent que Dieu seul : oui, Dieu seul, mais c'est dans la bouche : dans la pratique l'on veut la créature avec lui. L'on rougirait de demeurer avec un Dieu seul, l'on aurait honte, l'on serait dans la confusion de se déclarer pour une personne de croix, que tout le monde humilie. Aussi cette grâce est très rare, et on la remarque peu dans ceux mêmes qui d'ailleurs sont bien avancés dans les voies de Dieu. Cette grâce suppose un parfait désintéressement, un dégagement entier ; car souvent les amis des crucifiés sont mis en croix, et ont part à leurs souffrances. Elle demande une grandeur de courage, de la générosité chrétienne, n'y ayant rien de plus généreux que l'esprit chrétien. C'est pourquoi c'est une erreur insupportable, de vouloir couvrir la timidité et la lâcheté de son naturel sous de faux prétextes de vertu ; puisque la vertu n'est jamais lâche, quand elle est véritable. L'histoire ecclésiastique est remplie d'exemples merveilleux, qui font assez voir la générosité invincible de l'esprit chrétien : mais il faut avouer qu'elle a éclaté d'une manière admirable en quelques amis de saint Jean Chrysostome, pour la défense de sa cause. Le lecteur Eutrope en perdit la vie, et il est reconnu par l'Église comme martyr. Quantité de dames, dans la faiblesse de leur sexe, aimèrent mieux perdre leurs biens, souffrir un fâcheux exil, et se voir chargées d'injures et d'opprobres, que de quitter la défense de leur saint directeur. Le grand Apôtre fait une estime si particulière de la générosité chrétienne que dans l'Épitre aux Romains (c. XVI) il fait une mention honorable des personnes qui ont tenu bon pour lui et qui l'ont assisté ; il les recommande, il veut qu'on les salue de sa part en particulier. Il en marque les noms, afin que non seulement elles soient connues des fidèles de son temps, mais encore des Chrétiens de tous les siècles, jusqu'à la consommation du monde. Il parle de quelques-uns qui avaient même exposé leur vie pour sa personne ; et il déclare qu'ils méritent, non seulement sa reconnaissance, mais celle de toutes les Églises. Il assure que toutes les Églises des nations les en remercient, et leur en rendent grâces. Dans la IIe Épitre à Timothée, il prie le Seigneur de faire miséricorde à la maison d'Onésiphore, parce qu'il n'a pas eu honte de ses chaînes, et qu'étant venu à Rome il l'a cherché avec soin ; ce qui touche tellement ce grand cœur qu'il réitère plusieurs fois la prière qu'il fait .au Seigneur, de lui faire miséricorde, la demandant pour sa personne, pour sa maison, pour toute sa famille. Mais n'enseigne-t-il pas, dans la même Épître à son cher Timothée, que Dieu ne nous a pas donné un esprit de crainte, mais de force ? C'est pourquoi il lui déclare qu'il ne doit point rougir de ses liens, et avoir honte de sa personne dans les humiliations où il était. CHAPITRE V Que nous devons aimer la croix L'amour suit l'estime ; nous aimons les choses à proportion de l'état que nous en faisons. Nous venons de parler du prix des croix, et ce petit ouvrage est plein de motifs qui sont bien capables de nous en faire voir la valeur et de presser de les aimer. Mais, en un mot, disons ce qui peut porter la dernière conviction dans l'esprit ; touchant l'obligation que nous avons d'avoir de l'amour pour les croix. Jésus Dieu-Homme les a aimées ; donc elles sont aimables. Il les a aimées avec des ardeurs inexplicables ; donc elles doivent être les sujets de nos plus fortes complaisances. Que les hommes disent tout ce qu'ils voudront ; quand tous ensemble s'uniraient pour nous insinuer le contraire, il en faut demeurer aux sentiments d'un Dieu. Tous les hommes peuvent se tromper, un Dieu ne peut ni se tromper, ni tromper les autres. Celui qui le suit marche dans la lumière et la vérité : tout autre chemin est égaré et plein de ténèbres. L'adorable Jésus notre Dieu a aimé les souffrances.
