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La Séraphique Vierge de Lucques

GEMMA GALGANI

DÉCLARATION

 

 Respectueux des décrets du Saint Siège sur la presse, je proteste, en la forme la plus explicite, n'attribuer à mon ouvrage qu'une foi purement humaine. Je n'ai point l'intention de prévenir en quoi que ce soit le jugement de l'Église, à laquelle seule il appartient de porter une sentence définitive en matière de vertu et de sainteté. Je soumets humblement à sa censure et mon travail et ma personne.

 

L'AUTEUR et le TRADUCTEUR.

 

 

Lettre adressée à l'Auteur

PAR LE CARDINAL MERRY DEL VAL,

SECRÉTAIRE D'ÉTAT

au nom de Sa Sainteté Pie X

 

Rome, 19 septembre 1907.

 

Le Saint Père me confie la mission de vous exprimer le vif plaisir que lui a procuré le livre où vous décrivez les précieux trésors de grâces extraordinaires largement prodigués par le Seigneur à l'âme d'une innocente jeune fille, et où vous faites preuve d'une science si profonde de la théologie mystique

 

L'auguste Pontife forme des vœux pour que la lecture de cet ouvrage ranime toujours davantage dans les cœurs l'amour du surnaturel, que les ennemis de la foi cherchent à obscurcir...

 

Cardinal Merry del Val.

 

 

Lettre de Monseigneur l'Évêque d'Agen au Traducteur

Pour la Première Édition

 

ÉVÊCHÉ D'AGEN                       

Agen, le 15 Mai 1910

 

 

Mon Révérend Père,

 

J'ai lu le volume que le Révérend Père Germain de Saint Sianislas a écrit sur la séraphique vierge de Lucques, Gemma Galgani, morte en odeur de sainteté, en 1903, à l'âge de vingt-cinq ans.

Je vous félicite d'avoir traduit cette biographie si intéressante et si édifiante. Je souhaite à votre travail le même succès en France que l'original a obtenu par toute l'Italie. Les âmes chrétiennes, et spécialement les jeunes filles pieuses, trouveront dans les pages une lecture bien propre à fortifier leur foi, à élever leurs sentiments, à leur inspirer l'amour de la virginité chrétienne, de la vertu courageuse et de la divine Eucharistie.

 

† CHARLES-PAUL

Évêque d’Agen.

 

 

APPRÉCIATION -

 

I

 

Du « Monitore Ecclesiastico » de Rome

 

La vie de Gemma Galgani, de vingt-cinq ans à peine, fut comblée de tous les dons extraordinaires que Dieu a coutume d'accorder aux âmes les plus privilégiées : prophéties, discernement des esprits, pénétration des cœurs, extases, miracles ; puis les stigmates, la flagellation, l'agonie de Jésus-Christ, et, par dessus tout, le don de convertir les cœurs les plus endurcis. Voilà une preuve que, même en nos jours de tant d'incrédulité et de corruption, la sainte Église s'embellit de fleurs particulièrement aimées du ciel. Cette vie, écrite avec maîtrise et onction par le directeur spirituel de la Servante de Dieu, se lit d'un seul trait. L'auteur, très versé dans les sciences philosophiques et théologiques, y a joint un savant appendice pour démontrer que les phénomènes extraordinaires observés en Gemma ne peuvent s'attribuer ni à l'hystérie, ni à l'hypnotisme, ni au spiritisme.

 

(Cardinal Casimiro Gennari

a. XXXIII de son Monitore, fascicule 7.)

 

  

II

 

 

De la « Civilta Cattolica : »

 

 

« Le bras de Dieu n'est point raccourci, » et celui qui lira cette vie de la candide vierge de Lucques, Gemma Galgani, n'hésitera pas à reconnaître que la main de Dieu s'est révélée en cette âme d'élite avec une abondance de dons extraordinaires, avec une splendeur de vertus si douces et si aimables qu'il est rarement donné de voir des saints aussi privilégiés.

Nous avions déjà parlé en ce sens, il y a peu de temps, lors de la seconde édition de la biographie, qui vient de s'écouler comme la première en quelques mois. Or, en moins d'un an, voici qu'apparaît une troisième édition de l'admirable vie de l'humble et obscure jeune fille de Lucques suscitée par le Seigneur sous nos yeux. Il nous plaît de la recommander de nouveau vivement à nos lecteurs, parce qu'on y respire une atmosphère de surnaturel qui rafraîchit l'âme, flétrie par l'ambiance opprimante du naturalisme et de la corruption moderne.

La biographie est écrite, nous l'avons déjà dit, d'une plume limpide et pieuse qui charme et émeut à la fois, par le directeur spirituel de la sainte jeune fille, le Père Germain de saint Stanislas, religieux passioniste, déjà connu de nos lecteurs par sa vie du Bienheureux Gabriel de l'Addolorata. Nous connaissons la solidité de son esprit et de sa science, unie à une modestie que nous appellerions rare, si elle n'était également le propre de tous les fils de saint Paul de la Croix.

 

(Année 59, 1908 ; vol. 4, p. 230-231.)

 

III

 

De l'« Ancora » d'Acqui.

 

 

Cette magnifique biographie est destinée à atteindre et à dépasser outre mesure la renommée à laquelle prétendait le Il Santo de Fogazzaro. Ce dernier ouvrage ne nous présentait qu'une falsification humaine la biographie de Gemma, au contraire, provient principalement de Dieu ; car l'auteur, si docte qu'il soit, n'y entre que pour une minime part. Et Dieu a façonné l'œuvre avec une telle splendeur de Sagesse et de Charité divines qu'on en demeure stupéfait et muet d'admiration.

Cette biographie, écrite sans recherche, se trouve être d'un bout à l'autre une idylle d'une sublimité sans pareille, et la partie dramatique en est si évidemment empruntée à la sanglante tragédie du Calvaire, dont elle nous donne, dirai-je, la répétition, qu'on ne rencontre rien d'approchant dans toute l'histoire du christianisme.

Le Sauveur a voulu, par ses communications à celte angélique jeune fille, révéler une fois de plus aux hommes, au début de notre siècle, les ineffables trésors d'amour et de miséricorde de son Cœur adorable ; et il l'a fait d'une manière si transparente et si tangible, qu'on n'en voit pas semblable exemple depuis sa solennelle Ascension.

À une simple lecture de ce livre, notre âme, comme éblouie, sent le besoin de s'écrier : O Dieu, que vous êtes Grand, que vous êtes Bon, que vous êtes admirable dans vos saints !

C'est à bon droit que les deux premières éditions en ont été enlevées dans l'espace de quelques mois, que la troisième s'épuise déjà et que la traduction s'en fait en toutes les langues. Le volume, par la beauté des matières, a plus d'attrait que le plus intéressant des romans ou le plus captivant des drames. J'avoue n'avoir jamais éprouvé dans ma vie d'émotion plus intense qu'à cette lecture, ni rencontré ailleurs autant de sujet d'édification. On y trouve l'exposé vrai, et l'application pratique de tous les enseignements les plus secrets de la haute Mystique chrétienne.

Par la doctrine et l'élévation de la pensée, l'historien est certainement digne de sa sainte héroïne ; aussi ce livre, en même temps qu'il offre à toute âme chrétienne une nourriture substantielle, sera pour les Prêtres une école très instructive. Il suffit de dire qu'après l'avoir lu, Sa Sainteté Pie X en a exprimé à l'auteur sa vive satisfaction, et plusieurs Cardinaux, des Évêques et d'autres Prélats, leur grande admiration.

Oh que l'ouvrage ait une large diffusion parmi les Prêtres et les pieux fidèles ; qu'il soit connu, médité, et il produira en tous les fruits de salut déjà recueillis par ceux qui ont eu le bonheur de le lire.

 

(Année VI, n°. 48.)

 

IV

 

De « l'Union »

(numéro de Novembre 1911).

 

 

Une vie toute d'immolation au service de Dieu, une vie d'extase et de prière rappelant, au déclin du XIXe les merveilles de la Thébaïde et du moyen âge, l'action de Dieu s'exerçant à nu pour confondre les prudents du siècle, la vertu et enfin l'héroïsme portés aux plus hauts sommets, c'est ce qu'en feuilletant ce livre on trouvera à chaque page.

Peu de lectures sont aussi propres à ranimer la foi au surnaturel, à faire naître la soif du salut des âmes, à attiser le feu de l'amour divin.

Le plan d'après lequel est composé l'ouvrage relève sans doute du génie italien plus que du génie français. Aussi est-ce plutôt une adaptation qu'une traduction linéaire qui nous est offerte ; l'éditeur s'est parfaitement rendu compte de son rôle. Transporté par lui dans le monde, trop souvent insoupçonné des opérations divines, le lecteur échappe difficilement au sentiment de calme et de joie qui s'en dégage ; il va, sans s'arrêter, d'un bout à l'autre du texte et, la dernière ligne achevée, il revient aisément à la première.

Œuvre excellente d'ascétisme et de mysticisme, la vie de Gemma Galgani a sa place marquée dans toute bibliothèque sacerdotale. Elle y fera bonne figure à côté des Maîtres les plus justement en renom.

 

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

 

 

Lorsque, en septembre 1907, le R. P. Germain présenta pour la première fois au public la Biographie de Gemma Galgani, ce ne fut point sans timidité, ni sans crainte d'un accueil plein de réserve. Un tel ouvrage, véritable tissu de faits merveilleux, devait, semble-t-il, rencontrer peu de lecteurs disposés à lui donner créance. L'auteur s'efforçait donc de gagner les esprits non prévenus, en leur montrant la prudence et les soins scrupuleux apportés au contrôle des détails extraordinaires de la vie de la sainte jeune fille, ainsi que le souci avec lequel, avant de formuler sur eux un jugement définitif, il avait fait appel à toutes les lumières de la théologie et des sciences naturelles. En outre, par de bons arguments il refusait l'opinion de certains esprits légers et superficiels qui, sans avoir rien vu, sans avoir rien exploré, sans même s'être donné la peine d'étudier les faits dans les cas particuliers, déclarent impossible que Dieu s'abaisse jusqu'à se communiquer à telle ou telle créature par des faveurs et des dons hors de l'ordinaire. Heureusement, en ce qui concerne sa fille spirituelle, le Révérend Père Germain put bien vite se rassurer, et il n'est plus besoin aujourd'hui d'ouvrir la voie à son ouvrage par de longues polémiques. La Biographie de Gemma Galgani a été accueillie en effet avec un empressement et un enthousiasme inouïs, dont témoignent plus de 40.000 exemplaires écoulés, en Italie seulement, dans l'espace de quatre ans. Les traductions en langues étrangères, en français, en anglais, en allemand, en espagnol, en hollandais, ont également un succès fort vif.

II semble que le Seigneur. voulant glorifier sur la terre sa fidèle servante, et répandre par son intermédiaire ses grâces sur les âmes, ait mis en notre humble vierge un charme singulier qui fait qu'on s'éprend d'elle à entendre seulement son nom, et que le simple exposé de ses vertus incite à l'imiter. Et ce charme ne conquiert pas seulement les milieux religieux que l'on pourrait supposer moins éclairés ; beaucoup d'ecclésiastiques et de laïques de distinction, un grand nombre d'évêques, plusieurs Cardinaux et le Souverain Pontife lui-même ont exprimé leur admiration et leur dévotion pour la servante de Dieu. Les organes de la presse catholique lui ont consacré spontanément des articles élogieux.

Ainsi encouragé, le R. P. Germain prépara une édition nouvelle - la sixième - considérablement augmentée et disposée dans un ordre plus chronologique. Il en corrigeait encore les épreuves la veille de sa mort. C'est de cette édition, mieux documentée, que nous donnons aujourd'hui l'adaptation française.

Les sources de l'auteur sont indiquées dans les pages suivantes tirées des précédentes éditions :

 

« Le présent travail, dit-il, assez ardu en lui-même, m'a été singulièrement facilité par l'abondance des matériaux et la certitude de leur absolue sincérité ; sous ce rapport, rarement biographe fut-il aussi favorisé. Je n'ai eu nul besoin, pour reconstituer la vie de la nouvelle Servante de Dieu. d'interroger de lointaines traditions, et de m'en rapporter aux dires d'autrui ; je n'ai couru aucun risque de présenter au lecteur pour des vérités historiques les impressions de témoins étrangers, lesquelles peuvent n'être pas toujours justes ici je suis moi-même le témoin. La plus grande et la meilleure partie de la vie mystique de notre angélique vierge s'est déroulée, puis-je dire, sous mes regards, et j'emprunterais en toute vérité les paroles de l'évangéliste saint Jean : « Nous venons vous annoncer ce que nous-mêmes avons vu, ce que nous avons entendu, ce que nous avons touché de nos mains. » Et mon témoignage n'est pas celui d'un observateur ordinaire, qui ne voit et ne touche que le dehors et l'écorce des choses, mais celui du témoin le plus intime qui soit du confesseur et directeur spirituel, auquel ne saurait échapper aucun secret d'une âme si candide. »

« Lorsque le Seigneur, par des voies certainement peu communes, m'eut confié la direction spirituelle de la jeune fille, je la soumis pendant un temps assez long à un rigoureux examen ; et après avoir reconnu en elle la réalité de l'action divine, je résolus de poursuivre avec soin mes observations et de ne perdre de vue aucun de ses mouvements. La voyant répugner, comme toute personne profondément vertueuse, à me découvrir sans nécessité, bien des détails de sa vie intérieure, je m'ingéniai à l'interroger de mille manières, quoique avec prudence et discrétion et elle, qui joignait à la docilité et à l'ingénuité de l'enfance une humilité profonde qui la tenait dans une crainte perpétuelle d'errer faute de lumières, me répondait à souhait, de vive voix et le plus souvent par écrit. Je coordonnais les réponses et le confrontais l'une à l'autre, les récentes avec les plus anciennes, toutes avec les principes de la théologie mystique, et je demeurais chaque jour plus convaincu de la vérité du céleste travail de la grâce dans cette belle âme. »

« La divine Providence, secondant admirablement mon désir de tout connaître de la vie intime de Gemma, l'avait conduite, après de cruelles épreuves domestiques qui l'avaient laissée orpheline, dans la maison d'une pieuse dame de Lucques qui ne cessa de l'aimer comme une fille et de la vénérer comme une sainte. Cette dame, très avancée dans les voies spirituelles, se trouvait par là même plus en état que tout autre d'apprécier ses grandes vertus, de suivre en elle, d'un œil attentif, les divers effets de la grâce, et d'en noter les singulières manifestations dans leurs plus minutieux détails. Au surplus, habituellement éloigné de Lucques, j'eus l'heureuse pensée d'enjoindre à la jeune fille, en vertu de mon autorité de directeur, et afin d'éviter toute tromperie de la part du démon, de dévoiler intégralement à celle qu'elle appelait affectueusement sa maman toutes les particularités de sa vie intérieure. Mis au courant par cette dernière, je pourrais ainsi envoyer les conseils et les directions utiles. »

« Grâce à ces pieuses industries et à la rare ingénuité de Gemma, j'ai réussi à réunir en peu de temps une énorme quantité de matériaux qui rempliraient plusieurs volumes. N'est-ce pas là, pour un biographe, une bonne fortune comme on en voit peu, bien propre à l'encourager au milieu des plus grandes difficultés ? »

« Afin de rendre mon travail plus utile, je ne me bornerai pas toujours strictement au simple récit de la vie de la Servante de Dieu ; à l'occasion, j'aurai soin d'exposer en quelques mots les doctrines les plus autorisées de la théologie mystique, tant pour montrer l'origine céleste de certains phénomènes merveilleux, que pour donner une application pratique de cette science divine, si malaisée à comprendre d'après les seules théories. Peut-être plus d'un directeur d'âmes voudra-t-il bien m'en savoir gré. »

« Après ces déclarations, puis-je m'abandonner à la confiance sur l'accueil qui sera fait à cet ouvrage ? Si les théologiens et les hommes de bon sens s'en déclarent satisfaits, il n'en sera pas de même, je le sais bien, de ceux qui aiment à pêcher en eau trouble, ou nourrissent des préjugés invétérés. Ceux-là, dans l'impossibilité d'attaquer de front des faits pour eux inacceptables, ont coutume de tomber sur le pauvre auteur qui les leur présente. « Et qui nous assure, disent-ils, qu'il n'ait point commis de méprise par une excessive crédulité ? Ne serait-il pas un écrivain passionné, emporté par son imagination, illusionné ? » Voilà les doutes qu'ils soulèvent, mais sans le moindre fondement. - Pouvons-nous croire à ses dires, continuent-ils, et à plus forte raison à ceux de son héroïne, dont les révélations constituent souvent toute la preuve de ce qu'il nous rapporte d'elle ? - Vraiment, répondrai-je, si un historien, pour gagner la confiance du public, était obligé de démontrer par des arguments positifs qu'il est un homme honnête et incapable de tomber dans la moindre erreur, lequel oserait jamais prendre la plume ? C'est une étrange prétention d'exiger qu'un témoin, chaque fois qu'il raconte un fait arrivé sous ses yeux, en prouve l'authenticité pour le rendre croyable prétention plus étrange encore s'il décrit, non des événements historiques, mais le travail interne de la grâce dans une âme ; car, dans ce dernier cas, deux personnes seules peuvent rendre témoignage ; l'âme elle-même qui s'ouvre à son directeur spirituel, et le directeur, qui examine ses secrets de conscience pour les apprécier. Quelles démonstrations pourrait-on réclamer ici, afin de s'assurer de la vérité ? Tout au plus, est-il possible de chercher une contre-épreuve dans les opérations extérieures, la sainteté n'étant point tellement concentrée dans l'intime de l'âme, qu'elle ne se manifeste et n'éclate au dehors. Cette contre-épreuve, je la fournirai, chaque fois qu'il en sera besoin, par des témoignages nombreux et les plus dignes de foi. »

« Au reste, et qu'on veuille bien le remarquer, je n'expose pas en chroniqueur une série de faits disparates. J'esquisse une biographie, et une biographie comprend une complexité de lignes dont l'ensemble doit nécessairement former ou une caricature ridicule, si elles ne se correspondent pas, ou un vrai portrait avec sa physionomie propre, qu'on ne saurait confondre avec nul autre. L'auteur du portrait pourra bien s'être mépris sur quelque nuance secondaire, puisque errare humanum est.  N'ayant pu vérifier de ses propres yeux tous les moindres détails, rien d'étonnant qu'il en eût accepté quelqu'un d'inexact. Son portrait n'en sera pas moins authentique, car il n'est point donné à l'art humain d'en produire d'une réelle beauté, sans l'avoir copié sur le vrai. Et celui qui, pour une légère inexactitude de lignes, s'obstinerait à le déclarer inacceptable, ferait preuve d'étroitesse d'esprit ou d'aveugle parti pris. »

 

Le portrait que le R. P. Germain nous a laissé de Gemma Galgani est bien conforme à l'original, comme on pourra s'en convaincre encore davantage, lorsque seront livrés à la publicité les témoignages recueillis sous la foi du serment dans le procès informatif institué par la curie archiépiscopale de Lucques en vue de la béatification de la servante de Dieu. Ce procès informatif, terminé depuis déjà quelque temps à Lucques, est commencé à Rome. Plusieurs Éminentissimes Cardinaux ont pris particulièrement à cœur la cause de Gemma Galgani, entr'autres le Cardinal Ferrata qui a voulu spontanément remplir l'office de Ponent . Le titre de Vénérable sera, espère-t-on, décerné dans quelques mois à la séraphique vierge de Lucques,

 

 VIE DE GEMMA GALGANI

 CHAPITRE I

 NAISSANCE DE GEMMA. PREMIERE ÉDUCATiON,

PRÉCOCES FLEURS DE VERTU.

(1878-1886)

 L'ANGÉLIQUE vierge dont j’entreprends d'esquisser la vie vint au monde le 12 mars 1878 à Camigliano, commune de Toscane. peu distante de la ville de Lucques. Son père, Henri Galgani, s'était fixé depuis quelque temps dans cette loca       

  lité où il exerçait la profession de pharmacien-chimiste. Né à Porcari, gros bourg de la région lucquoise, il descendait, dit-on du côté maternel, de la famille du Bienheureux Jean Léonardi. Son épouse, Aurélie, sortait de l'honorable maison des Landi. C'étaient deux chrétiens de foi antique, comme on en rencontre de moins en moins dans nos sociétés décadentes. De leur union naquirent huit enfants : cinq garçons dont un mourut au berceau, et trois filles ; sauf trois encore vivants, les autres se sont éteints dans la fraîcheur de la première jeunesse. Gemma, l'aînée des filles. avait trois frères plus âgés.

Selon la coutume des parents foncièrement chrétiens, monsieur et madame Galgani, soucieux de procurer au plus tôt à leurs nouveau-nés la grâce de la régénération, s'empressaient de les présenter aux fonts sacrés le jour qui suivait leur naissance. Gemma fut ainsi baptisée sans délai le matin du 13 mars sous le beau nom qui devait si bien lui convenir.

On voit dans nos saints Livres que le nom même entre fréquemment dans l'ordre de la prédestination de certaines âmes privilégiées. Ne pourrait-on attribuer à une inspiration céleste l'imposition de celui de Gemma à cette enfant qui devait un jour, par l'éclat de ses vertus illustrer sa famille et resplendir dans l'Église de Dieu comme une gemme des plus brillantes ? Ses parents furent peut-être poussés à le choisir par le sentiment extraordinaire de complaisance qu'ils éprouvèrent pour cette fille bénie : la mère, tant qu'elle la porta dans son sein, et le père, dès sa naissante. Ils ne ressentirent jamais rien de semblable pour leurs autres enfants. Dieu leur faisait ainsi comprendre qu'il leur confiait une vraie pierre précieuse.

C'est bien comme telle qu'ils la regardèrent toujours ; et entre tous ses frètes et sœurs, Gemma parut recueillir la meilleure part de leur tendresse, « Je n'ai que deux enfants, disait parfois monsieur Galgani : Gemma et Eugène. » Eugène, émule de Gemma dans la vertu, méritait bien après elle la première place dans le cœur paternel.

Moins d'un mois après la naissance de la fillette, monsieur Galgani, pour être à même de donner à ses fils une éducation soignée, alla s'établir à Lucques avec toute sa famille.

Il y avait dans celle ville, place Saint-François, un demi-pensionnat pour les tout jeunes enfants des deux sexes, admirablement tenu par deux sœurs, les demoiselles Émilie et Hélène Vallini. Monsieur Galgani, qui les avait beaucoup connues dans sa petite ville natale lorsque encore jeune homme il demeurait chez son père Charles, docteur en médecine, n'hésita pas à leur confier Eugène et Gemma, puis successivement Antoine, Angèle et Julie. Gemma fréquenta cette institution pendant cinq ans, s'y rendant le matin pour ne rentrer que le soir dans sa famille, domiciliée alors dans la rue voisine dite des Borghi.

Elle apprit bien vite les premier éléments des lettres ainsi que la pratique des petits ouvrages manuels propres à son sexe et à son âge, et ses heureuses dispositions morales non moins que ses qualités intellectuelles frappèrent d'admiration ses maîtresses, qui écriront quelques années après son départ de leur maison :

« La chère Gemma n'avait que deux ans lorsque son père la mit dans notre demi-pensionnat. Dès cet âge, une intelligence précoce laissait croire à l'éveil de sa raison. Sérieuse, réfléchie, posée dans toute sa conduite, elle ne ressemblait en rien à ses compagnes, même plus grandes. Jamais on ne la vit pleurer ni se quereller, et sa physionomie respirait toujours une paix souriante. Ni les louanges, ni les blâmes ne paraissaient l'émouvoir ; sa réponse dans ces circonstances consistait en un modeste sourire, cependant que son attitude, malgré un tempérament vif et ardent, conservait un calme imperturbable.

« Tant que nous eûmes le bonheur de l'avoir, jamais l'occasion ne se présenta de la punir. Il suffisait, dans ses petits manquements inévitables à un âge si tendre, de lui adresser une légère observation pour la faire aussitôt rentrer dans l'ordre.

« Deux frères et deux sœurs l'accompagnaient à notre école ; or pas une seule fois on ne la surprit en dispute avec eux. Elle se privait en leur faveur du meilleur de sa collation. Au repas de midi, préparé à l'institution, qu'il y eût lieu ou non d'être satisfait du menu, Gemma se montrait toujours contente ses lèvres ne perdaient pas un moment cette perpétuel sourire.

« Elle apprit de suite et avant les autres élèves les prières en usage dans notre école, et dont la récitation intégrale ne demande pas moins d’une demi-heure. À cinq ans, elle lisait l’office de la Sainte Vierge et celui des morts avec autant de facilité qu'une grande personne, tellement la sainte enfant avait apporté de diligence dans l'étude du bréviaire, qu'elle savait être un tissu de louanges du Seigneur, D'ailleurs, assidue au travail, elle saisissait en un clin d'œil tout ce qu'on voulait bien lui apprendre, fût-ce des chose hors de portée de son âge. De telles qualités, si rares dans une tendre fillette, la faisaient adorer dans notre institution, surtout de ses compagnes qui paraissaient ne pouvoir se rassasier de sa compagnie. »

Ces détails, dont la sincérité m'a été naguère pleinement confirmée par les demoiselles Vallini, se terminent par le fait suivant :

« De cette innocente et vertueuse enfant nous dirons encore que par ses prières nous avons reçu de Dieu une grâce extraordinaire. La coqueluche venait de se déclarer dans la ville. frappant à la fois tous les membres de notre famille. Nous ne pouvions en conscience, à cause du danger de la contagion, garder les cinq enfants de monsieur Galgani ; cependant grande était notre perplexité, car nous savions leur mère gravement malade et en danger de mort. Sur le conseil du curé de leur paroisse, nous résolûmes de ne pas abandonner ces pauvres petits, et aussitôt, suivant nos désirs, Gemma se mit en prières. La coqueluche disparut sans avoir atteint une seule de nos élèves. - Signé : Emilie et Hélène Vallini. »

Monsieur Galgani. qui suivait d'un œil ravi les rapides progrès de sa Gemma dans la vertu et dans l'étude. sentait de plus en plus croître pour elle sa tendresse paternelle. Les jours de congé, comme au retour de l'école, il la voulait sans cesse près de lui. S'il avait dû s'absenter, sa première parole le soir lorsqu'il rentrait était presque toujours : « Et Gemma, où est-elle ? » On lui montrait alors la chambrette où la paisible enfant se retirait d'habitude pour étudier, travailler ou prier, car elle aimait la solitude et passait comme inaperçue dans la maison.

C'était une joie pour monsieur Galgani de conduire la chère petite en promenade, dans la ville on dans la campagne, et s'il ne lui était pas possible dans ces circonstances de rentrer pour l'heure du repas familial, il commandait pour elle aux meilleurs hôtels les mets les plus exquis. de même lui faisait-il venir des magasins les plus en renom les habits et les parures.

En vérité une pareille partialité, si méritée soit-elle, n'est pas à louer dans un père. On sait combien de jalousies et de discordes elle éveille presque toujours. D'ailleurs elle déplaisait à Gemma elle-même dont la rectitude d'esprit et de cœur se manifesta, peut-on dire, au sortir du berceau ; et bien que ses petits frères et sœurs, qui eux aussi l'aimaient beaucoup, n'en témoignassent aucune ombre d'envie, elle s'en plaignait vivement à son père, protestait qu'elle ne méritait pas de distinctions et n'en voulait point. Quand elle ne parvenait pas à les empêcher, de chagrin elle fondait en larmes.

Il arrivait parfois à ce père affectueux de prendre la charmante enfant sur ses genoux pour la combler de caresses et de baisers. Il éprouvait de la résistance et ne réussissait presque jamais. Cet ange dans la chair pensait à un âge si tendre, qu'en fait de modestie il n'y a pas de distinction à faire entre les personnes. Se débattant de ses forces naissantes : « Papa, criait-elle en pleurant, ne me touchez pas. - Mais je suis ton père, répliquait celui-ci. - Oui, papa, mais je ne veux être touchée par personne. » Pour ne pas la contrister, le père la laissait bien vite et, quoique mécontent, finissait d'ordinaire par mêler ses larmes à celles de sa fille. Il s'en allait, stupéfait de voir tant de vertu dans un si jeune âge.

Attribuant, non sans raison, ses victoires à ses pleurs, la petite Gemma, qui fut toujours très avisée, savait bien en tenir en réserve pour des cas innocents où leur effet était infaillible.

La tendresse de madame Galgani pour sa fille, non moins profonde que celle du père, était d'une autre trempe. D'une vertu rare, celte femme offrait un des plus parfaits modèles de la mère chrétienne. Elle priait sans cesse et s'approchait chaque matin de la sainte table, bien que son état de santé ne lui permît de se rendre à l'église qu'avec de très grandes difficultés. Le pain de vie la remplissait de force et de courage pour s'acquitter avec ponctualité et perfection de tous ses devoirs. Elle chérissait tous ses enfants, mais son cœur la portait plus particulièrement vers Gemma, parce qu'en elle mieux qu'en tout autre apparaissait le don de Dieu.

La grâce d'En-Haut avait commencé, en effet, de fort bonne heure à travailler cette jeune âme ; elle se manifestait dans son caractère si bon et si souple, dans son penchant pour la solitude et le silence, dans son éloignement des jeux et des futilités puériles, et dans son maintien d'une gravité qui n'était pas de l'enfance.

Au lieu de s'épancher en de vaines démonstrations de tendresse sensible, madame Galgani, consciente de son devoir : mit tous ses soins à cultiver ces germes précoces de vertu et se fit sans hésiter directrice spirituelle de sa fille. Gemma rappellera souvent avec reconnaissance les industries incessantes, le zèle et le tact déployés dans ce magistère maternel, en déclarant devoir surtout à sa mère la connaissance de Dieu et l'amour de la vertu.

Madame Galgani prenait fréquemment la chère petite dans ses bras. et la pressant sur ce sein qui l'avait déjà nourrie lui donnait de saints enseignements souvent accompagnés de larmes. « J'ai tant prié Jésus, lui disait-elle, de ne donner une fille il m'a exaucée, mais un peu tard, car je suis malade et il me faudra bientôt te quitter. Profite bien des instructions de ta mère. »

Elle lui expliquait les vérités de notre sainte foi, le prix de l'âme, la laideur du péché. le bonheur d'être toute à Dieu et la vanité des choses fugitives de ce monde. Parfois, lui montrant l'image du crucifix : « Regarde, Gemma, disait-elle, ce cher Jésus est mort sur la croix pour nous. » Elle faisait comprendre à cette intelligence à peine éclose, par des explications à sa portée, le mystère de l'amour de Dieu pour les hommes et la manière dont tout chrétien est obligé d'y correspondre. Pour lui donner l'habitude de la prière, elle récitait avec elle diverses oraisons, le matin dès le lever, le soir avant le coucher, et très fréquemment dans la journée.

On sait combien il en coûte aux enfants d'écouter les instructions religieuse et de réciter des prières vocales, incapables qu'ils sont d'une longue attention, et très enclins à la dissipation et aux amusements. Telle n'était point la petite Gemma, dont ces premiers essais de piété chrétienne faisaient le bonheur. Elle ne se lassait point de prier et d'écouter les enseignements de sa mère ; et lorsque celle-ci la laissait pour les soins domestiques, la tendre fillette, qui voulait la retenir, s'attachait, suppliante, à ses vêtements. « Maman, disait-elle, parlez-moi encore un peu de Jésus. »

Plus la pieuse mère sentait à l'accroissement de ses souffrances l'approche de sa fin, plus elle redoublait de zèle dans l'éducation religieuse de ses enfants. Chaque samedi, elle aimait à conduire elle-même au saint tribunal de la Pénitence, après les y avoir préparés avec soin, ceux d'entre eux capables de discernement, Ainsi entendait-elle les accoutumer de bonne heure à la fréquentation de ce salutaire sacrement. Lorsque venait le tour de Gemma, la vue de sa gravité, de son recueillement et du vif repentir de ses petites fautes lui arrachait souvent des larmes.

Cette admirable mère lui dit un jour : « Gemma, si je pouvais t'emmener là où Jésus m'appelle, viendrais-tu avec moi ? - Et où ? demanda la petite. - Au Paradis avec Jésus et les anges. » Ces paroles remplirent l'enfant d'une grande joie ; dès ce moment s'alluma dans son cœur un ardent désir du ciel qui, allant toujours croissant, finira par la consummer.

« Ce fut ma mère, dira-t-elle plus tard à son directeur, qui me fit, toute petite, désirer le Paradis. » Et elle ajoutera avec sa simplicité coutumière, faisant allusion à la défense de demander la mort : « Maintenant, si je désire encore m'en aller au ciel au plus tôt, et que je vous en demande la permission, vous me répondez par un grand non et me faites de fortes réprimandes. J'avais dit à ma mère que je voulais la suivre, et comme elle m'avait renouvelé sa demande, de son lit d'agonie, je ne voulais plus la quitter ni sortir de sa chambre, de peur de manquer le moment de partir avec elle. »

Depuis cinq ans une lente tuberculose consumait madame Galgani, Dès que les médecins eurent reconnu la nature du mal, on interdit sévèrement aux enfants d'approcher de son lit. Vivement affligée de se voir tout à coup séparée de celle qu'elle aimait doublement et comme sa nièce et comme sa maîtresse, Gemma disait en pleurant : « Et maintenant, loin de maman, qui m'excitera à prier et à aimer Jésus ? » À force de supplications et d'instances elle obtint pour elle une exception. La fervente fillette, on le pense bien, ne se fit pas faute d'en profiter ; elle en usa tellement que plus tard, dans un sévère examen de conscience, il lui parut s'être laissé guider par le caprice et avoir par conséquent désobéi, ce qu'elle se reprocha amèrement.

Mais, que pouvait-elle bien faire auprès de la malade ? Elle-même nous l'a dit : « Je m'approchais, je m'agenouillais au chevet du lit et je priais. » Sublime impulsion dans une enfant de sept ans à peine !

Cependant la phtisie multipliait ses ravages, et le jour de la séparation suprême ne pouvait tarder. La pieuse mère se préoccupa de faire donner à Gemma le sacrement de Confirmation. . « Que pourrais-je faire de mieux, pensait-elle, que de confier avant de mourir celle chère fille à l’Esprit-Saint. Quand je viendrai à lui manquer, je sais à qui je l'aurai laissée. »

Malgré son jeune âge, Gemma se trouvait préparée à la réception de ce sacrement. Sa mère, qui l'y avait elle-même disposée et enflammée, fit venir cependant chaque soir pendant quelque temps une personne capable de perfectionner son œuvre ; puis, à la première occasion, c'est-à-dire le 26 mai 1885, on conduisit l'enfant à la basilique de St-Michel in Foro,  où Monseigneur l'Archevêque Nicolas Ghilardi conférait la Confirmation. Un détail échappé plus tard à sa réserve donnera une idée des grâces de choix dont l'Esprit-Saint dut la combler.

Après la cérémonie sacrée, les personnes qui l'avaient accompagnée restèrent à la basilique pour entendre une messe d'action de grâces. Gemma s'en réjouit à la pensée de pouvoir consacrer ce temps à recommander à Dieu sa pauvre mère presque mourante. « J'écoutais de mon mieux la sainte messe, raconte-elle ingénument, et je priais pour maman lorsque une voix me dit soudain au cœur : Veux-tu me lu donner, ta maman ? - Oui, répondis-je, mais à condition que vous me prendrez aussi. - Non, reprit la voix, donne-moi volontiers ta maman je te la conduirai au ciel. Toi, tu dois rester avec ton papa. - Je fus bien forcée de répondre oui. »

Telle est, d'après mes souvenirs, la première locution surnaturelle dont Gemma fut favorisée, parmi tant d'autres que je rapporterai en partie dans cet ouvrage, La circonstance de la descente de l'Esprit-Saint par le sacrement de Confirmation dans une âme si pure est, à elle seule, une preuve convaincante de l'origine divine de ces paroles que l'événement d'ailleurs démontra véridiques.

Gemma avait fait à Dieu le sacrifice de l'objet qui lui était le plus cher au monde ; le mérite lui en était assuré dans le ciel. De retour à la maison, elle entre dans la chambre de sa mère qu'elle trouve à toute extrémité. S'agenouillant au pied de son lit, elle éclate en sanglots, prie d'un cœur angoissé et déclare qu'elle n'abandonnera pas ce chevet, qu'elle veut recueillir les suprêmes paroles de sa mère. Bien que résignée à la volonté divine généreusement acceptée au pied de l'autel, elle gardait le secret espoir de la suivre au ciel.

Cependant la malade se releva un peu, et l'amélioration se maintenait depuis plusieurs mois, lorsque l'implacable mal reprenant son cours enleva définitivement tout espoir. Gemma ne pouvait plus s'arracher du lit de sa mère ; aussi monsieur Galgani dans la crainte que la présence d'une fille si aimée n'avançât la fin de la mourante lui fit signe de sortir. Il la confia jusqu'à nouvel ordre à une tante maternelle, Hélène Landi, du bourg de San Gennaro. La fillette obéit et partit le jour même.

Madame Galgani s'éteignait bientôt saintement, le 17 septembre 1886, dans sa trente-neuvième année.

On apprit la triste nouvelle à Gemma chez sa tante de San Gennaro. La résignation de cette enfant de huit ans fut d'autant plus admirable que son cœur si affectueux ressentait plus cruellement la douleur d'une telle séparation.

C'est donc ainsi ô mon Dieu, que pour les détacher de ce monde et les purifier toujours davantage. vous vous complaisez à livrer au martyre les âmes les plus belles, et dès leurs plus jeunes ans !

   

CHAPITRE II

 INSTITUTION GUERRA. PREMIÈRE COMMUNION.

(1886-1887)

  

Pour si bonne et si pieuse que fut madame Hélène Landi. elle ne pouvait faire oublier la sainte disparue. Gemma, qui ne trouvait de charme qu'aux pratiques de piété, sentit bientôt le vide causé en elle par l'éloignement d'abord, et ensuite par la perte de sa bien-aimée mère. « C'est alors. que dit-elle un jour, que je regrettai le temps où maman me faisait tant prier. La chère petite aurait voulu se rendre à l'église à une heure matinale, et personne ne voulait l'y accompagner si tôt ; elle désirait se trouver seulette pour s'entretenir avec Dieu, et on ne la laissait pas un moment tranquille. Une grande pécheresse comme elle avait besoin, disait-elle, de se confesser chaque jour, et rarement on lui donnait cette satisfaction : si manifeste était d'ailleurs aux yeux de tous sa candide innocence. Privée de directeur spirituel, personne ne lui parlait de Jésus, seul amour de son âme. La pauvre fillette souffrait donc et mourait d'ennui à San Gennaro.

Cependant Hélène Landi, qui chérissait sa nièce pour ses manières ingénues et graves, pour sa modestie et sa piété éclairée, vraiment exceptionnelle dans une enfant d'âge si tendre, espérait bien obtenir de la garder encore longtemps. Mis an courant de ce projet, le frère de Gemma, Eugène, auquel l'absence de sa chère sœur depuis déjà quelques mois paraissait intolérable, fit valoir auprès de son père tous les arguments propres à empêcher une plus longue séparation. Mais monsieur Galgani n'avait pas moins à cœur de conserver à son foyer sa fille de prédilection. Après de mûres réflexions sur le meilleur parti à prendre à la suite du deuil cruel qui venait de le frapper, il rappela près de lui, pour veiller à leur instruction, tous ses enfants dispersés ça et là. C'était en fin décembre 1886.

Gemma rentra donc à la maison paternelle au milieu des larmes de joie de toute sa famille et particulièrement de son frère Eugène.

Il ne pouvait être question de la mettre en pension ; un nouvel éloignement eût trop coûté au cœur de son tendre père. On l'envoya comme externe à l'institution, si renommée, des Soeurs de sainte Zite, vulgairement appelée institution Guerra, du nom de sa fondatrice. Ce fut une excellente pensée de monsieur Galgani de confier son enfant à ces éminentes maîtresses qui donnent aux jeunes filles, avec de larges connaissances littéraires et artistiques, une forte instruction religieuse, tout en les formant à une solide piété.

Gemma exprimait en ces termes à son directeur la joie que lui causa celte détermination de son père, très probablement inspirée par elle : « Lorsque je commençai à fréquenter l'école des religieuses, j'étais au paradis. » Et, en effet, sous des maîtresses consacrées à Dieu, parmi tant d'exercices et de pratiques de piété, heureusement distribués dans le cours de la journée, avec tant d'instructions et d'exhortations religieuses, la fervente enfant, habituée par sa mère à vivre plus au ciel que sur la terre, devait sûrement se trouver dans son élément.

À peine dans cette institution, Gemma sollicita la faveur de faire sa première communion. Depuis longtemps déjà, blessée an cœur par Jésus des flèches de son plus pur amour, cette innocente colombe gémissait et se consumait du désir de s'unir à Lui par le sacrement de l'Eucharistie. Son admirable mère lui en avait dévoilé toutes les douceurs et donné comme un avant-goût. Pour embraser de plus en plus ses ardeurs, elle la conduisait souvent au pied du saint tabernacle, d'où le Seigneur répand ses rayons et ses flammes sur ceux qui le cherchent, et surtout sur les âmes simples et pures.