Elles ont été son trésor, sa joie, sa gloire, ses délices, son cœur, son
amour. Il épouse la croix dès son entrée au monde, c'est pourquoi il est
l'homme de douleurs ; il ne la quitte point, il y vit, il y meurt. Vous
diriez qu’il ne trouve point de termes pour expliquer à son goût les
inclinations qu'il a pour elle. Il ne lui suffit pas de dire qu'il la
désire, mais il assure qu'il la désire d'un désir, c'est-à-dire d'un
désir que les anges et les hommes doivent adorer, mais dont ils ne
pourront jamais pénétrer Quel moyen de savoir toutes en vérités, de connaitre tous ces amours précieux de Jésus pour la croix, sans prendre feu, et être tout de flamme pour les peines et souffrances ? Disons avec le Saint-Esprit Dieu : N'être que des crucifiés. Être Chrétien, et porter la croix, c'est une même chose. Mais apprenons de l'un des premiers Chrétiens, le grand amant de la croix, la belle manière de l'aimer. C'est le glorieux saint André dont nous parlons. Il déclare à haute voix qu'il l'a aimée avec soin ; ce n'a pas été d'un amour lâche, négligent, paresseux, tiède ; qu'il y avait longtemps qu'elle était le sujet de ses désirs. Il ne souhaitait pas le jour de l'homme, pour parler avec l'Écriture (Jer. XVII, 16), c'est-à-dire, les délices et les honneurs de la vie présente : qu'il l'avait recherchée sans aucune intermission. Ce n'avait pas été seulement dans les transports d'une oraison de lumière et de douceurs, et parmi les consolations, ou au milieu des mouvements agréables d'une dévotion sensible ; mais parmi les aridités et les dégouts, le jour et la nuit, en en tout temps et en toutes sortes d'occasions et d'états, sans jamais relâcher rien de l'ardeur qui le faisait soupirer continuellement après elle. D'aussi loin qu'il l'aperçoit, il la salue, il lui rend les respects, il ne s'en cache pas aux juges, il n'a pas honte de l'Évangile. Tout à coup même il s'écrie, comme un homme transporté, aussitôt qu'il la voit, vous diriez qu'il est ivre de son amour : et sans se mettre en peine de ce que diront les hommes qui la regardaient comme maudite, il l'appelle bonne, précieuse ; il lui présente ses hommages, et lui adresse ses prières. Vous diriez qu'il va aux noces ; mais je ne me trompe pas, la croix est le lit nuptial des âmes et des épouses d'un Dieu-Homme. Il y va tout en joie, dans une dernière assurance ; car il est vrai que c'est une voie sûre pour le ciel. Il prie, il conjure, mais avec toutes les instances possibles, les peuples qui l'en veulent délivrer, de ne le pas priver de ce bonheur, de ne lui pas ravir cette gloire ; il se sert de cette aimable croix, comme d'une chaire sacrée, y étant attaché sans mourir, durant deux jours, pour prêcher à tout le monde les divins mystères de notre sainte religion. J'invite tous les amants de la croix à venir à cette école, pour y apprendre une bonne fois à aimer de la belle manière les souffrances. CHAPITRE VI Qu'il faut recevoir les croix
avec joie, avec actions de grâces, avec étonnement Celui qui a un véritable amour pour la croix ne souffre pas seulement avec patience, comme le remarque saint Bernard, mais encore avec joie. Agir d'une autre manière, c'est manquer de foi, puisque la foi nous enseigne que les croix sont les plus grandes grâces de Dieu ; si l'on était intimement persuadé de cette vérité, comment pourrait-on n'avoir point de joie quand on en est favorisé ? Si un grand roi vous honorait d'un don très précieux, n'en seriez-vous pas tout ravi ? Faudrait-il vous exhorter à la patience ? Mais que dirait ce monarque, mais que dirait tout le monde si on savait que vous eussiez reçu ce don précieux seulement avec patience ? Aussi le Fils de Dieu, parlant de la manière d'accepter les plus rudes croix, dit à ses disciples : Réjouissez-vous et tressaillez de joie. (Matth. V, 11, 12) L'Apôtre, entrant dans les sentiments de son divin Maître, proteste qu'il est non-seulement rempli de consolation, mais qu'il surabonde de joie dans toutes ses tribulations (II Cor. VII, 4) ; et parlant des premiers Chrétiens, il dit que l'abondance de leur joie a été dans la multitude de leurs tribulations. Mais le Saint-Esprit nous enseigne en l'Épitre de saint Jacques (c. I, v. 2), que plusieurs sortes de souffrances sont la matière de toutes sortes de joies. Ainsi, selon la doctrine du Saint-Esprit, les croix doivent être le sujet, non seulement d'une grande joie, mais de toutes les joies. Figurons-nous donc la joie d'une personne pauvre à laquelle des richesses immenses arriveraient ; d'une personne, qui aimerait les délices de la vie, qui en gouterait toutes les douceurs apparentes ; d'une personne abjecte qui serait élevée sur le trône, à laquelle on donnerait une couronne. Figurons-nous la joie des marchands qui font de grands gains dans leur trafic, des laboureurs qui font une heureuse récolte, des généraux d'armées qui gagnent des batailles, des rois dans la conquête des villes et provinces, des malades dans le recouvrement de leur santé, des captifs dans la délivrance de leurs chaînes, des plus affligés dans la cessation de leurs peines, et enfin tous les sujets de joie qui peuvent arriver généralement, et sans réserve ; toutes, ces joies doivent être les joies d'une personne crucifiée. Ne nous étonnons donc plus si le Fils de Dieu a dit que dans les souffrances il faut tressaillir ou bondir de joie. Ce ne serait pas exagérer, quand on dirait qu'il en faut mourir. Combien de personnes en sont mortes pour des sujets qui ne sont rien, comparés aux véritables, aux grands et extraordinaires que les croix nous donnent ! Mais il est vrai que la joie chrétienne ne dépend en rien du sensible : elle a son siège dans le centre de l'âme, où souvent elle n'est point aperçue de la partie inférieure, même raisonnable. Elle y demeure cachée pour y demeurer dans sa pureté ; ses écoulements sur la partie sensitive, qui arrivent