Eperdument éprise de l'Ami divin, Gemma le voulait et tous les jours suppliait avec larmes son confesseur, son père, sa maîtresse de le lui donner. On lui opposait l'usage de ne pas admettre à la communion des enfants si jeunes, et avec d'autant plus de raison qu'à voir sa petite taille et ses membres délicats, à peine lui eût-on donné six ans au lieu de neuf. Mais elle revenait sans cesse à la charge, avec des arguments toujours nouveaux : « Donnez-moi Jésus, vous verrez que je serai plus sage ; je ne ferai plus de péchés ; je ne serai plus la même. Donnez-le moi ; je sens que je me consume, et je n'en puis plus. »

Devant de si extraordinaires instances, le confesseur, monsieur l'abbé Volpi, aujourd'hui très digne évêque d'Arezzo, finit par céder et dit à monsieur Galgani que s'il ne voulait voir son enfant dépérir de chagrin il fallait l'autoriser sans délai à se nourrir du Pain de vie.

Qui dira la joie de notre ange à cette détermination ? Après d'ardentes actions de grâces au Seigneur et à la très sainte Vierge, elle cherche le meilleur moyen de se préparer à cette insigne faveur, et s'arrête, sans grande délibération, au parti de se renfermer dans le couvent de ses maîtresses, pour y suivre dans une paisible solitude un cours régulier d'exercices spirituels. Il n'était pas facile de faire accepter ce projet par son père, qui croyait ne pouvoir rester un seul jour privé de sa chère fille mais Gemma fut si pressante et versa tant de larmes que cette fois encore monsieur Galgani se vit contraint de céder. Entendons-la nous raconter elle-même la suite. « j'obtins la permission le soir, et le lendemain matin je me rendis en hâte au couvent, où je restai dix jours. Durant ce temps je ne vis personne de ma famille ; mais que j'étais bien ! quel paradis ! À peine dans le couvent, je courus à la chapelle remercier Jésus et le prier ardemment de me bien préparer à la sainte communion. Alors, je sentis naître en mon âme un grand désir de connaître en détail toute la vie de Jésus et sa Passion. »

Nous l'avons dit précédemment, Gemma avait été initiée à la méditation par sa propre mère mais qui donc avait appris à cette enfant de neuf ans que le mystère de la Passion, du Sauveur est si intimement lié au mystère de l'Eucharistie, que la meilleure voie pour arriver au second est de passer par le premier ? Certainement l'Esprit-Saint lui-même, qui l'avait déjà inondée de tant de lumière et embrasée de tant d'amour pour l'auguste sacrement de l'autel. »

« Je manifestai donc ce désir à ma maîtresse, continue Gemma, et elle commença aussitôt ses explications. Un soir, à une heure tardive, elle me parlait du crucifiement, du couronnement d'épines, de tous les supplices de Jésus ; elle en fit une peinture si vive, qu'une douteur intense me saisit, m'occasionnant à l'instant une forte fièvre qui m'obligea de garder le lit toute la journée suivante. On me supprima du coup les explications. »

« Je suivais les instructions à la chapelle. Chaque jour le prédicateur nous disait : Qui se nourrit de Jésus vivra de sa vie. Ces paroles me remplissaient d'une grande consolation, et je me faisais ce raisonnement Donc, quand Jésus sera avec moi, je ne vivrai plus en moi, puisque en moi vivra Jésus. Et je mourais du désir d'arriver au moment où je pourrais dire en toute vérité : Jésus vit en moi. Parfois, en méditant cette pensée, je passais la nuit entière à me consumer de désir. »

« Je me préparai à la confession générale que je fis en trois fois à monsieur l'abbé Volpi, et je la terminai le samedi, veille du jour heureux. »

Ce jour heureux était le 17 juin 1887, fête du Sacre-Cœur de Jésus, tranférée du vendredi précédent. La veille. Gemma voulut écrire à son père. Puisant dans son cœur si rempli de célestes affections, elle fit seule la lettre suivante, brève parce que plus le cœur déborde, moins on parle.

« Cher papa, nous sommes à la veille du jour de la première communion, jour pour moi d'un bonheur infini. Je vous écris cette seule ligne pour vous assurer de mon amour et vous dire de prier Jésus afin que, à sa premiere venue en mon âme, il me trouve préparée à recevoir toutes les grâces qu'il me réserve.

« Je vous demande pardon de tant de désobéissances et de toutes les peines que je vous ai causées, et je vous prie, ce soir, de vouloir tout oublier.

« En vous demandant votre bénédiction, je me dis votre fille bien affectueuse, Gemma. »

Avant de sortir des saints exercices de la retraite. Gemma prenait par écrit les résolutions suivantes : « 1°- Je me confesserai et communierai chaque fois comme si la mort devait aussitôt après me surprendre ; 2°- Je visiterai souvent Jésus au saint Sacrement, surtout en temps d'affliction ; 3°- Je me préparerai à chaque fête de ma céleste Mère par quelque mortification, et chaque soir je lui demanderai sa bénédiction ; 4°- Je veux toujours me tenir en la présence de Dieu ; 5°- Chaque fois que sonnera l'heure, je dirai à trois reprises : Mon Jésus, miséricorde ! »

Gemma eût bien voulu ajouter à ces résolutions, mais la maîtresse qui la surprit les écrivant ne le lui permit pas de crainte qu'en se chargeant trop elle ne nuisit à sa santé ; car elle savait bien que la tendre fillette, douée d'une grande fermeté de caractère et d'une ferveur extraordinaire, appliquerait toutes les énergies de son âme à l'accomplissement de ses promesses.

Le dimanche matin arriva enfin, continue l'admirable enfant avec une foi ardente, je me levai promptement et courus à Jésus pour la première fois. Mes soupirs furent enfin satisfaits et je compris alors la promesse de Jésus : Celui qui se nourrit de moi vivra de ma vie. »

« Ô mon père, écrira-t-elle plus tard à son directeur spirituel, ce qui se passa en ce moment entre Jésus et moi, je ne saurais l'exprimer, Jésus se fit sentir fort, bien fort à mon âme indigne. Je goûtai à cet instant combien les délices du ciel diffèrent de celles de la terre. Je me sentis prise du désir de rendre continuelle cette union avec mon Dieu. Je me trouvais toujours plus détachée du monde, et toujours plus disposée au recueillement. »

Gemma voulut faire sa seconde communion le jour suivant, dans l'église paroissiale, l'insigne basilique de St-Prédien, où se conserve le précieux trésor des restes mortels de sainte Zite.

Les impressions célestes de sa première communion ne s'effacèrent jamais. « La chère enfant, atteste une de ses maitresses, se rappelait ce beau jour avec une joie inexprimable ; aux heures de récréation, elle parlait des pures et suaves délices goûtées en ces instants fortunés. Chaque année, lorsque arrivait l'époque de la première communion sa joie était à son comble, et elle suivait avec les premières communiantes les exercices de la retraite préparatoire. » Chaque année encore, elle commémorait avec une toute spéciale dévotion ce grand jour qu'elle appelait le jour de sa fête. La lettre suivante, adressée à son directeur en 1901, au lendemain d'un de ces anniversaires, nous dira quels sentiments l'animaient alors. Elle a deux parties : la premiere, sorte d'entrée en matière, fut écrite dans un de ces ravissements qui la prenaient souvent même en présence de ses familiers.

« Mon père, je ne sais si je vous ai dit que le jour de la fête du Sacré-Cœur de Jésus est aussi le jour de ma fête. Hier, père, j'ai vécu un jour de paradis : je suis toujours restée avec Jésus, j'ai toujours parlé de Jésus, j'ai été heureuse avec Jésus, et j'ai pleuré aussi avec Jésus. Le recueillement intérieur m'a tenue, plus que de coutume, unie à mon bien-aimé Jésus... Ô froides pensées du monde, éloignez-vous de moi ; je ne veux être qu'avec Jésus, et Jésus seul. » Se repliant à ce moment sur elle-même pour s'humilier, selon son habitude après ses élans d'amour, elle continue : « Mon Jésus, et vous me supportez encore ? Plus je songe à mes démérites, plus je reste confondue, et je ne trouve d'autre moyen de me rassurer que de recourir promptement à votre immense miséricorde, ô compatissant Jésus ! »

Après cette effusion, Gemma recouvre ses sens et se trouve une plume à la main devant la lettre commencée : elle reprend son sujet avec la plus grande aisance : « Père, où s'en va maintenant ma pensée ? Au beau jour de ma première communion. Hier, fête du Cœur de Jésus, j'ai éprouvé de nouveau la joie de ce beau jour. Hier, j'ai de nouveau goûté le paradis. Mais qu'est-ce que le goûter un seul jour, quand plus tard nous en jouirons à jamais ? »

« Le jour de ma première communion a été, je puis le dire, celui où mon cœur s'est trouvé le plus embrasé d'amour pour Jésus. Que j'étais heureuse lorsque, possédant Jésus, je pouvais m'écrier : Ô mon Dieu. votre Cœur est à moi. Ce qui fait votre bonheur peut bien aussi faire le mien. Que manquait-il alors à ma félicité ? Rien. » Gemma rentre encore en elle-même pour s'humilier : Ô père, père, mais tous les jours ne se ressemblent pas il en est où je rougis de moi. Oh ! combien de fois j’ai cédé aux attraits du monde ! Que Jésus me prenne vite le cœur et se l'assure, s'il ne veut se le voir ravir encore bientôt par mes péchés. »

Je serais infini s'il me fallait reproduire en entier les pensées et les sentiments exprimés dans les lettres de Gemma avec une éloquence toujours nouvelle sur ce sujet de sa première communion. Le peu que j'en ai donné suffira pour montrer à quelle hauteur planait, loin des petitesses de la terre, le grand cœur de cet ange dès l'âge de neuf ans.

 Heureuse enfant, il vous a été donné de bien bonne heure de connaître les mystères du royaume de Dieu, cachés à la plupart des hommes et de savourer la suavité céleste de la manne eucharistique préparée par celui qui a dit : Celui qui mangera ma chair et boira mon sang aura la vie éternelle.

  

CHAPITRE III

 CARACTÈRE DE GEMMA. - SON ESPRIT DE PIÉTÉ.

(1888-1894)

 Après les fêtes de sa première communion, Gemma reprit avec ardeur la vie scolaire. Maîtresses et élèves, qui s'étaient aperçues dès le début des rares dispositions de la nouvelle venue ne se lassaient point de l'admirer. La fillette s'étudiait cependant à dissimuler ses qualités pour rester inconnue, mais sans y réussir tant la candeur de sa belle âme transparaissait dans toute sa personne et surtout dans ses yeux.

« Gemma, Gemma, lui dit un jour une de ses maîtresses, si je ne lisais dans tes yeux je ne te connaîtrais pas. »

Bien que des plus jeunes de sa classe, elle inspirait un tel respect que toutes la traitaient comme leur aînée, « Elle était l'âme de l'école, atteste une autre maîtresse, et rien ne s'y faisait sans elle. Toutes ses compagnes la chérissaient et aimaient à l'associer à leurs fêtes et à leurs jeux ; cependant elle avait une nature peu expansive, la parole brève, l'action résolue et parfois les manières apparemment rudes. »

Telle elle apparaissait à l'extérieur ; mais ce n'était là que l'écorce, sa vraie nature était tout autre. Elle m'a avoué bien des fois qu'elle prenait à dessein des dehors quelque peu hérissés, en vue de se cacher et de crainte, en se répandant par les sens, de tomber dans la dissipation et l'offense de Dieu. Elle savait se dominer au point de laisser prendre pour un effet de notre pauvre nature ce qui était un fruit de sa vertu. Ainsi, en la voyant si grave et si avare de paroles quelqu'un la traita d'altière et d'orgueilleuse. « Que me parlez-vous d'orgueil ? répondit-elle, souriante ; je n'y pense même pas. Je ne parle guère parce que je ne sais que dire ; je ne sais non plus si je parlerais bien ou mal, et alors je me tais. » Lorsque, devenue plus grande, Gemma se souviendra d'avoir été taxée d'orgueil, elle écrira avec une touchante humilité « Oui, je n'avais que trop ce péché : Jésus jugera si c'était à mon insu ou non. J'ai été bien des fois en demander pardon à mes maîtresses, à mes compagnes, à la mère Supérieure ; puis, le soir et souvent la nuit, je pleurais en silence je ne me connaissais pas ce péché. » Oh !... que n'avons-nous tous d'autre orgueil que celui-la, d'où germe une si belle fleur d'humilité !

La vivacité formait le trait dominant du caractère de Gemma. Un observateur attentif découvrait bien vite en elle un tempérament ardent dont le sang facilement irritable, bouillonnait dans les veines. Sans une violence continuelle, cette enfant eût été, comme on dit, un vrai lutin ; tandis que par les ressources d'un esprit prompt et perspicace elle eût dominé tout le monde. Combien de fois ne l'ai-je pas vue étouffer, même au prix d'efforts musculaires, les premiers embrasements de la colère !

D'autres ont porté sur elle le même jugement. « Bien que d'une nature vive, dit un témoin, Gemma était paisible parce qu'elle triomphait touj ours d'elle-même. Loin de se troubler, de se disputer, si on lui cherchait querelle, si on la maltraitait même, elle répondait d'abord par un aimable regard, et puis par un sourire si doux que parfois son adversaire, désarmée, se jetait dans ses bras et la pressait affectueusement sur son cœur. »

Lorsqu'on lui attribuait un désordre survenu dans la maison, déclare un autre témoin, et qu'on l'en reprenait avec vivacité, Gemma écoutait en silence, et puis, qu'elle eût tort ou raison, disait d'une voix calme « Ne vous troublez pas ne vous emportez pas je serai sage, je vous l'assure, je ne le ferai plus. » Tellement cet ange savait se dominer.

Quant à l'apparente rudesse dont parle une de ses maîtresses, elle provenait du naturel franc et sincère qui distingua particulièrement cette enfant bénie. Pour elle oui était oui, et non, non ; blanc était blanc, et noir, noir. Pas de replis dans son cœur ; elle parlait et agissait suivant sa pensée, sans user de détours. Ce que dansle monde on appelle cérémonies, façons, elle l'ignorait. Attentive à observer les règles essentielles dela politesse. Gemma ne voulait pas savoir autre chose. Elle parlait donc franchement à tous sans distinction de personnes, et n'eût pas compris qu'on pût trouver à redire à cette sincérité. De fait, personne ne s'offensa jamais de son langage ni de ses manières.

D'ailleurs, lorsque la candide fillette voulait bien se prêter à une longue conversation - ce qui était rare - on serait resté de longues heures sous le charme de sa causerie. C'est ce qui arrivait à l'institution Guerra dont toutes les élèves avaient pour Gemma une telle affection qu'il y eût un deuil général le jour où, tombée malade, elle dut définitivement rentrer dans sa famille.

Cette singulière parcimonie de paroles, jointe à un recueillement habituel, la firent juger par quelques-uns d'un naturel timide ; tel autre la crut presque stupide. Gemma ne se préoccupait pas de ces appréciations, et si on lui en parlait elle disait humblement : « Qu'ai-je besoin de plaire au monde ? Stupide. je ne le suis que trop ; on me tient pour ce que je suis du reste, peu m'importe. »

Un jour qu'elle était souffrante, un médecin vint la voir. Étonné de son recueillement, de sa modestie, de sa répugnance à se laisser toucher il se crut, sans en douter, en présence d'une dévote fanatique et ne se gêna point, la visite terminée, pour essayer de la convaincre d'erreur par quelques arguments rapportés des salons mondains. Gemma, jusque-là silencieuse, riposte tout à coup ; elle refute un à un ces piètres arguments, avec une telle promptitude et une telle vigueur de parole que le galant homme se trouve sans réplique et se retire confus, au singulier étonnement des personnes présentes.

J'ai voulu moi-même, plus d'une fois, éprouver sa pénétration et sa logique par différents sophismes, mais je dois avouer que ses réparties subites et judicieuses lui ont toujours donné le dessus ; tant il est vrai que les hommes jugent suivant les apparences, mais que Dieu seul connaît parfaitement les cœurs. Revenons à l'institution Guerra. L'admiration des maîtresses pour leur élève est traduite en ces termes, extraits d'un long mémoire où nous avons déjà puisé : « Toutes les religieuses, y compris la supérieure qui fut sa maîtresse de cours supérieur en l'année scolaire 1891-1892, eurent une profonde estime et une vive affection pour cette chère enfant. Moi-même, qui écris ces lignes, j'eus l'occasion, en raison de ma charge, de la voir de plus près et d'admirer particulièrement sa solide piété et son ingénuité enfantine. Dès les premiers jours que je la connus, je la jugeai une âme bien chère à Dieu, mais cachée au monde.

« J'enseignais aux élèves à faire le matin un peu de méditation, et le soir quelques minutes d'examen de conscience ; or, j'observais que Gemma, déjà au courant de ces pieuses pratiques, les prenait plus à cœur. Je n'ai jamais pu savoir d'elle le temps précis qu'elle y consacrait ; de ses réponses évasives j'ai conclu qu'elle devait en donner beaucoup surtout à la méditation. Avide d'entendre la parole de Dieu, elle manifestait une joie extraordinaire les jours où l'aumônier venait expliquer le catéchisme. Même allégresse pour les prédications qui se font dans la chapelle de l'institution aux diverses fêtes de l'année. Elle voulait devenir une sainte à l'imitation de la Vénérable Bartolomea Capitanio ; et je lui rappelais souvent sa résolution par ces mots « Pensez-y, Gemma, vous devez être une gemme de prix. »

Comme toute sainteté se forme au pied de la Croix, Dieu mit dans cette jeune âme un vif désir de connaître le grand mystère de notre Rédemption. Elle commença dès lors d'assiéger sa maîtresse (la même qui lui parlait de la Passion pendant sa retraite de première communion) et finit par obtenir, à force d'instances, la promesse de recevoir d'amples explications sur ce mystère, une heure durant, toutes les fois qu'elle aurait remporté en classe dix bons points, c'est-à-dire l'optime tant pour l'étude que pour l'ouvrage manuel. Quelle meilleure récompense pourrais-je espérer ; se disait-elle ; et redoublant de diligence elle réussit à partir de ce moment à mériter presque chaque jour l'optime, de sorte que l'heure de l'exercice convoité lui était ordinairement assurée. « Combien de fois, me disait-elle un jour, en réfléchissant à l'amour de Jésus qui a tant souffert pour nous, et à l'ingratitude dont nous le payons de retour, la maîtresse et moi nous pleurions ensemble ! »

La pieuse directrice lui indiquait de petites mortifications corporelles pour compenser un peu cette ingratitude des hommes, et lui faisait connaître divers instruments de pénitence. La fervente enfant se procura les uns et se fabriqua les autres ; mais elle eût beau insister, on ne lui permit pas d'en faire usage. Sur les conseils de la même directrice, elle remplaça les macérations de la chair par une rigoureuse mortification des yeux, de la langue, de tous les sens, et plus particulièrement de la volonté ; et en cela elle apparut vraiment admirable tout le reste de sa vie.

Au mois de mars 1888, il plut à Dieu d'appeler à Lui cette excellente maîtresse, sœur Camille Vagliensi, religieuse d'une grande sainteté de vie, et Gemma passa sous la direction de sœur Julie Sistini, belle âme de non moins de vertu, mais particulièrement douée de l'esprit de prière. « Sous cette maîtresse, m'a-t-elle raconté, je commençai à éprouver un grand besoin de prier. Chaque soir après la classe, à peine de retour à la maison, je m'enfermais dans une chambre pour réciter à genoux le rosaire entier ; la nuit, je me levais plusieurs fois pendant un quart d'heure environ, pour recommander à Jésus ma pauvre âme. »

C'est dans une telle ferveur d'esprit et dans la paix domestique que s'écoula le reste de l'année. De cette enfant ou pouvait dire ce que l'Évangile atteste du Sauveur adolescent, qu'en avançant en âge elle croissait en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes.

Mais le passage des justes sur la terre est ordinairement marqué par plus de tristesses que de joies, par plus de travaux que de paisibles loisirs et il est bien rare que le Seigneur ne les trempe dès leur jeunesse dans l'épreuve pour les accoutumer peu à peu aux grandes luttes de la vie spirituelle. Ainsi, nous l’avons vu, en a-t-il été de bonne heure pour Gemma qui perdit à l'âge de sept ans une mère telle que madame Galgani ; mais une tribulation beaucoup plus cruelle allait fondre maintenant sur son âme la désolation spirituelle, appelée par les docteurs ascétiques martyre intérieur. Jusqu'ici la pieuse enfant n'a goûté qu'aux consolations célestes et n'a connu que des attraits et des stimulants vers la vertu parfaite aujourd'hui, à son aversion sensible pour tout ce qui est du monde succèdent le dégoût, la tristesse et la répugnance à l'oraison. Elle ne sent presque plus son Jésus dont les amoureuses étreintes, soudain disparues, lui apparaissent comme des songes lointains : peine intolérable pour son cœur si peu habitué à ce délaissement, et qui se prolongera, non quelques jours, mais presque toute une année. Cette période d'extrême aridité ne sera point cependant pour elle un temps d'arrêt dans les voies intérieures, au contraire : sentant se dérober ce Dieu dont l'amour fait déjà le seul charme de sa vie, elle s'élance à sa recherche avec encore plus d'ardeur par le détachement progressif des affections terrestres, la fréquentation fervente de la sainte communion et la pratique assidue des vertus solides. Elle s'étudie à bien établir dans son cœur cette horreur du péché que nous y verrons croître sans cesse avec les années : et une douleur toujours plus intense pour ses petits défauts, qui lui paraissent des fautes graves dont elle demande pardon à tous, dans la crainte d'être pour tous un objet de scandale. Afin de mieux purifier son âme elle eût même voulu renouveler sa confession générale, mais son confesseur, bien convaincu de sa candeur, ne le lui permit point.

À vrai dire, ce genre de vie de la petite Gemma plaisait peu aux membres de sa famille, ignorants des grands desseins du ciel sur elle, et ils la reprenaient souvent de sa piété, à leur sens exagérée. On l'empêchait de se rendre à l'église à une heure matinale et de trop la fréquenter. Le soir on la voulait à la promenade, parée connue ses petites soeurs, etc. De semblables contrariétés emplissaient d'amertume le cœur de la pauvre enfant. La Providence vint à son aide. À la suite de la mort de son oncle, Maurice, survenue le 15 mars 1890, deux ans après celle de son grand-père, Charles, ses deux tantes Hélène et Élise vinrent habiter avec leur frère Henri Galgani. C'étaient deux femmes d'une grande piété, très affectionnées à leurs neveux. À leur arrivée, Gemma confiée à leurs soins recouvra une entière liberté.

Tous les matins avant la classe, elle assistait à leur côté à la première messe, et le soir visitait le Très Saint Sacrement ; ensemble elles priaient et s'entretenaient pieusement. La fervente enfant crut revenus les beaux jours où son admirable mère vivait encore. Désormais elle ne fut plus privée de la sainte communion, que son confesseur ne lui avait permise jusque-là que trois fois la semaine, et elle s'en approcha immanquablement chaque jour.

À mesure de ses progrès dans la vie spirituelle, Jésus lui devenait plus intime. « Il se faisait sentir toujours davantage à ma pauvre âme, avoue-t-elle ingénûment ; il me disait beaucoup de choses et me donnait à goûter plus fréquemment de très grandes consolations. »

Nous voici en 1891. Gemma, maintenant âgée de treize ans. Se trouve parvenue à un tel degré de vertu qu'il est à peine donné à d'autres de l'atteindre après un long temps d'efforts assidus. Cependant elle se croit presque stationnaire. À l'exemple de l'Apôtre, sans regarder aux progrès accomplis elle tient constamment les yeux fixés sur la perfection idéale à laquelle le Seigneur l'appelle, et elle travaille à grande haleine à l'acquérir. Cette année devait lui en offrir un moyen de choix.

Les Sœurs de l'institution Guerra ont coutume de faire donner à leurs élèves, tous les deux ans, un cours d'exercices spirituels. « Je ne pouvais croire, écrira plus tard Gemma, à pareille occasion de me rencontrer de nouveau avec Jésus. Cette fois, on me laissa seule, sans aide » ; c'est-à-dire sans l'assistance de ses maîtresses, jugée inutile pour une telle âme. « Je compris, continue-t-elle, que Jésus m'envoyait une occasion de bien me connaître moi-même et de me purifier davantage pour mieux lui plaire. » Aussi note-t-elle en ces termes cette retraite dans le carnet de ses plus chers souvenirs :

 « Exercices de l'année 1891, pendant lesquels Gemma doit changer et se donner toute à Dieu. » On ne pouvait souhaiter de meilleures dispositions dans une fillette de treize ans. »

« Je me souviens, écrit-elle, que le prédicateur nous fit une méditation sur le péché. C'est alors que je compris vraiment combien j'étais digne du mépris de tous : je me voyais ingrate envers mon Dieu et toute couverte de péchés. Puis vint la méditation sur l'enfer ; je reconnus l'avoir mérité et je fis cette résolution : je formerai, même pendant le jour, des actes de contrition, surtout après quelque manquement. » Même pendant le jour : ces paroles laissent entendre que la sainte enfant consacrait à de tels actes une partie de ses nuits.

« Dans les derniers temps des exercices, reprend-elle, on considéra les exemples d'humilité, de douceur, d'obéissance et de patience de Jésus ; et de cette méditation je tirai deux résolutions : 1°- Faire chaque jour la visite à Jésus-Hostie, et lui parler plus du cœur que des lèvres ; 2°- veiller le plus possible à éviter des discours indifférents, et parler de choses célestes. »

Ah ! si les chrétiens d'âge mûr apportaient dans les exercices spirituels les mêmes dispositions que cette tendre enfant, quels fruits plus abondants de salut n'en retireraient-ils point !

Une telle application aux choses divines ne faisait point négliger à la pieuse élève les devoirs de classe. Au contraire, elle était notée parmi les plus laborieuses et remportait toujours les prix les plus honorables. À la fin de l'année scolaire 1893-94, elle obtint le grand prix d'or de religion qui ne se donne qu'aux élèves ayant atteint, durant tout le cours des leçons de doctrine chrétienne la note la plus élevée.

À l'approche des expositions de travaux scolaires, en usage dans l'institution, les maîtresses réussissaient quelquefois à vaincre la répugnance de l'humble enfant à paraître, et lui faisaient donner des poésies, des exercices de français, des devoirs d'arithmétique, etc. ; preuve indiscutable de ses succès en ces matières. On raconte que les siens, la voyant si absorbée dans l'étude, lui disaient parfois d'un ton de blâme « À quoi bon tant étudier ? Tu es déjà si savante, et cela ne te suffit pas ? »

Cependant une grande épreuve se préparait pour la chère enfant. Son frère Eugène, qui avait contracté la maladie de sa mère, touchait à la fin de sa vie. C'étaient deux âmes en parfaite communion d'idées et de sentiments, de sentiments de piété surtout. « Je l'aimais plus que tous les autres, disait Gemma, et les jours de vacances nous étions toujours ensemble, nous amusant à dresser des petits autels, et à faire des cérémonies religieuses. »

Eugène avait obtenu de son père l'autorisation d'entrer au séminaire ; déjà dans les Ordres mineurs, il se préparait au sous-diaconat lorsque le mal vint le terrasser. Dans une telle extrémité, ces deux cœurs pouvaient-ils se séparer ? Le bon frère lorsqu'il savait sa jeune sœur à la maison la voulait aussitôt près de son lit. Sans s'illusionner sur le danger réel de la contagion, Gemma, peu soucieuse de sa propre vie, se tenait jour et nuit au chevet du malade, le servait, le réconfortait, lui suggérant de pieuses pensées pour le préparer à une sainte mort. Le chaste jeune homme s'éteignit au mois de septembre 1894 dans des sentiments admirables.

Atteinte à son tour d'une maladie grave qui la tint alitée pendant plus de trois mois, la généreuse enfant vit ses jours menacés. Ce fut dans sa famille, devant la perspective d'un nouveau deuil, une consternation générale. On eut anxieusement recours à tous les moyens pour arracher à la mort au moins cette fille, cette sœur, cette nièce tant aimée. « Je ne puis exprimer, raconte Gemma, les soins dont j'étais l'objet de la part de tous, mais surtout de mon père que je voyais souvent pleurer et offrir à Jésus sa vie pour sauver la mienne. » Il semble que le ciel ait accepté le sacrifice du père affectueux, car il mourut au bout de deux ans, comme nous le verrons au prochain chapitre, tandis que sa fille échappait bientôt à tout danger. Cependant la lenteur de la convalescence la contraignit de dire un adieu définitif à ses chères maîtresses de l'Institution Guerra. Elle se résigna paisiblement à la volonté du Seigneur pour vivre uniquement au sein de sa famille.

Dieu sème ainsi de fleurs et d'épines les sentiers des élus. Il ne leur donne aucun bonheur sans le faire suivre bientôt de quelque amertume. Heureux celui qui accueille, ainsi que Gemma, les divers événements de la vie dans une égale conformité au bon plaisir divin.

 CHAPITRE IV

VIE FAMILIALE.

HÉROÏQUE PATIENCE DANS DE CRUELLES ÉPREUVES.

(1895-1897)

 Gemma finissait sa dix-septième année. Libre désormais des occupations de l'étude, elle se livra tout entière aux soins du ménage et surtout à l'éducation de ses petits frères et sœurs, qu'elle s'efforça de diriger dans la voie de la vertu par son propre exemple, par ses conseils et par une vigilante surveillance.

Nous n'avons pas de renseignements détaillés sur le caractère de sa direction fraternelle ; mais ce que nous savons déjà de cette enfant bénie laisse conjecturer ce qu'elle devait être. Toute pénétrée de l'importance de sa mission, dont elle craignait d'avoir à rendre au Seigneur un compte sévère, elle s'étudiait à la remplir avec un soin extrême ; et lorsque l'un de ses petits dirigés venait à tomber en quelque faute, elle s'en attribuait la responsabilité, pour n'avoir point su la prévenir par une plus active surveillance On la voyait attentive à satisfaire aux besoins de chacun, dans le but d'éviter les mécontentements et les disputes qui naissent si facilement chez des garçons et des fillettes d'âge tendre.

D'ailleurs le bon exemple de sa propre conduite au sein de sa famille offrait un spectacle inconnu de nos jours ; il forçait l'admiration des étrangers eux-mêmes qui le rappellent encore.

Un serviteur de la maison, Pierre Maggi, plus particulièrement attaché au service de sa jeune maîtresse, exprimait souvent par ces mots son étonnement toujours nouveau devant cette extraordinaire vertu : « Que voulez-vous, Gemma n'a pas sa pareille »

Un sujet particulier d'admiration dans cette enfant, c'était son extraordinaire amour des pauvres, le seul bien resté en elle, à son avis, parmi tant de défauts et de misères spirituelles:« Chaque fois que je sortais, raconte-t-elle, je demandais de l'argent à mon père, et s'il m'en refusait je le priais de me laisser emporter du pain, de la farine ou d'autres comestibles. Grâce à Dieu, je rencontrais toujours des indigents sur mon chemin, et jusqu'à trois ou quatre. À ceux qui venaient à la maison je donnais du linge et tout ce que j'avais sous la main mais bientôt mon confesseur me le défendit ; mon père ne me donna plus d'argent et ne me laissa plus rien prendre. Cependant lorsque je sortais, je ne rencontrais que des pauvres qui tous couraient à moi, et je n'avais rien à leur donner. J'en pleurais continuellement de chagrin, et je finis par ne plus sortir du tout. »

Il ne fut pas toujours loisible à Gemma de vivre entièrement cloîtrée dans sa famille. Son père, la sachant une de ces natures ardentes qui ont besoin de mouvement, l'obligeait à faire quelques sorties, et parfois, à défaut d'autres, lui confiait la surveillance de ses autres enfants dans leurs promenades. La jeune fille s'exécutait ; mais, à peine le seuil de la maison franchi, elle se dirigeait hâtivement par des traverses bien connues vers la campagne pour y jouir à la fois, loin des habitations, du grand air et de la solitude. Le démon se servit un jour, pour la contrister, de cette innocente distraction prise par obéissance et avec tant de précautions pratiques. Un jeune officier qui l'avait remarquée se mit à la suivre. L'angélique vierge dont les yeux étaient toujours baissés ne s'en aperçut pas ; quand on l'en avertit son affliction fut extrême ; elle pleura beaucoup et après de ferventes prières prit à nouveau la résolution de ne plus sortir que pour se rendre à l'église voisine de saint Frédien. Elle sut si bien disposer toutes choses que son père ne la contraria presque jamais plus sur ce point.

Telle était dans la vie familiale la vertu de cet ange ; elle cependant croyait n'en pas avoir et se stimulait sans cesse à l'acquérir, « Gemma, se répétait-elle à tout instant, il te faut changer et te donner toute à Jésus. » Pour s'animer à la ferveur elle tirait motif de tout : des solennités de l'Église, des beautés de la nature, de la succession des saisons et des jeux eux-mêmes, auxquels parfois elle consentait à prendre part pour se délasser. Dans un de ces derniers, celui de la courte-paille, le sort lui donna un jour le brin le plus grand. « Voilà, dit-elle, un signe que Dieu veut de moi une grande sainteté, et moi aussi je la veux. »

L'année 1895 venait de finir ; la pensée du renouvellement de l'an lui inspire dc nouveaux désirs de vie plus parfaite ; elle se lève du lieu de sa méditation, va prendre le carnet de ses résolutions et écrit « En cette nouvelle année, je me propose de commencer une vie nouvelle. Ce qu'elle me réserve, je ne le sais : je m'abandonne à vous, ô mon Dieu. Toutes mes espérances et toutes mes affections seront pour vous. Je me sens faible, ô Jésus, mais avec votre aide j'espère et je veux vivre différemment, c'est-à-dire plus proche de vous. »

Voici quel était son règlement de vie :

Dés le lever, toujours matinal, récitation des prières accoutumées, puis assistance à la sainte messe et communion. Chaque soir, sa visite tant aimée au saint Sacrement, plus ou moins prolongée suivant le nombre et l'urgence de ses devoirs domestiques. Le soir encore, méditation avec d'autres pratiques de piété et récitation du saint rosaire à genoux. La jeune fille continuait, la nuit, d'interrompre son sommeil au moins une fois, pendant près d'un quart d'heure, pour recommander à Jésus « sa pauvre âme. »

Quels vifs sentiments d'amour, de confiance et de repentir de ses fautes devaient jaillir de son cœur durant ces instants de prière solitaire aux pieds de son Jésus ! On a su de sa propre bouche que Dieu se communiquait dès lors à son âme par de suaves étreintes d'amour, et à son esprit par d'éclatantes illustrations, « de claires lumières » selon son expression. Et ainsi, nuit et jour, même parmi les soins du ménage, tandis que ses pieds foulaient la terre, son esprit planait dans des régions célestes.

Un si profond recueillement intérieur, loin de nuire à ses occupations matérielles, l'aidait au contraire à s'en acquitter avec plus de perfection, par la pensée de leur conformité avec le bon plaisir divin, dont l'accomplissement fera toujours la joie de la vraie piété.

Pour détacher encore davantage des choses terrestres le cœur de cette jeune vierge et lui apprendre à ne se complaire en rien ici-bas en dehors de Lui, le Seigneur s'était servi dans le cours de l'année 1895 d'un moyen extranaturel.

Ayant reçu en présent, d'un membre de sa parenté, une montre en or et une croix avec sa chaînette, de même métal précieux, Gemma pour être agréable au donateur crut devoir les porter dans une de ses sorties. De retour à la maison, tandis qu'elle quittait ces bijoux il lui sembla voir son ange gardien. L'esprit céleste la regardant d'un air sévère prononça lentement ces mots : Les seuls bijoux qui embellissent l'épouse d'un roi crucifié sont les épines et la croix ; et il disparut.

On devine l'impression produite dans l'esprit de la pieuse enfant par cette vision sans précédent et des paroles si expressives. Elle rejette loin d'elle avec mépris et la montre et la chaîne, enlève de son doigt une jolie bague, et prosternée la face contre terre prend en pleurant la résolution suivante : « Pour votre amour, ô Jésus, et pour ne plaire qu'à vous seul, je vous promets de ne plus porter d'objet qui sente la vanité, et de n'en parler jamais. » Elle tint parole et à partir de ce jour ne voulut plus rien savoir en fait de modes ni de parures.

Telle est, dans les mémoires de Gemma, la première trace de ces apparitions angéliques dont la fréquence étonnera dans la suite.

Le Roi des Anges lui-même daignait dès lors l'honorer de tendres visites, d'après cet aveu ingénu à son directeur :

« Bien que je fusse si mauvaise, Jésus venait me voir et me disait beaucoup de choses. » Et encore : « Je ne sais comment il ne m'apparaissait pas irrité ; je ne l'ai vu qu'une fois en courroux. » Cet air sévère, dans une seule circonstance, était plutôt une épreuve que le châtiment de quelque faute volontaire, puisque Gemma dans tout le cours de sa vie n'a jamais commis de péché pleinement délibéré.

Heureuse enfant, trouvée digne dès l'âge de dix-sept ans d'entendre la voix humaine de Jésus, de le voir, de le contempler de tes yeux mortels !

Sans doute de telles faveurs ne constituent pas la sainteté, puisque beaucoup de belles âmes, sans en avoir été l'objet, ont mérité par d'héroïques vertus les honneurs des autels. Elles en offrent néanmoins un signe très certain, car on ne les constate jamais dans une âme vulgaire.

Comment s'étonner que cette créature privilégiée, jetant un regard de dédain sur les biens caducs de cette pauvre vie, soupirât ardemment après la patrie céleste. Depuis le jour, écrit-elle, où ma mère m'inspira le désir du paradis, je n'ai cessé de l'éprouver, et si le Seigneur m'eût donné le choix, j'eusse préféré, voir se briser les liens de mon corps pour m'envoler au ciel. Toutes les fois que j'étais atteinte de la fièvre ou de quelque autre mal, j'éprouvais un doux espoir ; mais ma douleur devenait grande lorsque, la maladie s'éloignant, je sentais revenir mes forces. Un jour, après la sainte communion, je demandais à Jésus pour quelle raison il ne me prenait pas avec Lui : « Ma fille, répondit-il, je veux te donner dans le cours de ton existence beaucoup d'occasions de t'enrichir de mérites ; j'aviverai toujours davantage ton désir du ciel, et toi tu supporteras encore la vie avec patience. »

Avec ces incessantes aspirations grandissaient rapidement en son cœur les flammes de l'amour divin. Bientôt, dans l'année 1896, s'éveillait en elle et se fortifiait un nouveau désir, révélant la sincérité de son amour et son degré de perfection. Laissons-lui la parole : « Un autre désir se forma dans mon âme, un ardent désir de souffrir et d'aider Jésus dans ses douleurs. »  Et de nouveau : « Au milieu de mes nombreux péchés je demandais chaque jour à Jésus la souffrance et beaucoup de souffrance. Oui, mon Jésus, répétais-je, pour vous je veux souffrir, et souffrir beaucoup. »

Gemma dit bien un ardent désir, car il lui suffisait d'une parole, d'un souvenir, d'un regard sur l'image de Jésus crucifié, pour se sentir toute pénétrée de compassion et d'amour. « Un jour, raconte-t-elle, fixant les regards sur le crucifix, je fus saisie d'une telle douleur que je tombai évanouie. Mon père, se trouvant là, se mit à me gronder, et m'accusa de nuire à ma santé par ma vie retirée et l'habitude de me rendre à l'église à une heure trop matinale. Ce qui me fait mal, répondis-je, c'est d'être tenue éloignée du tabernacle de Jésus. Et j'allai me réfugier dans ma chambre où pour la première fois j'épanchai ma douleur dans le Cœur de Jésus seul. »

Jusqu'alors donc, c'est-à-dire jusqu'à sa dix-huitième année, la pieuse jeune fille avait comprimé dans son âme le chagrin que lui causaient de semblables difficultés.

« Je dis à Jésus, continue-t-elle : Je veux vous suivre, ô Jésus, au prix de n'importe quelle douleur ; je veux vous suivre avec ferveur ; non, mon Jésus, je ne veux plus vous donner de nausée par mes œuvres tièdes, ni vous inspirer de dégoût par la lenteur avec laquelle je vous ai cherché jusqu'ici. » Et comme pour garantir ses promesses, elle ajoute : « Donc, désormais oraison plus recueillie, communion plus fervente. Mon Jésus, pour vous je veux souffrir beaucoup, la prière toujours sur les lèvres. » Puis, comme elle envisage ses résolutions, la pensée de la fragilité humaine amène sous sa plume cette réflexion : « Il tombe souvent celui qui souvent forme de bons propos, mais qu'en sera-t-il de celui qui n'en forme que rarement ? »

Gemma n'était nullement novice dans la carrière de la douleur qu'elle souhaite si ardemment de parcourir à la suite de son divin Maître. Très chère à Jésus dès sa première enfance, elle avait en conséquence reçu de bonne heure sa part de la croix. « Je puis bien dire, confiait-elle à son directeur, que depuis la mort de ma mère, je n'ai point passé un seul jour sans souffrir quelque petite chose pour Jésus. »

Maintenant qu'elle n'était plus dans l'enfance mais dans un âge fait, le Seigneur allait raidir sa main divine et frapper des coups de maître.

Ce fut d'abord un mal terrible à un pied, la nécrose, avec son accompagnement de douleurs très aiguës. La vertueuse jeune fille ne croyant pas devoir en tenir compte, endurait ses souffrances avec un généreux courage ; mais le mal négligé s'aggrava, la carie s'étendit, et force fut de recourir au chirurgien. Celui-ci, à la vue des ravages de la gangrène ne cacha point ses craintes et déclara que l'amputation du pied serait probablement nécessaire. Se bornant d'abord à une opération partielle, il découvrit l'os attaqué et se mit à le sectionner et à le racler profondément pour enlever les parties mortifiées ou malades. La patiente, qui n'avait pas voulu qu'on l'endormît, supportait héroïquement ces tortures ; et tandis que tous les assistants frissonnaient d'horreur et de pitié, elle seule, immobile, paraissait rester indifférente. Au plus fort de l'opération elle poussa bien quelques soupirs involontaires, mais regardant aussitôt l'image de Jésus crucifié elle lui demanda pardon de sa faiblesse et reprit son impassibilité. C'est ainsi, pour employer sa propre expression, qu'après avoir tant demandé de souffrir un peu, Jésus l'avait consolée ! Le divin Maître délivra sa bien-aimée servante de ces premiers tourments corporels, mais pour lui présenter une bien autre amertume dans le calice de sa passion.

Monsieur Galgani, son père, était un homme taillé à l'antique. Bon, simple, charitable, incapable de tromper personne et ne croyant pas non plus qu'on pût le tromper. Mais, sans qu'il eût l'air de s'en douter, il vivait dans des temps mauvais. Beaucoup de ceux qui connaissaient son excessive bonté cherchaient à la capter à leur profit. C'était de toutes parts dans sa maison des venues sans fin. Celui-ci venait emprunter de l'argent, celui-la le prier d'être sa caution ; les métayers le voulaient sur les produits de ses terres ; ses fermiers et ses locataires ne payaient pas leurs termes. Par surcroît, de longues et continuelles maladies dans la famille, dont celles de la mère et de deux enfants, qui furent suivies de mort, et cent autres infortunes contribuèrent à consumer peu à peu son riche patrimoine. Quand vint l'échéance, des lettres de change imprudement cautionnées, la ruine fut complète. Tous les biens meubles et immeubles furent mis sous séquestre, et la nombreuse famille se trouva réduite à la plus lamentable misère. Peu après, le pauvre père tombait malade, atteint d'un cancer à la gorge, et il ne tardait pas à expirer laissant ses chers enfants dans un entier dénûment. À la nouvelle de son décès, les huissiers et la force publique vinrent, de par les créanciers, fermer la pharmacie et mettre sous scellés les quelques meubles qui y restaient encore.

Au récit d'une telle infortune, ne croirait-on pas voir se dérouler sous ses yeux les différentes scènes des malheurs dc Job ? Cependant, voici quels étaient les sentiments de Gemma dans une pareille extrémité :

« Nous entrions dans l'année 1897, si douloureuse pour toute la famille. Moi seule, sans cœur, je restais indifférente à tant de revers. . Ce qui affligeait le plus les autres, , c'était de se trouver sans ressources et, pour comble, de voir notre père si malade. Un matin, je compris la grandeur du nouveau sacrifice que Jésus allait m'imposer ; je pleurai beaucoup ; mais le divin Maître, en ces jours de douleur, se faisait d'autant plus sentir à mon âme ; et puis, la vue de l'édifiante résignation de mon père en face de la mort m'inspira tant de force que je reçus le coup terrible avec calme. Le jour de son décès Jésus me défendit de verser des pleurs inutiles, et je le passai en prière, très résignée à la sainte volonté de Dieu, mon père du ciel, qui prit aussi à ce moment la place de mon père de le terre. Après cette perte, nous nous trouvions sans rien ; nous, n’avions pas de quoi vivre. »

C'était le 11 novembre 1897 que Gemma se voyait orpheline pour la seconde fois.

Avec quel héroïsme elle embrasse les croix, de plus en plus lourdes, que le divin Maître prodigue comme ses meilleurs présents à tous ses bien-aimés !

 

  CHAPITRE V

 SÉJOUR À CAMAIORE. - RETOUR À LUCQUES.

MALADIE MORTELLE. - GUÉRISON PRODIGIEUSE.

(1897-1899)

 Si la désolation est toujours grande dans une famille après la mort du père, pour la maison Galgani  elle fut inexprimable. Le défunt laissait sans la moindre ressource six enfants et deux sœurs Hélène et Élise.

Heureusement les tantes du dehors, émues d'une pareille détresse, vinrent au secours de leurs neveux, et Gemma, la préférée d'entre tous, fut recueillie par celle de Camaiore, Carolina Lencioni, dont les richesses lui permettraient de faire revivre à sa nièce les jours les plus prospères de la liaison paternelle. Mais, de même que la vertueuse jeune fille ne s'était point affligée de l'extrême pénurie de Lucques, elle ne se réjouit pas de l'opulence de Camaiore, et son unique bonheur devait consister, comme toujours, dans le travail, dans la prière et dans l'union intime avec Jésus seul. Retrempée dans l'amour divin par la tribulation, elle espérait maintenant pouvoir jouir en paix de ses fruits et mener dans la demeure de sa tante comme dans un monastère une vie toute céleste.

Son attente fut déçue. Si dans sa famille on lui laissait pleine liberté de se livrer à ses pratiques de piété en évitant les distractions mondaines, à Camaiore, comme autrefois San Gennaro, les entraves à son idéal de sainteté se multiplièrent de jour en jour. D'un côté, son bon cœur souffrait de se soustraire aux convenances de sa condition, de l'autre, il éprouvait, à les suivre ; du scrupule et du remords. Que faire ? Loin de son confesseur ordinaire, Gemma ne pouvait lui manifester ses incertitudes. S'ouvrir à un autre peu au courant du travail intérieur de la grâce dans son âme, elle y répugnait invinciblement. D'ailleurs, l'eût-elle voulu, qu'elle n'aurait su s'expliquer ni se faire comprendre. Sa peine était d'autant plus vive qu'à son trouble se joignaient des difficultés extérieures apportées à la réception fréquente de la sainte communion, son unique soutien ; et lorsque dans son angoisse elle élevait une voix aimante et plaintive vers son Jésus, Jésus lui-même, paraissant rester sourd, la délaissait dans une profonde aridité.

Cependant la pieuse enfant redoublait d'efforts pour se rendre plus agréable à ses yeux ; et, à l'imitation de sainte Catherine de Sienne, elle avait comme dressé dans son cœur un autel d'où s'élevaient incessamment vers la Majesté divine d'humbles adorations et des palpitations d'amour. Lorsque l'autorisation lui en était accordée, elle se dirigeait en grande hâte en compagnie de sa cousine vers l'église de la collégiale voisine, pour vivre quelques instants trop courts près de son bien-aimé Jésus-Hostie.

Aujourd'hui encore, les révérends chanoines de la collégiale aiment à indiquer aux étrangers la place qu'occupait habituellement la jeune fille dans ses visites eucharistiques.

Ses promenades d'ailleurs forcées, avaient pour but ordinaire le sanctuaire de l'Abbaye où se vénère une antique image de la Vierge. Avec quel bonheur elle y épanchait sa tendre dévotion envers celle qu'elle se plaisait à appeler « ma chère maman ! » Elle lui recommandait avec larmes l'âme de son père défunt et ne se retirait qu'au signal de l'obéissance.

Bientôt un événement d'une autre nature vint la bouleverser profondément. La jeune vierge, alors dans ses vingt ans, était douée d'une rare beauté. D'un port noble et plein de grâce, dans sa toilette pourtant des plus simples elle apparaissait ravissante. Ses yeux, difficiles à voir, parce qu'elle les tenait constamment baissés, brillaient du doux éclat des étoiles, et à ces agréments extérieurs la piété, le recueillement et la modestie qui respiraient dans toute sa personne ajoutaient un nouveau charme.

Or, il advint pour la seconde fois qu'un jeune homme du pays, de fort honorable maison, s'éprit d'elle à sa seule vue, et sans trop prendre d'informations demanda sa main. C'était une occasion favorable pour relever de sa ruine la famille Galgani mais l'angélique jeune fille ne voulut même pas entendre parler de mariage, et pour se soustraire à d'inutiles vexations elle prit le parti de s'éloigner de Camaiore.

Comme sa tante en eût difficilement accepté le motif, elle implore de nouveau avec la plus vive confiance le secours du Seigneur, et le Seigneur pour délivrer sa servante de tout péril permet qu'en ce temps même des douleurs aiguës se déclarent à l'épine dorsale et aux reins. Prenant alors courage, et sans se laisser arrêter par la perspective des privations qui l'attendent à Lucques, Gemma prétexte son état de santé pour solliciter son départ. À force d'instances et de pleurs elle obtient de rentrer à la maison paternelle qu'elle devait revoir, comme elle l'avait laissée, plongée dans la détresse.

On raconte qu'au moment des adieux tous les membres de la famille Lencioni sentirent leurs cœurs se briser, tant la douce enfant se les était attachés par ses belles qualités ; et on vit son oncle lui-même, caractère rude et difficile à émouvoir, se jeter irrésistiblement dans les bras de cette chère nièce, en versant d'abondantes larmes.

À peine parmi les siens, Gemma sentit son état s'aggraver. Aux douleurs des reins et de l'épine dorsale vinrent s'ajouter la déviation de la colonne vertébrale, des crises terribles de méningite, la perte totale de l'ouïe, la chûte de la chevelure et enfin la paralysie des membres. Au début, dans l'espoir d'éviter l'inspection du médecin, redoutée par sa pudeur, la jeune fille dissimula l'acuité de ses souffrances, particulièrement excessives dans la région des reins. Comment se laisserait-elle examiner et toucher par un étranger, elle qui ne se permettait même pas de diriger un regard vers les parties les plus endolories, ni même d'en approcher la main pour se rendre compte du mal ? Devant l'effrayante aggravation des symptômes, sa perplexité devint extrême. Elle eût certainement préféré subir des tortures dix fois plus cruelles plutôt qu'une visite médicale, car se rappelant toujours les paroles entendues dans sa première enfance des lèvres de sa mère : Notre corps est le temple de l'Esprit-Saint, elle entendait à tout prix le faire respecter comme tel. Mais un soir, un médecin appelé à son insu par la famille entra subitement dans sa chambre, et malgré son refus, que n'avait pu fléchir aucun argument, voulut à toute force l'examiner. Sur l'ordre formel de ses tantes, Gemma dût offrir à Dieu l'inévitable sacrifice.

L'inspection révéla dans la région lombaire un gros abcès paraissant communiquer avec l'un des reins. Le médecin, effrayé, réunit une consulte de doctes professeurs, qui déclarèrent unanimement la jeune fille atteinte dune affection vertébrale de nature très grave et difficilement curable. . Ils ordonnèrent quelques médicaments dont l'effet fut nul ; bientôt même les progrès incessants du mal contraignirent l'infirme, devenue incapable de mouvement, à s'aliter définitivement.

Tandis que s'épuisait le frêle corps de l'innocente enfant, son âme s'épanchait en tendres gémissemts, en ces gémissements d'amour qui consolent et soulagent, et que l'on n'échangerait point contre 1e éphémères plaisirs des mondains. Sa pensée s'envolait constamment vers Jésus qui satisfaisait enfin ses ardents désirs de souffrir pour Lui plaire. D'ailleurs, comme son confesseur était désormais à sa portée, son âme restait en paix ; et le Seigneur, en signe dc particulière complaisance, lui faisait éprouver une douleur intense et une horreur toujours plus grande du péché. Douleurs physiques et regrets purifiants d'un passé moins parfait s’unissaient pour activer l'œuvre de sa sanctification.

Impuissante à se mouvoir d'elle-même, la malade, sur son lit de souffance, gisait dans une perpétuelle immobilité si des bras charitables ne venaient lui apporter le soulagement d'un changement de position ; et ainsi s'écoulaient pour elle les jours et les nuits, sans autres consolations intérieures que celles que lui donnait l'oraison et sa résignation aux dispositions providentielles. Parfois, lorsqu'elle se plaignait amoureusement au Sauveur de ne pouvoir même plus prier, elle en recevait par l'intermédiaire de son Ange gardieu de fortifiantes exhortations. « Si Jésus t'afflige dans ton corps, disait l'esprit céleste, c'est pour mieux purifier ton âme ; prends patience. »

Faisant allusion plus tard à cette familiarité toujours croissante de son bon Ange, Gemma écrira : « Oh ! Combien de fois dans ma longue maladie me disait-il au cœur des paroles consolantes ! »

Les membres de la famille Galgani faisaient l'impossible pour venir en aide à cette chère enfant. Malgré leur état de gêne profonde, ils ne négligeaient aucun soin, ne reculaient devant aucun sacrifice pour obtenir sa guérison, jusqu'à ce qu'enfin, désespérant des moyens humains, ils se tournèrent avec confiance vers le ciel.

Émue de tant de témoignages d'affection, la jeune fille souffrait à la pensée d'être pour tous une, charge par sa longue et fastidieuse maladie ; et son chagrin devint si vif que le Seigneur, soit pour l'humilier, soit pour la réconforter, daigna l'en reprendre Lui-même. « Un matin, raconte en effet Gemma, comme on venait de m'apporter la sainte communion dans la maison, Jésus d'une voix assez forte me fit un grand reproche : il m'appela une âme faible. C'est ton amour-propre, me dit-il, qui regimbe de ne pouvoir partager la vie ordinaire de ton entourage ; ou bien c'est le besoin inévitable des soins d'autrui qui te cause une excessive confusion. Plus morte à toi-même, tu n'éprouverais pas semblable inquiétude. »

Consolée autant qu'éclairée par ces paroles, la pieuse enfant recouvra la paix, et depuis lors resta indifférente au, vicissitudes de son état comme aux incidents de famille.

Cependant l'annonce de sa cruelle maladie s'était répandue dans la ville, et de nombreuses amies accouraient admirer de près ce qu'elles-mêmes proclamaient un prodige de patience dans une tendre jeune fille. Gemma, les accueillant avec un aimable sourire et des témoignages de gratitude, échangeait avec elles des paroles d'édification, les seules quelle sût tirer de son cœur. Il lui était également indifférent, leur disait-elle, de s'envoler au ciel sur-le-champ, ou de rester encore sur cette pauvre terre pour y souffrir tant qu'il plairait à Dieu.

Des âmes compatissantes, devant l'inutilité des soins médicaux, s'efforçaient souvent de lui faire espérer un miracle tantôt de la médiation d'un saint, tantôt de celle d'un autre, suivant leur dévotion particulière. L'une de ces visiteuses, voulant exciter sa confiance dans un nouvel intercesseur, ou distraire du moins par une édifiante lecture les longues heures du jour, lui apporta la Vie du Bienheureux Gabriel de l'Addolorata, de la Congrégation des Passionistes, alors seulement Vénérable. Gemma n'avait pas encore entendu parler du jeune saint ni de ses nombreux miracles, dont la renommée cependant remplissait toute l'Italie ; aussi ne manifesta-t-elle à son égard aucun enthousiasme bien que sa famille commençât à lui adresser d'ardentes prières.

 Voici comment le Seigneur alluma dans le cœur de sa servante envers ce Bienheureux une étincelle de dévotion, de confiance et d'amour qui ne devait pas tarder à croître en incendie. Dans une de ses heures de solitude, la pauvre patiente se sent soudain envahie par de sombres pensées de mélancolie et une tristesse immense. Lasse, épuisée, impuissante à trouver dans une vue de foi le moindre secours, un découragement profond la saisit et la vie lui paraît insupportable. Rien de plus naturel, semble-t-il, qu'une pareille crise de désespérance dans une infirme réduite à un si lamentable état. Cependant ce n'était là qu'une tentation, habilement dissimulée, de l'astucieux ennemi qui cherchait à s'insinuer ainsi sans bruit dans l'âme de la jeune fille pour arriver plus sûrement à la perdre.

Lorsque par son artifice il croit l'avoir complètement bouleversée, levant subitement le masque il se révèle et lui dit « Si tu m'écoutes je te délivrerai de tes tourments ; je te rendrai certainement la santé, et avec la santé tout ce qui pourra te plaire. »

Pour la première fois, nous voyons Gemma face à face avec Satan qui vient ouvertement engager la lutte. La tentation procéda-t-elle par voie de réelle apparition, ou plutôt, comme les paroles de la servante de Dieu le laisseraient entendre, par voie de simple suggestion ? Quoi qu'il en soit, l'issue n'en pouvait être douteuse. À une forte agitation, à un grand trouble intérieur jusque-là inconnu, la pieuse enfant, malgré son inexpérience en pareil cas, reconnaît de suite la présence du démon. Elle se souvient du Bienheureux Gabriel, l'invoque avec confiance et s'écrie : L'âme d'abord, le corps ensuite. Le tentateur est refoulé ; mais il ne tarde pas à revenir pour un second assaut ; une nouvelle invocation au Bienheureux et le signe de la croix le remettent définitivement en fuite. Dans sa victoire Gemma recouvre le calme et une union plus intime avec son Dieu, qui la récompense largement de son énergique résistance.

Ayant ainsi éprouvé l'efficacité de la protection du jeune saint, elle sent naître en son cœur de la reconnaissance à son égard avec un commencement d'affection. Sa première pensée à l'issue du combat est de rechercher le livre de sa vie qu'elle avait placé sous son chevet. « Le soir même, dit-elle, je me mis à lire la Vie du Confrère Gabriel, je la lus plusieurs fois ; je ne pouvais me rassasier de la relire et d'admirer ses vertus et ses exemples. Du jour où mon nouveau protecteur m'avait sauvé l'âme, j'éprouvai pour lui une dévotion particulière ; le soir, je ne trouvais pas le sommeil si son image n'était sous mon oreiller. Depuis lors je commençai d'avoir le Confrère Gabriel près de moi. Ici je ne sais m'expliquer ; mais je sentais sa présence à chacun de mes actes, il me revenait à la pensée. »

La dame qui avait prêté à notre malade la Vie du Bienheureux vint pour la reprendre. Mais combien les sentiments de la jeune fille, sur le point de perdre le cher livre, différaient de ceux avec lesquels elle l'avait reçu ! Son cœur se serra douloureusement, et les larmes jaillirent de ses yeux. La dame, émue elle-même, le lui laissa pour quelque temps encore. Cependant Gemma dût finalement s'en séparer. « Ce saint du ciel. écrira-t-elle, voulut bien vite me récompenser du petit sacrifice, car la nuit suivante il m'apparut, drapé dans un manteau blanc. J'ignorais qui il était. S'en apercevant il ouvrit son manteau et laissa voir l'habit des Passionistes. Je ne tardai pas alors à le reconnaître. Il me demanda pourquoi j'avais pleuré en rendant le livre de sa Vie. Je ne sais quelle fut ma réponse, mais il me dit : Sois vertueuse je reviendrai te voir. »

Cette courte visite du Bienheureux Gabriel, en comblant d'une paix et d'une suavité délicieuses l'âme de la jeune fille, raviva fortement son ancien désir du ciel. « Allons à Jésus, l'entendait-on souvent s'écrier, oui allons à Jésus, pour rester toujours avec Lui. » Mais Jésus n'entendait pas l'exaucer encore, et elle, le comprenant bien, comprimait son brûlant désir, pleinement résignée sur son lit de douleur à sa volonté sainte.

La jeune infirme gisait toujours immobile dans son lit de douleur. De temps à autre, pour la soulager, des bras charitables la changeaient de position. Outre les membres de sa famille, les excellentes sœurs de Saint Camille, dites Barbantines, lui donnaient assidûment leurs soins, mûes certainement en cela par l'héroïque charité dont elles font profession, mais aussi par leur grande vénération pour la chère malade. Parfois elles amenaient quelqu'une de leurs novices pour l'édifier an spectacle de tant de ferveur et de vertu. Venaient également dans un but d'édification les sœurs de sainte Zite qui avaient gardé à leur ancienne élève une vive affection et qui rappellent encore « les très beaux exemples de vertu dont elles furent témoins durant sa longue maladie. »

Cependant les mois s'écoulaient sans apporter d'amélioration à la douloureuse situation de la patiente. La misère de la famille croissait avec les dettes occasionnées par tant de médecins et de remèdes, au point que personne ne voulait plus lui faire crédit d'un denier, Les âmes charitables qui venaient voir la sainte malade eussent certainement remédié en quelque manière à cette détresse, mais les malheureux enfants de monsieur Galgani se souvenant de leur prospérité d'hier, se gardaient bien de la révéler ; de sorte que souvent ils ne disposaient même pas d'un centime pour procurer à leur bien-aimée sœur le plus léger soulagement.

On arriva ainsi à la veille de l'Immaculée Conception. 7 décembre 1898, Les sœurs Barbantines se présentèrent pour leur visite habituelle, accompagnées d'une postulante que son jeune âge empêchait de revêtir l'habit religieux. La vue de cet ange éveille en Gemma le désir de l'imiter ; croyant à une inspiration divine elle prend la résolution de promettre à la Vierge. en cas de guérison, d'entrer chez les Barbantines. « Cette pensée me consola, écrit-elle ; j'en parlai à sœur Léonide qui s'engagea, si je venais à guérir, à m'admettre à la vêture à la même époque que la petite postulante. »

Tout heureuse malgré ses souffrances physiques, la douce infirme manifeste son intention à son confesseur, venu ce même jour lui apporter les grâces du sacrement de Pénitence. « Il approuva de suite mon projet, continue-t-elle, et de plus m’accorda une autre consolation, toujours refusée jusque-là, celle de prononcer le soir même le vœu de virginité perpétuelle. »

Gemma touchait enfin au comble de ses désirs ; désormais elle pourra se proclamer toute à Jésus, à Jésus seul. En cette soirée une paix céleste descendit en son âme, et son amour attendit impatiemment le lever du jour suivant qui devait l'unir à Jésus par la sainte communion, pour la première fois depuis son vœu perpétuel de virginité, et lui donner en même temps la joie d'offrir à sa céleste Mère, en la fête de son Immaculée-Conception, la licite promesse de prendre le voile.

Comme elle s'abandonnait à ces douces pensées, un tranquille sommeil vient clore ses paupières et reposer ses membres endoloris, Alors lui apparut de nouveau son cher protecteur, le Bienheureux Gabriel ; il lui dit : « Gemma, fais volontiers le vœu d'entrer en religion, mais n'y ajoute rien. » Pourquoi n'y rien ajouter ? demande-t-elle, ne saisissant point le sens de ces paroles. Pour toute réponse elle entend ces deux mots, accompagnés par le Bienheureux d'un tendre regard et d'un angélique sourire : Sorella mia ! Ma chère sœur ! « Je ne comprenais rien à tout cela, reprend Gemma ; pour le remercier je lui baisai l'habit. Alors il détacha de sa poitrine son cœur, (l'emblème des Passionistes), me le fit baiser et le posa sur la mienne, par-dessus les draps de lit, en me redisant Sorella mia ! et il disparut. » (2).

Le matin suivant, la jeune vierge recevait Jésus-Eucharistie et prononçait son vœu, l'âme inondée des plus suaves délices.

De telles faveurs spirituelles, courte trêve à ses maux, n'empêchaient point l'affaiblissement progressif de ses forces. Les médecins eurent recours, comme suprême ressource, à l'opération de l'abcès des reins et à l'application de pointes de feu le long de l'épine dorsale ; c'était le 4 janvier 1899. La sainte enfant que préoccupait toujours avant tout la garde de sa pudeur, refusa de se laisser endormir. Elle supporta héroïquement le supplice, fort inutile d'ailleurs, car le mal continua ses ravages, et le 20 du même mois un nouvel abcès accompagne de fortes douleurs spasmodiques, s'ajoutait à ceux de la tête. Le docteur mandé en toute hâte dût se borner à constater la gravité du danger, la faiblesse de l'infirme ne permettant pas de le conjurer par une opération chirurgicale. D'autres médecins déclarèrent également le cas désespéré. « Le 2 février, écrit Gemma, je me confessai, je reçus le saint Viatique, et j'attendis le moment de m'en aller à Jésus. Les médecins, croyant que je n'entendais pas, avait dit entr'eux que je n'arriverais pas à minuit. »

Cependant Gemma ne devait pas mourir encore. Il était dans les desseins du Seigneur de se glorifier en elle par l'effusion des dons surnaturels les plus extraordinaires. La guérison ne demandait pas moins qu'un miracle ; mais Dieu le fit, et d'une façon assez singulière que Gemma va nous raconter.

 « Ma famille, disait-elle, faisait des triduums et des neuvaines pour ma guérison. Moi seule, réconfortée par les douces et tendres paroles que j'entendais de la bouche même de Jésus, je restais indifférente. Une de mes anciennes maîtresses vint me visiter une dernière fois, pour me dire adieu et au revoir au ciel - j'étais si mal en effet ! Elle me pressa toutefois de faire moi-même une neuvaine à la Bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, m'assurant que j'obtiendrais la grâce d'une guérison parfaite, ou d'une prompte mort qui m'ouvrirait le ciel. Pour lui faire plaisir je la commençai ; c'était le 23 février (1899). Quelques instants avant minuit j'entendis un bruit de chapelet, puis une main se posa sur mon front, et une voix commença neuf fois de suite un Pater, Ave, Gloria. À peine répondais-je, tant j'étais faible. Cette voix me dit ensuite : Veux-tu guérir ? invoque avec ferveur chaque soir le Cœur sacré de Jésus. Je viendrai près de toi tous les jours de la neuvaine et nous prierons ensemble. C'était le Vénérable Gabriel, Passioniste, qui revint en effet chaque soir. Il me posait toujours la main sur le front et nous récitions les prières au Sacré-Cœur de Jésus. Il m'y faisait ajouter trois Gloria en l'honneur de la Bienheureuse Marguerite-Marie. La neuvaine se termina le premier vendredi du mois. Je me confessai, et le matin de bonne heure je reçus, toujours clouée au lit, la sainte communion. Oh ! les moments délicieux que je passai avec Jésus ! Il me répétait : Gemma, veux-tu guérir ? Moi, d'émotion, je ne pouvais répondre. Je dis alors du cœur : Jésus, comme vous le voudrez vous-même. Le bon Jésus ! la grâce était accordée, j'étais guérie. Deux heures ne s'étaient pas écoulées depuis la communion que j'étais debout. Ceux de ma famille pleuraient de bonheur. Moi aussi j'étais contente, non d'avoir recouvré la santé, mais parce que Jésus m'avait choisie pour sa fille. En effet, avant de me quitter, dans cette matinée, il m'avait dit au cœur d'une voix pénétrante : « Ma fille, après la grâce que tu viens de recevoir Iu me suivras avec plus d'ardeur encore. Je serai toujours avec toi, je te servirai de père, et ta mère, la voici (il me montrait la Vierge des Douleurs). (3). Mon assistance paternelle ne peut faire défaut à celui qui s'abandonne entre mes mains ; rien donc ne te manquera, lors même que je t'enlèverai toute consolation et tout appui sur la terre. »

 Heureuse perte ! heureux gain ! Oui, heureuse la perte de toutes les joies humaines, lorsqu'elle est compensée par le gain et la possession de Jésus ! La suite de cette biographie va nous en donner une preuve palpable.

 

CHAPITRE VI

 ASPIRATIONS VERS LA VIE CLAUSTRALE.

AU COUVENT DE LA VISITATION,

(mars-mai 1899)

 À peine sortie, par un éclatant miracle,  du lit de douleur où son âme s'était purifiée comme le fer dans la fournaise et toute embrasée d'amour divin, l'angélique enfant se hâta de reprendre toutes ses pratiques de piété, principalement celle de la communion quotidienne. « Alors, dit-elle, je ne pouvais pas vivre si chaque matin je n'allais à Jésus. »

Elle se sentait dévorée d'une faim intense de l'Eucharistie, que n'avaient guère pu apaiser durant sa maladie de plus de douze mois les quelques communions accordées de loin en loin. C'est au banquet sacré qu'elle trouva la réalisation de la promesse du Seigneur : « Rien ne te manquera, lors même que je t'enlèverai toute consolation et tout appui sur la terre. » Jésus-Hostie lui tint lieu de tout.

Sitôt guérie, Gemma qui soupirait depuis plusieurs années après la vie claustrale fit connaître à sa famille son intention d'exécuter son projet et son vœu. Personne ne songea sur le moment à contrarier une vocation pour tous si manifeste, d'autant plus qu'on n'en supposait point la réalisation si prochaine. Mais la servante de Dieu entendait bien voler sur-le-champ vers la solitude d'un cloître silencieux pour y vivre seule avec Jésus.

Diverses circonstances des derniers temps de sa maladie pouvaient la laisser indécise sur le choix d'une Congrégation. Sous l'inspiration des sœurs Barbantines, elle avait promis à la Vierge en cas de guérison d'entrer dans leur Institut. D'un autre côté, le Bienheureux Gabriel, dans une apparition, l'avait plusieurs fois appelée sa sœur en posant sur sa poitrine l'emblème de l'Ordre des Passionistes.

Enfin une voix mystérieuse semblait l'avoir invitée à prendre le voile à la Visitation. Gemma penchait plutôt vers cette dernière Congrégation, sans doute par reconnaissance pour la Bienheureuse Marguerite-Marie dont l'intercession lui avait obtenu la santé. Aussi écrivait-elle six jours après sa prodigieuse guérison : « Je voudrais voler sur-le-champ là où me veut la bienheureuse Marguerite-Marie. Oh ! comme on est mal dans le monde ! Depuis que j'ai quitté mon lit d'infirme, j'éprouve pour ce qui passe, une inexprimable aversion. »

Cependant le bruit de sa guérison se répandait dans la ville de Lucques, non sans susciter de nombreux commentaires. Les Visitandines exprimèrent le désir de voir la jeune fille pour entendre de sa propre bouche les détails de cet événement. On ne pouvait leur refuser une aussi légitime satisfaction.

La miraculée fut accueillie avec empressement dans leur monastère et les religieuses, à la pensée de la posséder un jour, définitivement, manifestèrent toute leur joie. Ce jour, Gemma croyait bien le connaître avec certitude depuis l'instant de sa guérison, où une voix céleste lui avait fait entendre ces paroles : « Renouvelle à Jésus toutes tes promesses, et ajoutes-y qu'au mois consacré au Sacré-Cœur. toi aussi tu iras te consacrer à Lui. » La pieuse enfant avait interprété ces paroles comme un appel à la Visitation, et dans son impatient désir d'y répondre elle languissait de voir ce moment encore éloigné.

« Aujourd'hui, écrivait-elle, nous sommes au 9 mars ; comment patienter jusqu'au 1er juin ? » Pour abréger son tourment, les Visitandines promirent de la recevoir comme retraitante vers le premier mai, et un mois plus tard comme postulante. Trente jours d'attente s'écoulèrent pendant lesquels le Seigneur combla sa servante d'ineffables consolations.

À cette époque commence pour Gemma une vie toute céleste et à ce point extraordinaire qu'elle offre peu de différence avec celle des plus grands saints. Jusqu'ici elle a été favorisée, sans doute, d'illuminations intellectuelles nombreuses, de locutions divines, de suaves impressions dans l'âme, d'apparitions célestes, mais seulement par intervalles plus ou moins rapprochés. Aujourd'hui s'ouvre la série des communications divines presque ininterrompues et de l'ordre le plus élevé : lumières éclatantes, sublimes attractions, très puissants stimulants, qui vont conduire si rapidement la jeune vierge à une admirable perfection. Intime est son union avec Dieu que sa pensée contemple sans défaillance, sans pouvoir s'arrêter sur aucune créature. Par son abandon absolu à la Providence et son inaltérable uniformité aux vouloirs divins, elle conserve le calme et la joie au sein des plus dures épreuves. En un mot, Gemma ne vit que pour son Dieu vers lequel convergent tous ses désirs et que réclament toutes les palpitations de son cœur. En Lui seul son âme se délecte et repose tranquille.

Cependant la semaine sainte approchait. Gemma l'attendait impatiemment pour épancher en ces jours mémorables ses tendres sentiments envers Jésus Crucifié. Avant de dire les grâces importantes reçues en cette grande semaine, il me faut parler de l'Heure sainte pratiquée par la jeune fille ; car, c'est durant ce pieux exercice que s'accompliront en elle dans les dernières années de sa vie les plus étonnants prodiges de l'amour divin.

Elle lui avait été suggérée et expliquée pendant sa maladie, en vue de fortifier sa patience, par la sœur Julie, une de ses anciennes maîtresses de l'Institution Guerra. S'unir d'une manière spéciale au divin Rédempteur le jeudi de chaque semaine, jour où commença la très douloureuse Passion, devait plaire infiniment à la fervente enfant, qui malgré son épuisement physique voulut embrasser de suite cette dévotion. Elle demanda le manuel de l'Heure sainte. Cet opuscule, dû à la fondatrice de l'Institut de sainte Zite, Hélène Guerra, a pour titre : « Une heure d'oraison avec Jésus agonisant à Gethsémani » et renferme quatre très pieuses méditations sur ce mystère, suivies de prières et d'offrandes. Après un coup d'œil sur ces pages, Gemma se croit en possession d'un trésor et fait au Cœur de Jésus la promesse de ne jamais omettre de sa vie la touchante pratique, si elle vient à guérir de sa mortelle maladie. La santé miraculeusement recouvrée, elle s'empresse de tenir parole avec l'approbation de son confesseur ; c'était le Jeudi-saint.

Pour mieux se disposer au pieux exercice la jeune fille le fait précéder d'une confession générale. Une préparation si sérieuse révèle la haute idée que le Seigneur lui avait inspirée d'une pratique secrètement ordonnée par sa Providence à la fin miséricordieuse dont il sera question dans un autre chapitre. Écoutons Gemma nous décrire les opérations de la grâce en ce Jeudi-Saint.

 « Je commençai pour la première fois à faire hors de mon lit l'heure sainte, suivant ma promesse au Sacré-Coeur. Le regret de mes péchés atteignit une telle intensité que j'endurai un véritable martyre. Dans ma douleur immense il me restait une force qui était en même temps un soulagement celle de pleurer. Je pleurai donc et je priai l'heure entière, puis je m'assis. La douleur continuait. Après quelques instants je sentis un grand recueillement et comme une défaillance soudaine de mes forces. À peine si je pus me lever pour fermer à clef la porte de ma chambre. Où me trouvai-je alors ? En présence de Jésus crucifié, ruisselant de sang de toutes parts. Très troublée à cette apparition je baissai les yeux et fis le signe de la croix. Au trouble succéda bientôt la tranquillité de l'esprit ; mais la douleur de mes péchés n'en devenait que plus vive. Ne me sentant pas un instant le courage de lever les yeux vers Jésus, je me prosternai le front contre terre et restai plusieurs heures dans cette position. Je revins à moi ; les plaies de Jésus s'étaient si bien gravées dans mon esprit qu'elles ne s'en sont jamais effacées. »

 La vision avait disparu. Gemma, brûlant d'amour pour Jésus crucifié, soupire alors après le lever du Vendredi-saint pour contempler ses ineffables douleurs et s'unir à ses trois heures d'agonie, Mais, l'heure des saints offices venue, sa famille lui refuse par prudence l'autorisation de se rendre à l'église, dans la crainte qu'en un tel jour la vivacité de sa foi et la tendresse de son amour ne brisent son cœur. La chère enfant ressent jusqu'au vif cette contrariété et ses yeux se remplissent de larmes ; cependant elle se maitrise puisqu'elle nous dit : « Je fis résolument à Jésus ce premier sacrifice, et Jésus si généreux pour moi voulut le récompenser. »

Pour ne point perdre le fruit de l'exercice qu'elle eût voulu accomplir à l'église, la jeune fille se renferme dans sa chambre et, seule, commence les trois heures d'oraison. Que dis-je, seule ? À peine à genoux, elle voit approcher son Ange gardien. L'esprit céleste lui reproche les larmes qu'elle vient de verser, fait entendre de sages avertissements sur la force d'âme que Dieu demande en face du sacrifice ; puis il s'unit à ses prières et l'aide à tenir compagnie à Jésus souffrant et à la sainte Mère des Douleurs. Avec une telle assistance Gemma reçoit dans sa contemplation de si grandes grâces qu'elle pourra dire dans la suite à son directeur : « Ce fut la première fois et le premier vendredi que Jésus se fit sentir si fortement à mon âme ; et bien que je ne l'aie pas reçu des mains du prêtre, parce que c'était impossible , Jésus vint lui-même se donner à moi . Notre union fut si intime que j'en demeurai interdite. Qu'elle était impressionnante la voix de Jésus ! »

De pareilles faveurs, en comblant de consolation l'âme de la jeune fille, la remplissaient de confusion et de crainte, tant elle s'en jugeait indigne ; elle eût voulu, dans son humilité, n'en rien laisser soupçonner à personne. Pour la déterminer à révéler à son propre confesseur l'émouvante apparition du Jeudi-Saint, l'Ange gardien avait dû l'exhorter à plusieurs reprises et même la gronder. Cette vue du Rédempteur tout couvert de sang avait enflammé dans le cœur de la Servante de Dieu deux sentiments : « Celui de l'amour, nous dit-elle, de l'amour jusqu'au sacrifice, et un vif désir de souffrir quelque chose pour Celui qui souffrait tant pour moi. »

En conséquence, qu'imagine-t-elle ? Elle se rend, sans être aperçue, au puits de la maison, en détache la corde, la met en plusieurs noeuds et en étreint sa chair. Mais comment parvenir au degré rêvé d'amour de Dieu ? L'ardente enfant le demande à son confesseur, et comme la réponse lui paraît insuffisante, elle s'adresse directement au Seigneur. « J'étais inquiète, écrit-elle, de ne savoir aimer ; mais Jésus dans sa bonté infinie daigna s'abaisser jusqu'à venir se faire mon maître. »

C'était un jour d'avril de l'année 1899, pendant la prière du soir. Seule dans sa chambrette, la jeune vierge tenait sa pensée et son cœur dirigés vers Jésus crucifié lorsque « soudain, continue-t-elle, je me sentis profondément recueillie et je me trouvai pour la seconde fois en présence de Jésus crucifié. Il me dit, en me montrant ses cinq plaies béantes : Regarde, ma fille, et apprends comment on aime. Vois-tu cette croix, ces épines et ces clous, ces chairs livides, ces meurtrissures, ces plaies ? Tout est l'œuvre de l'amour, et de l'amour infini. Voilà jusqu'à quel point je t'ai aimée. Veux-tu m'aimer vraiment ? Apprends d'abord à souffrir : la souffrance apprend à aimer. » À une telle vision, à de telles paroles la tendre jeune fille éprouve une douleur si intense qu'abandonnée de ses forces elle tombe évanouie et reste plusieurs heures étendue sur le sol.

Enfant prédestinée, vous savez maintenant de la bouche même du divin Maître comment on aime. Préparez-vous donc à la douleur qui doit faire de vous un brûlant séraphin.

Cependant on approchait du premier mai, jour fixé à Gemma par les religieuses visitandines pour le commencement d'un cours d'exercices spirituels dans leur couvent. La jeune fille comptait les heures qui la séparaient encore de cette date si attendue, qu'elle espérait bien devoir être celle de l'adieu définitif au monde et de sa donation entière au bien-aimé Jésus. De son côté, le Sauveur continuait activement par sa grâce la purification de cette âme d'élite, en vue de la préparer à un don mystique des plus rares.

Enfin le premier mai parut. Vers huit heures du soir, Gemma se rendit en tressaillant d'allégresse au saint asile de la Visitation où dès l'entrée il lui sembla, selon son expression, se trouver en paradis. Elle avait défendu aux siens de venir la visiter pendant les jours de la retraite, qui devaient être, leur avait-elle dit, « tout pour Jésus. »

Suivons la fervente enfant dans ces saints exercices dont elle conservera le plus précieux souvenir ; elle leur devra la dernière préparation à la grâce extraordinaire qui formera le sujet du chapitre suivant.

En la recevant dans leur monastère, les Visitandines n'avaient pas seulement l'intention, on l'a déjà dit, de la garder quelques jours ; elles entretenaient l'espoir d'en faire l'acquisition, car en dépit de sa pauvreté et de son dénûment bien connus, Gemma par ses grandes vertus constituait un vrai trésor. Aussi fut-il décidé, d'accord avec son confesseur, qu'elle ne ferait point les exercices spirituels sous forme privée, comme une personne étrangère, mais conformément à l'horaire de la communauté. Elle prendrait part à l'office du chœur, à la méditation commune, aux repas et aux autres exercices de règle, comme une véritable novice.