quelquefois, sont très exposés au danger de l'amour-propre, par la satisfaction qui en découle. Elle compatit très bien avec la tristesse de la partie inférieure, ce qui est évident en Notre-Seigneur Jésus-Christ. L'Apôtre qui dit (I Cor. VII, 4) qu'il surabonde de joie en toutes ses tribulations, ne laisse pas d'avouer qu'elles l'ont affligé jusqu'à lui faire porter la vie en ennui. Ce qui marque évidemment qu'il le faut entendre de la joie qui est en la suprême partie de l'âme, autrement il tomberait en contradiction. Nous ne nions pas pour cela que la partie inférieure et sensitive de l'Apôtre n'y ait eu part en quelques rencontres. Nous disons seulement qu'il suffit que la joie soit dans la cime de l'âme, qu'il prend son contentement en l'ordre de la divine conduite sur elle, quoique souvent dans le sentiment elle ne ressente qu'une tristesse accablante. Cette joie n'empêche pas même les plaintes modérées de la partie inférieure, lorsque les sens ressentent toutes les afflictions, et qu'ils se plaignent, Notre-Seigneur les regardent comme de petits enfants qui pleurent quand on les châtie. Qui les voudrait empêcher de pleurer, les étoufferait. Mais cette joie fait que, malgré les sentiments contraires, l'on est ravi d'être dans la peine, qu'on en marque l'estime à tout le monde, que partout l'on fait état des croix, tant de celles qui nous arrivent que de celles que nous remarquons dans les autres. Il y en a même qui s'écrient en ces occasions, pour se congratuler d'un si grand présent du ciel. L'on témoigne et de vive voix, et par écrit, l'estime que l'on en a, et il est bien juste. Si les gens du monde se congratulent tant pour quelque bonne fortune qui leur sera arrivée, ô Dieu, quelle glorieuse fortune, selon l'esprit de Jésus-Christ, que celle des souffrances ! Je sais qu'elles sont rudes à la nature, mais si l'avare, disait le P. Balthazar Alvarez, avait employé beaucoup d'argent à façonner sa vigne, et qu'il la vît grêlée, ce qui sans doute l'affligerait beaucoup : si, dis-je, cet avare apprenait qu'elle aurait été grêlée par une grêle d'écus, son affliction serait bientôt changée en la plus douce consolation qui lui pût arriver. Or, mon âme, apprenons que les croix sont autant de pièces d'or du ciel, elles en font les pierres précieuses. Tous ces objets de joie en même temps le sont
d'actions de grâces. C’est pourquoi il faut bien prendre garde à n'en
être pas ingrat. Aussitôt donc qu'il nous arrive quelque affliction,
soit au corps, soit à l'esprit, et de quelque part qu’elle arrive,
mettons-nous aussitôt à genoux pour en remercier Enfin si notre bon Sauveur nous traite comme ses favoris, ne nous épargnant point les croix, n'avons-nous pas tout sujet de nous en étonner, nous qui mériterions pour nos péchés d'être abandonnés à nos désirs et aux aises de la nature ? Oh ! quel étonnement, quand on considère que Dieu tout bon semble quelquefois renverser toutes choses, pour nous accorder le grand bonheur des souffrances ! Vous verrez des pères abandonner leurs enfants, des enfants maltraiter leurs pères, des maris souffrir de leurs femmes, des femmes de leurs maris, vos meilleurs amis vous délaisser, ceux qui vous ont plus d'obligation, vous maltraiter ; des juges se fermer les yeux, jugeant tout autrement qu'il ne faut ; des supérieurs se préoccuper, sans relâcher rien de leur préoccupation ; des gens de bien se tromper ; des personnes d'une éminente vertu être dans l'erreur ; des témoins s'aveugler, et le démon, comme dit sainte Thérèse, trainer presque tout le monde après soi dans les bruits qu'il fait courir. Certainement ces grands coups du ciel en sont les coups de grâces. Étonnons-nous donc avec sujet si nous en sommes honorés, mais ne cessons jamais de nous en étonner. Le don des souffrances est une grâce trop précieuse pour des gens tels que nous sommes. Cela est bon pour les favoris d'un Dieu Assurément dans ces occasions il faut s'en prendre à la faveur de la Reine du ciel, des saints anges, ou de quelques autres saints du paradis qui nous ont procuré de telles grâces. CHAPITRE VII Qu'il faut porter sa croix avec toutes ses dimensions Quoique nous ayons déjà traité amplement de la manière dont il faut porter la croix ; comme c'est une matière dont on ne peut trop parler pour en faire un saint usage, nous dirons encore ici qu'en portant sa croix, il faut prendre garde à la porter avec toutes ses dimensions, dont, au sentiment de saint Augustin et de saint Anselme, l'Apôtre écrit aux Éphésiens, et qu'il estime si mystérieuses que pour les comprendre avec tous les saints, car tous les saints en ont en la science, et pour en obtenir l'intelligence aux fidèles a qui il écrit, il fléchit les genoux devant le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, afin que, selon les richesses de sa gloire, il les fortifie de sa vertu par le Saint-Esprit. (Ephes. III, 14, 16.) Il est très vrai que, sans un secours particulier de cet esprit divin, ces mystères demeureront toujours cachés spécialement aux prudents du siècle et aux sages du monde, qui fuient les souffrances, et qui estiment qu'il y va de leur honneur de les éviter. Appuyés donc uniquement sur la lumière et sur la vertu de Jésus-Christ que nous demandons en toute humilité, prosternés et abîmés devant la majesté infinie du Père éternel, et que nous demandons par le Saint-Esprit, au nom glorieux de Jésus, de sa bienheureuse Mère, de tous les bons anges et saints, reconnaissant que nous en sommes entièrement indignes, nous disons qu'il faut porter le croix avec toutes les dimensions que saint Paul lui attribue, c'est-à-dire, avec sa largeur, sa longueur, sa hauteur et sa profondeur : et c'est en cela que consiste particulièrement la connaissance de la charité de Jésus-Christ, où toutes les sciences humaines ne peuvent arriver, et qui est donnée à ceux dans lesquels l'adorable