L'humble vierge eût préféré rester solitaire et passer inaperçue, mais sachant bien que l'obéissance et l'abnégation de la volonté propre plaisent souverainement au Seigneur, elle se laissa confier sans difficulté à la maîtresse des novices comme l'une d'entr’elles. Les Visitandines entendaient de la sorte l'examiner de près et ménager en même temps à leurs jeunes recrues par l'édification de ses bons exemples un grand avantage spirituel, confirmées qu'elles étaient dans leur haute estime de cette enfant par Monseigneur Volpi, son confesseur et leur grand protecteur. Prévenues en sa faveur, novices et professes se prirent à entourer d'attentions la nouvelle venue. La mère supérieure surtout lui prodiguait des marques particulières d'affection. Au réfectoire elle la voulait à son côté, à la place d'honneur. Sa joie était de s'entretenir souvent avec elle des choses divines, pendant la récréation du soir, ou dans sa chambre aux moments que la fervente retraitante ne passait pas au chœur, seule avec Dieu.

Les lumières et les communications célestes reçues en ces saints jours, Gemma nous les laisse soupçonner par ces mots : « Jésus, sans regarder à ma misère, m'apportait ses consolations et de plus en plus se faisait sentir à mon âme. » C'est-à-dire, pour qui connaît son langage, que le ciel se déversait alors dans son âme pour l'exciter au bien et ravir toutes ses affections.

Gemma goûtait un réel bonheur au couvent de la Visitation ; cependant elle ne se sentait point dans son véritable élément. La règle paraissait bien peu sévère à sa ferveur. Dans son désir d'offrir à son Jésus de grandes pénitences, ce genre de vie lui semblait trop commode, et le divin Maître lui-même le lui aurait laissé entendre. « Plusieurs fois, par intervalles, raconte-t-elle, Jésus me dit intérieurement : Ma fille, je veux pour loi une règle plus austere. »

Somme toute, elle restait volontiers dans ce saint asile, tremblant à la seule pensée d'avoir à le quitter pour rentrer dans sa famille. Elle ne cessait de prier son confesseur de lui obtenir de l'autorité ecclésiastique d'y demeurer définitivement. On alla donc trouver l'Archevêque. Le saint prélat, - c'était Monseigneur Ghilardi - avait certainement entendu déjà parler de Gemma ; on la lui avait représentée comme une personne délicate de santé, malgré le miracle de sa guérison, et de constitution faible, portant d'ailleurs encore le corset de fer que les médecins lui avaient ordonné au début de sa maladie pour enrayer la déviation vertébrale. Dans ces conditions, il crut prudent de refuser l'autorisation sollicitée. À cette annonce, la mère supérieure vivement désireuse d'éloigner tout obstacle ordonna à la jeune fille de quitter le corset de fer. Celle-ci ne se fit pas prier. Sur l'heure même elle se défit du malencontreux appareil et jamais plus ne le reprit sans qu'elle eût à le regretter le moins du monde. Mais tout fut inutile. L'Archevêque, certainement inspiré de Dieu, resta inflexible et défendit d'admettre l'aspirante au noviciât le mois de juin comme on l'avait projeté. Il autorisa seulement à la garder au monastère jusqu'au vingt mai, pour lui donner la consolation d'assister à la profession de quelques novices, fixée à cette date. Gemma ne reçut point d'abord communication de la décision épiscopale aussi le matin du vingt mai et durant la cérémonie de la profession dont elle espérait être plus tard l'héroïne à son tour, la vit-on toute rayonnante de bonheur. « Jésus, dit-elle, attendrit mon cœur plus que de coutume ; » sans doute pour la préparer à son départ imminent. On la voyait à l'écart, absorbée dans une douce contemplation. « Je pleurai, je pleurai beaucoup, ajoute-t-elle » ; larmes d'amour et de joie célestes.

On raconte qu'en cette journée, tandis que toute la communauté faisait fête aux nouvelles professes, personne ne s'avisa que Gemma, restée toute la matinée en prière à la chapelle, n'avait ni déjeûné ni dîné. Encore moins y avait-elle songé elle-même, dans son intime union à Dieu. Mais dans l'après-midi la faiblesse de la nature la trahit et ses forces défaillirent ; dès que les religieuses connurent la cause du malaise elles s'empressèrent de la conduire au réfectoire. Mais qu'était cette incommodité passagère à côté de la nouvelle qu'on lui apprit le soir même, d'avoir à quitter le monastère et rentrer dans sa famille. La douleur de la sainte jeune fille fut extrême, et seule put l'adoucir son héroïque résignation aux dispositions providentielles. « C'est à cinq heures du matin, le 21 mai 1899, dit-elle, que je dus partir ; je demandai en pleurant la bénédiction à la mère supérieure, je saluai les religieuses, et je sortis. Mon Dieu, quelle douleur ! »

La pauvre enfant rentra bien malheureuse dans sa maison, qui lui apparut alors à ce point différente du couvent qu'elle ne crut plus pouvoir y vivre. Que les occupations en étaient autres, et les personnes, et les discours ! Néanmoins, pour accomplir la volonté divine elle s'y accommoda et se livra aux soins domestiques avec sa première ardeur. Elle constatait d'ailleurs qu'ils ne la détournaient point de son attention aux choses célestes dont son cœur restait uniquement épris. Refoulant dans son âme et ses regrets et sa douleur, elle visait à l'accomplissement parfait de ses devoirs envers ses tantes, son jeune frère et ses petites sœurs ; elle se tenait entièrement à leur service, et par son exemple les encourageait à la patience dans la gêne toujours croissante de leur famille si éprouvée.

Parmi les pieuses pratiques de la jeune fille à cette époque, on rapporte celle-ci. On sait combien tendrement elle aimait son père qu'elle n'avait cessé d'entourer d'attentions filiales jusqu'à son dernier soupir. Après sa mort cette affection se manifesta par de continuels suffrages pour le repos de son âme. Durant son séjour chez sa tante de Camaiore elle se rendait souvent, en compagnie de sa cousine, à l'église de l'Abbaye, comme en un dévôt pélerinage, pour y recommander à la Vierge l'âme de son père ; et de retour à Lucques, elle ne laissa passer presque aucun jour de fête sans aller au cimetière avec sa sœur Julie prier sur sa tombe et sur celle d sa mère.

Et maintenant, à peine rentrée du couvent de la Visitation, Gemma reprend avec plus de ferveur la pieuse pratique. Après avoir entendu la sainte Messe et reçu le pain eucharistique elle se dirige avec sa chère compagne vers le cimetière, situé en dehors de la ville ; toutes deux y restent jusqu'à midi, heure de la fermeture des grilles. Cependant leur piété n'est pas encore satisfaite, elles attendent dehors la réouverture du champ de repos, silencieuses, recueillies et sans nul souci de la pluie, du froid ou de la chaleur. Un jour, une pauvre femme aperçoit de sa masure voisine les deux jeunes filles exposées sur la voie publique aux intempéries de la saison ; elle les invite à venir s'abriter et apprenant qu'elles sont à jeun leur offre une petite collation. En voyant de près les deux sœurs elle ne tarde pas à les prendre en affection et leur fait promettre de revenir chaque fois se reposer et se restaurer dans son humble réduit. Il arriva souvent dans la suite à nos pieuses enfants de trouver absente leur charitable hôtesse ; trop discrètes pour s'adresser ailleurs, elles restaient sans nourriture jusqu'à la fin du jour. Encore alors ne rentraient-elles pas directement dans leur famille. Entendant les cloches de la ville appeler les fidèles aux cérémonies du soir, elles s'arrêtaient dans quelque église pour assister à la bénédiction du Saint Sacrement. Ainsi finissaient de sanctifier leur journée ces deux anges, après avoir donné une entière satisfaction à leurs sentiments de piété filiale.

En congédiant Gemma le 21 mai de cette année, les Visitandines ne lui avaient pas enlevé tout espoir de la reprendre lorsque les difficultés survenues seraient aplanies ; et la jeune fille, bien que ne rencontrant point son idéal dans leur couvent, y serait volontiers revenue, ne fût-ce que pour échapper à la vie séculière.

Elle ignorait que la consécration au Sacré-Cœur dont lui avait parlé le Seigneur au moment de sa guérison miraculeuse ne se confondait point avec la consécration monastique dans un monastère de la Visitation ; c'était un simple moyen de hâter sa totale transformation en Dieu par la douleur et par l'amour. Mais Gemma n'interprétait pas ainsi les paroles du Sauveur. S'en tenant à la lettre, elle soupirait encore ardemment quoique avec résignation vers la vie claustrale et renouvelait sans se lasser sa demande d'admission au noviciat. Cependant les difficultés loin de disparaître allaient se multipliant. On exigeait maintenant des certificats de médecin et je ne sais quelles autres attestations difficiles à obtenir. De plus, comme toute sa dot consistait uniquement dans sa grande vertu et dans ses modestes effets d'habillement, les Visitandines, qui n'eussent point dès le début tenu compte de sa pauvreté, crurent y voir, avec le temps et de nouvelles réflexions, un obstacle insurmontable. La jeune fille s'aperçut bien vite de leur hésitation, mais sans se troubler. Avec sa confiance ordinaire elle se tourna de nouveau vers le Seigneur, qui lui fit clairement entendre cette fois que la mystérieuse consécration ne visait point la vie religieuse, du moins dans l'Ordre de la Visitation. Aussitôt Gemma cessa toute instance et attendit au sein de sa famille, dans la résignation et dans le calme, la manifestation de la volonté du ciel sur son avenir.

CHAPITRE VII

 LES STIGMATES SACRÉS.

(8 juin 1899)

Reproduire en sa personne une parfaite image de Jésus, telle fut la suprême aspiration de toute la vie de Gemma ; et comme le Fils de Dieu pour racheter nos âmes et mieux gagner nos cœurs est apparu en ce monde sous la forme de la douleur, sa fidèle servante ne voulut jamais savoir que Jésus Crucifié.

Les mystères de ses grandeurs divines semblaient peu occuper son esprit. « Ah mon Bien-Aimé, disait-elle avec l'Épouse des Cantiques, est pour moi un bouquet de myrrhe ; en Lui je ne veux apercevoir autre chose, car c'est la part qu'il s'est lui-même choisie. Aille qui veut, le contempler au Thabor, moi je reste sur le Calvaire, en compagnie de ma chère Mère des douleurs. » Gemma ne voulait d'autres images de dévotion que celles qui le représentaient souffrant pour nous.

Dès son enfance, on l'entendait dire souvent à sa pieuse mère : « Maman, parlez-moi de la passion de Jésus ; » et aux maîtresses de l'institution Guerra : « Mes sœurs, expliquez-moi quelque point des douloureux mystères de Jésus. » Et il fallait apporter, on s'en souvient, à la satisfaction de ses saints désirs une grande prudence, de peur que la vive émotion toujours provoquée en cette âme tendre par le récit des souffrances de son bien-aimé Jésus, n'occasionnât quelque trouble de santé.

De tels débuts, loin de se démentir, furent bientôt suivis d'étonnants prodiges, qui vinrent révéler d'une façon frappante, en la couronnant, l'entière transformation de Gemma en Jésus Crucifié.

On a vu comment le Sauveur, en vue d'enflammer la dévotion de sa servante envers sa douloureuse Passion, lui apparaissait quelquefois tout inondé de sang, et par la vue saisissante de ses plaies ouvertes la stimulait à l'aimer et à souffrir pour Lui. De telles visions et des paroles surnaturelles ménagées avec une très particulière providence disposaient graduellement son âme au don inappréciable que lui réservait le Sacré-Cœur. Après sa sortie du couvent de la Visitation, Gemma entendit une voix mystérieuse lui dire avec force à l'oreille : « Allons, prends courage ; oublie toutes les créatures ; abandonne-toi sans réserve à Jésus. Aime-le beaucoup, n'oppose aucun obstacle à ses desseins et tu verras quel chemin en peu de temps il te fera parcourir, sans même que tu t'en aperçoives. Éloigne toute crainte : le Cœur de Jésus est le trône de la miséricorde, où les misérables sont le mieux accueillis. » Réconfortée par ces paroles, la jeune fille, se tournant vers une image du Sacré-Cœur, s'écria : « Ô mon Jésus, je voudrais vous aimer beaucoup, beaucoup ; mais je ne sais. » Et la voix surnaturelle de reprendre : « Veux-tu toujours aimer Jésus ? Ne cesse un moment de souffrir pour Lui. La croix est le trône des vrais amants ; la croix est le patrimoine des élus en cette vie. »

Enfin un jour après la sainte communion, elle entendit Jésus même lui dire : « Gemma, courage ! je t'attends au Calvaire, sur cette montagne vers laquelle je t'ai dirigée. » C'est bien en effet vers ce noble rendez-vous que l'avait acheminée la Providence par les multiples épreuves de la vie domestique, par les atroces douleurs de sa longue maladie, et tout dernièrement, par une retraite de trois semaines à la Visitation, par un repentir extraordinaire de ses fautes, par une confession générale accompagnée de tant de larmes, par le refus même des Visitandines de l'accepter au noviciat, enfin par les grâces extraordinaires prodiguées à la jeune vierge depuis sa prodigieuse guérison jusqu'à ce jour. Maintenant que son âme resplendit d'une pureté idéale, Jésus l'invite au Calvaire.

Réponds à sa voix, enfant prédestinée, et laisse-toi transformer en ton Époux crucifié.

Le 8 juin 1899, veille de la grande fête du Sacré-Cœur, quelques instants après la sainte communion, le Seigneur fait comprendre à sa bien-aimée servante que, le soir même, une faveur insigne lui sera accordée. En hâte, elle court en avertir son confesseur et lui demande encore une absolution de ses fautes puis, l'esprit rempli de saintes pensées, le cœur débordant d'une paix et d'une joie inaccoutumées elle rentre à la maison.

« Le soir, raconte-t-elle, je fus saisie subitement et plus tôt que d'habitude, d'un repentir très vif de mes péchés, d'un repentir si vif que je n'en ai plus éprouvé de semblable, et que je me crus sur le point d'en mourir. Peu après, toutes les puissances de mon âme entrèrent dans un mystérieux recueillement l'intelligence ne voyait que mes péchés et l'horreur de l'offense de Dieu ; la mémoire me les rappelait tous, ainsi que les tourments endurés par Jésus pour mon salut ; la volonté les détestait, promettant de tout souffrir pour les expier. Des flots de sentiments se pressaient dans mon cœur : sentiments de douleur, d'amour, de crainte, d'espérance, de courage. »

« À ce recueillement intérieur succéda bientôt la perte des sens, et je me trouvai en présence de ma céleste Mère. Elle avait à sa droite mon Ange, qui tout d'abord me commanda de réciter l'acte de contrition. Quand j'eus fini, ma Mère m'adressa ces paroles : « Mon Fils Jésus veut te faire une grâce ; sauras-tu t'en rendre digne ? - Ma misère ne savait que répondre. Marie continua : Je serai pour toi une mère ; te montreras-tu pour moi une vraie fille ? » Étendant alors son manteau elle m'en couvrit. Au même instant parut Jésus ; ses plaies étaient ouvertes, mais il n'en sortait pas du sang ; il en sortait des flammes ardentes. En un clin d'oeil, ces flammes touchèrent mes mains, mes pieds et mon cœur. Je me sentis mourir et j'allais tomber, lorsque ma Mère me soutint, me tenant toujours sous son manteau. Je restai plusieurs heures dans cette position ensuite ma Mère me baisa au front, et tout disparut. Je me retrouvai agenouillée dans ma chambre. »

« Une forte douleur persistait aux mains, aux pieds et au coeur, et je m'aperçus, en me levant, qu'il en coulait du sang. Je couvris de mon mieux les parties douloureuses ; puis, aidée de mon Ange, je pus monter au lit. »

Ainsi ornée des joyaux divins des stigmates, Gemma prenait rang, au pied de la croix, parmi les âmes les plus belles, à côté de saint François d'Assise, de sainte Catherine de Sienne, de sainte Véronique de Julianis, également favorisés de ce don. Elle pouvait s'appliquer à la lettre ces paroles de saint Paul : « Que personne ne me soit plus à charge, car je porte empreints dans ma chair les stigmates de mon Seigneur Jésus. » (1)

Lorsque le séraphique patriarche d'Assise, lit-on dans sa vie, eut reçu l'impression des stigmates sacrés, il se sentit tout transformé en Dieu par l'amour, mais son embarras ne fut pas des moindres à la pensée qu'il ne pourrait cacher aux yeux profanes ces plaies mystérieuses. Sur le conseil de ses disciples de l'Alvernia, (2) le saint résolut de les dissimuler de son mieux. Une semblable détermination était-elle possible à observer par Gemma, qui vivait, non sur un mont solitaire, mais au milieu du monde, et entourée de gens curieux ? Elle ne pourrait se priver de se rendre à l'église, le matin pour la sainte communion et le soir pour la visite du Saint Sacrement ; or ses stigmates dégorgeaient du sang en abondance. Que fera-t-elle ? Toute la nuit elle se le demande. Lorsque, au point du jour, elle veut se lever, ses pieds ont à peine touché le sol qu'elle y éprouve une douleur intolérable dont elle croit mourir à chaque instant. Réussissant enfin à se tenir debout, la jeune fille met des gants pour cacher les plaies des mains et se traîne jusqu'à l'église. De retour dans sa famille elle se trouve doublement perplexe, et de ne pouvoir continuer à dissimuler le prodige, et de n'en point connaître la signification précise, ni sa rareté ou sa fréquence parmi les personnes de piété. Dans la pensée que les âmes fiancées au Christ par les vœux de religion recevaient sans doute ces signes, elle va s'informer auprès de l'une, auprès de l'autre, avec une gêne pleine de candeur, s'il ne leur est pas survenu quelquefois des blessures de telle et telle forme. Aucune réponse affirmative. Ou on ne comprend rien au mobile de ses questions émues, ou on rit de sa simplicité. Cependant le sang coule toujours sous les gants. Gemma se décide à révéler le phénomène à une de ses tantes. Se présentant les bras étendus et les mains couvertes par son mantelet : « Ma tante, dit-elle, voyez un peu ce que m'a fait Jésus. » À de telles paroles et à la vue des profondes empreintes sanglantes, la bonne dame demeure stupéfaite, tant elle est loin de s'expliquer, comme elle le fera plus tard, cet étrange mystère.

Le lecteur s'attend certainement à des détails sur la nature des stigmates dans la servante de Dieu, sur leur mode de formation, sur leur évolution et leur durée. Je vais les donner dans ce chapitre même. On remarquera d'abord que ce phénomène mystique, quoique très rare, n'est pas nouveau dans l'Église catholique. On l'a admiré à différents siècles dans plusieurs de ses membres les plus saints, dont quelques-uns, tels que ceux déjà cités, sont canonisés. Il fut notamment constaté au siècle dernier par des milliers de témoins dans la personne de la vierge belge, Louise Lateau, qu'examinèrent, au point de vue physiologique, de très savants médecins catholiques et rationalistes, et, an point de vue théologique, des docteurs également distingués par leur science et par leur vertu, qui ont publié sur ce cas particulier des volumes entiers.

Dans la vierge italienne, la stigmatisation, après s'être déclarée pour la première fois de la manière que l'on vient de lire, se reproduisit pendant deux ans chaque semaine, à jour et à heure fixes, c'est-à-dire le jeudi vers huit heures du soir, pour disparaître le vendredi à trois heures de l'après-midi.

À part le recueillement précurseur de l'extase, aucun symptôme physique, aucune impression douloureuse n'annonçait son imminence ; mais tout à coup, avec l'extase, on voyait apparaître au dos des mains et au centre des paumes une tache rouge ; progressivement s'ouvrait, sous l'épiderme et dans le vif de la chair une déchirure irrégulièrement circulaire aux paumes et oblongue à la face opposée. Enfin l'épiderme se lacérait, mettant à nu une plaie vive de dix bons millimètres de large sur vingt de long à la paume, et de deux millimètres seulement de large au dos de la main.

Cette déchirure, parfois très superficielle et même presque invisible à l'œil nu, atteignait d'ordinaire une grande profondeur, jusqu'à paraître traverser toute l'épaisseur de la main. que l'on eût dite percée de part en part. Je dis jusqu'à paraître, car les blessures regorgeant de sang en partie coagulé, et se resserrant dès que le sang s'arrêtait, il aurait fallu, pour s'en assurer, les explorer à l'aide d'un stylet médical ; ce que l'on n'osa jamais, par la crainte révérentielle qu'inspirait l'extatique dans cet état mystérieux. L'opération eût d'ailleurs été difficile les mains se raidissaient convulsivement sous l'étreinte de la douleur, et l'ouverture des plaies restait couverte, sur la face palmaire, d'une protubérance que l'on eût crue de prime abord une réunion de grumeaux de sang, mais qui était en réalité charnue et dure ; elle se relevait sur les bords, entièrement libres, affectant la forme d'une tête de clou de deux centimètres et demi de diamètre.

Les stigmates des pieds, plus grands et entourés de teintes livides, présentaient, à l'inverse de ceux des mains, un plus fort diamètre au dos qu'à la plante ; en outre, celui du pied gauche était aussi large, à la face dorsale, que celui du pied droit à la plante, comme il est naturel si les pieds du Rédempteur ont été fixés à la croix par un seul clou, le droit superposé au gauche.

Parfois, au lieu de se former peu à peu dans l'espace de cinq à six minutes, en commençant sous la peau ou l'épiderme, les blessures s'ouvraient instantanément, de l'extérieur, comme sous la poussée violente de clous invisibles ; et c'était alors un supplice de voir la chère martyre, ainsi frappée à l'improviste, trembler de douleur dans tous les muscles de ses bras, de ses jambes, de tout son corps.

L'ouverture du côté fut observée rarement et de peu de personnes ; on n'osait trop découvrir, pour une satisfaction de curiosité, cette chair virginale. C'est ainsi que je me privai moi-même de la consolation de m'en rendre compte. Mais, à en juger par l'acuité de la souffrance provoquée jusqu'au plus intime du cœur, elle devait pénétrer dans ce viscère. D'ailleurs, si le but du Seigneur dans l'accomplissement de tels prodiges est de retracer en quelques-uns de ses serviteurs privilégiés une vivante et parfaite image de Jésus crucifié, il y a lieu de penser que la reproduction n'était pas incomplète.

En pratiquant l'autopsie d'une servante de Dieu également stigmatisée, Jeanne de la Croix, les chirurgiens s'aperçurent avec stupeur que la blessure du côté traversait le poumon pour atteindre en plein cœur. Pareille constatation eût sans doute été faite sur Gemma si le prodige n'avait entièrement cessé depuis déjà deux ans.

Dans notre sainte jeune fille, le stigmate du côté présentait la forme d'un croissant, aux pointes dirigées en haut. Sa longueur en ligne droite mesurait six centimètres ; sa largeur, à son milieu, trois millimètres ; et sa courbe égalait celle d'un are de même grandeur ayant une flèche d'un demi-centimètre.

La forme de croissant, inédite chez les stigmatisés connus, m'étonnait beaucoup, lorsque j'appris par la lecture de la vie de la Vénérable Diomira Allegri, florentine du XVIIe siècle, que cette servante de Dieu avait reçu un stigmate d'un aspect identique, suivant l'attestation, certifiée par serment, des médecins chargés de l'examiner et de plusieurs autres témoins oculaires.

Une forme si bien définie, revenant à trois siècles de distance, permet de croire une conformation correspondante du fer de la lance qui perça le côté du Sauveur.

Cette blessure se produisait chez Gemma, tantôt instantanément et de l'extérieur, comme par un coup de lance, tantôt peu à peu et de l'intérieur. Dans le dernier cas, on voyait d'abord apparaître, en nombre toujours croissant, d'infimes ouvertures rouges ; puis la peau se déchirait, offrant aux regards la plaie si impressionnante déjà décrite.

Le sang s'en échappait en telle abondance que les vêtements intérieurs en étaient trempés. L'humble vierge s'ingéniait de son mieux à le cacher : elle appliquait sur sa poitrine un linge en plusieurs doubles, qu'il lui fallait renouveler fréquemment et qu'elle lavait en secret.

Cependant l'écoulement n'était pas continu ; il reprenait par intervalles plus ou moins longs, pendant lesquels la plaie se desséchait parfois au point, une fois lavée, de paraître en voie de guérison. Mais Comme on ne se trouvait pas ici en présence d'un phénomène naturel, au premier embrasement du feu mystérieux qui couvait dans l'intérieur la blessure s'enflammait de nouveau et le sang s'épanchait on grande quantité. Dans plusieurs de ses lettres Gemma parle de la plaie du côté : « Ce matin vers dix heures, dit-elle, mon cœur battait... Je me suis sentie faiblir... À la douleur du cœur a succédé une douleur très forte dans tous les membres ; mais ce qui dépassait tout et le précédait, c'était la douleur de mes péchés. Comme elle est forte cette douleur ! Si elle augmentait je ne pourrais y survivre, comme je ne pourrais survivre, me semble-t-il, au coup violent que j'éprouvai. (Gemma fait ici allusion à l’invisible coup de lance ouvrant la blessure du côté.) Mon tout petit cœur ne pouvant rester enfermé, il a commencé à rejeter du sang en grande abondance. » Et dans une autre lettre : « Jésus s'est fait sentir très fort à mon âme et alors mon cœur n'y tenant plus, la plaie du côté s'est ouverte et a donné du sang. »

On ne sait combien de fois s'est produit ce phénomène merveilleux en dehors des jours habituels on ne peut préciser non plus la quantité de sang que perdait la sainte victime pendant les vingt heures environ que duraient les stigmates mais au témoignage des personnes qui l'approchaient de plus près, elle était considérable. L'une d'elles affirme, sous la foi du serment, que le flux sanglant du côté arrivait, jusqu'à terre si on n'y mettait obstacle. Même attestation pour celui des mains el des pieds. Ce sang était vif, de belle couleur et de même nature que celui qui s'échappe d'une blessure fraîchement ouverte, auquel il ressemblait encore après son entière dessication sur la peau, les vêtements ou le parquet.

Le mode de disparition des stigmates n'était pas moins merveilleux que celui de leur formation. Après l'extase du vendredi l'épanchement sanguin cessait définitivement, les fibres des tissus lacérés se ressoudaient peu à peu, et le jour suivant ou au plus tard le dimanche il ne restait aucun vestige de ces profondes blessures, qui s'étaient recouvertes d'une peau nouvelle, semblable à celle des parties voisines. Seule, une tache blanchâtre indiquait la place qu'elles avaient occupé et qu'elles occuperaient encore, pour se refermer toujours de la même manière. Deux ans après la disparition définitive des plaies, cette tache persistait et on put l'observer à loisir à la mort de Gemma, surtout aux pieds, qu'il était si difficile, de son vivant, de dénuder pendant les extases.

Jusqu'au jour où ses directeurs, par une disposition manifestement inspirée, lui défendirent de subir les stigmates, le phénomène se renouvela invariablement chaque semaine, du jeudi au vendredi ; jamais en d'autres temps, malgré leur solennité ou la forme extraordinaire de certaines extases de la jeune vierge. Je vais trop loin : on vit une exception, que nous rapportera plus loin le révérend père Pierre-Paul, passioniste, qui en fut l'occasion et le témoin.

La faveur des stigmates est évidemment des plus rares ; mais qui déniera au Seigneur le droit de l'accorder à certaines âmes privilégiées telle que l'a été sans nul doute la vierge de Lucques ? Celui qui se montrerait presque scandalisé d'en entendre seulement parler ferait preuve d'une 'complète ignorance des voies de la Providence dans la sanctification des âmes, et même de peu de foi.

CHAPITRE VIII

 GEMMA ET LES PÈRES PASS1ONISTES.

LA FAMILLE GIANNINI. PARTICIPATION À TOUS

LES TOURMENTS DE LA PASSION.

(Juillet 1899…)

On devine combien séraphique dut être la communion du neuf juin, après le mystérieux événement de la veille. Pour la première fois Gemma se présentait à son Sauveur les mains et les pieds percés de part en part, comme les siens, et le côté ouvert par une large blessure. Quels sentiments de gratitude et d'amour Quelles célestes douceurs tempérant la douleur des stigmates ! Combien de fois n'aura-t-elle pas redit avec effusion dans son heureux état : « Mon Bien-aimé est à moi, et moi je suis à Lui. Je suis vraiment crucifiée avec Jésus. Je vis, mais ce n'est plus moi, c'est Jésus qui vit en moi. »

Cependant l'humble vierge ne tarda pas d'éprouver un véritable embarras à la pensée d'avoir à rendre compte de l'opération divine à son confesseur, qu'elle avait averti, la veille, de son pressentiment de l'imminence d'une grâce extraordinaire. Extrêmement réservée lorsque la nécessité la forçait de parler d'elle-même, et ne s'ouvrant d'ailleurs qu'avec une grande répugnance et même avec honte, comment annoncerait-elle une chose si insolite, si mystérieuse ? « Que pensera mon confesseur, se disait-elle, au récit de cette faveur céleste, lui qui connaît parfaitement combien j'en suis indigne ? Et si elle venait à s'ébruiter, comme on me sait pleine de péchés, ne serais-je pas pour tous un sujet de scandale ? » À ces sentiments d'humilité s'ajoutait peut-être, pour aggraver la répugnance de la jeune fille, un manque de courage, si non une tentation du démon. Le fait est que l'Ange gardien la pressa Plusieurs fois de se vaincre, et avec de vifs reproches. Tout le mois de juin se passa dans cette perplexité, sans que Gemma pût se résoudre à remplir son devoir. Mais le miséricordieux Sauveur vint à son aide en l'acheminant par son admirable providence dans la voie choisie par ses éternels décrets.

On était alors en l'année 1899. À l'occasion de l'expiration du XIXe siècle et de la naissance du XXe, des missions devaient se donner, sur l'ordre de Léon XIII, dans toutes les villes d'Italie. Les Pères Passionistes furent envoyés vers la fin de juin à l'église cathédrale de Lucques, où leurs labeurs apostoliques produisirent des fruits extraordinaires de salut. Gemma suivait alors dans une autre église les prédications du mois du Sacré-Cœur. Au commencement de juillet, mue par une impulsion divine, elle courut aux exercices de la mission de la cathédrale.

Quelle ne fut point sa joie de reconnaître dans le costume des missionnaires celui que portait dans ses apparitions le Bienheureux Gabriel, son cher protecteur. « L'impression fut telle - ce sont ses paroles -qu'elle ne se peut décrire. La première fois que je vis ces Pères, je me sentis prise pour eux d'une affection spéciale et je ne perdis plus une de leurs prédications. »

On pourrait s'étonner ici que la jeune fille, dont la vie entière s'était écoulée à Lucques où les Pères Passionistes venaient souvent exercer le saint ministère, ne connût encore de vue aucun d'entr'eux, alors surtout qu'à peu de kilomètres de la ville s'élève un de leurs couvents, très fréquenté des Lucquois. Mais l'étonnement disparaît si on se rappelle l'existence très retirée de la servante de Dieu, et sa singulière mortification qui l'éloignait de toute curiosité, fût-elle des plus innocentes.

Gemma continue la relation de sa première rencontre avec les Passionistes : « Nous étions au dernier jour de la sainte mission. Tout le peuple se trouvait réuni à l'église pour la communion générale à laquelle je pris part, mêlée à la multitude. Jésus eut mon acte pour agréable, car il se fit sentir bien fort à mon âme et me posa cette question : Gemma, te plaît-il l'habit dont ce prêtre est revêtu ? (et il m'indiquait un Passioniste proche de moi). Aucune parole ne m'arrivait pour répondre à Jésus, mais mon cœur mieux que les lèvres parlait par ses palpitations. Aimerais-tu, continua Jésus, de revêtir aussi ce même habit ? - Mon Dieu ! m'écriai-je... - Il ajouta Tu seras une fille de ma Passion, et une fille préférée. Un de ceux-là sera ton père. Va et révèle tout. »

Gemma prit au pied de la lettre ces paroles, susceptibles pourtant d'une double interprétation, et la pensée de revêtir un jour les livrées de la Passion inonda son cœur de la plus douce joie. En même temps toute répugnance à ouvrir son âme avait disparu. Pour obéir de suite à l'ordre du Sauveur elle court se jeter aux pieds de l'un des missionnaires, le père Gaétan de l'Enfant Jésus, et lui dévoile ses plus intimes secrets avec une pleine aisance ; puis elle parle des stigmates et de la difficulté qu'elle éprouve à les découvrir à son confesseur. Émerveillé de telles confidences non moins que de l'ingénuité qui les accompagne, le Père l'encourage et l'exhorte à se tenir humble et reconnaissante des bienfaits divins. Mais avant de se prononcer sur l'origine des faits extraordinaires soumis à son jugement il déclare vouloir y réfléchir mûrement. Tout en lui promettant de l'entendre de nouveau à ce sujet lors de son très prochain retour à Lucques, le prudent religieux lui donne l'ordre formel de les révéler à son confesseur ordinaire.

Depuis longtemps la pieuse enfant désirait émettre par dévotion privée les voeux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance Convaincue d'avoir été appelée par Jésus à la vie religieuse parmi les Filles de saint Paul de la Croix, elle crut le moment propice pour obtenir cette faveur d'un missionnaire passioniste. Le père Gaétan la lui accorda, mais pour peu de temps, et à la condition de ne point renouveler les vœux sans l'assentiment du confesseur ordinaire. Il se montra autrement difficile touchant des instruments de pénitence fabriqués par la jeune fille en vue de macérer sa chair, car il les lui enleva, dans la persuasion que le confesseur n'eût pas agi différemment.

Avec quelle joie la fervente enfant se lia pour la premiere fois par les trois vœux, elle-même nous le dira : « J'avais toujours eu un grand désir de les faire ; je saisis l'occasion. Le Père me les fit prononcer le 5 juin ; ils devaient durer jusqu'a la fête solennelle du 8 septembre J'en demeurai très contente ; ce fut même une de mes plus grandes consolations. » On l'aura remarqué, dans les circonstances précédentes, Gemma paraît avoir manqué d'ouverture envers son confesseur ordinaire. Était-ce caprice ? Nullement. On verra dans la suite que ses craintes n'étaient point sans quelque fondement. Monseigneur Volpi exerçait un ministère très laborieux dans des conditions difficiles. En dehors des multiples soucis de sa charge et d'œuvres de zèle absorbantes, un tel nombre d'âmes avaient recours à sa direction spirituelle, que de s'occuper de toutes devenait impossible. On assiégeait son confessionnal où il passait chaque jour plusieurs heures. Bien qu'il ne rebutât aucun pénitent paraissant avoir un réel besoin de son ministère, plusieurs cependant pouvaient souhaiter plus de temps que les circonstances ne permettaient de leur en accorder. Pour les âmes conduites comme Gemma dans des voies extraordinaires par la grâce divine, pareille hâte n'est point sans inconvénients. La pauvre enfant en souffrait en silence. Souvent, dans l'impossibilité d'approcher Monseigneur Volpi, elle lui demandait par écrit une ligne de conduite à propos d'une grâce reçue ou d'une difficulté ; la réponse n'était jamais donnée qu'en son temps au confessionnal, où la nécessité de se presser s'accordait mal avec ses besoins. On le voit, pour la direction d'une telle âme c'était insuffisant. Aussi dès son retour à Lucques, le père Gaétan d'accord avec la jeune fille résolut de manifester lui-même le premier à Monseigneur les dernières opérations de la grâce. Le missionnaire se rendit auprès de Sa Grandeur, suivi bientôt après par Gemma qui ouvrit entièrement son cœur. Le prélat les accueillit tous deux avec affabilité et une grande bienveillance. Il approuva l'œuvre du confesseur extraordinaire ; mais au sujet des stigmates, frappé de la responsabilité qui lui incombait devant Dieu et devant les hommes, comme confesseur et comme évêque, il n'osa se prononcer sur leur origine. « Que va-t-on dire, pensait-il, d'un fait si insolite en ce siècle incrédule ? » D'un côté, il redoutait pour sa pénitente les conséquences fâcheuses survenues à d’autres personnes pour de semblables faits extraordinaires, où l'on n'avait pas reconnu dans la suite l'intervention divine. D'un autre côté, parfaitement convaincu de la candeur de Gemma, de la beauté de son âme, de la profondeur de sa vertu que n'avait jamais atteint la moindre défaillance, de son ardent amour de Dieu, et de complaisances du Seigneur pour elle, il lui répugnait de la croire victime de l'illusion, d'une maladie, ou de la malice de Satan. Néanmoins il ne voulait point sans preuves bien convaincantes conclure à une opération divine. Sur le conseil de l'Esprit-Saint : Nolite omni spiritui credere, omnia autem probate, il résolut d'étudier mûrement le phénomène.

Entre temps, par suite de circonstances diverses et en raison de ces manifestations mystiques, la vie de la jeune fille au sein de sa famille devenait des plus pénibles, surtout depuis le départ de son frère aîné, Ettore, pour le service militaire, et de son autre frère, Guido, pour l'Amérique. Forcée de se prêter à des occupations peu ou nullement en rapport avec ses goûts de vie intérieure, elle gémissait de ne pouvoir à son gré rester dans sa chambre pour s'y adonner à l'oraison ou à un travail solitaire. Il advint une fois qu'une personne de son entourage, dans la vivacité d'une altercation, proféra des paroles irrévérencieuses contre la Majesté divine ; Gemma en ressentit une telle douleur que le sang transsuda de tout son corps, découlant jusqu'à terre. Inutile d'essayer de dissimuler le fait prodigieux. Depuis quelque temps déjà les siens, qui avaient observé en elle du nouveau et du mystérieux, se demandaient avec une certaine inquiétude : Que se passe-t-il donc ? Des propos venus du dehors avaient contribué à éveiller leur attention, surtout chez la tante Cavolina que la candide jeune fille avait mise au courant de l'impression des stigmates. Une scène violente suivit le dernier phénomène de la sueur de sang. Laissons Gemma nous la raconter : « Monseigneur, écrivit-elle à son confesseur, savez-vous ce que m'a fait hier une de mes tantes ? Lorsque je fus rentrée dans ma chambre elle m'arriva fort en colère et me dit : « Ce soir, tu n'as pas la sœur Julia pour te défendre. Montre-moi d'où est sorti tout ce sang, sinon je t'achève à force de coups. » Je me taisais ; alors me saisissant d'une main à la gorge, de l'autre elle voulut me déshabiller. On sonna soudain à la porte et elle s'en alla... Mais ce n'était pas fini ; au moment du coucher elle revint et me dit qu'il était temps de cesser toutes ces simagrées et que j'avais assez étonné le monde. » « Écoute, continua-t-elle, si tu ne me dis d'où est sorti ce sang, je ne te laisserai plus sortir seule de la maison, et je ne t'enverrai jamais nulle part. » Imaginez-vous ma peine . À de telles paroles je me mis à pleurer, ne sachant trop que faire. Enfin je me décidai à satisfaire ma tante : « Ce sont les blasphèmes, répondis-je ; lorsque j'entends blasphémer je vois Jésus souffrir beaucoup, et je souffre avec Lui ; je souffre au cœur et le sang sort. » « Alors elle a paru se calmer un peu et m'a laissée tranquille. »

Ce n'est point la seule fois que la servante de Dieu eut à souffrir de la part des siens, par suite de leur inintelligence des œuvres merveilleuses de la grâce. Son autre tante, la bonne Éléna, de santé délicate, ne pouvant toujours l'accompagner à l'église, Carolina ne voulait point l'y laisser aller seule. Une curiosité indiscrète de quelques membres de la famille l'affligeait encore davantage. Se retirait-elle dans sa chambre, ils l'épiaient continuellement à travers les fentes de la porte dans l'espoir de voir se produire quelque fait extraordinaire. La surprenaient-ils en extase, ils se communiquaient leurs impressions plus ou moins favorables et couraient inviter à cet insolite spectacle des personnes amies. La pauvre enfant s'en lamentait auprès de son confesseur et même auprès du Seigneur dont elle avait reçu la recommandation de tout soustraire aux yeux profanes.

Le divin Maître entendit les plaintes de sa fidèle servante.

Vivait alors dans la ville de Lucques et y vit encore une de ces familles patriarcales pour lesquelles la crainte de Dieu et les vertus chrétiennes constituent le principal trésor. Elle se compose du père, de la mère, d'une sœur et de douze enfants. Leur nom est cher à tous leurs concitoyens, autant qu'est grande l'estime dont ils en sont entourés. C'est la famille du chevalier Matteo Giannini. Bienfaitrice des humbles fils de saint Paul de la Croix, elle donne l'hospitalité à ceux d'entr'eux que l'exercice du ministère apostolique oblige fréquemment de passer par Lucques. La soeur précitée, madame Cécilia Giannini, est une femme de haute piété, toute dévouée aux bonnes œuvres. Elle ne connaissait Gemma que de vue. Le père Gaétan lui en parla dès son retour à Lucques et, voulant tenir sa promesse de revoir la jeune fille, il pria la bonne dame d'aller la chercher. Celle-ci dans son désir d'entrer en relations avec une telle âme ne se fait point prier. Elle ne tarde pas à la découvrir, l'amène dans sa maison et se félicite bien vite d'avoir trouvé un trésor. L'éloignement de la famille Giannini, partie en ce mois d'août pour la station balnéaire de Viareggio, lui permit d'inviter la jeune tille à venir passer chaque jour quelques heures auprès d'elle. Bientôt, prétextant sa solitude, elle voulut la posséder également la nuit. Vu l'honorabilité bien connue de sa famille, on permit à Gemma de la satisfaire encore sur ce point, d'abord de temps en temps, puis presque habituellement. Ce fut un bonheur pour notre enfant. Dans cette demeure de saints où rien ne troublait son union avec Dieu, elle respirait un air plus pur ; et près de madame Cécilia dont la charité, la solide et mâle vertu l'avait frappée, son âme se dilatait à l'aise, tandis que son cœur pressentait en elle une seconde mère.

De son côté, l'excellente dame, de plus en plus charmée de la rare bonté, de la simplicité d'enfant, et de la singulière modestie de Gemma l'avait prise vivement en affection. Elle éprouva bien, dès le début, une certaine perplexité en présence des phénomènes merveilleux que présentait sa jeune amie. Pour s'en rendre compte elle ne cessait un moment de l'observer, de l'épier jusque dans ses moindres mouvements. Gemma, par pudeur innée autant que par humilité, mettait toute son industrie à les soustraire à son attention. Se jugeant profondément indigne des faveurs divines, elle craignait de devenir un objet de scandale pour sa protectrice le jour où celle-ci viendrait à les découvrir. Mais le Seigneur entendait dévoiler pour sa gloire et le bien des âmes les dons de sa grâce, et toute la circonspection de sa servante ne servait de rien. Voici comment elle racontait à son confesseur une de ces circonstances où les précautions les plus avisées eussent été vaines et qu'elle-même appelait ses mésaventures. « Hier, Jésus m'a fait souffrir beaucoup. J'ai sué du sang toute la journée ; je n'étais point chez moi, mais chez madame Cécilia. Jésus me recommande continuellement de ne rien laisser soupçonner ; si j'y manque, il me châtie. Il me répète que je dois rougir de me laisser voir de n'importe qui, parce que mon âme est pleine de défauts. » Madame Cécilia, pour ne point contrister la servante de Dieu, ne manifestait aucun étonnement devant de tels faits prodigieux. Elle en bénissait le Seigneur, redoublant pour son hôte de vénération et d'amour, « Vive Jésus disait-elle, nous possédons un ange à la maison. Comment correspondre à une si grande grâce ? »

Cependant après le père Gaétan, le très révérend père Pierre-Paul, alors provincial des Passionistes, aujourd'hui Monseigneur Moreschini, archevêque de Camérino, eut l'occasion de constater le 29 août 1899 dans la maison des Giannini le phénomène des stigmates. Comme je l'ai noté au chapitre précédent, c'est la seule fois que la stigmatisation se produisit en dehors des jours habituels du jeudi et du vendredi. Laissons la parole à l'éminent témoin.

J'avais, dit-il, entendu raconter sur la jeune fille des choses merveilleuses. Soupçonnant là de pures illusions, assez fréquentes dans son sexe, je formai le projet de m'en rendre compte par moi-même. Je me rendis donc à la maison de la famille Giannini ; c'était un mardi. Après l'avoir vue, je me sentis inspiré de demander à Dieu quelque signe palpable de l'origine divine de ces faits prodigieux, et, sans en rien dire à âme vivante, j'en spécifiai deux : une sueur de sang et la formation des stigmates.

« À l'heure des vêpres, la jeune fille se rend seule, pour ses prières habituelles, devant le grand crucifix de la salle à manger. Quelques minutes après, j'ouvre la porte et je la vois en extase, toute transfigurée. Bien que plongée dans une immense douleur, elle paraît vraiment un ange. Je m'approche : de son visage, de la tête, des mains et sans doute de toutes les parties de son corps coule un sang vermeil, qui se dessèche avant d'arriver à terre et ne s'arrête qu'après une demi-heure. Je me retire vivement ému. »

« Sortie de l'extase, Gemma dit confidentiellement à madame Cécilia : « Le père a demandé deux signes à Jésus, et Jésus lui en a donné un ; il lui donnera également l'autre. Quels peuvent bien être ces signes ? le savez-vous ? » Le soir venu, cette dame m'aborde, haletante d'émotion : « Père, me demande-t-elle, n'attendriez-vous pas, pour second signe, les stigmates ? » Je restais interdit, et elle de reprendre : « Je vous le demande, parce que s'il en était ainsi, Gemma les a déjà ouverts ; venez voir. » J'y cours et je trouve cette enfant bénie en extase comme la première fois ; ses mains sont transpercées, transpercées, dis-je, de part en part ; elles portent en pleine chair une large plaie d'où le sang jaillit avec abondance. L'émouvant spectacle dure cinq minutes. (Ici le vénéré prélat en fait une description minutieuse qui concorde parfaitement avec celle que j'ai donnée moi-même précédemment.) À la fin de l'extase, l'épanchement sanglant cesse, les blessures se ferment, la peau déchirée reprend subitement son premier état, et dès que la servante de Dieu s'est lavé les mains on n'aperçoit plus aucune trace du phénomène. Jésus avait daigné entendre ma prière. En lui rendant de vives actions de grâces, je déposai tout doute défavorable, fermement convaincu qu'il y avait là le doigt de Dieu. »

Cette relation, envoyée par l'auteur à Monseigneur Volpi le 3 septembre 1899, se terminait par ces lignes : « J'ai vu de mes propres yeux les plaies des mains, tant celles de la face dorsale que de la face palmaire, et c'était de véritables blessures. À la fin de l'extase toutes s'étaient fermées ; il ne restait que les cicatrices. Or, comment est-il possible qu'une plaie se ferme ainsi naturellement ? Pour moi j'y reconnais l'opération divine. »

De son côté le père Gaétan avait signé la déclaration suivante :

« Je, soussigné, atteste avoir vu, au mois de juillet dc l'année 1899, sur les mains de la jeune fille Gemma Galgani, certaines plaies qui n'avaient rien des plaies observées ordinairement dans la nature. On voyait à la partie inférieure, exactement aux paumes, comme un morceau de chair proéminent, semblable à une tête de clou, de la superficie d'un sou. Au dos des deux mains apparaissait comme une déchirure un peu profonde. Ce qui manquait de chair semblait avoir été enlevé par un clou émoussé que l'on eût enfoncé par la paume. »

« Je n'hésite pas à exprimer l'opinion, conforme à celle du témoin oculaire venu avec moi, que l'origine de ces stigmates ne peut aucunement s'attribuer à une cause naturelle ; car ayant observé les mains de la jeune fille le jeudi soir, nous n'y aperçumes trace de rien ; le vendredi matin elles présentaient l'état déjà décrit, et le samedi, seule une petite cicatrice rougeâtre y apparaissait. »

De telles attestations avivèrent en Monseigneur Volpi le sentiment de la délicatesse de sa position. Jugeant de son devoir d'agir avec une extrême réserve, il résolut, après mûre délibération, dc tenter une expérience qu'il croyait devoir être décisive. Sans en rien dire à la servante de Dieu, il pria un médecin de confiance, pieux autant que savant, de vouloir constater et étudier le phénomène. Gemma raconte dans son autobiographie comment le Seigneur l'informa de ce projet. « Monseigneur, dit-elle, crut bon de me faire visiter à mon insu par un médecin ; mais j'en reçus l'avis de Jésus lui-même qui me dit : Dis au confesseur qu'en présence du médecin je n'opérerai rien de tout ce qu'il désire. Par ordre de Jésus j'avertis le confesseur. »

En effet Gemma écrivit à Monseigneur : « Hier soir, Jésus m'a adressé ces paroles : Tu dois dire à ton confesseur que s'il veut un signe de moi, je le lui donnerai et à son choix, pourvu qu'il soil seul. Qu'il se rassure : il n'y a pas de maladie comme on l'a cru. »

Quelle détermination définitive allait prendre Monseigneur ? Se fier à son propre examen ? Mais la responsabilité qu'il voulait éviter lui incomberait alors tout entière ; et s'il soupçonnait dans ces faits singuliers le produit d'une maladie ou, disons-le, de l'autosuggestion, comment par ses seules lumières et sous compétence médicale dissiper ses doutes ? Il maintint donc sa décision et en informa madame Cécilia. qui le tenait t au courant des moindres incidents concernant la jeune fille. L'inspection médicale fut fixée au vendredi 8 septembre 1899, fête de la Nativité dc la Vierge.

Ce jour-là, vers dix heures du malin, Gemma, retirée dans sa chambre, entre en extase. Vers onze heures elle reprend ses sens et écrit à Monseigneur qu'il peut venir, mais seul, sans quoi Jésus, mécontent, ne donnerait rien à voir. « Cependant, ajoute-t-elle, faites comme bon vous semblera ; de toutes façons je serai contente. » Elle remet le billet à madame Cécilia, et celle-ci, après lecture, se hâte de l'envoyer à destination. À une heure de l'après-midi, Gemma, dc nouveau dans sa chambre, retombe en extase. Madame Cécilia, qui n'a pas tardé de la rejoindre, voit le sang couler dc son front et de ses mains ouvertes, marquées des stigmates. Viennent la contempler dans cet état, avec un religieux respect, le chevalier Matteo Giannini, de retour des eaux, son épouse Giustina et quelques autres membres de sa famille. Vers deux heures, Monseigneur et le médecin sont annoncés. Madame Cécilia court à leur rencontre :

« Venez, venez, leur dit-elle, rayonnante de contentement, nous sommes au plus beau moment », et elle les introduit dans la chambre où se trouvent toujours les personnes déjà nommées.

Le médecin prend un linge, le trempe dans l'eau et lave les mains et le front de la jeune fille en extase ; le sang s'arrête subitement et la peau apparaît sans plaie, sans la moindre égratignure ni piqûre. On se figure la stupéfaction et le désappointement de tous les spectateurs. Le médecin resté seul avec madame Cécilia, veut visiter également les pieds et le cœur, mais il n'y découvre rien d'anormal. Ainsi le Seigneur, dont les desseins sont souvent pour nous impénétrables, déroutait la science humaine, ne lui permettant point de contrôler un fait d'ordre surnaturel. Gemma nous dit dans son autobiographie avec sa simplicité ingénue : « Le confesseur agit à sa façon, mais les choses se passèrent comme Jésus l'avait annoncé. » Et le soir même elle écrivait an Prélat : « Si vous fussiez venu seul, Jésus vous aurait bien persuadé. »

L'extase avait duré tout le temps de l'inspection ; Gemma ne s'était donc aperçu de rien. À la reprise des sens, elle remarqua un certain changement dans son entourage demeuré déconcerté, mortifié, confus. Madame Cécilia pour la distraire et l'éloigner de ce milieu gêné lui proposa de sortir. En route Gemma lui dit : « Me conduisez-vous vers Jésus ? J'ai besoin de Jésus. » La pieuse dame consentit à l'accompagner jusqu'à l'église, assez éloignée, de saint Simon. La visite au très Saint Sacrement se prolongea une heure environ. Au sortir de l'église la jeune fille dit à sa protectrice : « Je voudrais vous communiquer quelque chose, mais j'y éprouve beaucoup de honte. » Encouragée à parler, elle montra ses mains d'où le sang découlait. Madame Cécilia eut la pensée de les faire visiter en cet état par Monseigneur Volpi, et chargea une personne de confiance de lui conduire Gemma. Le Prélat put constater de ses propres yeux dans chacune des mains, non le sang il est vrai, mais la petite blessure d'où il avait coulé. Il ne manifesta aucun étonnement, de crainte d'exposer la jeune fille à quelque péril de vanité, mais après une simple observation des mains il se hâta de la congédier.

Le Seigneur dans sa miséricorde atténuait ainsi l'humiliation de sa servante, tout en relevant quelque peu le courage de son confesseur et des autres témoins de l'infructueux examen du docteur.

Si Dieu afflige parfois ses fidèles il ne les abandonne jamais, Sa providence, toujours admirable dans ses voies, sait les consoler et les délivrer dans les cas les plus désespérés. Gemma, nous le verrons, allait tomber bien bas dans l'opinion de quelques-uns, à la suite de l'inspection médicale, et, humainement parlant, elle ne devait pas s'en relever, mais sur elle se réaliseront les paroles de l'Ecclésiastique : Facile est in oculis Dei subito honestare pauperem

En attendant, la vertueuse enfant écrit dans son autobiographie : « Depuis le jour de la visite du médecin commença pour moi une vie nouvelle. » C'est-à-dire une vie d'intime souffrance. Non seulement les membres de la famille Giannini, mais son propre confesseur conservaient leurs doutes troublants, et ce dernier, malgré sa propre constatation des stigmates. « Je reçus du confesseur, dit Gemma, une nouvelle défense de toutes les choses extraordinaires du jeudi et du vendredi. Jésus obéit pour un peu de temps ; mais ensuite tout revint comme de coutume, et même plus fort qu'auparavant. » La servante de Dieu, mise an courant par Jésus des incertitudes de son père spirituel, s'en affligeait pour lui. Personnellement elle se réjouissait de cette humiliation « la plus belle - ce sont ses paroles - que m'ait donnée mon bien-aimé Jésus. » Mais elle ne pouvait ne pas compatir à l'état d'âme de celui que depuis son enfance elle aimait et vénérait comme un père. Du reste la crainte l'agitait de perdre ce bon guide, son unique soutien dans ses continuelles épreuves. Abandonnée de lui, à qui aurait-elle recours ? Le Seigneur se hâta de secourir sa servante dans son abattement. « Ma fille, lui dit-il, dans toutes tes incertitudes, dans tes afflictions, dans l'adversité souviens-toi moins des autres que de moi ; cherche moins en eux qu'en moi du soulagement et du réconfort. » En d'autres termes, pour si juste et raisonnable que fût son attachement au ministre sacré, pour si sainte que fût sa confiance en lui, elle ne devait point se lamenter, vînt-elle à le perdre sans faute de sa part, Jésus lui resterait, cela devait suffire.

Gemma comprit ces paroles divines qui redonnèrent aussitôt la paix à son cœur affligé en finissant de le dépouiller de tout sentiment humain. Son abandon à Dieu devint entier ; et comme les seuls principes de la vertu inspiraient les moindres détails de sa conduite, la crainte que le bon Prélat n'eût conçu sur son compte des pensées défavorables n'affaiblit en rien sa sollicitude à son égard. Elle priait constamment Jésus de l'éclairer et de le consoler, lisons-nous dans plusieurs de ses lettres à Monseigneur lui-même et à d'autres intimes. Jusque dans les colloques de ses extases, au milieu des épanchements de son âme lasse et endolorie, la pensée de son confesseur se présentait souvent à son esprit. « Jésus, allez consoler Monseigneur qui est bien malheureux. L'un croit une chose, l’autre une autre. Mais vous préférez qu'il en soit ainsi ? M'aimez-vous davantage maintenant que tous m'appellent folle, qu'au temps où l'on me croyait sainte ? Oh maintenant, n'est-ce pas ? »

La Servante, de Dieu apprit bientôt de son divin Époux le projet formé par Sa Grandeur de soumettre à un autre médecin les écrits obtenus de son humilité par un ordre formel. Voici avec quelle candide simplicité elle exprimait son mécontentement dans une de ses extases : « Ô Jésus, on veut faire voir les écrits même au docteur Boda ? Qu'il n'en soit pas ainsi. Ô Jésus, on vous met en ridicule. S'ils veulent lire les écrits, qu'ils n'y voient que papier blanc. Allez. Jésus, allez vers Monseigneur et tranquillisez-le, consolez-le. » Parfois la jeune fille se crut comme abandonnée du Prélat, qui par suite de ses absences, de ses absorbantes occupations, ou simplement pour s'aider des lumières d'autrui, l'adressait tantôt à un confesseur tantôt à un autre ; elle ne lui en gardera pas moins tout son attachement et continuera jusqu'à la mort de se confesser à lui, ne cessant de le vénérer comme un père.

Oh ! que nous avons à apprendre de l'admirable conduite de Gemma au sein de tant d'épreuves Et quelles sont vraies les paroles de Jésus à sa Servante : En souffrant on apprend à aimer.

En ce même mois de septembre 1899 (les raisons de santé ramenèrent à Lucques le père Gaétan) en apprenant l'issue de l'examen médical et son influence défavorable sur l'esprit deMonseigneur Volpi, lui-même sentit sa conviction première fortement ébranlée. Mais le Seigneur daigna tenir à son égard la même conduite qu'envers l'apôtre saint Thomas. « Portez ici votre doigt ; considérez mes mains et ne soyez pas incrédule mais fidèle. » Pendant les deux mois de son séjour dans la ville, le père Gaétan revit à loisir le phénomène de la stigmatisation, il observa, il palpa et bientôt ses doutes s'évanouirent. Dans une lettre à Monseigneur il s'empressait d'annoncer qu'ayant tenu à refaire l'expérience du médecin il avait fait laver à trois ou quatre reprises les plaies des mains, d'apparence profonde ; elles n'avaient pas disparu et le sang, un instant arrêté, avait repris chaque fois de couler.

Le très révérend père Pierre-Paul, que ses fonctions de provincial ramenaient fréquemment à Lucques, le chevalier Mateo Giannini, son épouse, son fils aîné, et notamment sa sœur madame Cécilia, toutes personnes fort honorables et absolument dignes de créance, eurent maintes et maintes fois l'occasion de constater pendant l'espace d'un an et demi, après comme avant la visite du docteur, les stigmates et les autres signes de la Passion qui feront l'objet de la fin de ce chapitre. Le témoignage du très révérend père Pierre-Paul est particulièrement autorisé. Sa doctrine, son zèle et sa prudence dans le gouvernement, dans la direction des âmes et dans le ministère apostolique sont connus et appréciés en Italie. Après qu'il eut exercé quelque temps la charge de Supérieur Général de la Congrégation des Passionistes, le Souverain Pontife Pie X lui confia la visite apostolique de dix diocèses importants, et finit par l'élever au siège archiépiscopal de Camérino.

Aux attestations précédentes on voudra bien me permettre de joindre la mienne, car j'eus dans la suite toutes les facilités de vérifier et de contrôler rigoureusement les faits prodigieux qui plut à Dieu d'opérer en sa servante.

Reste, il est vrai, relativement aux stigmates, l'infructueuse épreuve du médecin, mais la déposition de plusieurs membres dc la famille Giannini, confirmant la réalité des plaies avant l'examen ; la prédiction miraculeuse de cet examen et de son inutilité, puis la disparition subite, sous les mains du docteur, de plaies ou blessures certainement existantes puisque le sang s'épanchait, constituent une preuve évidente du caractère surnaturel du phénomène. Tout s'était passé comme l'avait annoncé Gemma de la part de Jésus. On eut été bien plus en droit. dans le cas contraire, de suspecter la réalité de ses communications avec le Sauveur, et partant l'origine divine des stigmates.

Admirons ici les dispositions de la Providence. La jeune fille ne vivait point dans la solitude d'un cloître fermé à la curiosité publique, mais au milieu du monde. La nécessité de se rendre de sa maison dans celle des Giannini, on à l'église pour l'audition de la sainte messe, la réception de l'Eucharistie et la visite du très Saint Sacrement l'obligeait de sortir plusieurs fois le jour. Seuls, quelques membres très sûrs de la famille Giannini connaissaient les faits extraordinaires en question, et le secret en était si bien gardé qu'en réalité on les ignorai t dans la ville de Lucques. Mais que fût-il arrivé si le médecin ou d'autres étrangers eussent constaté l'existence des stigmates et des autres signes merveilleux ? Que d'épreuves et de contre-épreuves dans la suite ? Que de curieux guettant les sorties de Gemma ou son arrivée à l'église ? L'humble vierge fut devenue le sujet des conversations de toute la ville, et des moqueries d'un grand nombre. Le Seigneur. en soustrayant au regard du médecin et d'autres profanes le prodigieux phénomène, humilia sa servante et tint cachée cette gemme précieuse.

Du reste la prudence, la sagesse, la doctrine et l'honorabilité des personnes qui observèrent ces prodiges, y compris Monseigueur Volpi lui-même, peuvent bien suppléer à l'insuccès de l'inspection médicale. La science ne peut avoir la prétention de donner l'explication du surnaturel, elle doit se borner à la constatation des faits. Or le témoignage des savants n'est pas indispensable pour qu'un fait soit admis. Quiconque a des yeux pour voir, les mains pour toucher peut en attester la vérité. Et comme dans notre cas le phénomène, n'étant point permanent, se manifestait par reprises diverses, le savant pourra seulement affirmer qu'au moment de son inspection il ne s'est pas produit. Mais pour le rendre indubitable, la parole des témoins très dignes de foi qui l’ont observé bien des fois doit suffire.

Les autres signes de la Passion dont je vais parler, en empiétant pour certains sur l'ordre chronologique, n'ont pas été moins sévèrement vérifiés dans la servante de Dieu.

Les saints favorisés des cinq stigmates en même temps sont rares. L'Esprit souffle où il veut et comme il veut, atteignant toujours ses très hautes fins, Il Lui a plu de diriger particulièrement sur l'heureuse Gemma le torrent de ses faveurs, et de lui donner part, non seulement aux cinq plaies simultanées du divin Crucifié, mais à tous les supplices de sa Passion.

La prodigieuse sueur de sang mentionnée dans son récit par Monseigneur Moreschini, et que j'avais eu déjà l'occasion de signaler, fut constatée fréquemment chez l'angélique jeune fille durant ses méditations sur l'Agonie du jardin des Oliviers ou sur d'autres mystères de la Passion. Elle n'apparaissait cependant pas dans ses extases périodiques du jeudi et du vendredi, mais en d'autres, et parfois même lorsqu'elle jouissait de la plénitude des sens. Comprimé dans le cœur et les artères par la véhémence de sa compassion douloureuse, le sang sortait par tous les pores, spécialement par ceux du côté gauche de la poitrine, qui renferme le cœur, et Gemma baignait alors littéralement dans son sang.

Avec quel respect les anges devaient le recueillir et le présenter au Seigneur, afin d'apaiser sa justice par les mérites de l'innocente victime qui le répandait si généreusement à l'exemple du divin supplicié du Calvaire !

La flagellation du Rédempteur suivit de près sa sueur sanglante de Gethsémanie. Notre jeune vierge contemplait toujours ce douloureux mystère avec un sentiment spécial de dévotion. Comptant une à une les plaies profondes creusées par les fouets sur le corps sacré de son céleste Époux, elle disait : « Toutes sont des œuvres d'amour. » Et l'envie la consumait de les voir également imprimées dans sa propre chair. Les extases où le Seigneur se montrait couvert de plaies, qu'il l'invitait à toucher et à baiser, n'étaient point faites pour tempérer le feu de ses désirs.

Enfin, le premier vendredi de mars de l’année 1901, pendant son extase habituelle, tandis qu'elle suppliait avec, larmes son divin Époux de lui donner quelque participation au martyre de sa flagellation, elle se vit exaucée. « Vendredi, vers deux heures, m'écrivait-elle, Jésus m'a fait sentir quelques petits coups. Je suis toute plaies, mon père, et j'en souffre un tant soit peu. Vive Jésus ! » Ces plaies étaient loin d'être imaginaires. Madame Cécilia, qui les a bien des fois attentivement examinées, en donne la description suivante :

« Le premier vendredi de mars, je m'aperçus que Gemma souffrait plus que de coutume dans son extase. Je lui pris un bras ; il portait de grandes raies rouges. J'en approchai un mouchoir ; il fut taché de sang. Comme la sainte enfant paraissait souffrir beaucoup et que je l'entendais dire : « Seraient-ce vos coups, ô Jésus ? » je pensai à une invisible flagellation. Cela se renouvela les trois autres vendredis de mars, avec aggravation progressive. Le second vendredi, le corps de l'extatique était déchiré ; le troisième, on apercevait presque les os ; le quatrième, c'était une chose sans nom : des plaies de toutes parts, et d'une profondeur, par endroits, d'un centimètre. Après deux ou trois jours elles disparaissaient sans laisser de traces. Je voulus une fois bander deux de ces plaies mais elles s'envenimèrent au lieu dc se refermer, et je ne pus enlever le pansement sans réveiller les plus vives douleurs ; leur guérison s'effectua peu à peu d'elle-même. Les autres s'étaient cicatrisées sans délai. »

« Ces plaies se distribuaient ainsi : deux sur chaque bras, longues de quatre à cinq centimètres et très profondes ; une à la poitrine, bien au milieu et dans la direction de la gorge ; deux au-dessus du genou, les plus considérables et plutôt oblongues ; deux aux genoux, comme d'ailleurs au coude, lesquelles découvraient presque l'os ; deux à chaque mollet, rondes et plus grandes qu'une pièce de deux francs ; deux autres sur le devant de la jambe, le long de l'os ; une enfin, profonde et plus ou moins circulaire, à chaque cou-de-pied. Il y en avait d'autres sur le tronc, dont je n'ai bien pu me rendre compte. »

Le premier vendredi on n'apercevait, je l'ai déjà dit, que des raies sanguinolentes ; mais dans la suite ce furent de profondes déchirures, et comme j'en demandais à Gemma la raison. elle répondit : « D'abord c'étaient les verges ; maintenant ce sont les fouets. » Pour vous faire une idée de son état lamentable, représentez-vous le grand crucifix de notre salle à manger, aux pieds duquel elle aimait tant à prier. La ressemblance était parfaite mêmes meurtrissures, mêmes déchirures de la peau et des chairs dans les mêmes parties du corps, même aspect émouvant. Le sang s'en échappait par ruisselets dont quelques-uns mesuraient de quarante à cinquante centimètres de long sur cinq de large ; il descendait jusqu'à terre si elle était debout, et, lorsqu'elle était couchée, mouillait les draps de lit, trempant tout le matelas.

Ceux qui ont pu voir ces plaies vives en font la même description. Leur origine surnaturelle n'est point contestable, car il eût été impossible à la jeune fille de se déchirer de la sorte avec des disciplines ou d'autres instruments de pénitence. D'ailleurs ces horribles blessures se formaient durant l'extase même, en présence de témoins, et disparaissaient avec une rapidité humainement inexplicable. On devinait à l'attitude de la chère victime combien elle devait souffrir sous les coups invisibles qui ouvraient de telles plaies dans la chair vive. « Pendant la flagellation, dit un témoin, elle apparaît en proie à de terribles souffrances, mais ne remue pas. Parfois surviennent de légères convulsions, et les bras tremblent. Il est évident qu'elle possède alors toute sa sensibilité. Pauvre enfant, à la voir ainsi souffrir, comme le cœur se serre Et savez-vous ce qu'elle me dit au milieu de ces tortures ? « Recommandez-moi beaucoup à Jésus. » Je l'entends ajouter : « Ô ma céleste Mère ! Ô Père éternel ! » Après l'extase, elle ressent de la faiblesse, mais pour peu de temps. J' ai remarqué qu'elle garde parfaitement le souvenir de tout ce qui s'est passé. »

On ne sait si ce phénomène mystique se renouvela d'autres fois que les vendredis de mars de l'année 1901. Il se pourrait, car l'humble vierge apportait une habileté sans égale à tenir dans le secret les dons de Dieu. Un jour qu'elle avait demandé à madame Cécilia la permission de prendre un bain dans la maison, parce qu'elle sentait, disait-elle, ses vêtements collés à la chair, on trouva ce corps virginal sillonné en tous sens de larges plaies desséchées, où la chemise s'était incrustée par endroits. Pour la détacher du dos, on fut contraint de rouvrir les blessures non sans d'atroces douleurs.

Et cependant, à l'entendre, tous ces tourments consistaient seulement en quelques petits coups que lui faisait sentir Jésus, pour lui donner la grâce de souffrir un tant soit peu.

Les Évangélistes racontent qu'après la flagellation du Sauveur, la soldatesque du prétoire, se saisissant de sa personne sacrée, entr'autres marques de dérision le couronna d'épines dont les pointes cruelles s'enfonçaient dans la tête.

Couronne adorée ! quel chrétien pourrait te refuser son amour, et ne point considérer comme un suprême honneur d'en ceindre son front, lorsque tu as ceint le front même de l'Homme-Dieu ?

La vierge de Lucques avait trop approfondi les mystères de l'infinie grandeur du Christ pour ne pas s'être éprise, de bonne heure, de son douloureux diadème comme d'un incomparable joyau. Plusieurs fois d'ailleurs le Rédempteur lui avait apparu, sa sanglante couronne au front, lui demandant si elle ne la voulait point. Lorsque la sainte jeune fille eut acquis par ses désirs et les purifications mystiques la dernière préparation à ce don extraordinaire, les actes succédèrent aux paroles, la réalité à la vision.

« Enfin, ce soir, écrivait-elle le 19 juillet 1900, après avoir souffert six jours de l'éloignement de Jésus, j'ai fait effort pour me recueillir. J'ai commencé à prier, comme tous les jeudis ; je pensais au crucifiement de Jésus. D'abord, je n'éprouvais aucun sentiment ; après quelques moments, un peu de recueillement est survenu Jésus était proche. Dans mon recueillement la tête m'est partie comme les autres fois, et je me suis trouvée devant Jésus qui endurait des peines terribles. Peut-on voir souffrir Jésus et ne pas chercher à le soulager ? Je me suis sentie pénétrée d'un grand désir de souffrir, et j'ai demandé instamment à Jésus de le satisfaire. Il m'a aussitôt exaucée s'approchant de moi, Il a enlevé de sa tête la couronne d'épines pour la poser sur la mienne en la pressant de ses mains divines contre mes tempes. Ce sont des moments douloureux, mais heureux. Je suis restée une heure à souffrir ainsi avec Jésus. »

Un peu plus tard. Gemma réécrivait : « Hier, à trois heures de l'après-midi, lasse et épuisée, j'éprouvais, à vrai dire, une grande répugnance, lorsque de nouveau je me trouvai devant Jésus ; mais il n'était plus triste comme la nuit passée. Après m'avoir fait quelques caresses, il enleva de ma tête, d’un air très content, la couronne d'épines, (Je souffris un peu à ce moment, mais moins) et la remit sur la sienne. Toute douleur disparut alors ; je recouvrai soudain mes forces et me sentis mieux qu'avant de souffrir. »

Les effets palpables de ces apparitions démontrèrent qu'elles n'étaient point le produit d'une imagination malade. La tête de la chère enfant apparaissait, à l'heure même, percée de piqûres d'où coulait un sang vif, et non seulement sur son pourtour, mais dans toute sa surface sous les cheveux ; ce qui donnerait créance à l'opinion de quelques saints contemplatifs, d'après lesquels la couronne d'épines -aurait couvert toute la tête du Sauveur. Gemma dit clairement, parlant de celle que son Ange lui montra pour la première fois, qu'elle avait comme la forme d'une large calotte.

Parfois les piqûres, presque invisibles à l'oeil nu, se devinaient seulement au sang qu'elles dégorgeaient. D'autres fois, au témoignage d'un très digne prêtre, monsieur Lorenzo Agrimonti, et d'autres témoins oculaires, on distinguait parfaitement au front et au cuir chevelu des trous d'épines, triangulaires, à chacun desquels perlait une large goutte de sang.

Le prodige se renouvela régulièrement, toujours durant le même espace de temps, du jeudi au vendredi de chaque semaine, même après la disparition définitive des autres stigmates. Il commençait très souvent avant l'extase habituelle du jeudi soir. Pendant le repas de famille, on voyait apparaître sur le front de Gemma, en nombre toujours croissant, des gouttes sanglantes qui descendaient le long des joues, du cou, des vêtements. « Chaque cheveu, affirme un témoin, avait sa goutte, de sorte que le sang découlait jusqu'à terre. »

C'était un spectacle émouvant, capable d'attendrir un cœur de pierre. On avait devant soi la plus belle reproduction de l'Ecce-Homo. « Si vous aviez vu, père, m'écrivait-on, le sang jaillir de ses yeux, de ses oreilles, de son front et de ses tempes ! on aurait dit des fontaines ; j'en ai trempé deux mouchoirs. Et dans sa poitrine quelle effervescence ! ».

Me trouvant moi-même, un jour, témoin de ce fait prodigieux, je fis essuyer et laver toutes ces petites plaies de la tête mais après quelques minutes le sang se reprenait à jaillir des mêmes points, pour baigner de nouveau le virginal visage. Il sortait vivement, comme sous une forte pression, coulait le long des joues et ne tardait pas à se dessécher sur la peau.

Monseigneur Moreschini, dont nous avons rapporté l'opinion sur les stigmates et la sueur de sang, fut également le spectateur du mystique couronnement d'épines. Voici le résultat de ses observations autorisées.

« Ayant appris, dit-il, qu'en dehors des stigmates l'angélique vierge endurait souvent le supplice du couronnement d'épines, je me proposai d'assister à cette scène de douleur, et de voir de mes yeux le sang couler de la tête de la jeune fille. »

« J'arrivai à l'heure voulue et après une courte attente j'entrai avec monsieur l'abbé Lorenzo Agrimonti dans la chambre où Gemma venait de se retirer quelques instants auparavant. Je la vis étendue sur son lit, déjà hors des sens et paraissant livrée à un cruel martyre. J'attendis plus de deux heures et demie, bien résolu de ne point partir avant d'avoir constaté l'effusion du sang. Le cœur de l'extatique, en proie à des palpitations d'une violence inouïe, soulevait la couverture au-dessus de sa poitrine et faisait trembler le lit. J'éprouvai des sentiments de dévotion mêlés, je l'avoue, de terreur. Après une heure ou un peu plus, les palpitations se calmèrent et le sang se prit à sourdre de la tête en si grande abondance que l'oreiller et même les draps de lit en furent imprégnés. En plusieurs endroits, notamment à la partie supérieure du front, il s'amoncelait en grumeaux. L'épanchement s'arrêta vers onze heures et demie de la nuit, et la jeune fille, qui avait eu jusqu'alors quelques légers mouvements, garda une immobilité complète jusque vers trois heures. La respiration était à peine perceptible ; le visage, baigné d'un sang vermeil, présentait un aspect cadavérique ; on l'aurait crue morte. Je me retirai. Lorsque je la revis au point du jour, vers six heures, déjà levée et prête à se rendre à l'église pour la sainte communion, son visage avait repris ses couleurs naturelles, comme si la nuit eût été calme et sans souffrance. »

Plusieurs contemplatifs ont aimé à s'arrêter, avec sainte Thérèse, à la considération d'une plaie particulière du Rédempteur, que l'Évangile passe sous silence celle de l'épaule gauche, creusée par le poids de la croix pendant le douloureux trajet du prétoire au Calvaire. Gemma la portait également dans sa chair, bien que certains l'aient confondue avec les plaies de la flagellation. Très large, profonde et toujours sanglante, elle était le siège d'une vive douleur qui forçait la pauvre patiente à marcher inclinée de ce côté. Elle disparaissait en même temps que les autres le vendredi soir ou, au plus tard, le samedi matin, avec cette différence que la douleur continuait de s'en faire sentir plus ou moins longtemps.

Cette participation merveilleuse aux différents supplices de la Passion durait encore à la fin de février 1901. J'écrivis alors à Gemma de solliciter du divin Sauveur la fin de ces phénomènes extérieurs. L'humble jeune fille, qui avait tant désiré leur disparition, et maintes fois supplié Jésus de la lui accorder. Priant cette fois avec le mérite de l'obéissance, se vit enfin exaucée.

Les stigmates des mains, des pieds et du côté ne s'ouvrirent plus, sauf une fois. comme je l'ai rapporté. Les piqûres d'épines persistèrent quelque temps seulement sur toute la tête, de même que les plaies de la flagellation. Mais les douteurs, loin de s'évanouir, se firent plus vives. L'écoulement de sang procurait en effet à la douce victime, de son propre aveu, un véritable soulagement. On voyait donc encore, au réveil de ces tortures, les larmes jaillir de ses yeux et tout son corps dans le frémissement.

Cependant le Seigneur voulut ménager à sa servante une consolation : à force de se débattre dans la poitrine, son cœur provoqua fréquemment la rupture de quelque vaisseau, dont le sang affluait à la bouche par gorgées. La chère enfant s'en montrait tout heureuse. On l'entendait s'écrier dans une extase : « Jésus, je vous donnerais volontiers mes mains et mes pieds ; je ne le puis. » À ce moment, le Seigneur en vue d'éprouver son obéissance lui montrait ses mains transpercées, comme pour demander sang pour sang. « Mais je ne le puis, reprenait Gemma ; j'en souffre, mais l'obéissance est préférable aux victimes. »

« Si vous l'aviez vue, ce Vendredi-Saint, d'une heure à trois, m’écrivait madame Cécilia ; j'ai cru qu'elle se mourait. Que de sang elle a rendu et elle disait : Mon Jésus, je ne puis vous donner le sang des autres parties de mon corps, mais je vous donne celui du cœur. »

Il me resterait à rappeler en ce moment, pour être complet, comment l'admirable victime, après la disparition des stigmates sanglants, participa réellement aux autres tourments de la Passion ; à la dislocation des os du Sauveur pendant le supplice du crucifiement ; à l'horrible tension de ses membres cloués au dur gibet ; à l'exténuation de tous les organes de son corps sacré durant les trois heures de sa cruelle agonie ; à la soif brûtante qui le faisait s'écrier : Sitio. De l'aveu même de Gemma, et suivant l'attestation unanime de plusieurs personnes qui ont observé en elle, avec émerveillement, ces différents phénomènes extérieurs, il ne lui a rien manqué de ce qui devait la rendre une parfaite image de Jésus crucifié. Dans un but de brièveté, je ne rapporterai ni ces détails, ni ces témoignages.

Je devrais également faire mention du martyre intérieur du cœur, qui fut certainement le plus ineffabte des mystères de la Passion. Après avoir partagé les douleurs physiques de Jésus, Gemma agonisa en esprit avec Lui sur la croix, comme en offre en exemple le témoignage, cité plus haut, de Monseigneur Moreschini. Mais comment décrire dans notre pauvre langage humain ces mystérieuses agonies ! La poitrine haletante de l'extatique, ses yeux caves, ses lèvres décolorées, son teint cadavérique en donnaient une faible idée.

Ainsi fut exaucée sous toute son étendue, la fervente prière que, de honne heure la vue de Jésus crucifié avait fait jaillir du cœur et des lèvres de cette enfant aimée du ciel : « Jésus, rendez-moi semblable à vous ; faites-moi souffrir avec vous ; ne m'épargnez pas. Vous souffrez, je veux souffrir aussi ; vous êtes l'Homme des douleurs, je veux être la fille des douleurs. »

On peut certes appliquer à Gemma, dans leur plein sens, les paroles de saint Paul : « Ceux qui retracent en eux-mêmes la véritable image du Fils de Dieu, sont les prédestinés et les élus. »

 CHAPITRE IX

 GEMMA EST PROVIDENTIELLEMENT REÇUE COMME UNE FILLE

ADOPTIVE DANS LA FAMILLE GIANNINI.

SA VIE CHEZ SES BIENFAITEURS. (1900)

 Le jour où monsieur et madame Giannini rentrèrent avec leurs enfants de leur courte saison d'eaux, madame Cécilia, que désolait la pensée d'avoir à renvoyer la chère Gemma dans sa famille, se vit grandement embarrassée. Ne pouvant se résoudre à la séparation, elle se présenta devant son frère et sa belle-sœur et leur dit : « Dieu a conduit vers moi l'ange que vous voyez ici ; ne pourrait-il rester avec nous ? Sans doute, il y a déjà onze enfants à la maison, mais un de plus ne se connaîtra pas. » Rassurée par quelques paroles favorables, l'excellente dame court chez les tantes de Gemma pour en obtenir le consentement de la garder à demeure comme sa propre fille. Une telle proposition affligea beaucoup les bonnes tantes auxquelles il paraissait trop dur de se priver de l'unique consolation de leur foyer désolé. Néanmoins, réfléchissant à la gêne profonde de leur famille, à la situation particulière qui résultait pour leur nièce de son extraordinaire piété, de son amour de la retraite et de sa vocation religieuse depuis longtemps manifeste, elles l'autorisèrent, d'abord, à vivre à son gré tantôt dans leur maison, tantôt dans celle des Giannini. Gemma se servit admirablement de cette permission, surtout les jeudis et les vendredis, pour laisser ignorer aux siens les grâces prodigieuses que l'on connaît déjà. Finalement, au mois de septembre 1900, après bien des tergiversations, ses tantes donnèrent un plein acquiescement aux désirs de ses bienfaiteurs, et elle passa définitivement dans leur famille.

Qui n'admirerait ici un vrai miracle de la Providence ? On rencontre assurément dans nos pays chrétiens des veuves sans enfants, de pieuses dames solitaires qui dans un but dc charité ou simplement de commodité et de consolation personnelle adoptent des orphelines abandonnées. Mais qui n'aurait cru hasardée, téméraire et même irréalisable la généreuse pensée de faire admettre Gemma dans une famille comptant déjà onze enfants, tous d'âge très jeune et logés dans une maison proportionnellement restreinte ? Bien plus, celle que l'on proposait à l'adoption était fille d'une mère emportée, jeune encore, par la tuberculose. Par quelle légèreté inconcevable s'exposait-on au danger de la contagion en introduisant au sein d'une florissante jeunesse une étrangère peut-être contaminée ?