Jésus demeure par la foi, et qui ont un bon fondement, et ont jeté de profondes racines dans son amour. Or, il faut entendre par la première dimension la croix, qui est la largeur, toutes les circonstances, effets et suites qui accompagnent, ou qui suivent les croix que nous portons. C'est une grande pitié de voir des personnes qui s'imaginent vouloir bien porter la croix (si elles ont un peu de vertu, elles seraient honteuses de dire et de penser autrement) ; mais ce qu'elles voudraient bien, ce serait de ne pas porter telle et telle croix, à raison de ses circonstances ou de ses effets. Elles ne se soucieraient pas, disent-elles, de la pauvreté ; mais la honte, les mépris, la dépendance qui en arrivent, c'est ce qui leur fait peine. Elles souffriraient volontiers leurs maladies ; mais ce qui les afflige, c'est que cela les empêche d'aller à l'église, de faire les exercices communs de la communauté ; si c'est un prédicateur, un missionnaire, cela le prive du bien qu'il pourrait faire, cela est incommode aux autres personnes, cela est à charge, l'on devient inutile. L'on serait content d'aller en un lieu, de changer de demeure, quoique la nature en souffre : mais ce qui tourmente, c'est qu'on n’y aura pas plusieurs moyens que l'on avait autre part et qui semblent très utiles. L'on serait ravi d'être crucifié, mais non pas de certaines sortes de tentations, ou de croix intérieures. L'on serait bien aise d'endurer des contradictions, mais de les souffrir de certaines personnes proches, ou qui nous sont très obligées, ou bien pour une faute que l'on n’a pas faite, c'est ce qui est sensible. Or, toutes ces personnes ne voient pas que ces pensées sont suggérées par notre amour-propre, que pendant qu'il nous amuse de l'estime et de l’amour des croix que nous n'avons pas, il nous veut empêcher de porter chrétiennement celles qui nous sont données. Celles que nous avons sont les croix que Jésus-Christ veut que nous portions, et non pas celles que nous nous figurons. Il faut donc porter sa croix avec sa première
dimension, qui est la largeur, quelques circonstances qui y puissent
être. Dieu ne le sait-il pas, et ne le voit-il pas bien ? Certainement
c'était une chose bien fâcheuse au bienheureux Robert d'Artus
d'Arbrisselles d'être noirci publiquement par des bruits qui le
chargeaient des crimes infâmes propres aux hérétiques illuminés. Il
était fondateur d'ordre, et d'un ordre de filles aussi bien que
d'hommes ; et ainsi il semblait qu’il avait besoin de sa réputation, et
d'autant plus que cet ordre avait beaucoup de contradictions ; et nous
voyons encore tous les jours des personnes qui ont peine à le goûter,
quoique sans un véritable sujet. Les crimes qu'on lui imputait
regardaient la pureté, ce qui devait être bien sensible au fondateur qui
gouvernait les filles ; c'était un peu auparavant sa mort, dans le temps
où ordinairement la réputation doit être établie ou jamais. Il souffrait
particulièrement de Geoffroy, abbé de Vendôme, personnage très célèbre,
qui lui écrivit une lettre dans laquelle il exhorte ce saint homme de se
comporter plus discrètement avec les femmes, parce que, disait-il, il se
montrait rude aux unes, jusqu'à les tourmenter de faim et de soif, etc.,
et était doux et affable aux autres, les fréquentant même De plus, il faut porter sa croix avec sa seconde
dimension, qui est la longueur, c'est-à-dire sa durée, tant de temps
qu'il plaira à Dieu tout bon de nous la faire porter. Saint François
d'Assise a toute sa vie été un homme de croix ; mais il souffrit durant
deux années des peines extraordinaires d'esprit, qui lui causaient
quelquefois un tel ennui dans la partie inférieure qu'il ne souffrait
pas pour lors qu'aucun religieux lui parlât. Saint Hugues, évêque de
Grenoble et plusieurs autres saints, ont souffert des peines d'esprit
jusqu'à C'est pourquoi le calice qu'il dit, en saint
Matthieu, qu'il boira, il assure qu'il le boit en saint II faut encore porter sa croix avec la troisième dimension, qui est la hauteur, c'est-à-dire la multitude de ses peines, qui arrivent les unes sur les autres ; en cela semblables aux eaux (et l'Écriture les y compare [Job XIV, 19]), que nous voyons grossir insensiblement, monter et s'élever par leur abondance, et puis ensuite se déborder. Enfin, il faut porter sa croix avec la quatrième
dimension, qui est la profondeur, c’est-à-dire la grandeur du tourment
qu'elle fait souffrir, pénétrant dans le plus interne, et touchant
jusqu'au vif ; et nous devons en tous les états ne point détourner les
yeux de dessus notre divin Maitre, dont la pleine connaissance lui
appliquait, à chaque moment tout à la fois ce qu'il devait souffrir
successivement par parties, et en différents lieux, qui ressentait d'une
manière admirable tous les tourments des martyrs, les persécutions des
fidèles, les travaux de l'Église, l'horreur du péché, et spécialement de
tous ceux à qui sa précieuse mort serait inutile par leur faute, ne
correspondant pas à son amour, l'abandon de son Père, dont il était
traité comme s'il eût commis tous les péchés des hommes. Oh ! Que ce
spectacle donne de fortes inclinations pour la croix ! En vérité il y a
des âmes qui en sont insatiables, dont la soif ne peut être apaisée,
qu'on ne peut rassasier d'opprobres. Mais que faisons-nous, nous autres
misérables pécheurs ? Hélas ! l'on dit assez qu'il faut supporter la
croix, et l'on fait tout ce que l'on peut pour ne pas la rencontrer, ou
pour s'en défaire quand on l'a trouvée. Si l'on a à se vêtir, l'on veut
un bon habit ; à se loger, une belle maison ; à se nourrir, des viandes
délicates ; et l'on n'oublie rien pour avoir ses aises. Si l'on voyage,
l'on demande où est la bonne hôtellerie, et dans l'hôtellerie la bonne
chambre, et dans la chambre le bon lit. Dans les saisons de l'année,
l'on ne cherche que le beau temps : enfin partout, si l'on y prend
garde, l'on ne veut point de CHAPITRE VIII La parfaite croix en la personne de la séraphique sainte Thérèse Il y a des croix commencées, il y en a qui sont beaucoup avancées, et il y en a de parfaites qui sont entièrement achevées, qui sont dans leur totale consommation, et à qui rien ne manque. Comme ces dernières sont assez rares, par le défaut d'usage, par le peu de correspondance aux mouvements de la grâce et aux desseins de Dieu, par notre peu de vigueur et de courage, et surtout parce que nous ne savons pas assez estimer le don de Dieu, que nous lui en sommes ingrats, et ne nous appliquons pas à l'en remercier, l'en bénir, l'en aimer, souffrant avec actions de grâces et dans la croyance que nous en sommes entièrement indignes, ce qui est une vérité très assurée, nous avons pensé de proposer un exemple de l'une des plus belles croix et des plus achevées que Notre-Seigneur ait plantées dans son Église, pour nous donner du feu dans nos glaces, et nous animer généreusement à ne point mettre d'obstacle à la grâce divine, nous abandonnant sans réserve à toutes ses divines motions, afin qu'elle achève pleinement en nous les croix qu'elle y travaille par une miséricorde spéciale de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de sa très-sainte Mère. C'est Allons voir ensuite, ô mon âme, ce prodige de grâces qui a paru à toute l'Église, en nos derniers siècles. Ô Dieu, quel spectacle se présente à nos yeux ! Mon âme, le peu de vue que nous en avons, et hélas ! ce n'est rien, nous découvre l'une des plus belles et des plus achevées croix qui aient jamais paru. Nous avons dit que nous n'en dirions qu'un mot ; en un mot donc je vois le ciel, la terre, l’enfer, Dieu, la très sainte Vierge, les anges, les saints, les bonnes et méchantes personnes d'ici-bas, et les démons mêmes conspirer tous unanimement, quoique avec des fins différentes, à bâtir cette croix. Jamais y a-t-il eu d'ouvrage travaillé avec une plus grande, plus savante ou plus expérimentée multitude d’ouvriers ? La manière dont on compose cette croix vivante renferme son corps et toutes ses parties, ses sens extérieurs, son âme et ses puissances ; ce qui la touche dans le bien naturel, temporel et moral : soit que vous y regardiez l'utile ou l'agréable, soit que vous y considérez l'honorable ; ce qui la touche dans le bien spirituel et surnaturel ; peut-on se figurer une plus vaste et plus riche matière de croix ? Si toutes les peines, selon le témoignage de cette sainte, sont autant de pierres précieuses, peut-on rien voir de plus précieux et plus brillant ? Il faut que toutes les plus fortes vues des créatures mortelles d'ici-bas se ferment à tant de divines lumières, il n'y a pas moyen d'en supporter l'éclat. Mais, mon âme, ne vois-tu point que cette femme forte, et dont l'on aurait de la peine à trouver le prix, quand on la chercherait jusqu'au bout du monde, travaille elle-même à se faire d'elle-même une croix ? Voilà ce qui la rend parfaite ; Dieu veut qu'avec tout le reste de ses créatures, et même avec sa divine main, nous y mettions la nôtre ; sans cela l'ouvrage ne s'achève point. Le corps de la sainte n'est qu'une pure croix.
Apprenons-en la vérité de sa bouche : elle assure qu'elle était pleine
de douleurs depuis les pieds jusqu'à Elle dit, dans la 6e demeure du Château intérieur, parlant d'elle, qu'elle connaît une personne qui ne peut pas dire avoir passé un jour sans douleur, et qu'elle en a de toutes les sortes. Remarquez bien ceci, et qu'elle en a de toutes les sortes. De plus, il faut savoir que ce n'est pas une imagination qui se flatte dans la grandeur de ses peines, puisque, selon le sentiment des médecins rapporté au chapitre 32 de sa Vie, elle a enduré des douleurs des plus terribles qui se puissent souffrir en ce monde. Après tout, cette incomparable sainte, très véritable en ses paroles, et très éloignée de toute complaisance, qui avait un courage invincible, et qui surpassait son sexe, assure que Dieu seul sait les maux qu'elle a soufferts en son corps ; elle rend ce témoignage à la vérité dans les premiers chapitres de sa Vie, où elle rapporte encore tout ce que nous avons dit ici, quand nous n'avons point cité le lien où elle le dit. N'est-il donc pas bien vrai que son corps virginal était une pure croix ? Croix dont la grandeur et le prix ne peuvent être connus des hommes, puisque, comme elle le déclare, il n'y a que Dieu seul qui en sait les maux et les peines. Si la sainte était une croix en son corps, elle l'était encore d'une manière bien plus parfaite en son esprit. L'esprit ne surpasse pas tant en noblesse le corps, comme les croix intérieures et spirituelles surpassent en excellence les croix corporelles et extérieures. Ayant été conduite par le Saint-Esprit dans le désert intérieur, elle y passa une bonne partie de sa vie, sans y recevoir de ces rosées du ciel, qui ne laissent pas de tomber pour les autres, de temps en temps, dans ces affreuses solitudes. Pour elle, elles ne lui étaient que comme ces montagnes de Gelboé, où la pluie ne tombe point ; ou comme cette terre du Psalmiste, qui est sans eau et sans chemin. Elle ressentait une profonde tristesse, et ne savait que devenir parmi tous ces maux intérieurs. Elle ne recevait que des plaies du ciel, en même temps que la terre la faisait souffrir de toutes parts. Elle était toute crucifiée en son corps, elle était toute crucifiée en son esprit. Mais si vous me demandez ce que c'est que ces croix, la sainte vous répondra d'elle-même dans l'histoire de sa vie, qu'il n'y a que Dieu seul qui sache les maux qu'elle a soufferts extérieurement, comme nous l'avons déjà dit ; à bien plus forte raison donc les maux intérieurs ne seront pas connus des créatures : aussi dit-elle, en la 6e demeure du Château intérieur, que ce sont des angoisses qu'on ne peut nommer. Si pourtant vous la pressez au moins de nous en