Mais tel était le bon plaisir divin ; et contre les desseins de Dieu, il n'y a, dit l'apôtre saint Paul, ni prudence, ni conseil, ni obstacle qui tienne. En effet les premières propositions de madame Cécilia furent accueillies avec joie par le chevalier Matteo Giannini, par son épouse. par tous ses enfants et par le vénérable prêtre, monsieur l'abbé Lorenzo Agrimonti, qui vivait retiré dans cette famille où on l'aimait à l'égal d'un second père. Les gens de service eux-mêmes manifestèrent leur satisfaction. « Que Gemma soit la bienvenue, dirent les pieux parents. Elle sera la douzième des enfants que le ciel nous a donnés. Que tous honorent notre nouvelle fille ; que les domestiques la respectent et ne la laissent manquer de rien. » - « Elle sera notre septième sœur, disaient les filles, et nous l'aimerons comme l'une d'entre nous. » Ainsi parlaient également les garçons un peu grands. L'arrivée de Gemma fut donc un sujet de fête et d'allégresse pour toute cette famille bénie.

L'aînée des filles, Annetta, s'affectionna particulièrement à la nouvelle venue. Déjà, lors de leurs premières rencontres, en juillet 1899, ces deux âmes s'étaient comprises et liées d'une amitié que le temps ne devait pas refroidir. La lettre suivante met en relief le caractère de cette liaison. Gemma l'adressait le 7 août à Annetta partie récemment avec sa famille pour les eaux de Viareggio.

 Ma très chère Annetia,

 « En prenant la plume pour m'entretenir aver vous nos derniers adieux me reviennent à la pensée, avec les promesses échangés entre nous à ce moment de la separation. Et comment pourrions-nous les oublier ? Pour ma part du moins, comment le pourrais-je ? Non, cela ne me paraît pas possible. Je n’ai eu que peu de jours le plaisir de causer avec vous, mais ces quelques paroles, ces petits entretiens dont Jésus seul était l'objet m'ont laissé dans le cœur une si vive impression et permettez-moi de vous le dire, une telle affection pour vous, que je ne sais comment m'exprimer, Nous nous sommes counues trop lard, ou du moins trop tard a commencé notre amitié. Mais précisément parce qu'elle vient tard nous voulons nous mieux appliquer à aimer Jésus et à l'aimer beaucoup. Nous voulons exhaler vers lui les sentiments les plus tendres. »

« Je voudrais que mon cœur n'eut de palpitations, de soupirs, de vie que pour Jésus ; je voudrais que ma langue ne sût proférer que le nom de Jésus ; que mes yeux n'eussent de regards que pour Jésus ; que ma plume ne sût écrire que de Jésus, et que mes pensées ne s'envolent que vers Jésus, Plusieurs fois j'ai cherché s'il était sur la terre un objet qui pût recevoir mes affections ; mais je n'en trouve d'autre, sur la terre ou au ciel, que mon bien-aimé Jésus, Cependant bien des fois je me suis égarée parmi les ennuyeuses dissipations de la terre ; et qu'ils sont nombreux ceux qui se perdent dans les vanités du monde ! Ceux-là sont fous assurément ce qui ne se pourrait s'ils pensaient à Jésus. Jésus changerait leur cœur, leurs affections, leurs sentiments, leurs soupirs ; et s'ils éprouvaient un seul instant le bonheur de rester avec Jésus, je dis qu'ils ne voudraient plus le quitter. »

« Et nous, réussirons-nous enfin à aimer véritablement Jésus ? Moi en particulier qui ne cesse dc l'offenser et qui ai le courage d'ajouter de nouvelles épines à celles de la couronne cruelle qui étreint son cœur. Pauvre Jésus ! Mais ce Jésus, s'avez-vous comment il se venge de mes infidélités ? Il me montre souvent ses plaies, ses mains d'où coule un sang rédempteur, son cœur consumé par un incendie d'amour, ses bras ouverts pour nous enlacer, et il me dit qu'il est tout entier victime de son grand amour pour nous. »

« Je prie toujours Jésus de me faire arriver bien vite au moment tant désiré d'entrer dans un couvent ; car je sens que dans le monde on ne se trouve pas bien et qu'il ne peut nous rendre heureux en aucune manière. »

« Je vous prie de ne pas m'oublier dans vos prières aux pieds de Jésus crucifié, je ferai de même à votre égard, selon mon pouvoir. Mais n'attendez rien de mes prières : elles sont trop faibles. Cette lettre vous trouvera, je le désire et je l'espère, en bonne santé. Si vous n'y voyez aucune difficulté, vous me ferez plaisir de saluer votre mère, et de la prier de se souvenir quelquefois de moi auprès de Jésus. »

« Excusez ma vilaine écriture, et aussi le peu de sens de ma lettre : je ne sais rien faire. Prions, prions Jésus ensemble de nous donner la force de ne vivre que pour l'aimer seul. Que l'on ne vive que pour l'aimer : et qu'il nous accorde la grâce d'expirer sur son cœur en un fervent transport d'amour. Je vous salue bien. Priez beaucoup, beaucoup pour la pauvre Gemma. »

La seule vue d’une telle jeune fille, alors âgée de vingt-et-un ans, inspirait à son nouvel entourage autant de sympathie que d'admiration. D'ailleurs on commence à la connaître : humble, docile, respectueuse, incapable d'une légèreté ou d'un caprice, et puis si dévouée et si bonne ! Au milieu de ses bienfaiteurs, elle ne fut jamais une occasion de trouble, de malentendu ou de dispute, ni avec les domestiques ni avec les enfants. Qui ne sait, cependant, combien facilement les enfants de caractère, d'âge et de sexe différents trouvent à redire sur une personne étrangère entrée chez eux, non comme leur servante, mais comme leur commensale et leur égale ! Mais les faits sont là, et tout récents : on peut les vérifier. « Je puis jurer. atteste la maîtresse de cette maison, n'avoir jamais remarqué dans ma famille, durant les trois ans et huit mois que nous avons possédé Gemma, le moindre inconvénient qui lui fut imputable, comme je n'ai aperçu en elle aucun défaut ; je dis aucun inconvénient, aucun défaut, même des plus légers. »

La servante de Dieu commençait un genre de vie nouveau en un sens. Faute de place elle couchait tantôt dans la chambre d'une des filles ainées, tantôt dans celle de sa mère adoptive, madame Cécilia, que désormais nous appellerons tante pour éviter toute confusion. Gemma l'appelait avec une ineffable tendresse sa maman.

Comme à la maison paternelle, Jésus occupait la meilleure et la plus grande partie de sa journée. Le matin, dès le réveil de sa tante, elle se levait promptement, faisait sa toilette en quelques minutes, mettait son chapeau et se tenait prête à se rendre à l'église. À ce moment, elle n'entreprenait aucun travail, si pressant qu'il fût, et s'abstenait même de causer ; les prémices de la journée devaient être à Jésus. Ainsi, d'accord avec sa tante qui du reste suivait toujours son exemple, elle était debout avant le jour, quand les autres dormaient encore et n'avaient aucun besoin de son assistance.

Elle s'en allait, silencieuse et recueillie, entendre deux messes : l'une de préparation à la communion quelle n'omettait jamais, l'autre d'action de grâces. De retour à la maison, elle se joignait aux filles aînées et aux femmes de service pour donner ses soins aux plus jeunes enfants et les faire prier ; puis, un petit travail en main, elle se portait çà et là, partout où sa présence pouvait être utile.

Gemma s'entendait à merveille à la broderie et aux fins ouvrages de dames, jamais cependant elle ne voulut en entreprendre c'eût été, à ses yeux de la vanité et une vraie perte de temps. Elle préférait raccommoder, tricoter, s'occuper à de semblables travaux, de peu d'apparence, mais de beaucoup de patience et de très grande utilité dans une famille nombreuse.

Bien qu'habituée dès son enfance à être servie par des domestiques, elle avait une préférence pour les besognes les plus humbles. On la voyait puiser de l'eau, faire les chambres avec les servantes. laver la vaisselle et prêter son concours à la cuisinière.

Sur ses désirs, le soin des malades lui était réservé, et elle suffisait seule à tous leurs besoins. Une domestique de la maison, affligée d'abcès répugnants aux jambes, reçut ainsi l'offre de ses services et en fut soignée avec un admirable empressement. La dernière des servantes n'eût pas montré autant de sollicitude pour la meilleure des maitresses. Gemma faisait son lit, rangeait sa chambre et, à genoux devant elle, pansait ses plaies purulentes. Pour toute reconnaissance, cette femme grossière, couvrait sa charitable infirmière d'injures et de mépris. « Vous m'êtes en horreur, lui dit-elle un jour, et je ne veux plus vous voir près de mon lit. » Loin de s'en prendre, la douce jeune fille, redoublant de dévoûment, cherchait de nouveaux moyens d'être agréable à l'ingrate et peu délicate servante.

Laissée libre, Gemma eût travaillé toute la journée, sans un moment de répit mais sa mère adoptive ne l'entendait pas ainsi. On l'avait reçue dans la famille pour y être une consolation et un bon exemple par ses vertus et sa sainte conversation, non pour servir ; aussi, lorsqu'elle avait pris sa part des occupations communes : « Laissez maintenant, disait sa tante, laissez se reposer ma chère Gemma » ; et elle l'amenait à la salle de travail ou à la cour de la maison. Là, tout en se livrant à quelque petit travail de couture ou de tricotage, ces deux belles âmes devisaient des choses spirituelles. On parlait de l'amour du divin Maître, de la communion du matin, de la fête du jour. La tante profitait de ces moments pour dresser des pièges innocents à la simplicité de la jeune fille, et surprendre les secrets de sa vie intérieure. Au milieu d'un dialogue enflammé, elle la pressait soudain de demandes avec une telle habileté que souvent Gemnma communiquait naïvement les lumières reçues au divin banquet, les résolutions prises, les détails de ses extases, etc. Grâce à ce pieux stratagème que j'avais suggéré moi-même, il nous a été possible de découvrir bien des détails extraordinaires et édifiants qui seraient, sans cela, restés à jamais ignorés. La conversation reprenait chaque jour, à tous les moments libres. sans rien perdre de son charme.

Après ces fervents colloques, si l'excellente dame s'éloignait pour un temps notable et qu'un autre membre de la famille vint prendre sa place, Gemma saisissait le premier moment propice pour se retirer sans bruit dans la solitude de sa chambre ou dans l'oratoire domestique, et s'y entretenir intimement avec Dieu.

Ainsi passaient leurs journées ces deux saintes âmes. Lorsqu'on songe au travail excessif que faisait peser sur la tante la bonne administration de la maison, on se demande comment, sans négliger aucune de ses nombreuses occupations, elle trouvait encore de longs moments à passer en compagnie de sa chère fille adoptive. Il est vrai qu'elle avait coutume de dire : « Avec Gemma, je me repose. Sa seule vue me délasse et je ne sens plus le poids de la fatigue ni l'amertume des épreuves. Quel compte, ajoutait-elle, n'aurai-je pas à rendre à Dieu, si je n'apprécie le don qu'il m'a fait en cette angélique créature, et si je n'en retire du profit pour mon âme. »

Madame Giustina Giannini m'écrivait également : « De notre Gemma, je vous dirai seulement qu'en elle le surnaturel éclate chaque jour davantage ; lorsque je la regarde, il me semble apercevoir dans sa physionomie je ne sais quoi qui n'est pas de ce monde. Quel bonheur de vivre avec un tel ange ! Il est impossible de la dépeindre. Pour tout dire, c'est un ange dans la chair. »

Tel fut jusqu'à la fin le sentiment de toute la famille. Le vénérable prêtre qui en était l'hôte aimé dépose à son tour : « Je me pris à admirer, dès le premier instant que je la connus, cette jeune fille si enrichie des dons de Dieu. Il y avait en elle une extraordinaire et ravissante ingénuité qui servait de contrepoids à une intelligence et à une perspicacité peu communes. Je ne pouvais m'empêcher de l'observer continuellement. Tout le temps que nous l'avons possédée, je n'ai pas aperçu en elle le moindre défaut, mais j'ai toujours eu l'occasion d'admirer sa scrupuleuse exactitude à tous ses devoirs, une entière abnégation de la volonté et la pratique de toutes les vertus. Ces vertus étaient exercées avec tant d'élan, de constance et d'égalité d'âme, qu'elles paraissaient lui être devenues naturelles J'étais particulièrement étonné de son profond recueillement et de son infinie union avec Dieu. Même au milieu des occupations domestiques les plus distrayantes, elle était comme absorbée dans les choses divines ; ce qui ne l'empêchait nullement de très bien s'acquitter de son travail. Son admirable piété rayonnait dans toute sa personne. mais surtout dans ses yeux toujours modestement baissés. J'avoue que lorsque je venais à les rencontrer, j'étais saisi et impressionné au point de ne pouvoir les fixer. »

La déposition de ce bon prêtre pleine d'autres détails, s'achève ainsi : « Le bien spirituel que j'ai retiré de mon commerce avec cette âme privilégiée, Dieu seul le sait. La consolation et le soulagement que j'y ai puisés, mon cœur peut le dire, car il est encore et sera toujours sous le charme de ses manières angéliques, qui m'édifièrent plus que jamais à l'époque de ma maladie. Je fus alors émerveillé de la délicatesse de ses soins, de son adresse et de sa sollicitude qui avait quelque chose de vraiment maternel. »

Un autre très digne ecclésiastique, ami de la famille qu'il fréquentait beaucoup, ne s'exprime pas autrement. Voici un extrait de son témoignage : « La modestie et l'ingénue simplicité que reflétait la physionomie de Gemma me faisaient la meilleure impression. Il ne m'a pas été possible de remarquer en elle la plus légère imperfection, bien que j'aie pu l'observer fort souvent et de très près. Ses rapports étaient empreints d'une grâce et d'une affabilité naturelles qui révélaient la beauté d'une âme pure. Elle ne fixait jamais le visage de son interlocuteur ; son regard se dirigeait ailleurs, avec je ne sais quelle expression extraordinaire Ses paroles étaient rares. car elle se contentait de répondre lorsqu'on l'interrogeait. Je ne l'ai jamais entendue parler d'elle-même. S'informait-on de sa mauvaise santé ? ses paroles mesurées, semblaient sortir avec peine de sa bouche. Qu'elle fût une bien belle âme, d'une exquise délicatesse de conscience et toute éprise d'amour divin, j’en étais convaincu mais je n'aurais jamais soupçonné son éminente sainteté. »

Gemma assistait au repas commun le matin et le soir, mais plutôt par pure forme, aurait-on dit. Comme quelques onces, à peine, de nourriture lui suffisaient, dès qu'elle avait pris quelques cuillerées de bouillon, se levant de table sous un bon prétexte, elle se rendait à la cuisine et n'en revenait que pour prendre quelques autres bouchées en compagnie de la famille. À la fin du repas, elle se retirait immédiatement dans sa chambre sans prendre part à la conversation qui suivait d'habitude. Jamais de promenades non plus, et comme sa répugnance à leur égard était connue, on s'abstenait d'insister. Vers le soir, elle se rendait à l'église pour la bénédiction du très Saint Sacrement, si en usage dans la pieuse cité de Lucques, et n'en revenait qu'à une heure tardive.

Tels étaient son silence d'action et sa parfaite discrétion dans l'intérieur de la maison, qu'elle y passait presque inaperçue. On n'y entendait jamais sa voix ni son rire. On ne la voyait jamais courir ou marcher d'un air affairé, bien que l'ardeur de son caractère l'eût naturellement portée à la vivacité des mouvements. À l'arrivée d'une personne étrangère, elle se retirait immédiatement, autant pour laisser toute liberté aux membres de la famille que pour s'éviter, par la fuite d'entretiens inutiles, des causes de distraction ; et sur ce point elle poussa si loin le scrupule qu'après plusieurs années elle ne connaissait, peut-on dire, aucun des habitués de la maison. Elle ignorait également les incidents de la vie familiale, et détournait son attention dès qu'ils devenaient le sujet de la conversation.

Pour pratiquer une semblable réserve il faut certainement un intérieur bien harmonisé, qui ait la seule vertu pour règle et Dieu seul pour but.

Dans cette famille vraiment chrétienne la compatissante jeune fille goûtait souvent la consolation d'exercer envers les pauvres cette charité dont nous lui avons vu donner des preuves au temps de l'aisance de la maison paternelle. On la voyait à tout moment demander à sa tante quelques restes de cuisine en faveur d'un indigent. Chaque fois quelle entendait sonner à la porte, elle croyait à l'arrivée d'un pauvre, et si on n'ouvrait promptement elle demandait la permission d'aller le faire elle-même.

Presque toujours, d'ailleurs, Gemma se trouvait en présence d'un mendiant. Heureuse alors, comme à la découverte d'un trésor, elle le faisait entrer dans la cœur, le priait de s'asseoir, courait chercher quelque bon morceau et revenait bientôt, toute joyeuse, l'offrir avec des façons charmantes. Elle s'asseyait à ses côtés et, tandis qu'il mangeait, lui faisait une pieuse exhortation. « Avez-vous entendu la messe aujourd'hui ? Combien y-a-t-il de temps que vous ne vous êtes pas approché des sacrements ? Et la prière, la faites-vous matin et soir ? Pensez-vous quelquefois à ce que Jésus a souffert pour nous ? etc. » Après cette entrée en matière, elle insinuait doucement dans l'esprit du pauvre de salutaires pensées de foi, de piété, de résignation ; et celui-ci, tout restauré dans son corps et dans son âme, s'en allait content.

La tante, bien au courant de l'industrieuse charité de sa fille adoptive, considérait souvent, derrière les persiennes d'une fenêtre, cette scène attendrissante ; elle voyait son angélique visage s'enflammer, ses gestes s'animer, tout son être respirer une affectueuse compassion, et dans son cœur elle en bénissait le Seigneur. Prise parfois sur le fait, la jeune fille, rougissante, expliquait ainsi son amour des miséreux : « Ne suis-je pas pauvre, moi aussi ? Jésus m'a tout enlevé, et cependant il ne me laisse manquer de rien ; je suis même trop bien traitée. Et pourquoi les autres pauvres manqueraient-ils du nécessaire ? » Revenant un jour sur cette pensée, elle dit avec un sentiment touchant d'humilité : « Ce qu'on fait pour moi, on doit le faire comme à un pauvre rencontré sur le chemin ; autrement on n'aurait aucun mérite. »

Cette sublime délicatesse chrétienne dit assez quelle devait être la reconnaissance de Gemma pour ses bienfaiteurs. Simple dans ses manières et répugnant aux compliments, elle ne savait guère l'exprimer en paroles, mais dans certaines circonstances sa physionomie reflétait bien les sentiments de son cœur. « Mon Dieu, s'écriait-elle un jour, se croyant seule, comment reconnaître tout le bien qu'ils me font ? Je ne sais même pas leur dire merci, tant je suis grossière et ignorante. Pensez vous-même à eux, mon Dieu ; bénissez-les dans leurs intérêts matériels ; rendez-leur au centuple tant de bienfaits. S'il doit leur arriver quelque malheur, détournez-le s ur moi. »

Dans sa dernière maladie, elle dira parfois d'une voix affectueuse à l'un ou à l'autre membre de la famille : « Patientez encore un peu à mon égard. Je penserai à vous près de Jésus ; oui, au ciel je prierai toujours pour vous. »

Il est aisé de comprendre à de telles paroles, que malgré l'amour et les soins vraiment exquis dont elle se voyait entourée, la jeune fille, accueillie par charité, sentait jusqu'au vif l'humiliation de sa situation, et rougissait presque d'elle-même. Cependant, d'une résignation parfaite à la volonté divine, elle attendait en paix l'accomplissement des desseins de la Providence. Elle savait si bien cacher ses peines, que personne ne s'aperçut jamais de cette blessure qu'elle portait an cœur. « Je me replie sur mon cœur, écrivait-elle à son directeur, j'y trouve Jésus, et, à la pensée que je possède Jésus, je souris à travers mes larmes. Oui, je sens, je sens que je suis heureuse, même au milieu des désolations. »

Les prières continuelles de cette âme pure pour ses bienfaiteurs touchaient le cœur de Dieu et l'inclinaient à les combler de faveurs. « Oh ! si vous saviez, m'écrivait-elle elle-même, comme Jésus les protège ! Il les bénit à tout moment et écarte deux le malheur. »

La digne mère de cette famille fut atteinte d'un mal très grave, accompagné de violentes douleurs d'entrailles. Les médecins formaient déjà les plus pessimistes pronostics, lorsque Gemma, prise de pitié, supplia le Seigneur de transporter sur elle ces souffrances. Sa prière fut exaucée, et elle me l'apprenait en ces termes : « Les douleurs de la mère, que vous savez, je les ai prises, sur moi ; mais elles sont atroces, père, et je ne sais que devenir. » De fait, la mère fut guérie à l'heure même, mais l'héroïque jeune fille endura pendant de longs mois un cruel martyre.

Ange protecteur de ses hôtes charitables, Gemma leur dut à son tour de très grands avantages, même d'ordre spirituel. Le Seigneur dans sa sagesse ne l'avait conduite dans cette famille si chrétienne que pour mieux atteindre sur cette âme privilégiée ses fins miséricordieuses. Il voulait la faire passer par des voies extraordinaires et se glorifier en elle par des signes et des prodiges extérieurs que nous n'avons pas encore tous signalés. Or, dans la maison paternelle, ces manifestations mystiques eussent été mal interprétées, outre que Gemma n'y eût trouvé personne pour la comprendre, la guider et la soustraire aux regards profanes. Elle-même en était si convaincue que la seule pensée d'y retourner pour un seul jour la faisait trembler.

Dans sa famille adoptive, au contraire, elle était aussi bien, sinon mieux que dans un monastère. Ici, pas de visites mondaines, de tumulte, de dissipations. Toutes les personnes de son entourage, sans aucune exception, nourrissaient des sentiments profondément religieux. Madame Cécilia, qui lui servait de mère, pouvait aisément comprendre par sa grande expérience de la vie intérieure, les secrets de son âme et lui venir puissamment en aide. Douée d'une rare prudence, elle réussit à prévenir les racontages et les commentaires qui ne manquent jamais de s'élever dans le public à l'entour des faits extraordinaires d'ordre surnaturel.

Ainsi, dans une famille nombreuse et de relations nécessairement très étendues, puisqu'elle se livrait au commerce, la sainte jeune fille put vivre ignorée du monde ; et les faveurs dont le ciel la combla restèrent connues de ses seuls confesseurs et directeurs spirituels. Qui ne voit éclater ici la bonté de Dieu dans l'exercice de sa Providence ?

Et maintenant, avant de clore ce chapitre, nous ne pouvons nous empêcher de nous tourner vers l'honorable famille qui fut si affectueusement hospitalière pour Gemma. D'un cœur ému et au nom du Seigneur qu'elle entendait honorer par sa charité chrétienne, nous la remercions des bienfaits prodigués à sa fidèle servante.

 

CHAPITRE X

 LE NOUVEAU DIRECTEUR DE GEMMA.

(1900)

 Dans les grandes épreuves qui suivirent l'apparition des stigmates, le Seigneur avait dirigé vers sa Servante pour la soutenir et la consoler plusieurs fils de la Passion, entr'autres le père Gaétan et le très révérend père Pierre-Paul.

Il lui avait appris en même temps par une claire locution qu'un religieux de cette Congrégation deviendrait son directeur. Les premiers furent d'un grand secours à Gemma dans ses nécessités spirituelles du moment, mais, leur mission passagère terminée, ils se retiraient l'un après l'autre, heureux d'avoir admiré dans cette âme d'élite les prodiges de la grâce.

Les jugements de Dieu, dit l'Apôtre, diffèrent de ceux des hommes. Souvent même ils en sont à l'opposé. Pour atteindre ses plus hautes fins, le Seigneur se plaît à se servir d'instruments vils et abjects, de ce qui n'est rien, afin que toute la gloire du bien accompli lui demeure manifestement aux yeux des hommes.  De cette nature devait être le directeur réservé à sa Servante. Celle-ci ne l'avait jamais vu, personne ne lui en avait jamais parlé, humainement elle ne pouvait savoir qu'il existât au monde ; et cependant elle le connaissait, dans son caractère, dans son âge et jusque dans son extérieur. Ce religieux demeurait à Rome. Sitôt que le Sauveur le lui eût montré par voie surnaturelle et désigné comme son père, s'abandonnant à la confiance illimitée qu'elle éprouvait à son égard, elle lui écrivit une lettre de dix pages dont voici le commencement : « Mon révérend père, depuis longtemps je sentais dans mon cœur avant tout un grand désir de vous voir, et aussi de vous écrire. Je demandais à mon confesseur la permission d'entrer en correspondance avec vous ; toujours il me la refusait. Samedi dernier, je renouvelai ma demande ; et il l'accueillit favorablement, à ma grande, satisfaction. Mais voici qu'au moment de vous écrire je me sens saisie de crainte ; et savez-vous pourquoi ? J'ai à vous dire des choses bien étranges dont certainement vous serez vous-même étonné. Je vous l'avoue franchement. j'ai la tête un peu détraquée : tantôt elle s'imagine voir, tantôt elle croit entendre des choses impossibles. Je dis impossibles, parce que Jésus n'a jamais parlé, ni ne s'est jamais révélé à des âmes telles que la mienne, très mauvaise. » Ici Gemma raconte la vision où lui fut montré son nouveau directeur, puis, passant en revue ses deux dernières années, elle parle de sa grave maladie, de sa guérison miraculeuse, du Bienheureux Gabriel, de sa vocation à l'état religieux ; enfin elle annonce la future fondation, à Lucques, d'un monastère de religieuses Passionistes, entrant à ce sujet dans les détails les plus circonstanciés dont nous verrons plus loin la parfaite réalisation.

La lettre, datée du 21 janvier 1900, se termine par la formule dont elle ne se départira jamais : « Je vous prie de me donner votre bénédiction, de me venir en aide et de prier pour la pauvre Gemma. »

Elle en écrivait bientôt une autre de six pages, dont j'extrais le passage suivant : « Hier, me trouvant en prière devant le saint Sacrement, je m'entendis appeler ; il me sembla que c'était Jésus. (Père, avant de continuer à me lire, je vous demande par charité de ne pas me croire, ne croyez rien ; j'écris seulement par obéissance ; sans cela je n'eusse pas dit un mot de ce qui va suivre). Jésus me dit : Ma fille, écris donc au Père que ton confesseur se mettra volontiers en rapports avec lui. Fais-le, tel est mon désir. - Je répondis : Mon Jésus, je vous comprends, vous voulez que le Père sache tout ce qui me concerne... J'allais continuer, mais il me parut que Jésus - si ce n'était ma tête m'interrompait, disant : Ceci est désormais ma volonté : que le confesseur mette le Père au courant de tout. »

Eu réalité, Monseigneur Volpi se sentait lui-même inspiré de rechercher cet aide qu'il ne connaissait pourtant pas. Mieux placé que personne pour apprécier la rare vertu de la chère enfant, il comprenait l'importance de la direction d'une telle âme et l'étendue de sa responsabilité. Parfois, à cause de ses nombreuses et graves occupations non moins que par humilité, le sage prélat, je l'ai déjà dit, dirigeait sa pénitente vers d'autres confesseurs dont ensuite il sollicitait les conseils. Le phénomène de la stigmatisation, de la sueur de sang et des extases devenues très fréquentes avait fini d'éveiller toutes ses appréhensions, et bien que rassuré d'abord par le père Gaétan et le très révérend père Pierre-Paul, les doutes revenaient par moments dans son esprit et les craintes dans son cœur. Saisissant l'occasion d'un voyage à Rome, Monseigneur voulut avoir un entretien avec moi, mais nous ne pûmes nous rencontrer. Au mois d'août, il me faisait parvenir par mon Provincial l'invitation de me rendre à Lucques afin de procéder sur place à l'examen de la servante de Dieu. Comme par principe j'ai toujours admis difficilement l'opération divine dans ces faits insolites, surtout lorsqu'ils se produisent chez des femmes, je lui conseillai de ne pas s'inquiéter outre mesure et de mettre simplement sa pénitente dans la voie ordinaire, battue du commun des fidèles. Sa Grandeur m'écrivit de nouveau pour me donner certains éclaircissements sur ces manifestations extraordinaires. Je persistai dans mon sentiment et fus même assez mal inspiré pour suggérer au vénérable évêque l'essai des exorcismes. Devant une telle méfiance de ma part sa perplexité ne fit que grandir. Voulant que mon jugement fût basé sur des constatations et des expériences personnelles, il obtint de mon Provincial un ordre qui m'obligea d'obtempérer à ses désirs.

J'arrivai à Lucques aux premiers jours de septembre et me rendis dans la maison de la famille Giannini. En m'apercevant. Gemma me reconnut et vint à ma rencontre avec une vive allégresse. J'avoue qu'en sa présence j'éprouvai des sentiments de dévotion et de vénération comme devant un être céleste. Nous allâmes nous agenouiller ensemble aux pieds du crucifix de l'oratoire domestique. Gemma pleura de joie et de reconnaissance envers le Seigneur, et je pleurai avec elle. Mon Dieu, me dis-je alors, si la présence d'un juste excite de tels sentiments dans l'âme, que fera votre propre présence dans la patrie des bienheureux ? Par ces singulières impressions le Seigneur me préparait à admirer une scène merveilleuse qui devait éloigner de mon esprit, dès le début et pour jamais, toute ombre de doute.

C'était un jeudi. Au milieu du dîner, Gemma, pressentant l'extase, se lève de table et se retire tranquillement dans sa chambre. Bientôt après, sa mère adoptive m'appelle ; je la suis et je trouve la jeune fille en pleine extase, sur le point d'engager avec la justice divine une lutte animée dont l'enjeu est la conversion d'un pécheur. J'avoue n'avoir, jamais de ma vie, assisté à spectacle plus émouvant.

L'extatique, assise sur sa couchette, tourne les yeux, le visage, toute sa personne vers le point de la chambre où se montre le Seigneur. Émue sans agitation, elle apparaît résolue, dans l'attitude d'une personne en discussion qui veut l'emporter à tout prix. Elle commence : « Puisque vous êtes venu, Jésus, je vous supplierai de nouveau pour mon pécheur. Il est votre fils et mon frère : sauvez-le, Jésus ; » et elle le nomme. C'était un étranger dont elle avait fait à Lucques la connaissance, et que plusieurs fois déjà, mue par une inspiration intérieure, elle avait averti de vive voix et par écrit, de mettre ordre à sa conscience, sans se contenter du renom de bon chrétien dont il jouissait dans le public. Or Jésus, sourd aux recommandations de sa servante, semble décidé à le traiter en juste juge. Gemma reprend donc sans se décourager « Pourquoi ne m'écoutez-vous plus aujourd'hui, ô Jésus ! Vous avez tant fait pour une seule âme, et celle-ci, vous refusez de la sauver ? Sauvez-la Jésus, sauvez-la... Soyez bon. Jésus, ne me parlez pas ainsi. Dans la bouche de celui qui est la miséricorde même, cette parole j'abandonne sonne si mal ; vous ne devez pas la dire. Vous avez répandu, sans le mesurer, votre sang pour les pécheurs, et maintenant vous voulez mesurer la quantité de nos péchés ? Vous ne m'écoutez plus ? et à qui alors dois-je recourir ? Votre sang, vous l'avez versé pour lui comme pour moi. Moi, vous me sauvez, et lui, non ? Je ne me lèverai plus d'ici ; sauvez-le. Dites-moi que vous le sauvez. Je m'offre comme victime pour tous, mais particulièrement pour lui. Je vous promets de ne rien vous refuser : me le donnez-vous ? c'est une âme. Pensez-y, Jésus, c'est une âme qui vous a coûté beaucoup. Elle deviendra bonne, et se corrigera.

Pour toute réponse, le Seigneur continue d'opposer la divine justice. Et Gemma de répliquer en s'animant davantage : « Je ne cherche point votre justice, mais votre miséricorde. De grâce, Jésus, allez trouver ce pauvre pécheur et donnez une douce étreinte à son cœur ; vous verrez qu'il se convertira ; essayez au moins... Écoutez, Jésus vous avez, dites-vous, multiplié les assauts pour le gagner ; mais vous ne l'avez jamais appelé votre fils ; essayez de suite, dites-lui que vous êtes son père, et qu'il est votre fils. Vous verrez, vous verrez qu'à ce doux nom de père son cœur endurci s'amollira. »

À ce moment, le Seigneur, pour montrer à sa servante les motifs de sa sévérité, lui découvre une à une, avec les plus petites circonstances de temps et de lieu, les fautes de ce pécheur, en concluant que la mesure est comble. La pauvre enfant, qui a répété à haute voix toute cette confession, en demeure épouvantée ; les bras lui tombent, elle pousse un profond soupir ; tout espoir de vaincre semble l'avoir fuie. Tout à coup, son abattement se dissipe, et elle revient à l'attaque : « Je sais, je sais, Jésus, qu'il vous a beaucoup offensé ; mais ne l'ai-je point fait davantage ? et cependant vous avez usé envers moi de miséricorde. Je sais, je sais ; Jésus, qu'il vous a fait pleurer ; mais en ce moment, Jésus, vous ne devez point penser à ses péchés ; vous devez penser à votre sang répandu. Que de bonté vous avez eue même pour moi Usez envers mon pécheur, je vous en prie, des mêmes délicatesses d'amour dont j'ai été l'objet. Souvenez-vous, Jésus, que je le veux au ciel ! Triomphez, triomphez ; je vous le demande par charité. »

Cependant le Seigneur reste toujours inflexible, et Gemma retombe dans l'abattement et l'anxiété ; elle garde le silence, paraissant abandonner la lutte, quand soudain brille à son esprit un autre motif qui lui semble invincible. Elle reprend vivement courage et s'écrie : « Bien, je suis une pécheresse : vous ne pourriez trouver pire que moi, vous-même me l'avez dit. Non, je ne mérite pas, je le confesse, que vous m'écoutiez. Mais je vous présente un autre intercesseur : c'est votre propre Mère qui vous prie en sa faveur. Allez-vous dire non à votre Mère ? Certainement, à elle vous ne le pourrez pas. Et maintenant répondez-moi, Jésus, que mon pécheur est sauvé. » Cette fois, c'est la victoire ; le miséricordieux Seigneur accorde la grâce et la scène change d'aspect. Avec un air de joie indescriptible, Gemma s'écrie : « Il est sauvé, il est sauvé ! Vous avez vaincu, Jésus ; triomphez toujours ainsi » et elle sort de l'extase.

Ce spectacle vraiment poignant avait duré une bonne demi-heure. Pour le décrire, j'ai emprunté les propres paroles de Gemma, recueillies à la plume au moment même, ou soigneusement confiées à ma mémoire.

Je m'étais aussitôt retiré dans ma chambre, livré à mille pensées, lorsque j'entendis frapper à la porte. On m'annonçait un monsieur étranger. Je le fis entrer. Il se jeta à mes pieds en pleurant et me pria de le confesser. Mon Dieu, quel fut mon saisissement ! c'était le pécheur de Gemma, converti à l'heure même. Il s'accusa de toutes les fautes révélées dans l'extase par la servante de Dieu, n'en oubliant qu'une seule que je pus lui rappeler. Je le consolai, je lui racontai la scène qui venait d'avoir lieu, et j'en obtins l'autorisation de publier ces merveilles du Seigneur. Après nous être réciproquement embrassés, je le congédiai.

Plusieurs années déjà se sont écoulées depuis cet événement et il me semble l'avoir encore sous les yeux, tant mon impression fut profonde.

L'action divine apparaissait manifestement dans cet ensemble de circonstances extraordinaires aboutissant à la conversion d'un pécheur. Quel homme de bon sens pourrait y reconnaître un simple jeu de l'imagination ou l'effet d'une affection nerveuse ? Et quant au démon, s'il s'entend à merveille à traîner les âmes en enfer, il n'en est plus ainsi quand il s'agit de les amener au repentir, surtout de la manière que l'on vient de voir.

Toutefois comme il est imprudent d'asseoir un jugement définitif sur un fait isolé, si admirable soit-il, je me pris à étudier avec le plus grand soin l'esprit de la Servante de Dieu. Mes observations continuèrent sans relâche durant trois ans Aidé des lumières de la théologie ascétique et mystique, et des sciences physiologiques modernes, je soumis la jeune fille à des épreuves longues et variées ; je n'en ai négligé aucune indiquée en pareil cas ; et, circonstance digne de remarque, aucune ne vint jamais démentir mes premières impressions.

Monseigneur Volpi se montra très satisfait de mon œuvre et heureux de me confier la direction de sa pénitente. Gemma, qui avait craint un moment plus que tout autre que je ne fusse un naïf, parut revenir de la mort à la vie le jour où je lui donnai l'assurance que les manifestations surnaturelles dont elle était l'objet venaient du ciel et qu'elle pouvait sans crainte se laisser conduire par l'Esprit-Saint dans cette voie. Cependant en vue de l'humilier, je la traitai plutôt sévèrement jusqu'à la fin, et je la mortifiai sans relâche. Elle n'en resta pas moins toujours à mon égard pleine d'attentions et dévouée, m'appelant même avec une ingénuité enfantine son papa. Parfois elle modifiait aimablement l'appellation. « Oh ! disait-elle, quel mauvais papa m'a donné Jésus !»

Sa reconnaissance envers Dieu qui lui avait, croyait-elle, envoyé un tel aide, et envers son pauvre ministre dont elle s'exagérait bien certainement les services rendus, étaient sans égale.

Elle m'écrivait un jour « O père, merci infiniment pour tant de soins que vous prenez et que vous prendrez, j'en suis sûre, de ma pauvre âme. Si vous réussissez à me sauver, vous verrez ce que je ferai pour vous, vous verrez Quand je serai au ciel, je vous attirerai à tout prix après moi. » Et une autre fois : « Si vous saviez quel bien me font vos lettres, vos petites exhortations ! J'espère que vous une connaissez à fond maintenant. Priez Jésus pour moi, et pour qu'il vous éclaire à mon sujet. Ensuite convertissez-moi. Y réussirez-vous, mon cher père ? Je suis toujours si dure à attendrir. Quand votre dernière lettre a provoqué en moi cette réflexion, j'ai pleuré, et je pleure encore en y pensant. Vive Jésus ! »

Comme on le peut conclure des paroles précédentes, cette direction spirituelle se faisait surtout par correspondance. Très souvent cependant le Seigneur, voulant ménager à une âme qui lui était si chère une assistance plus spéciale, disposait les événements de telle sorte que, sans combinaison de ma part, je me trouvais obligé, à l'occasion d'un voyage, de passer par la ville de Lucques. Avec le consentement de mes supérieurs je descendais chez la famille Giannini, où j'avais toute facilité de pourvoir aux besoins spirituels de la sainte enfant et de continuer de près mes observations.

Certes il faisait bon guider une âme si vertueuse, si détachée d'esprit et de cœur de toute chose terrestre, et encore plus d'elle-même ; humble, docile, affectueuse ; si prompte au sacrifice, si remplie de foi et d'amour divin, et en même temps, de manières si naturelles et si aisées qu'à peine l'eussiez-vous distinguée sous ce rapport de tout autre jeune fille. Ce n'est pas ici le moment de décrire ses rares qualités ; je dirai seulement que les entretiens et le surcroît de travail nécessités par mon devoir d'activer de plus en plus les progrès de ma fille spirituelle vers la perfection, et sa correspondance aux impulsions de la grâce ne m'occasionnaient ni ennui ni lassitude, mais un véritable plaisir. Je pouvais rester de longues heures à conférer avec elle des choses divines sans m'en apercevoir.

Sa parole, quoique brève et paraissant sortir péniblement de ses lèvres, portait l'empreinte de tant de bon sens, de justesse et d'onction céleste que c'était un charme de l'entendre.

Moins laconique dans sa correspondance, sans doute parce que l'absence de l'interlocuteur atténuait sa vive répugnance à parler de soi, elle écrivait d'assez longues lettres, sans nul souci de l'art, mais sous la dictée de son cœur ou même de l'esprit de Dieu ; et cependant leur rédaction ne laisse rien à désirer. Gemma les adressait d'abord à son confesseur, puis aussi et avec plus de fréquence et d'abandon à son nouveau directeur. Je conservais celles-ci avec soin, je les confrontais l'une avec l'autre, les récentes avec les anciennes, et je demeurai chaque jour plus convaincu de la réalité du travail divin dans cette belle âme et de ses progrès de géant dans les voies de la sainteté. Combien de fois à leur lecture, attendri et ravi jusqu'aux larmes, me suis-je surpris levant les mains an ciel pour présenter an Seigneur ces admirables feuillets, fruits de sa divine grâce.

Je ne sais pourquoi dans ce chapitre je me suis arrogé le titre de nouveau directeur de Gemma. Quoi qu'en dise la Servante de Dieu, je ne le trouve pas exact. Son confesseur et directeur, depuis ses premières années jusqu'à sa mort, fut toujours Monseigneur l'évêque Giovanni Volpi, auquel je servis simplement d'aide ; je possédais plus de loisirs, et je n'étais pas astreint, comme sa Grandeur, par une haute situation dans la hiérarchie, à une réserve qui frisait la défiance, je dirai même, le mépris.