rapporter quelque chose de ce qu'elle ne peut dire, elle qui y était si savante, elle assure dans le même lieu que nous venons de citer, que ce sont des peines qu'elle ne sait à quoi comparer, qu'à celles des enfers. Hélas ! c'en est beaucoup dire en peu de paroles ; et cependant nous conjecturons ce que ce peut être, quand avec tout cela elle déclare qu'on ne les peut nommer. Mais, me direz-vous, ces grâces extraordinaires que le ciel lui faisait la consolaient beaucoup au milieu de ses souffrances, aussi bien que tant d'approbations de notre bon Sauveur, de sa sainte Mère et des anges et des saints. Il est vrai que cela était bien capable de la consoler : mais parmi des peines horribles qu'elle portait, comme celle qui lui arriva le jour de l'établissement de sa première maison, on lui ôtait la liberté de réfléchir sur ses lumières, sur les apparitions et sur tous les ordres que Notre-Seigneur lui avait donnés. D'ailleurs ses grâces lui paraissaient un songe, une imagination ; il lui venait mille doutes des plus grands, elle pensait être trompée ; et dans cette vue, hélas ! ses grâces, au lieu de la soulager, lui étaient un sujet d'une extrême douleur. Il lui venait en esprit qu'il suffisait bien qu'elle fût déçue, sans encore tromper les autres. Que fera donc cette incomparable sainte au milieu de toutes ces angoisses ? Si elle cherche un secours, Dieu, dit-elle au chapitre 20 de sa Vie, ne permet pas qu'elle en trouve. Étrange croix, dont les tourments, selon la sainte, sont intolérables, et avec cette extrémité de peines laissent l'âme sans secours ni soulagement. Si l'on veut rentrer en soi-même pour y rencontrer quelque remède, on a les yeux bandés (c'est la sainte qui parle) ; on ôte à l’âme le pouvoir de penser à aucune bonne chose, et le désir d'aucun acte de vertu. La foi est pour lors comme amortie, et toutes les autres vertus. Elle croit n'aimer pas Dieu. Il semble que jamais l'on ne s'est souvenu de Dieu. L'entendement demeure quelquefois si obscurci, que l'on est comme sans lumière et sans raison, et il ne vient en l'esprit que ce qui peut contrarier. Si l'on veut s'appliquer à l'oraison, c'est encore augmenter sa croix et redoubler ses peines. La sainte tâchait de faire de bonnes œuvres
extérieures, et elle dit que cela lui servait peu. Si elle se retirait
en solitude, elle y était tourmentée ; si elle conversait avec quelques
personnes, elle y endurait beaucoup : la conversation est pour lors
insupportable ; il semble qu'on aurait le courage de manger tout le
monde. Si elle s'appliquait à la lecture, elle lui était inutile. Quand
elle parlait de son état à ses confesseurs, souvent ils la criaient et
grondaient beaucoup, quelques résolutions qu'ils eussent prises du
contraire ; dans plusieurs occasions, toutes les assurances qu'ils lui
donnaient ne lui faisaient aucune impression de consolation, quoiqu’elle
s'assujettît à leurs ordres ; il lui paraissait qu'elle ne s'expliquait
pas bien, qu'elle ne se faisait pas entendre, ou bien qu'elle les
trompait. Mais au moins Dieu lui restait, il est vrai ; mais elle
pensait en être réprouvée, elle le regardait comme contraire et opposé,
et croyait n'avoir plus d’accès auprès de sa divine majesté. Vers les
grandes fêtes, ses tourments redoublaient. Elle était privée de toute
consolation du côté du ciel et de Après cela, il faut encore remarquer que les contradictions des hommes ont grandement servi à travailler et embellir une si précieuse croix. Elle s'est vue sur les bras presque de toutes sortes de personnes de toutes conditions et états. Les nobles lui ont résisté, les magistrats lui ont été fortement opposés, les officiers du roi, le gouverneur de la ville où elle établissait sou premier monastère ont agi puissamment contre elle. Dans plusieurs assemblées de ville où tous les corps étaient appelés, l'on a conclu à la destruction de ses plus saints desseins. Ce qui est encore de bien fâcheux, toute une populace qui n'a point d'autre raison que ses caprices, et qui s'emporte ordinairement dans toutes sortes d'excès, était mutinée contre la sainte, criait contre elle, lui disait des paroles injurieuses et en voulait venir aux mains pour renverser de force sa pauvre maison, avec le gouverneur, qui menaçait d'en rompre la porte, d'en chasser quatre pauvres orphelines, qui ont été les premiers et dignes sujets de la réforme du Carmel. Ce n'est pas tout ; cela serait peu, si elle n'avait souffert des ecclésiastiques, des religieux, des prélats, de ses propres sœurs, de ses supérieurs, de son général, de ses amis, de ses confesseurs, de ceux qui d'autre part tâchaient de la soutenir. Elle a souffert des princes de siècle, disent les
leçons du jour de sa fête ; mais elle a beaucoup enduré des princes et
des prélats de l'Église. Avec toute la modestie elle écrit franchement,
parlant de l'un de ces prélats, qu'il semble que Dieu l'avait suscité
pour exercer sa patience. Son général, qui lui avait dit de faire autant
de fondations qu'elle avait de cheveux à la tête, se trouva tout changé
et lui donna un couvent pour prison, lui défendant de ne plus se mêler
de rien et la rendant, de cette sorte, ce semblait, inutile. Les
religieuses du monastère où elle était quand elle commença à vouloir
établir sa réforme criaient qu'elle leur faisait affront et parlaient de
la mettre en prison. Ses confesseurs, comme il a été dit, la grondaient
d'une manière fâcheuse, l'improuvaient, trouvaient à redire à son peu
d'avancement, selon leurs pensées, lui disaient que ses grâces étaient
des illusions, et qu'elle était trompée du démon ; ils lui écrivaient
des lettres insupportables : on ne manquait pas de leur donner avis
qu'ils se donnassent de garde d'elle, et l'affaire en vint à un tel
point qu'elle ne faisait que pleurer, dans la crainte qu'elle avait de
ne point trouver de confesseur qui la voulût confesser. Hélas !