Du reste, le véritable directeur de Gemma, c'était l'Esprit-Saint qui se plait prendre le gouvernement immédiat de certaines âmes privilégiées ; c'était son divin époux, Jésus ; c'était sa céleste Mère, son Ange gardien, comme on le verra mieux encore dans la suite. Pour ce qui me regarde, un fait demeure indubitable : de mon contact avec la Servante de Dieu j'ai retiré des biens inappréciables. J'ai senti se raviver dans mon cœur la foi, le désir des choses célestes, l'amour de la vertu.

 Grâces infinies vous en soient rendues, Seigneur Jésus, qui par des voies toujours admirables pourvoyez au bien des âmes dont toutes les aspirations ne tendent qu'à vous plaire.

 

 CHAPITRE XI

MOYENS DE PERFECTION : DÉTACHEMENT.

 Que celui qui veut venir après moi, dit le Seigneur Jésus, se dépouille de tout ce qu'il possède, renonce à soi-même, se charge de la croix et me suive. Suivre Jésus, c'est s'engager dans la voie de la sainteté, se revêtir de l'homme céleste et parfait, qui n'est autre que ce grand Dieu incarné lui-même ; c'est donc se dépouiller du vieil homme, de l'homme de la nature, qui est terrestre et vicieux, renoncer à ses penchants désordonnés et leur résister par une lutte continuelle. Une pareille entreprise, pour être couronnée d'un succès complet, exige un détachement absolu de tout le créé et plus encore de soi-même, une mortification assidue, une humilité profonde, de la générosité d'âme et un grand courage dans l'épreuve et la souffrance. Tels sont en effet les moyens qui conduisent de rares élus à la perfection évangélique ; et ceux-là deviennent les plus grands saints, qui se signalent davantage dans leur mise en pratique.

Dès sa première enfance, Gemma conçut le désir de marcher sur les traces de Jésus d'aussi près que possible, et se rendit parfaitement compte des moyens indispensables. Elle les mit si bien en œuvre qu'on peut la classer au rang des héroïnes de la vertu, le plus en honneur dans l'Église. Arrêtons-nous d'abord à son détachement.

C'est une chose ardue, pour une jeune fille du monde, de renoncer à la vanité de la toilette. La nature incline si fort le sexe faible au désir de paraître et dc plaire que sans un secours tout particulier d'en haut il se laisse plus ou moins entraîner. Dieu fit de bonne heure à Gemma cette grâce spéciale, surtout le sévère avertissement de son Ange gardien, rapporté au chapitre IV.

Depuis lors elle ne porta plus la moindre parure et son habillement fut des plus simples : une jupe de laine noire, avec un mantelet de même étoffe et de même couleur, et un chapeau de paille également noir. Pas de manchettes aux poignets, de collerette à la gorge, de pendants aux oreilles, d'épingles d'ornement à la poitrine, de fleurs ou de rubans au chapeau ; c'est en vain que sur ce point sa famille lui faisait des reproches. Tel fut jusqu'à sa mort, l'hiver comme l'été, les jours communs et les jours de fête, l'unique vêtement de Gemma elle n'en voulut jamais d'autre.

Le reste des objets à son usage était à l'avenant. Une grossière malle de bois renfermant un peu de linge, un crucifix, un chapelet, deux ou trois petits livres de piété et la statuette de la Vierge des Douleurs formaient tout l'avoir de cette vierge chrétienne. Aucun de ces menus bibelots dont les plus indigents ne sont pas démunis. « Je n'ai rien, disait-elle, gracieusement ; je suis pauvre, pauvre pour l'amour de Jésus. » Elle se défaisait promptement même des images de piété, se sentant d'autant plus à l'aise qu'elle s'était débarrassée de tout ce qui ne lui était point d'une absolue nécessité. « Jésus m'a dit, répétait-elle souvent : Souviens-toi que je t'ai créée pour le ciel ; tu n'as rien à voir avec la terre. Oh ! que voulez-vous que me fassent toutes ces choses dont je n'ai pas besoin ? »

Même dans la maladie, la douce enfant ne manifestait aucun désir et pour que son entourage ne se mît pas en peine à son sujet, elle disait se trouver bien et n'avoir besoin de rien ; en tout temps elle savait se composer et dissimuler ses grandes souffrances, de crainte qu'on ne lui procurât des remèdes ou quelque soulagement. C'était une âme vraiment morte à elle-même.

Gemma chérissait tendrement ses parents et plus particulièrement sa mère. On se souvient avec quelle admirable résignation elle apprit son décès et assista plus tard aux derniers moments de son père, de même qu'elle avait vu mourir peu auparavant, avec non moins de calme, son frère bien-aimé, Eugène. Plus tard elle perdit en une seule année une tante, un autre frère adolescent et sa sœur cadette Julie, jeune fille de dix-huit ans, la chère confidente des plus intimes secrets de son âme.

Or, écoutez avec quelle tranquillité elle annonce à son directeur ces dernières pertes : « Mon cher père, la tante que vous saviez malade est morte ; c'était une bonne chrétienne. Recommandez-la à Jésus ; peut-être a-t-elle besoin de suffrages. Antoine aussi est mort ; pauvre frère, il a tant souffert ! Dites à Jésus de lui faire miséricorde. »

Un peu plus expressive est la lettre qui annonce la perte de Julie ; la douleur y perce quoique résignée et calme. « Vous, père, vous la connaissiez cette sœur ; vous saviez combien elle était pieuse ; mais Jésus l'a voulue pour Lui. Elle est morte avant-hier ma Julie. Vous n'aurez pas à me gronder, car je n'ai pas pleuré ; je savais que Jésus ne le voulait pas. Vive Jésus »

Les sentiments de Gemma dans ce dernier deuil me furent également manifestés par sa bienfaitrice et mère adoptive, qui m'écrivait : « Vous savez, père, combien ces deux sœurs s'aimaient. Cependant la pauvre Gemma ne s'est pas laissé abattre. Elle a d'abord offert sa douleur pour l'âme de sa sœur, et, aussitôt après, a rendu grâces à Jésus. Voyez quelle héroïque vertu ! Moi, au contraire, j'ai tant pleuré ; et Gemma, tachant de me consoler me disait : Ne pleurez pas. »

Bien que cette enfant de bénédiction tînt plus du ciel que de la terre, et parût très indifférente à l'égard de toute personne, elle n'en avait pas moins un cœur excessivement tendre et affectueux. Ignorante, dans sa pureté virginale, de l'amour sensuel ou même simplement humain, et dès lors à l'abri, de ce côté, des doutes et des scrupules, elle aimait avec une pleine liberté d'esprit tous ceux qui lui étaient attachés par quelque lien. Il n'était pas aise, il est vrai de s'en apercevoir, mais les personnes qui l'ont étudiée de près et observée assidûment ont remarqué que cet ange savait aimer, et dans certains cas avec une exquise délicatesse. Toutefois, ce cœur si pur ne restait pas lié et ne se souciait aucunement d'être payé de retour.

La mort ou l'éloignement des personnes aimées ne l'affectait que quelques instants. Elle allait promptement dire à Jésus : « Cet autre sacrifice, je le fais volontiers pour vous, ô Jésus ; seule avec Jésus seul ! » et elle recouvrait aussitôt son calme céleste. Cet ange était très détaché même de son père spirituel. Jamais elle ne se plaignit de la rareté de ses visites ou du retard de ses lettres. « Laissez-moi vous dire, sans me gronder, lui écrivait-elle, que j'aurais un grand besoin de vous voir ; mais si vous ne venez pas je serai également contente. En tout cas, je demande à Jésus de vous envoyer ici ; s'il vous inspire de venir, hâtez-vous. Je vous ai adressé trois lettres, et vous n'avez encore répondu à aucune. Jésus veut, me semble-t-il, que vous me donniez une règle de conduite sur ce point. Je vous écouterai, allez, et je vous obéirai ; mais si vous n'avez pas le temps ou la volonté de m'écrire, faites comme il vous plaira ; je me suis toute abandonnée à Dieu. » Sur le point de mourir, à celui qui lui demandera s'il faut envoyer un télégramme au père pour le faire venir de Rome, elle répondra d'abord affirmativement puis, se reprenant elle donnera contr'ordre. « De lui aussi, dira-t-elle, j'ai fait à Dieu le sacrifice. » Et elle expirera, comme nous le verrons, seule avec Jésus seul, abîmée dans une mer d'angoisses.

Un bien meilleur maître qui la perfectionnait excellemment dans cette nécessaire vertu du détachement, c'est le Sauveur lui-même. Pour rappeler un trait entr'autres, j'avais fait don à Gemma d'une précieuse relique une dent du Bienheureux Gabriel alors seulement Vénérable. Elle la gardait avec un soin jaloux et ne la quittait pas. Or, dans un de ses colloques familiers avec le Seigneur, elle Lui dit avec sa candeur coutumière : « Jésus, le père me parle toujours de détachement mais je ne le comprends guère, parce que je n'ai rien, et je ne sais de quoi me détacher. » Le Sauveur de répondre : Et cette dent du Vénérable Gabriel, n'y es-tu pas trop attachée ? « Je restai interdite, me raconta-t-elle plus tard, et je ne pus m'empêcher de me plaindre : Mais enfin, Jésus, m'écriai-je presque pleurant, c'est une relique précieuse. Le divin Maître prenant alors un air un peu plus grave : Ma fille, je te l'ai dit, cela suffit. Ah ! Jésus, reprenait Gemma, qu'allez-vous donc chercher ! »

Que de choses très édifiantes nous aurions à dire sur l’admirable détachement de la sainte jeune fille ! C'était, dans ses conversations, dans ses lettres et dans ses extases, de sublimes et continuels élans par lesquels elle voulait apprendre à tout l'univers que Dieu seul serait toujours son amour. « Je veux être toute à Jésus, et uniquement à lui, disait-elle ; et que pourrais-je bien aimer sur la terre maintenant que je possède Jésus ? Monde, créatures, vous n'êtes plus pour moi, comme je ne suis pas pour vous ; je ne puis ni ne veux vous aimer. »

Elle écrivait encore dans un compte-rendu de conscience : « Hier matin, dans une étreinte amoureuse que j'ai reçue du Dieu d'amour, je le priais de me détacher de toute chose, de me délivrer de mon corps pour que libre de tout lien je m'en aille droit à lui, à lui seul et pour toujours. Jésus m'a demandé : voudrais-tu voler ? - À vous, mon cher et doux Seigneur. Et Lui de reprendre : Laisse-moi venir encore quelque temps à toi et puis, quand je te délivrerai, tu viendras à moi. »

Ainsi donc, cette pure colombe s'ennuyait sur la terre. Son cœur était ailleurs. Il lui semblait n'être en ce monde que comme une étrangère, qui n'y connaît personne, et à son tour y passe inconnue. Elle-même le disait « Je vis sur la terre, mais il me semble y être comme une âme égarée ; toujours et toujours ma pensée s'échappe vers Jésus, hors duquel tout est pour moi méprisable. »

Dans sa nostalgie du ciel elle comptait les jours. Tel l'exilé qui retourne dans sa patrie, dans sa hâte d'arriver, s'arrête de distance en distance pour mesurer le chemin déjà parcouru et celui qui lui reste encore. La comparaison est de Gemma qui se l'applique avec beaucoup de grâce. « Je suis très contente que le temps s'écoule rapidement ; c'est autant de moins à passer en ce monde où plus rien ne me charme et ne me retient. Mon cœur s'en va sans cesse à la recherche d'un bien, d'un grand bien qu'il ne rencontre pas parmi les créatures, d'un bien qui m'apaise, me console, me donne enfin le repos. »

Celui qui fait si peu cas de la vie temporelle la cède volontiers. comme un objet sans valeur, au premier qui la veut. Lorsque Gemma voyait en danger de mort quelque personne amie, elle courait demander à son directeur l'autorisation de lui donner un, deux, trois ans de sa vie. « Jésus, disait-elle, acceptera l'échange, pourvu que vous, père, y consentiez. » Pour obtenir mon agrément, elle trouvait des arguments ingénieux et touchants, et les présentait avec une telle habileté qu'il fallait bien se mettre en garde pour ne pas courir le risque de céder. « Voyez, père, disait-elle, il s'agit d'une mère de famille qui a tant d'enfants. Oh ! comment feront ces pauvres petits quand ils n'auront plus leur mère ? Laissez-moi le dire à Jésus. Que me font à moi deux ans de moins ! » Elle offrait encore sa vie lorsqu'elle avait entrepris la conversion de quelque grand pécheur ; et elle en avait toujours quelqu'un en vue. « Jésus, je vous donne trois ans de ma vie ; me le convertissez-vous ? » À la fin je me laissai prendre à cette aimable et pressante éloquence j'accordai la permission désirée. Dieu accepta l'échange et Gemma mourut au temps annoncé par elle, en pleine jeunesse et contre toute attente humaine.

Les femmes sont généralement très attachées à leur propre jugement en matière de piété, et Dieu sait combien il est difficile à un directeur éclairé de modifier leur manière de voir lorsqu'il la trouve défectueuse. Peut-être sont-elles plus maniables dans les questions d'ordre matériel, mais dans celles qui regardent la vie purement intérieure elles n'en croient qu'à elles-mêmes. Combien plus s'il s'agit de phénomènes extraordinaires, comme de prétendues visions, de paroles divines, etc. Le confesseur doit s'incliner devant ces illusionnées, adopter leur sentiment, louer leur bienheureux état, ou ce sont des plaintes, des murmures et souvent une hostilité déclarée. Le maudit orgueil a bien d'empire sur les pauvres filles d'Ève !

On ne pouvait découvrir en Gemma l'ombre même de ce grave défaut de son sexe. Elle avait de fortes preuves en faveur de l'origine céleste des manifestations surnaturelles dont son âme était le continuel théâtre. Dieu même l'en assurait par des démonstrations évidentes, palpables, et par des paroles formelles comme celles-ci : Ne crains rien, c'est moi qui opère en toi. Mais cela ne lui suffisait pas ; elle voulait l'avis de son père spirituel et s'en tenait pleinement à son jugement. « Dites-le moi, vous, mon père dois-je croire que c'est Jésus, ou bien le démon, ou mon imagination ? Je suis ignorante et je puis me tromper. Qu'en serait-il de moi si je tombais dans l'erreur ? Vous savez que je ne veux pas ces choses ; il me suffit que Jésus soit content de moi. Qu'ai-je à faire pour lui plaire ? Dites-le moi ; je veux plaire à Jésus à tout prix. »

Parfois tel de ses premiers directeurs, soit dessein de l'éprouver, soit doute réel, la contredisait, la mortifiait impitoyablement et l'appelait sans détour une illusionnée. Tel autre, gaiement embarrassé devant des faits si nouveaux pour lui, ordonnait à sa pénitente, pour se tirer lui-même de difficulté, d'inviter le Seigneur à se retirer et à la laisser dans la voie commune. Gemma remerciait le premier avec une sincère humilité, et répondait au second en ces termes : « Hier, vous m'avez dit de prier Jésus de tout m'enlever, ou bien de se révéler à vous-même ou à une personne désignée par vous. Je prierai beaucoup pour cela, car je veux, je veux cette grâce de toute mon âme. Ma tête m'a promis, me semble-t-il, de suivre en tout la volonté du confesseur. J'ai dit à Jésus que si c'est vraiment Lui qui se fait voir, tout va bien ; si c'est le démon, qu'il le chasse, je n'en veux pas ; et, si c'est ma tête, plutôt la détruire que la supporter. Si vous doutez de la sincérité de ces paroles, dites-le moi car je ne voudrais point dire des mensonges, ni commettre encore des péchés. »

Un jour, le Seigneur la gronda doucement de ce qu'après tant de preuves elle était encore hésitante. « Je doute, répondit-elle humblement, parce que les autres doutent. Si vous êtes Jésus faites-vous connaître comme on le désire. Croyez-nous, sans quoi nous ne pouvons plus aller de l'avant, ni moi, ni mon confesseur. »

Quelquefois le Seigneur l'attirait invinciblement à Lui, et alors elle s'abandonnait à son divin amour ; mais, revenue de ces ineffables étreintes, Gemma retournait demander à son confesseur avec une humble simplicité : « Dites-moi, père, qu'ai-je à faire ? » C'était souvent entre Jésus et sa fille aimante une lutte tendre et émouvante, et lorsque le divin Maître l'en reprenait : « Le confesseur, repartait-elle, m'a dit que vous n'êtes pas Jésus. Le confesseur peut-il se tromper ? »

La vie des justes sur la terre est un tissu de consolations et d'épreuves. Le Seigneur n'épargna ni les unes ni les autres à sa bien-aimée servante ; mais tandis que les épreuves la réjouissaient, elle faisait peu de cas des consolations, dont elle était parfaitement détachée. Sans doute, Gemma les recevait avec gratitude et savait très bien s'en servir de stimulant dans ses ascensions vers la perfection ; mais si Jésus la laissait languir dans les ténèbres et l'abandon, pour si douloureux que fût cet état à son cœur passionnément épris de Lui, elle se déclarait contente. « Jésus fait bien, répétait-elle alors. Ce qui lui plaît doit nous plaire. Et puis, mérité-je ses consolations ? Il me suffit de pouvoir jouir en l'autre vie ; peu m'importe de souffrir en celle-ci. »

Dans de telles dispositions une âme n'a pas à craindre l'illusion. Seuls les ignorants des choses divines et les esprits superficiels peuvent le croire. Nous savons, au contraire, que celui qui se dépouille de soi pour l'amour du Christ se trouve par là même revêtu du Christ et de ses vertus ; et celui qui est revêtu du Christ ne peut devenir le jouet de l'erreur

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 CHAPITRE XII

 OBÉISSANCE.

 Ç'est principalement dans l'obéissance que réside l'abnégation, si essentielle à la perfection de la vie chrétienne. Cette vertu que le divin Rédempteur nous désigne par ces paroles : « Que celui qui veut venir après moi renonce à soi-même, » a brillé en Gemma d'un éclat vraiment extraordinaire. Elle avait si bien résigné toute volonté propre entre les mains de ceux qui la dirigeaient qu'on ne pouvait lui en découvrir le moindre reste. Elle n'opposait jamais de refus, je ne dirai pas à un ordre, mais à lin désir, à un signe exprimé par n'importe quelle personne.

Orpheline et hôte d'une maison étrangère, elle obéissait dans sa conduite extérieure à son affectueuse mère adoptive qui pouvait la mouvoir comme un corps sans vie. On lui disait sans trop d'explications : « Gemma, debout, sortons ; retournez dans votre chambre ; mettez-vous au lit ; » et Gemma s'exécutait sans hésitation, sans objecter de difficulté, et quoi qu'il dût lui en coûter.

Elle se rendait chaque matin avec sa tante à une église voisine, où elle restait une heure environ. Une heure ! c'était peu pour l'amante de Jésus, qui eût passé la journée entière avec tant de bonheur, si elle eût écouté l'instinct de son cœur, près de l'Ami divin du tabernacle. Cependant, au premier signe d'appel de sa tante, s'arrachant à son profond recueillement ou aux délices célestes dont Jésus l'abreuvait, elle se levait à l'instant, comme si elle en eût oisivement attendu le signal, et partait paisiblemnent.

L'obéissance exerçait sur elle son influence jusque dans l'extase. « Un jour, raconte sa bienfaitrice, comme elle restait encore agenouillée à la table sainte longtemps après la communion, je l'appelai pour la faire revenir à sa place, mais en vain, l'extase l'avait déjà saisie. Dans mon vif désir de prévenir l'attention curieuse des assistants, je lis mentalement cette prière : « Ô Jésus ! si telle est votre volonté, faites-lui reprendre immédiatement les sens. » Le croiriez-vous ? Gemma leva aussitôt la tête. Je lui dis à voix basse de retourner à sa place ; elle le fit. Je me servis souvent dans la suite d'un procédé qui m'avait si bien réussi, et le Seigneur intervint toujours pour faire pratiquer l'obéissance à sa bien-aimée servante. »

Lorsque la maladie l'obligeait de s'aliter, sa tante lui disait parfois, même en présence d'autres personnes : « Gemma, vous avez besoin de repos, dormez. » Immédiatement ses paupières se fermaient sous l'action d'un paisible sommeil. Un jour que j'étais près du lit de la malade avec plusieurs membres de la famille, je voulus tenter la même épreuve. « Je vous donne ma bénédiction, lui dis-je, et maintenant dormez, nous nous retirons. » Gemma n'eût pas plus tôt entendu le commandement qu'elle se tourna de l'autre côté pour s'endormir profondément. Étais-je en présence d'un phénomène de suggestion, ou d'un effet miraculeux de la vertu d'obéissance ? je voulus m'en assurer. Tombant à genoux, je me recueillis un moment ; puis, les yeux au ciel, je donnai avec émotion à la jeune fille l'ordre mental de se réveiller. Aussitôt, comme dérangée par une voix sonore, elle ouvrit les yeux et les dirigea sur moi avec son charmant sourire habituel. « C'est ainsi que vous pratiquez l'obéissance ? lui dis-je, je vous ai commandé de dormir. » Et elle, tout humble : « Ne vous inquiétez pas, père ; je me suis senti frappée à l'épaule, et une voix forte m'a crié : Debout, le père t'appelle. » Son ange gardien s'était fait sans nul doute l'écho de mon ordre.

Une telle docilité ne provenait certainement pas, comme on pourrait peut-être le penser, d'un naturel timide, irrésolu ou peu capable de discerner la véritable importance des choses car Gemma était plus portée par tempérament à dominer qu'à se soumettre, à commander qu'à se laisser conduire c'était uniquement le fruit d'une héroïque vertu, où la nature n'avait point de part.

Cette souplesse à se plier à la volonté d'autrui dans la vie domestique était dépassée, s'il est possible, par son obéissance à son directeur spirituel en tout ce qui touchait à la vie intérieure de son âme, but suprême de ses continuels efforts. Incapable, à ses propres yeux, d'avancer seule d'un pas dans les voies de la perfection si ardemment désirée, elle s'abandonna aveuglément à la direction de son guide spirituel. « Il est temps, écrivait-elle, de me résoudre à suivre la volonté de mon confesseur, et non plus la mienne. Jésus me l'a dit et il me le répète souvent : je ne dois plus avoir de volonté ni de sentiment propres ; ma volonté doit être celle du confesseur. »

Elle avait donc constamment recours à lui, soit pour faire apprécier sa conduite dans telle circonstance, soit pour demander la meilleure façon d'agir dans telle autre. Toute sa correspondance n'a pas d'autre but. Sans ce vif besoin de direction qui la forçait à s'ouvrir, nous ignorerions presque tout de l'admirable travail de la grâce dans cette âme d'élite.

Bien que favorisée de la science infuse des choses célestes. Gemma ne craignait pas de descendre aux moindres détails. « Je voudrais prier Jésus de me soulager un peu la tête, m'écrivait-elle, faisant allusion à des douleurs intolérables ; pensez-vous, père, que je ferais bien ? - Êtes-vous content que je fasse une confession générale au Père Provincial ? Si oui, je la ferai, si non, c'est bien aussi. - Vous plaît-il que je demande à Jésus de me faire faire l'heure d'agonie toutes les nuits ? »

Elle écrivait à son confesseur ordinaire. « Je voudrais dire au père de me faire admettre au couvent, mais il ne veut plus, me semble-t-il, en entendre parler. Alors je ne dirai rien. Vous êtes content, n'est-ce pas ? que j'aille passer la journée de demain chez les religieuses ? J'y serai bien sage. »

Le lecteur me permettra d'ajouter encore à ces citations : les propres paroles de Gemma nous laissent mieux entrevoir la beauté de son âme. « Samedi, vous m'avez accordé la permission de me lever à matines je le fais et je prie ; mais je voudrais imiter les religieuses passionistes de chœur. Voulez-vous que je prie dans ce but un père passioniste de me mettre au courant de leurs pieux exercices de nuit ? - Seriez-vous content, père, si je demandais à Jésus de me faire mourir, lorsque le temps sera venu, de préférence de la tuberculose ? J'aurais ce désir, bien qu'après tout je ferai toujours avec bonheur la volonté de Jésus. » Enfin, s'enhardissant dans sa confiance filiale, elle se risquait à m'écrire : « Me permettez-vous, père de redire à Jésus de m'enlever vite de ce monde, pour aller le posséder dans la gloire ? Je vis dans une crainte perpétuelle de l'offenser. »

À ces diverses propositions le confesseur et le directeur répondaient selon l'inspiration de Dieu, et Gemma, fidèle à sa parole, recevait avec une égale satisfaction le oui et le non. Lorsque la réponse négative revêtait la forme d'un ordre ou même l'ombre d'une prohibition, la sainte enfant ne la perdait plus de vue pour s'y conformer absolument. Nous avons des traits admirables de cette obéissance.

Le Seigneur l'avait élevée à un si haut degré d'oraison qu'il lui suffisait ordinairement de se mettre en prière pour perdre l'usage des sens. Or son confesseur ordinaire ayant cru devoir lui imposer la méthode d'oraison commune aux commençants, Gemma n'opposa point la moindre résistance, et elle faisait de continuels efforts pour exécuter ponctuellement l'ordre reçu, bien qu'elle se sentît continuellement attirée à la contemplation des attributs divins. Et cette sorte de martyre dura près de deux ans.

On l'a vu résister au Sauveur lui-même, pour se conformer à la volonté de son confesseur qui redoutait une illusion diabolique. Et elle repoussait héroïquement ce divin Époux, reconnu cependant pour tel par son propre directeur, mais qu'il lui était interdit d'écouter. « Oh qu'il me tente, mon bon Jésus ! disait-elle. Mais je me tiens fortement à l'obéissance malgré une énorme fatigue. Ô cher sacrifice ! Ô belle et chère obéissance ! » Une fois entr'autres, il lui sembla voir le Sauveur tout couvert de plaies l'inviter à s'approcher pour les baiser. À la pensée de la défense du confesseur la vierge compatissante se prit pleurer, mais elle n'approcha pas. Cependant son cœur s'embrasait par degrés, et déjà le travail bien connu de l'impression des stigmates se faisait sentir aux mains, aux pieds, au côté. Que faire ? « Dès que je m'en aperçus, raconte-t-elle. je me levai, je m'enfuis promptement loin de Jésus, et je fus heureuse d'avoir obéi. » « Pauvre Jésus ! disait-elle plus tard. que d'affronts il a reçus de ma part je le repoussais résolument pour garder l'obéissance au confesseur ; et lui si bon, ne s'en fâchait pas. »

Dans une circonstance elle reçut l'autorisation de converser avec le Seigneur à sa première apparition, mais seulement un temps déterminé, pour ne pas nuire à son sommeil. Or, voici ce qui advint. Le Sauveur se montra comme d'habitude dans la nuit du jeudi au vendredi. Gemma prenait part aux douleurs de la passion et se fondait d'amour en présence du Rédempteur souffrant, lorsque l'heure assignée comme terme du colloque vint à sonner. « Quel parti prendre ? m'écrivit-elle, Jésus restait encore ; mais il voyait bien mon embarras. Pour obéir il me fallait le congédier. À ce moment le Sauveur me dit : Promets-moi de toujours faire désormais ma volonté. Alors je m'écriai Jésus, allez-vous-en, je ne vous veux plus. »

J'appris un jour qu'elle recevait surnaturellement connaissance de l'heure d'arrivée de mes lettres à Lucques, et qu'avec une ingénuité charmante elle l'annonçait à son entourage. « Ce matin, demain matin, par tel courrier, j'aurai une lettre du père. Il l'a mise à la poste hier au soir, aujourd'hui, à telle heure. »

Et l'événement vérifiait infailliblement la prédiction. Voulant la mortifier sur ce point, je lui déclarai qu'il y avait dans sa conduite de la légèreté et un subtil orgueil. Voici comment elle prit la correction : « Père, je vous demande pardon de tout à genoux. Non, non, il ne m'arrivera plus désormais de prophétiser la venue de vos lettres. J'ai ressenti votre reproche toute la journée de dimanche. Je déteste ma manière d'agir et j'en éprouve un continuel regret. Écrivez à l'avenir quand bon vous semblera ; je n'oserai enfreindre votre commandement. » Puis, à la pensée que cette connaissance lui venait de Dieu, elle ajoutait timidement : « Je voudrais m'excuser ; mais non, j'obéirai sans rien dire, rien, rien. » Le temps n'effaçait point de sa mémoire les avis de son directeur ; après quelques mois elle pouvait écrire « Mon cher père. j'ai vaincu ! Ce matin, de bonne heure, avant la sainte communion, j'ai appris avec certitude par une inspiration l'arrivée de votre lettre par le premier courrier. J'ai souffert un peu de ma grande manie de l'annoncer, mais je l'ai réprimée. J'ai maîtrisé ma langue conformément à vos ordres. Ainsi tout va bien, n'est-ce pas ? »

Dans certaines extases l'embrasement et les battements violents de son cœur provoquaient des vomissements de sang. Le confesseur ordinaire, qui les savait parfaitement indépendants de sa volonté, les lui défendit cependant, et la sainte jeune fille se mit à déployer toute son énergie, même dans le ravissement, pour les prévenir. Devant l'inutilité de ses efforts elle éprouvait du remords et s'accusait de désobéissance. « J'ai désobéi, m'écrivait-elle, j'ai désobéi au confesseur qui m'a défendu de vomir du sang. Ce matin, dans un fort mouvement du cœur il m'en est venu un peu. » On ne sait qu'admirer le plus dans ces paroles, de la simplicité de la colombe, ou de l'obéissance illimitée de l'héroïque enfant.

Ce confesseur prudent, dans la crainte que les violentes émotions auxquelles la chère victime était sujette chaque semaine dans ses visions du jeudi au vendredi ne finissent par ruiner sa santé, les lui interdit par un ordre formel. Et voici la merveille : le divin auteur du prodigieux phénomène respecta le commendement de son ministre tant qu'il plût à ce dernier de le maintenir ; ordinairement on ne le vit plus se renouveler, au moins dans ses manifestations extérieures. Gemma s'en montrait heureuse, bien qu'elle en fût grandement privée. « Le confesseur m'a défendu, m'écrivait-elle, de rien faire d'extraordinaire : J'obéis, mais comme il m'en coûte ! » On l'entendit un jour s'écrier dans une extase : « Ô chère obéissance, qui me prives de toutes les douceurs de Celui qui est mon amour, que je t'aime ! »

Dans une indisposition qui précéda sa dernière maladie, son estomac se ferma au point de ne plus supporter ni nourriture ni boisson d'aucune sorte. Ici encore on fit l'épreuve de l'obéissance, et avec plein succès. « Je suis disposée, me répondit la jeune fille, à faire tout ce qui vous plaira. Jésus me donnera la possibilité de suivre vos ordres, et, le premier vendredi du mois suivant, je suis sûre de ne plus rejeter aucune nourriture. » C'est ce qui arriva.

Après ces heureuses expériences, les ordres se multiplièrent sans que l'un attendît l'autre. Au moindre embarras on recourait au confesseur ou au directeur. Ceux-ci envoyaient à Gemma l'ordre de se bien porter, l'ordre de ne plus s'aliter, l'ordre de reprendre ses sens, et, comme par enchantement, la fièvre disparaissait à l'instant, l'extase ou la défaillance cessait. La jeune fille se retrouvait sur pied, robuste. C'est ainsi que Dieu manifestait aux yeux des hommes combien lui était agréable la vertu d'obéissance de sa servante.

Lui-même d'ailleurs se plaisait à la lui inculquer directement ou par l'intermédiaire de l'Ange gardien. Obéissance ! obéissance ! telle était, peut-on dire, la conclusion de tous les entretiens célestes. « Obéissance aveugle, obéissance parfaite, voilà quelle doit être ta grande préoccupation, lui disait le divin Maître. Laisse-toi conduire comme un corps sans vie ; tout ce qu'on veut de toi, exécute-le promptement. »

Les reproches ne lui étaient pas épargnés lorsqu'elle se montrait moins parfaite dans cette vertu. « Si tu n'obéis jusqu'au sacrifice. lui déclarait Jésus, je t'abandonnerai sans secours aux mains de ton ennemi. » « Si tu ne te fais violence pour exécuter les ordres reçus, lui disait l'ange gardien. je ne t'apparaîtrai plus. » La fervente jeune fille tirait profit de tout, des menaces sévères comme des tendres exhortations, des paroles du directeur spirituel comme de celles du Seigneur et de l'ange ; et ses progrès dans cette vertu ainsi que dans toutes les autres étaient frappants.

L'obéissance seule lui donnait la tranquillité et le repos. « Quelle consolation éprouve mon cœur dans l'obéissance, disait-elle ; elle engendre en mon âme un calme indéfinissable. Vive l'obéissance d'où toute paix procède ! Merci à vous, cher père, de m'avoir fait connaître le prix de cette belle vertu, et de m'avoir délivrée par vos conseils et vos instructions de tant de graves périls. Avec le Secours divin et pour plaire à Jésus, j'obéirai toujours. » Et dans une autre lettre : « Recommandez-moi à Jésus pour qu'en tout et partout je fasse l'obéissance. À force de l'exercer je ne sens plus son poids dans certaines choses. C'est Jésus qui m'a donné, il y a déjà longtemps, cette grâce dont je lui serai toujours reconnaissante. » Et encore : « Jésus m'a promis de vous manifester sa volonté à mon égard pourvu que je l'en prie avec humilité, comme je l'ai fait jusqu’ici. Ainsi je vis en paix, dans l'unique désir de voir s'accomplir en moi la très sainte volonté de Dieu. »

 Voilà bien le dernier degré de la perfection dans l'obéissance : la joie dans le renoncement à soi-même. Gemma y est parvenue. Elle a donc droit à la réalisation de la promesse divine : L'obeissant parviendra au triomphe. Vir obediens loquetur Victoriam.

 

 CHAPITRE XIII

 HUMILITÉ PROFONDE.

« Voulez-vous connaître, dit saint Augustin, le premier degré de la sainteté ? C'est l'humilité ; et le second ? l'humilité ; et le troisième ? l'humilité. Autant de fois vous renouvellerez votre demande, autant de fois je répondrai l'humilité. » L'orgueil, en effet, principe funeste de tous les vices, éloigne l'homme de Dieu, tandis que l'humilité, mère féconde de toutes les vertus, l'en rapproche. Cette profonde doctrine était celle de Gemma. Quelques instants avant de mourir, priée par une sœur infirmière de lui indiquer la plus importante des vertus et la plus chère à Dieu, elle répondit avec vivacité : « L'humilité, l'humilité, car elle est le fondement de toutes les autres. »

Lorsque je fus appelé à porter mon jugement sur l'esprit de la servante de Dieu, je me servis de cette pierre de touche infaillible de la perfection évangélique. Beaucoup de personnes, dont son propre confesseur, se montraient plus qu'hésitantes devant les manifestations si extraordinaires qui se produisaient en elle depuis ses premiers pas dans les voies intérieures, et elles se disaient l'une à l'autre : « Un tel état, rencontré à peine dans les grands saints qui sont l'honneur de l'Église, peut-il venir de Dieu ? » Il viendra certainement de Dieu, pensais-je, si l'humilité y est jointe.

Dès le début dc mon examen, je constatai chez la pieuse jeune fille une grande intelligence de l'importance dc cette vertu et le souci de la pratiquer avant toute autre. Bientôt elle m'apparut pénétrée d'humilité jusque dans les dernières profondeurs de son être. Le doute n'était donc pas possible et je m'écriai dans mon émotion : Heureuse enfant ! éclairée de précoces lumières de Dieu, vous avez su bâtir sur une base inébranlable le magnifique édifice de vos vertus. Votre sainteté est à mes yeux hors de conteste.

Pendant la retraite qu'elle fit à l'âge de treize ans dans l'Institution Guerra, elle entendit le prédicateur répéter avec insistance : « Souvenons-nous que nous ne sommes rien et que Dieu est tout. » L'impression produite sur son esprit par cette pensée fut si vive qu'elle ne s'effaça jamais. Il n'est pas une seule de ses lettres son directeur, où le sentiment de sa propre bassesse ne soit exprimé avec une force toujours croissante, au fur et à mesure de ces progrès dans la connaissance de Dieu. Les lumières merveilleuses et éclatantes qui lui furent communiquées sur la divinité réalisèrent à ce point en elle la brève parole de saint Augustin : Noverim te, noverim me : en vous connaissant mon Dieu, je me connaîtrai, - que l'orgueil lui paraissait impossible. Et, en vérité, jamais une pensée de propre estime ne contamina son esprit. « Comment ? avait-elle coutume de dire, je m'enorgueillirai ? Y aurait-il pire folie ? »

Dans une circonstance où je lui avais adressé quelques reproches en vue de la mortifier, je l'avertis de se prémunir contre l'orgueil, dont je feignais d'avoir découvert dans son cœur un germe secret. J'en reçus cette réponse « J'ai lu votre lettre, Mon Dieu, ayez pitié de moi. Il est vrai, il n'est que trop vrai, l'orgueil est en moi. Écoutez père : à peine ai-je eu lu le mot orgueil que le démon s'en est servi pour essayer de me jeter dans le désespoir et pendant près d'une heure j'ai bien souffert. Au moment où je n'en pouvais plus j'ai couru devant le crucifix, et prosternée le front dans la poussière je lui ai demandé pardon, le suppliant de me faire mourir à ses pieds ; mais il ne m'a pas fait mourir. Peu après, j'ai recouvré le calme. Mon pauvre Jésus, vous fais-je souffrir ! Où en arriverai-je si je continue de marcher de ce pas ? Votre lettre disait vrai, père ; je vous en remercie à genoux. Quelle peine auront fait à Jésus mes pensées de superbe ! »

Quelles pouvaient bien être ces pensées de superbe ? Il eût été certainement très difficile à Gemma de le dire ; mais elle y croyait sur la foi de son directeur. Sa lettre continue : « Père, dites à Jésus d'avoir pitié de moi, de ma pauvre âme qui, loin d'être toujours bonne, est attentive à se remplir de malice, d'iniquité et d'orgueil. Mais Jésus, qui m'a fait la grâce de connaître ce vilain péché, me donnera celle de me corriger. » Et plus loin : « J'ai peur, je tremble que Jésus ne me châtie pour l'avoir offensé et vous avoir fait de la peine. Et savez-vous le châtiment que je redoute et que je mériterais ? c'est d'être condamnée à ne plus l'aimer. Lui, mon Jésus. Non, non, Jésus, choisissez tout autre châtiment, mais pas, celui-là. Mon cher père, Si vous apercevez encore en moi de l'orgueil, ne perdez pas de temps, détruisez-moi ou traitez-moi n'importe comment, mais guérissez-m'en promptement. »

Les actes correspondaient aux paroles. On ne lui vit jamais un air hautain, et personne ne l'a entendue se louer ou faire parade de ses qualités. Au contraire, sa modestie, son horreur de l'ostentation et son industrie à tenir dans l'ombre tout ce qui aurait pu attirer les regards des hommes, étaient sans égales.

« Par charité, père, m'écrivait-elle, ne parlez de moi à personne, sinon pour me faire connaître telle que je suis. Je m'humilierai, je me convertirai, je demanderai pardon à tous d'avoir surpris leur bonne foi par mes artifices, et Jésus infiniment bon me fera miséricorde. »

La jeune fille était douée, on le sait, de rares qualités naturelles : vivacité et pénétration d'esprit, décision de caractère, force d'âme, etc. ; et cependant on l'eût dite, aux apparences. une fillette sans intelligence et sans jugement : elle implorait conseil, aide et direction comme si elle eût été d'elle-même incapable de la moindre décision.

Elle avait appris avec succès à l'institution Guerra le français, le dessein et la peinture ; mais, une fois ses études terminées, il ne sortit jamais de ses lèvres une parole rappelant la belle langue d'au-delà des monts ; on ne lui vit non plus jamais en main les crayons ou le pinceau. On apprit seulement après sa mort, d'une de ses anciennes maîtresses, qu'elle possédait ces diverses connaissances.

Gemma n'utilisa pas davantage une grande facilité de versfication, malgré des instances parfois très vives, voulant éviter, disait-elle, un travail de vanité et en tous cas une perte de temps.

Elle possédait également une voix ravissante et des dispositions peu communes pour la musique vocale. Les personnes qui connaissaient sa passion de louer son bien-aimé Jésus et la divine Mère se seraient attendues à entendre sortir de ses lèvres pures, au moins dans ses heures de labeur solitaire, quelque pieux cantique. Mais non ; on ne l'entendit jamais chanter, fût-ce à voix basse.

Chez une jeune fille d'un naturel très ardent et peu timide, c'étaient là des preuves non équivoques d'une profonde vertu.