s'écrie-t-elle si l'on prétend quelquefois recevoir de la consolation
d'un confesseur, il semble que tous les démons sont de son conseil pour
l'induire à me tourmenter. Il y a plus ; elle souffrait même de ses
directeurs qui la soutenaient plus courageusement, comme du saint homme
le P. Balthazar Alvarez. La raison est que ce lui était une peine
extrême d'apprendre les persécutions qu'on leur faisait à son sujet. On
blâmait étrangement leur conduite, en même temps que la sienne était
improuvée. Ajoutons ici que ses amis n'ont pas peu contribué à Voilà donc notre sainte dans une contradiction terrible de toutes sortes de personnes, et, ce qui est plus fâcheux, dans la persécution des bons aussi bien que des méchants. Voyons un peu quelque chose de ce qu'elle souffre dans ces oppositions. Si la médisance est une des plus grandes persécutions, il faut dire que la sienne est bien grande, puisque non-seulement l'on parlait mal d'elle, mais que l'on en disait toute sorte de mal. Voici ce qu'en écrit le pieux évêque de Tarassone en sa Vie : Les choses que l'on déposa contre la sainte mère et les religieux et religieuses de son ordre, et celles qu'on leur imposa, furent en si grand nombre, qu'on n'épargne aucune action infâme dont on peut tacher la réputation d'une vile femmelette, de laquelle celle de la sainte fut noircie et injurieusement souillée, puisque en ce qui concerne l'honnêteté, on dit d'elle le dernier des opprobres qu'on puisse reprocher à une coureuse, à une femme destituée de la crainte de Dieu. Dieu permit même que, dans un de ses voyages, elle fût maltraitée par une dame qui crut qu'elle lui avait dérobé un de ses patins, et qui, de l'autre, lui donna quantité de coups sur la tête, où elle souffrait de grandes douleurs, lui disant cent choses injurieuses pour rendre ses médisances publiques. L'on composa plusieurs mémoires et libelles diffamatoires, et l'on tâcha de faire une voix commune de tous ces mensonges. Sa réputation était de la sorte perdue, non-seulement dans les coins secrets de la ville, mais encore dans les places publiques, voire même dans les cloitres et en sa présence. L'on en disait mille maux de tous côtés. Dans une assemblée de la ville de Médine, un religieux, qui était en grande estime, en parla fort mal, et la compara à une créature remplie de l'esprit de mensonge, qui avait fait grand bruit dans toute l'Espagne. Dans la fondation de Tolède, les femmes voisines lui contaient mille injures, et l'on venait quelquefois jusqu'à la grille pour l'accabler de reproches sanglants. Que fera cette incomparable sainte an milieu de
toutes ces tempêtes ? Si elle parle avec franchise, l'on crie à la
superbe ; on assure que sa vertu est imaginaire puisqu'elle manque
d'humilité. Si elle répond de son état, on dit qu'elle veut faire la
spirituelle et enseigner les autres. Quand elle disait quelque chose par
mégarde, et sans y faire attention, les serviteurs de Dieu la prenaient
d'un autre biais, et entrevoyaient des conséquences. Il ne se peut dire
les discours, les risées, les blâmes d'extravagances dont elle fut
accablée. Lorsqu'elle proposa sa réforme, les religieuses où elle était
criaient qu'elle leur faisait tort, et qu'il fallait la mettre en
prison. Mais voici une étrange épreuve ; c'est celle qu'elle souffrit de
la part de son général. Comme il était fort saint, on ne pouvait le
soupçonner de n'être pas très bien intentionné ; comme il était d'une
grande expérience et d'une haute sagesse, il eût été inutile de dire
qu'il n'agissait pas avec tant de prudence ; comme il l'aimait beaucoup,
il était facile de se persuader qu'il ne lui était en rien opposé ;
comme il s'était servi avec confiance d'elle, on jugeait qu'il fallait
qu'il eût de grandes raisons pour être ainsi changé à son égard ; comme
il avait fait faire quantité d'informations à son sujet, qui lui furent
données dans un chapitre général des Carmes mitigés, et qu'il avait pris
avis des plus graves Pères qui y étaient assemblés, et que le tout avait
été conclu par le définitoire, on ne pouvait pas penser qu'il y eût de
la préoccupation ou de Cependant, comme l'on ne pouvait pas empêcher le brillant de ses vertus, et que ses grâces même extraordinaires étaient sues de plusieurs, l'on répondait que ces grâces étaient des illusions du diable, ou bien qu'elles venaient de son imagination ; que ces vertus n'avaient que l'apparence, et qu'au fond elle était une superbe et une hypocrite ; ce qu'on prenait la peine de lui venir dire à elle-même ; qu'elle se jetait dans des extrémités ; que c'était une trompeuse ; qu'il fallait s'en donner de garde ; que c'était une coureuse, une éventée ; qu'elle eût bien mieux fait de demeurer en repos dans son couvent, y vivant en bonne religieuse, et s'y acquittant des exercices ordinaires de la communauté, comme les autres. Ô mon Dieu, que vos voies sont éloignées des voies des hommes ! Ô sagesse, ô prudence humaine, que deviens-tu ici ? Mais enfin l'esprit de mon Dieu est toujours le même ; tous ses plus grands desseins ne s'établissent que par les plus grandes croix. N'attendez jamais de grands coups de grâce où vous ne remarquerez pas des oppositions extraordinaires. Les desseins où tout le monde applaudit, qui ne donnent que de l'honneur et de l'approbation à ceux qui les entreprennent, ne marquent pas de grands effets d'esprit divin. Assurez-vous que l'enfer ne s'oubliera pas s'il redoute puissamment quelque chose. Croyez que le monde sera toujours le monde, c'est-à-dire opposé à ceux qui lui en veulent véritablement, ne se souciant que de Dieu seul. Eh bien ! Thérèse est destinée pour former un grand nombre de maisons religieuses. La prudence humaine dit que cela ne se peut pas sans beaucoup d'argent ; elle n'a pas un denier, elle est réduite dans l'extrémité d'une pauvreté qui fait peur. Cette prudence dit qu'elle a besoin d'une réputation qui ne soit pas combattue, particulièrement voulant réformer, non-seulement des filles, mais des hommes, son honneur est mis en compromis de toutes parts ; elle est le sujet des railleries des compagnies. Cette prudence juge au moins qu'elle doit être fortement soutenue pour la mettre à couvert de ces opprobres, et donner lieu à l'exécution de ses desseins ; partout elle ne trouve que contradictions des prélats, de ses supérieurs, de ses religieux, de ses religieuses, de ses amis, de ceux qui lui sont contraires, des grands du monde, enfin de toutes sortes de personnes ; et ceux qui lui étaient les plus opposés étaient ceux qui étaient les plus goûtés. Le prélat Sega persista opiniâtrement dans la croyance qu'il fallait empêcher la réforme, condamnant, emprisonnant et bannissant avec une très grande rigueur ceux qu'il pensait lui pouvoir résister ; ordonnant, sous peine de plusieurs censures, à ceux qui y travaillaient, de n'y plus penser, et de ne plus traiter aucune affaire. Ceux qui persuadèrent au Père général de faire une étroite défense à la sainte de ne s'en plus mêler s'imaginèrent par là rendre cette réforme impossible, et laisser cette glorieuse réformatrice dans un ennui extrême. Mais que les hommes se trompent dans leurs
mesures ! Celui qui habite dans les cieux se moque bien de tous leurs
efforts, qui ne sont rien devant sa majesté très adorable. Toute la
sagesse se trouve dévorée en sa divine présence. Il prend plaisir à
rompre toutes les voies dont ils se servent pour combattre ses desseins,
pour les établir avec plus de force. C'est la manière dont le
Tout-Puissant triomphe des plus sages du siècle, conduisant toutes
choses à leurs fins par des moyens qui, selon toute la prudence humaine,
ne sont propres qu'à les détruire. Oui, ô mon Seigneur et mon Dieu, vos
plus grands ouvrages se font dans le néant, vos plus magnifiques
édifices ne s'élèvent que sur des ruines qui font peur. Les pierres
vives qui les composent, ce sont celles que le monde jette aux ordures,
et qu'il juge inutiles et de nulle valeur. Tous les siècles font voir
avec éclat cette sage et puissante conduite de Dieu ; mais les hommes
n'ouvrent les yeux que bien tard ; ils la découvrent dans les siècles
qui la précèdent, et ne la voient nullement dans les temps où ils
vivent. Tous les fidèles voient bien actuellement que toutes les
persécutions de sainte Thérèse, qui la menaçaient et son ordre d'une
ruine totale, n’ont servi qu'à l'établir plus glorieusement ; mais
c'était une chose cachée à la plupart des personnes de son temps.
Cependant il faut avouer que nous sommes bien bornés dans nos lumières.
Qui aurait jamais pensé que l'envie des frères de Joseph eût été le
grand moyen de toute sa gloire ? La politique qui veut perdre un homme
peut-elle mieux se conduire que celle de ces frères ? Qui n'aurait pas
dit du pauvre Joseph : Voilà un homme perdu sans ressource ? Mais, ô
providence de mon Dieu, que vous êtes admirable ! Sa perte fait sa plus
glorieuse fortune. Ceux qui travaillent à sa ruine sont ceux qui, sans y
penser, travaillent à le faire un des premiers hommes de Ainsi soit-il. Ainsi soit-il. Fin de l'oeuvre "Les saintes Voies de la Croix" |
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