Les dons de la grâce ne le cédaient en rien aux qualités de sa riche nature. Le Seigneur les lui avait départis sans mesure. Un magnifique cortège de vertus la plaçait au rang des âmes les plus belles que nous révèle l'hagiographie. Mais tandis que son entourage s'émerveillait devant ces trésors du ciel, elle seule paraissait les ignorer, ou n'y arrêtait sa pensée que pour s'humilier davantage devant Dieu et devant les hommes. Bien souvent elle suppliait le Seigneur, jusqu'à l'importunité, de lui retirer certaines grâces signalées qu'elle ne croyait point faites pour elle. « Ne m'envoyez pas, ô Jésus, disait-elle, de ces dons extraordinaires sans aucune proportion avec ma faiblesse : je ne suis bonne à rien. Comment correspondrai-je à de si grandes faveurs ? Cherchez, cherchez une plus grande âme. » Un jour qu'elle insistait plus que de coutume, le Sauveur, ce maître incomparable d'humilité, voulant confirmer toujours davantage sa servante dans cette vertu, lui dit intérieurement : « Fais ce qui est en ton pouvoir, mais je veux me servir de toi, précisément parce que tu es la plus pauvre et la plus pécheresse de toutes mes créatures. » Cette fois Gemma se trouva sans réplique ; elle répondit simplement avec une familiarité charmante : « Jésus, faites à votre guise, je serai contente. »

Une autre fois le Seigneur lui montra son âme à la clarté de la lumière infinie, afin d'aviver par cette vue ses sentiments d'humilité ; en même temps sa voix divine lui disait au fond du cœur qu'elle devrait avoir honte de paraître aux regards des hommes. Gemma s'abaissait alors plus profondément que jamais, rougissait d'elle-même et restait consternée. « Si vous voyiez, me confia-t-elle, comme mon âme est difforme Jésus me l'a fait voir. »

Pendant quelque temps le doux Sauveur, pour redoubler l'amour de sa servante en le rendant anxieux, semblait ne tenir aucun compte d'elle et lui apparaissait sous un air sévère. « Jésus, disait-elle, ne me regarde presque plus ; ou c'est d'un air si grave que parfois je me vois forcée de ne le point regarder non plus. Il semble me repousser. J'en éprouve un vrai tourment. Je suis donc comme abandonnée de Jésus pour mes péchés. Et que faire ? À qui recourir ? demandez-le vous-même à Jésus, père, et écoutez bien sa réponse. »

Le sentiment de son indignité la couvrait d'une telle confusion en présence de la Majesté divine, que dans les fréquentes apparitions du Seigneur elle hésitait souvent à lever les yeux pour le contempler, lors même qu'elle en recevait les gages de la plus ineffable tendresse. Les faveurs divines pouvaient descendre à torrents dans une âme ornée de si belles dispositions, sans risquer d'ébranler une humilité qu'elles ne faisaient qu'accroître. La sainte enfant ne m'entretenait jamais, de vive voix ou par écrit, de ses spéciales communications avec la divinité, sans finir par quelque acte de profonde humilité. Donnons-en un nouvel exemple après tant d'autres. Au sortir d'une extase des plus élevées où le Seigneur l'avait abreuvée d'inénarrables délices, il lui sembla s'éveiller à une vie nouvelle. La brève relation qu'elle m'en fit se terminait ainsi : « Combien ne suis-je pas émerveillée devant l'infinie miséricorde de Dieu ! Oui. Jésus est bien mon Jésus, tout plein de bonté pour une misérable pécheresse et la plus ingrate de ses créatures. Il a lui-même opéré de nouveau le miracle de ma conversion, en daignant me donner dans une vive lumière la connaissance de ma bassesse. »

Gemma s'abîmait dans son néant en présence de l'Être infini, mais la pensée de son infidélité aux dons du ciel la pénétrait d'effroi. Sa très haute conception de la vertu et de l'honneur dû à la majesté du Créateur par une vie sainte et pure, sa connaissance parfaite du prix des grâces reçues, qui coulaient, disait-elle souvent, le sang même de Jésus, lui rendaient toute vaine complaisance impossible. Bien plutôt, elle se confondait et tremblait de tout son être.

Voici à ce sujet quelques-uns de ses accents :

« Je devrais songer, cher père, à tout ce qui une manque pour être une digne fille de Jésus, et au contraire... (1) Je devrais lutter avec courage, me faire violence, et au contraire... Il ne me reste qu'à m'humilier sous la main toute-puissante de Dieu et à prier sans consulter mes goûts. » Le sentiment de son indignité était une plaie vive qu'elle portait en plein cœur, et qui saignait au moindre contact. « Voici le mois de mai, écrivait-elle encore. À la pensée des grands bienfaits que j'ai reçus de ma céleste Mère dans les premières années de ma vie, j'ai honte de n'avoir pas su reconnaître ce cœur et cette main qui me comblaient avec tant d'amour. Et, ce qui est pire, je n'ai répondu à tant de faveurs que par l'ingratitude. »

Je me permis de lui dire un jour, dans l'intention de favoriser son mépris d'elle-même : « Je ne comprends pas, mon enfant, que Jésus ose se salir les mains dans un pareil fumier. » Elle sourit à ces mots, l'humble vierge, et laissa voir sa joie d'entendre enfin le qualificatif juste qu'elle-même cherchait depuis longtemps. Elle ne manqua pas dans la suite de se l'appliquer à tout instant, dans la conversation, dans la correspondance et jusque dans l'extase. « Jésus, est-il possible de vous souiller ainsi les mains dans ce fumier de Gemma ? » « Je vous en prie, disait-elle également à son ange gardien dans ses apparitions, je vous en prie, ne venez pas vous salir près de ce fumier. »

Elle usait d'une autre expression de sa propre invention, celle d'être avili. « Que ferons-nous, père, de cet être avili ? c'est-à-dire, entendait-elle, de cette créature déshonorée, profanée, abjecte et dégoûtante aux yeux de Dieu et des hommes. » « Ô ma céleste Mère, s'écriait-elle tout en pleurs, ô mon Seigneur adoré, n'allez-vous pas relever cet être avili ? et quand ? » Avec ce même sentiment dans l'âme, ayant appris que j'allais me rendre auprès de la tombe du Confrère Gabriel de l'Addolorata, elle m'écrivit longuement pour me charger près du jeune Bienheureux de diverses commissions, particulièrement de la suivante : « Dites au Vénérable (2) Gabriel : Que ferons-nous de Gemma ? Dites-le lui, père, et faites-moi savoir la réponse. »

L'humble vierge était confuse et souffrait même des moindres prévenances dont elle se jugeait indigne. « Je demande Jésus, m'écrivait-elle, de la patience à l'égard de cette bonne tante. Elle est pour moi pleine d'attentions, alors que je n'en voudrais aucune. Si vous voyiez, père ; en certaines choses elle me préfère aux autres ; elle va jusqu'à me chauffer le lit. Sont-ce là des choses à faire pour moi ? pour moi qui mériterais, n'est-ce pas ? selon l'expression de mon confesseur, d'être traitée comme un simple oiseau de basse-cour. On me comble de prévenances. Si du moins je savais dire merci ! Si mes froides prières pouvaient être de quelque utilité à ceux qui me font du bien ! Je voudrais être tenue par tous pour une esclave. »

Les âmes pieuses, celles surtout qui ont fait vœu de virginité, appellent volontiers Jésus leur époux et affectionnent le titre d'épouses de Jésus. Le Verbe divin, dans son amour infini pour notre pauvre humanité, a contracté en effet avec elle une union bien plus intime que toute union terrestre, et Lui-même se plaît à donner à nos âmes les noms les plus affectueux. Gemma l'aimait de toute l'ardeur d'un cœur embrasé, et elle en recevait à son tour les marques les plus touchantes de divine tendresse ; cependant jamais elle n'usait à son égard de la douce appellation d'épouse. Pauvre fille, servante inutile, vierge folle, misérable créature, tels étaient, pour se désigner, ses termes préférés. Deux ou trois fois seulement, on l'entendit, dans une haute extase appeler son bien-aimé Sauveur Époux de sang.

Ses lettres se terminaient invariablement par la formule suivante : « Priez pour moi ; je suis la pauvre Gemma. » Je lui conseillai de prendre un surnom pieux, et de se signer, par exemple, Gemma de Jésus. Mon choix la mortifia beaucoup ; elle y vit une prétention excessive et fit difficulté de l'agréer. J'insistai, en lui faisant observer que Gemma de Jésus ne signifierait nullement qu'elle était digne de Jésus, mais bien qu'elle entendait se glorifier en Lui seul. L'explication parut la satisfaire et elle se signa effectivement : La pauvre Gemma de Jésus mais ce fut pour peu de temps. Le sentiment de sa propre bassesse finit par prévaloir et faire oublier complètement mon conseil. Elle revint à sa vieille habitude, pour s'appeler simplement jusqu'à la fin de ses jours : La pauvre Gemma.

Dans cette vive et profonde conviction de sa misère, elle demandait à tous ceux qui l'approchaient, et avec une éloquence toujours ingénieuse, l'aumône de leurs prières. « Recommandez-moi à Jésus, m'écrivait-elle, et dites aux autres de le faire également ; c'est une grande charité que de prier pour moi. Veuillez me donner votre bénédiction et dire au Confrère Gabriel (3) de penser aussi à la pauvre Gemma. » Et dans une autre lettre : « Si vous saviez, mon père, les moyens dont se sert Jésus pour confondre ma superbe ! Oh ! comme je suis mauvaise, si vous saviez Qui me donnera les vertus qui attirent Jésus ? Priez-le et faites-le prier de me donner bientôt les moyens de remédier à ma grande misère, de me faire connaître l'horreur de mes ténèbres et de m'éclairer. » Et encore : « Faites prier toutes les âmes saintes pour que malgré ma bassesse et mon indignité Jésus soit glorifié dans ma pauvre âme. »

Se recommander à son tour aux prières de la servante de Dieu était la mettre à la torture. On lui infligeait souvent ce supplice, si grande était l'idée qu'avaient de sa vertu tous ceux qui la connaissaient. « Écoutez-moi, répondait-elle à une confidente intime : je suis surprise de votre insistance à me demander des prières pour cette dame. Si vous ne me connaissiez pas, vous seriez excusable ; mais du moment que vous savez suffisamment qui je suis..., je n'en dis pas davantage. Une âme mauvaise, remplie de défauts et qui se soucie peu ou point du tout de Jésus, que pourrait-elle obtenir ? Cependant je vous obéirai, mais n'ayez aucune confiance en moi ; je ne suis bonne à rien. » Elle écrivait à un vénérable prêtre : « Je prierai pour vous ; mais vous savez bien que mes pauvres prières sont faibles, molles ; Jésus, qui se cache, ne les entendra pas. » Jésus qui se cache, c'est ainsi que la chère enfant appelait le Seigneur, lorsqu'il lui soustrayait le sentiment de sa douce présence pour la laisser languir dans une désolante aridité.

Elle supporta longtemps, sans oser jamais s'en plaindre, ce martyre du délaissement divin qui mettait à l'épreuve sa fidélité, mais où elle voyait la juste conséquence de ses péchés. « Mon père, m'écrivait-elle d'une main tremblante, Jésus, à la fin, s'est éloigné de moi pour ma grande froideur. Oh ! Il a bien raison ; aussi je lui rends grâces quand même et je l'adore. »

De fréquentes vexations diaboliques, sincèrement attribuées par elle à quelque faute secrète punie par la justice divine, lui étaient également un motif de s'humilier. « Je sais, je sais, me disait-elle, pourquoi Jésus me laisse entre les mains du démon ; je vous le dirai, père, en confession ; mais je m'en suis déjà repentie. Il paraît que mon ange gardien lui-même a honte de se tenir à mon côté. » La naïve jeune fille, dans la pensée que son entourage devait apercevoir l'ange ainsi courroucé, me dit avec une ineffable ingénuité : « Peut-être feriez-vous bien, père, de dire à mon ange de ne pas se laisser voir des autres, mais de se tenir caché. »

Elle trouvait un sujet de confusion jusque dans l'abattement physique insurmontable, provoqué par les atroces douleurs de ses stigmates. « Vous voyez, père, disait-elle, comme je suis toujours arriérée, comme la souffrance me répugne ; ah ! La belle force d'âme ! J'oserais presque choisir dans les mains de Jésus les souffrances qui m'agréent et rejeter les autres. Priez mon âme. » Elle se croyait, par son infidélité aux grâces divines, la cause initiale de tout désordre survenant autour d'elle, et même des désagréments les plus ordinaires de la vie. Volontiers elle eût supplié, comme Jonas, qu'on l'enlevât de ce monde, pour éviter aux autres de souffrir par sa faute.

Gemma était exacte, nous l'avons dit, à révéler à son père spirituel, lorsqu'elle sentait le besoin d'une direction, les secrets de sa conscience. Un étranger l'eût prise peut-être en cela pour une de ces âmes légères dont la plus douce satisfaction est de parler d'elles-mêmes et de leurs affaires. Cependant une telle ouverture coûtait à l'humble enfant une peine inexprimable. Elle eût préféré se cacher sous terre, que de dire ou écrire un seul mot des merveilles de la grâce dans son âme. Laissons-lui encore la parole :

« Depuis le temps que je vous dis certaines choses, la honte devrait m'être passée ; au contraire, elle va croissant. Mais ce n'est pas de la honte ; je ne sais comment m'exprimer ; c'est comme de la peur. » En réalité, il y avait les deux : honte de révéler ce qui pouvait tourner à sa louange, et peur, en s'exprimant mal, d'induire en erreur sur son compte. « J'ai peur, continue-t-elle, dans toutes les choses extraordinaires qui m'arrivent journellement, j'ai peur de me tromper et de tromper les autres. Je ne le voudrais cependant pas. Priez beaucoup Jésus de m'aider à n'abuser personne. J'en ai une telle peur qu'à certains jours je voudrais me cacher à tous les regards. »

Mais de quelle tromperie pouvait bien être capable cette âme si candide, ignorante même de la manière de tromper, ainsi qu'en fait foi cette angélique demande que je reçus un jour. « Je voudrais, mon père, que vous m'expliquiez bien la signification du mot tromper, parce que je ne voudrais tromper personne. »

S'il lui en coûtait à ce point de manifester à son confesseur « les choses de Jésus, » selon sa propre expression, quelle ne devait pas être sa répugnance à l'égard de toute autre personne !

Instruite à l'école de saints, elle avait adopté pour règle de conduite la grande maxime du prophète Isaïe : Secretum meum mihi : Je garde pour moi les secrets de mon cœur ; et elle les garda si bien que, à part son directeur et, par l'ordre formel de ce dernier, sa pieuse mère adoptive, personne ne les connut. Gemma cependant vivait dans la crainte continuelle d'en laisser malgré elle transpirer quelque chose au dehors. « Je me surveille et je me fais violence, me disait-elle, mais je redoute de ma part un élan soudain et irréfléchi qui découvre ce qui doit rester caché. En chemin et à l'église je tâche de me distraire, mais sans toujours y réussir ; et ainsi les autres peuvent concevoir de moi une estime imméritée. »

De cette grande crainte provenait un ardent désir d'ensevelir sa vie dans un cloître. Là du moins, pensait-elle, je serai à l'abri des regards du monde. Cette âme céleste, si indifférente à tout ici-bas, si morte à elle-même, sans inclination, sans volonté, me parut un peu tenace dans ce seul désir de la vie religieuse dont je dus bien souvent la reprendre et la mortifier. Il n'est presque pas une de ses lettres qui n'y revienne avec insistance. « Père, ne me laissez pas dans le monde. Le monde n'est pas fait pour moi ; j'y ai peur. Venez vite à Lucques pour me cloîtrer. Oh Pourquoi me laissez-vous ainsi exposée à tous les regards ? Et qu'en serait-il de moi si certaines choses venaient à se divulguer ! » Gemma renonça seulement à son projet le jour où le Seigneur lui fit connaître clairement qu'il avait d'autres desseins sur elle.

Cette crainte excessive, jointe à une très grande réserve à l'égard de ses propres directeurs, auxquels elle ne s'ouvrait point sans un véritable besoin, nous a fait perdre bien des secrets édifiants, emportés par la jeune vierge dans la tombe. Le Seigneur l'a permis pour nous laisser un parfait modèle d'humilité.

On peut comprendre la blessure que devait faire à son cœur toute marque de vénération. Celui qui eût soupçonné l'immense chagrin qu'elle en concevait se fût certainement abstenu par pitié de lui témoigner son estime. Cependant il lui arrivait souvent des lettres, signées parfois de noms distingués ; tandis que beaucoup de personnes, désireuses de l'approcher, s'entendaient avec les membres de la famille pour se trouver comme par hasard en sa compagnie. Dans ce dernier cas, la jeune fille selon son habitude tâchait de se retirer à l'instant ; et si l'obéissance la forçait rester, on la voyait souffrir violence comme une personne sur les épines ; à moins toutefois qu'une extravagance préméditée ne vînt la délivrer. Une fois entr'autres je m'en souviens, (4) un respectable personnage se présenta pour la voir. Impossible à Gemma de se dérober ; mais sitôt avertie, elle court se saisir d'un gros chat familier, le prend dans ses bras et se présente au salon en lui faisant mille caresses mêlées d'agaceries enfantines (ce qui, notez-le bien, ne lui était jamais arrivé de sa vie.) Le jeu lui réussit ; notre personnage, peu au courant sans doute des procédés semblables employés par des saints célèbres pour dérouter l'admiration des hommes, hausse les épaules avec mépris ; et Gemma, heureuse de la réussite de l'innocent stratagème, sans plus s'occuper de l'importun visiteur, s'en retourne en sautillant, le chat dans ses bras.

Bienheureuse folie, qui est aux yeux de Dieu sagesse et vertu ! Bienheureuse humilité, qui tenant l'homme à sa place attire les grâces qui font fleurir les vertus !

Cette recherche de l'humiliation et de l'oubli avait pour principe, nous l'avons vu, la connaissance surnaturelle de son néant et la conviction de son infidélité aux grâces divines. Mais ce n'est pas tout la sainte jeune fille croyait faillir à chaque pas et être noircie de défauts.

Dans l'opinion d'un très grand nombre, la vraie sainteté transforme les fils d'Adam en des créatures idéales. Les hagiographes eux-mêmes se complaisent souvent à nous présenter leurs héros sous des traits célestes qui n'ont rien de commun avec notre humaine misère. C'est une erreur les saints sont des hommes véritables, nés comme nous d'un père déchu, dont ils ont hérité une nature viciée. La grâce du Rédempteur relève bien notre nature et l'améliore, mais non jusqu'au point de la refaire entièrement et de la rétablir dans l'état de primitive innocence. Il y aura toujours en elle en ce monde deux côtés, si on peut ainsi s'exprimer, l'un céleste, ennobli de dons surnaturels ; l'autre humain, avec d'inhérentes fragilités. Pourquoi voiler dans les vies des saints ce second côté qui par son opposition au premier fait apparaître dans un jour d'autant plus admirable la vertu toute-puissante de la grâce divine ? selon les paroles de Dieu dans saint Paul : Virtus in infirmitate perficitur.

Les âmes les plus pures sont donc encore sujettes aux répugnances et aux dégoûts dans l'exercice de la vertu ; elles aussi sentent parfois le poids de la chair et l'aiguillon des passions ; elles aussi ont lieu de craindre pour leur salut et éprouvent le besoin de se faire violence pour garder à Dieu leur fidélité. Leur volonté peut subir, bien qu'involontairement, de légères défaillances, et se laisser surprendre par les mouvements spontanés de la nature. Or, éclairées des plus vives lumières par ce Dieu dont elles ont entrevu dans des visions mystérieuses l'infinie pureté. l'ombre d'une faute leur apparaît une monstruosité, et le plus léger manquement, un crime. Tel est le secret de leurs larmes, de leurs pénitences et des noms ignominieux de grands pêcheurs, de scélérats indignes de vivre sur la face de la terre, qu'ils se donnent sans cesse.

Ainsi, dans les défauts de Gemma et dans ce qu'elle appelait de gros péchés il n'y avait certainement rien de volontaire ; plutôt que de commettre l'ombre d'une faute vénielle elle se fût jetée dans le feu. « Je ne voudrais pas pécher, disait-elle, mais je suis mauvaise ! J'ai beau me surveiller et prendre de la peine, je retombe toujours. Le mal est que je ne m'aperçois de mes fautes qu'après les avoir commises ; autrement Jésus sait bien que je ne l'offenserais pas. »

Au tribunal de la pénitence Gemma ne faisait pas cette distinction entre le volontaire et l'involontaire le conscient et l'inconscient, et avec une conviction qui eût induit en erreur le plus expérimenté des confesseurs, elle se déclarait coupable sur tous les points. Elle accusait ses manquements sans timidité, sans cette affectation et ces soupirs qui sont la marque ordinaire des âmes faibles, avec ordre, franchise et précision, avec distinction de leur nombre, de leur espèce et de leur gravité. Je la laissais dire ; puis, soupesant ces diverses accusations, je n'y découvrais en définitive que des actes de vertu ou des imperfections de pure fragilité.

Une expérience de plusieurs années et l'audition fréquemment renouvelée de la confession générale de toute sa vie me permettent d'attester que la sainte enfant n'a jamais commis un seul péché formel pleinement délibéré. Elle a passé sa vie entière, c'est-à-dire 25 ans, en ce monde corrompu et corrupteur, sans imprimer de souillure à sa robe blanche du baptême, qu'elle a portée au ciel dans son éclat immaculé. Telle est également l'affirmation de ses autres confesseurs, consignée dans leurs dépositions authentiques.

Mais Gemma ne l'entendait pas ainsi, et la frayeur que lui inspirait l'état de son âme la jetait presque dans le désespoir. « Est-il possible, me disait-elle, étreinte par l'angoisse, est-il possible que Jésus soit content de moi ? Oh ! comme souvent je rougis et je tremble, eu me voyant si impure devant Jésus qui est la pureté même. Je l'ai bien des fois méconnu ; je lui ai tourné le dos lorsque sa tendre voix m'appelait. Mon père, demandez à Jésus, sans vous lasser, miséricorde pour mon âme ; implorez le pardon de mes péchés. Dites à Jésus que pour réparer mes fautes mille tourments du corps et de l'âme me paraîtront peu de chose. Ô mon Dieu, le châtiment, si terrible qu'il soit, n'égalera jamais ma culpabilité. Châtiez-moi donc, pourvu que vous m'enleviez le poids de mes péchés, qui m'opprime et m'écrase. Malheur à moi, si une seule minute je perdais la vue de mes iniquités. Ô Jésus que j'ai déshonoré, quel dégoût j'éprouve en moi-même ! Seule la bonne volonté qu'il me semble avoir me réconforte un peu au milieu de tant de misères. »

Ces sentiments. répétés sous mille formes toujours expressives et saisissantes, revenaient presque à chaque lettre sous la plume de l'humble servante de Dieu, surtout lorsqu'elle écrivait dans l'extase. Sous le l'apport de leur continuité toujours admirablement soutenue, je ne crois avoir rien lu de comparable dans la vie des autres saints.

Dans une vision elle avait demandé au Sauveur qui pleurait, la cause de ses larmes. Réfléchissant dans la suite à cette apparition, elle me dit « Je me reconnais coupable de mille iniquités, et j'ai eu le courage de demander à Jésus pourquoi il pleurait. »

Une autre fois. à la suite d'un petit incident de famille dont elle s'était attribué selon son habitude toute la faute, elle conçut une telle horreur d'elle-même qu'il fut malaisé de relever son courage. « Mais que fais-je donc, père ? s'écriait-elle. Je finirai par être abandonnée de tous. Le désespoir voudrait me prendre ; mais non, ô ma céleste Mère, mère des orphelins, je n'ai pas la volonté de déplaire à Dieu, ni à vous, père, ni personne ; non, je ne l'ai pas. croyez-moi. Mais je ne me comprends pas ; il y a en moi du mystère. »

Gemma ne s'expliquait pas comment, à côté d'une volonté si résolue de faire le bien, pouvaient exister quelques fragilités. qu'elle s’exagérait d'ailleurs beaucoup.

Le Seigneur, pour la maintenir dans ces bas sentiments d'elle-même, permit à l'infernal ennemi de troubler son esprit au point de presque la persuader de sa damnation. C'est alors que la pauvre enfant, cherchant en vain le calme et la paix, écrivait à son directeur d'une plume tremblante : « Si jamais, père, vous me voyez en danger de me perdre ; si jamais vous me croyez dans les mains du démon, pensez à me porter secours ; je veux sauver mon âme à tout prix. Que dois-je faire pour cela ? »

Il plut à Dieu, qui se sert de tout pour le bien de ses élus, de donner quelque vertu à mes pauvres conseils, et Gemma, qui s'en trouvait un peu réconfortée dans ses craintes, me les réclamait sans cesse. « Ô père, vous ne soupçonnez pas encore le grand besoin que j'ai de vos conseils. Si vous saviez le soulagement que m'apporte une seule de vos lignes ! vos paroles me redonnent courage dans mes souffrances et mes larmes. Aidez-moi, aidez-moi ; sinon vous me verrez bientôt réduite en cendres de péché. »

L'horreur de Gemma pour le péché provenait, sans doute, de la crainte de souiller son âme et de se damner ; mais bien plus de son amour pour Dieu, que le péché offense. À cet amour, parvenu à un degré si élevé, correspondait une immense contrition pour les grands outrages dont elle croyait se rendre continuellement coupable envers la Majesté divine. « Comment ! s'écriait-elle parfois, ne pensant pas être entendue, un Dieu si grand et si digne d'être aimé, être offensé par moi ? Et qui suis-je donc pour avoir tant de hardiesse ? Mon pauvre Jésus ! » Cette pensée la faisait pâlir et arrachait à ses yeux des larmes amères qu'on voyait couler, dit un témoin oculaire, le long de ses joues « comme deux fontaines. » Dans les extases mêmes, où elle goûtait d'ordinaire des délices divines, elle se confondait, pleurait et demandait miséricorde d'un accent émouvant : « Pardonnez-moi, Jésus ! ô Père, pardonnez-moi tant de péchés. »

En certains jours le Seigneur lui faisait éprouver d'une façon extraordinaire ces sentiments de componction, et Gemma, préférant à toutes les douceurs célestes la faveur de pleurer ses fautes d'un regret plus amer, le suppliait ardemment d'en hâter la venue. Elle en conservait ensuite précieusement le souvenir et comptait les heures qui la séparaient du renouvellement de ces ineffables angoisses. « II y a tant de jours, m'écrivait-elle, que je n'avais plus ressenti la douleur de mes péchés. Jésus vient de m'accorder de nouveau cette grâce. Hier soir, j'ai pleuré beaucoup à ses pieds. Qu'elles étaient amères, ces larmes, et douces en même temps ; et quelle violence dans les serrements de mon cœur qui paraissait devoir se briser de douleur ! »

Voici comment se produisait cette grâce. Dans le recueillement de l'oraison un flot de claire lumière envahissait soudain son esprit, mettant à nu les détours les plus secrets de son âme. Elle se voyait alors toute couverte des plus noires taches de péchés et apercevait le Seigneur tantôt grandement irrité, tantôt triste et affligé des affronts reçus de sa part. La pauvre enfant commençait à trembler ; dans l'immense regret de ses fautes elle perdait les sens et tombait par terre, inanimée. Ces angoisses terribles duraient souvent de longues heures et parfois un jour entier.

Gemma les appelait douces et amères à la fois. Qu'est-ce donc qui pouvait mêler quelque douceur à une telle amertume ? La pensée que le Seigneur agréait ce supplice intérieur comme une compensation à ses offenses. Voici en effet ses paroles :

« Ce soir, père, tous mes péchés se sont présentés comme d'habitude à mon esprit ; je les ai vus si énormes qu'il m'a fallu faire effort pour ne pas éclater en sanglots ; et ma douleur en a été si vive que je n'en avais pas encore éprouvé de semblable. Leur nombre dépasse infiniment la capacité de mon âge. Ce qui me console, c'est d'en ressentir une très grande douleur, que je voudrais ne jamais voir sortir ni tant soit peu s'effacer de mon âme. Mon Dieu, jusqu'où a été ma malice ! »

Gemma recevait la grâce de ce repentir extraordinaire toutes les fois qu'elle était favorisée d'un recueillement plus profond et d'une union plus intime avec Dieu, mais surtout dans la nuit du jeudi au vendredi, où le Seigneur l'admettait à la participation des douloureux mystères de sa Passion. « Le jeudi soir, écrit-elle, je me sens saisie d'une grande tristesse à la pensée de tous mes péchés, qui se présentent alors particulièrement à mon esprit ; ils me couvrent de confusion et me pénètrent d'une immense douleur. Les quelques souffrances que m'envoie Jésus m'apportent seules un peu de repos ; je les offre pour les pécheurs, spécialement pour moi, puis pour les âmes du Purgatoire. »

Ainsi purifiée dans la douleur et dans les larmes, confirmée dans le mépris d'elle-même, la jeune vierge se trouvait admirablement préparée aux sublimes extases qui revenaient périodiquement chaque semaine.

L'humilité est un vase très pur et très solide, où Dieu se plait uniquement à verser ses grâces ; elle dilate le pauvre cœur humain en le rendant capable de tous les dons du ciel.

Dans la première édition de cette Biographie je racontais un fait assez singulier que le désir de ménager la susceptibilité de certains esprits trop influencés par le rationalisme moderne me fit supprimer dans les éditions postérieures. Des plaintes nombreuses reçues de toute part au sujet de cette omission me déterminent à la réparer aujourd'hui. Je ne vois pas du reste la nécessité d'une pareille réserve touchant un fait réel qu'il est loisible à chacun d'interpréter à sa façon. Comme il me fournira l'ocasion de mettre encore mieux en évidence l'humilité de Gemma, je le transcrirai, sans y ajouter de commentaire.

Lorsque j'arrivai à Lucques pour la première fois, en septembre 1900, la servante de Dieu s'occupait par ordre de son confesseur à la rédaction d'un journal relatant les événements quotidiens de sa vie intérieure. Ennemi, par principe, d'une méthode qui tient le pénitent constamment replié sur lui-même, je conseillai la cessation d'un travail, à mon avis, vain et dangereux ; et le vertueux confesseur retira aussitôt ses ordres. La lecture attentive du manuscrit, que je trouvai rempli d'une sagesse céleste et de détails importants, très précieux pour la composition éventuelle d'une biographie, me fit regretter ma précipitation. Excellente en soi, ma maxime n'était certainement pas applicable dans le cas présent. Je cherchai donc le moyen de réparer mon erreur. Une idée se présenta que je voulus réaliser sans délai à la faveur de la simplicité de la jeune fille. « À vous entendre, lui dis-je sans autre préambule, vous avez commis dès votre première enfance une infinité dc péchés. Je connais très-bien ceux dont vous vous rendez coupable journellement, mais ne serait-il pas bon de consigner par écrit dans une confession générale toutes les fautes de votre vie avec leurs moindres circonstances ? Sachant à quelle pécheresse j'aurai à faire il me sera plus facile de bien vous guider dans les voies de la vertu. » La sainte enfant qu'animait le désir ardent d'une direction sûre tomba dans le piège, non cependant sans avoir manifesté combien il lui en coûterait de me satisfaire. « Ah ! disait-elle, de quelles explications pouvez-vous avoir besoin, mon père, et quels péchés faut-il vous faire connaître ? Imaginez-vous de combien s'en peuvent rendre coupables les âmes les plus mauvaises, autant j'en ai commis. Et puis, je songe qu'après la lecture de cet écrit, effrayé d'avoir vu tant de péchés, vous ne voudrez plus, c'est bien certain, me servir de père. »

Sur mes instances et par pure obéissance Gemma se mit à l'œuvre, en suppliant son ange gardien de lui prêter assistance et de remettre en sa mémoire tant de choses, horribles pour elle. « Mon cher père, dit-elle dans l'introduction, préparez-vous à en entendre de toutes... J'écrirai tout, bien et mal ; ainsi vous pourrez mieux comprendre quelle a été ma méchanceté, contrastant avec la bonté que tout le monde me témoignait ; quelle a été mon ingratitude envers Jésus, et combien peu j'ai écouté les conseils de mes parents et de mes maîtresses. Je commence, mon cher père. Vive Jésus ! »

Au cours de son travail, Gemma dut soutenir une lutte continuelle contre sa répugnance à parler d'elle-même. Le soin de révéler exactement ses fautes la contraignait d'écrire toute l'histoire de sa vie, et le souci de faire ressortir ses infidélités et son ingratitude envers le Seigneur l'obligeait, selon mes prévisions, à manifester les grandes grâces qu'elle en avait reçues. Écoutons-la nous dire encore la vivacité de sa peine : « Mon Jésus. que toujours soit faite votre très sainte volonté ! Combien je souffre d'avoir à écrire certaines choses ! La répugnance du début, loin de diminuer, va toujours croissant, et j'éprouve une peine mortelle. Peut-être voulez-vous aussi, ô mon Dieu, que j'écrive ces choses secrètes que vous me donnez à connaître par votre bonté en vue de m'humilier et de me tenir toujours dans mon néant. Si vous le voulez, ô Jésus, je suis prête même à cela. Exprimez-moi votre volonté. »

Les appréhensions de son humilité s'aggravaient d'un doute. « Mais, s'écriait-elle, ces écrits, à quoi serviront-ils ? à votre plus grande gloire, ô Jésus, ou bien à m'enfoncer toujours davantage dans mes péchés ? C'est vous qui les avez voulus, et j'ai obéi ; à vous de veiller. Dans la plaie de votre côté je cache chacune de mes paroles, aimable et bien-aimé Jésus ! »

Les tourments de l'humble vierge provenaient certainement, pour une bonne part, de l'infernal ennemi qui prévoyait quel bien sortirait de son travail. Un jour il lui apparut et lui dit avec un sourire amer : « C'est parfait : écris bien toutes choses. Ignores-tu que j'en suis entièrement l'auteur ? Si on vient à le découvrir quelle honte pour toi ! et que deviendras-tu ? »

Cependant l'obéissance triompha, et dans un temps assez court Gemma eut composé un petit volume in-octavo d'une centaine de pages. Avec quel art merveilleux elle s'y étudie à dissimuler les plus belles fleurs de ses vertus et les meilleurs dons du ciel dans l'ombre de péchés dont elle déclare les avoir profanés ! Il faudrait lire ces pages pour s'en faire une idée. Vains efforts cependant : trahie par la simplicité de son cœur, là ou elle croit se déshonorer en parlant de malice et de désordre elle nous donne une autobiographie d'une rare édification.

J'avais donc atteint mon but ; mais le démon furieux mit son astuce en œuvre pour anéantir ce résultat. Il en est peut-être qui croiront difficilement le fait que je vais raconter ; sa réalité demeure pourtant hors de doute et je me suis gardé d'y ajouter aucun détail fantaisiste.

Lorsque le manuscrit fut terminé, Gemma le confia d'après mes ordres à madame Cécilia, qui le cacha dans un tiroir, en attendant l'occasion de me le remettre. Au bout de quelques jours, elle crut voir le démon sortir, un volume à la main et le sourire moqueur, par la fenêtre de la chambre où se trouvait ce tiroir, et disparaître dans l'air. Habituée à de semblables apparitions, la jeune fille n'en tint aucun compte. Plus tard, l'ennemi vint la tourmenter par d'horribles tentations, et comme il ne pouvait réussir à la vaincre, il s'éloigna en grinçant des dents, et criant néanmoins d'un ton de triomphe : « Guerre, guerre ; ton manuscrit est dans mes mains. (6) » Gemma, qui avait reçu de ma part la recommandation de manifester à la tante vigilante tout ce qui lui survenait d'extraordinaire, crut de son devoir de lui donner connaissance de cette vision. Madame Cécilia, fortement intriguée, courut ouvrir son tiroir le manuscrit n'y était plus. Bientôt averti moi-même, j'éprouvai une vive contrariété d'une pareille perte. Comment la réparer ? Me trouvant dans la suite à Isola du Grand Rocher, près de la tombe du Bienheureux Gabriel, l'idée me vint d'exorciser le démon pour le contraindre à restituer ces écrits, dans le cas où il les eût véritablement enlevés. Je pris l'étole, le rituel et l'eau bénite, et de la tombe même du Bienheureux je procédai en règle aux conjurations. Dieu intervint par sa puissance, car à l'heure même le volume était rapporté à la même place d'où il avait disparu depuis plusieurs jours ; mais dans quel état ! Toutes les pages, du haut en bas, se trouvaient noircies de fumée et en partie brûlées, comme si on les eût exposées, chacune séparément, au-dessus d'un foyer ardent. Cependant les lettres restaient lisibles. Je tiens en ma possession ce volume ainsi passé par l'enfer. Il renferme, je le répète, des confidences très précieuses et les secrets les plus importants de la vie intérieure de Gemma, arrachés par l'obéissance à son humilité, humilité vraiment exceptionnelle qui devait infailliblement l'élever aux plus hauts sommets de la perfection morale.

 

CHAPITRE XIV

 MORTIFICATION HÉROÏQUE.

 Emma voulait à tout prix devenir une sainte. Cet ardent désir qu'elle avait suçé, peut-on dire, avec le lait maternel, parvint avec l'âge, après avoir absorbé tous les autres, à une intensité extraordinaire. Ce qui n'était point vertu et perfection la laissait indifférente. Il suffisait de remarquer l'expression de son visage, d'entendre sa conversation, d'observer sa manière d'agir pour se convaincre qu'elle vivait de l'unique pensée de ressembler à Jésus par une vie céleste. On devait, dés lors, s'attendre à la voir embrasser avec ardeur l'austère vertu de mortification.

Le détachement des biens fragiles de ce monde, même joint à l'abnégation de la volonté par l'obéissance, ne suffit pas en effet au vrai disciple du Christ ; il doit encore porter sa croix s'il veut arriver à la ressemblance du chef des prédestinés qui est un Dieu crucifié. D'ailleurs l'homme, vicié dans sa nature. a besoin, pour conserver une pureté sans tache, de maîtriser les penchants désordonnés du cœur et des sens ; ce qu'il ne peut sans se faire violence par une mortification de tous les instants. Le divin Maître l'a dit : Le royaume des cieux - qui est la sanctification de l'âme s'obtient par la force.

Instruite de cette vérité par sa propre expérience, et stimulée sans cesse par le désir passionné d'être une vivante image de Jésus crucifié, Gemma se livra tout entière, et jusqu'à l'héroïsme, à la pénitence chrétienne.

Bien qu'elle n'eût jamais abusé de ses sens, elle entreprit de les refréner et de les châtier, comme ne l'eût point fait un grand scélérat converti.

Toute petite, elle exerçait une garde vigilance sur ses yeux, qu'elle tenait constamment baissés. Avec le progrès des années et de ses vertus cette modestie devint des plus rigoureuses, surtout après la résolution spéciale prise dans la circonstance suivante.

Elle était à l'église, lorsque son regard, rencontrant la gracieuse coiffure d'une fillette placée devant elle, s'y arrêta quelques instants avec complaisance. Prise bien vite de remords pour cette innocente jouissance esthétique, qui lui paraissait tout au moins une distraction, l'angélique enfant se promit de ne plus fixer jamais volontairement la vue sur une créature humaine ; et à partir de ce jour, ses yeux charmants et purs où brillait un reflet de la séraphique beauté de son âme, restèrent clos et dociles à sa volonté. Il fallait, pour les lui faire lever, un ordre formel, et encore dans sa modestie ne tardait-elle pas à les rebaisser. Celui qui désirait en admirer l'éclat et l'expression céleste devait la surprendre en extase, car ils étaient alors d'ordinaire levés vers le ciel.

Le sens du goût, l'un des plus difficiles à réduire entièrement, trouvait en Gemma un adversaire non moins résolu. Nul ne connut jamais ses aliments ni ses boissons préférés. Quelques onces à peine de nourriture lui suffisaient, et encore devait-on veiller à ce qu'elle prît l'indispensable. Pour cacher ses privations, elle mettait en œuvre mille industries, jusqu'à pratiquer à sa cuillère un petit trou par lequel le potage s'échappait en grande partie avant d'arriver à ses lèvres. Parfois elle avait l'air de manger, tant ses mains remuaient autour de son assiette, et il n'en était rien. Si aucun prétexte ne se présentait de quitter la table avant la fin du repas, on la voyait éprouver un véritable malaise et puis, petit à petit, disparaître quand même pour ne plus revenir.

On ne l'apercevait jamais déguster un mets à la cuisine ; et, en dehors des repas, il était inutile de lui présenter des rafraîchissements ou des douceurs. Quand elle prévoyait ne pouvoir les refuser sans impolitesse, elle s'éloignait à temps.

Faite de chair comme nous, d'un estomac bon et d'un palais sain, Gemma percevait naturellement l'agréable saveur des aliments. Or, cela lui paraissait presque de la sensualité. Pour supprimer radicalement les quelques maigres plaisirs de la table que son esprit de mortification ne pouvait humainement atteindre, elle eût bien voulu, dans l'espoir d'une grâce particulière de Dieu, se passer de toute nourriture, mais on ne le lui permettait pas. Après maintes recherches, croyant avoir découvert un expédient elle s'empressa, toute heureuse, et non sans habileté, de le soumettre à mon approbation.

« Mon père, m'écrivit-elle, depuis longtemps Jésus m'inspire, me semble-t-il, de vous demander une grâce ; n'allez pas vous fâcher, car en définitive je ferai votre volonté. Il n'y a certainement aucune raison de me la refuser, mais vous en trouverez cent, par exemple que je suis maigre, que vous n'y voyez aucune nécessité, etc. Ce sont là de purs prétextes. Voici : Puis-je demander à Jésus de ne plus sentir, tant que je vivrai, le goût des aliments ? Cette grâce m'est nécessaire, et j'espère que, inspiré par Jésus, vous m'autoriserez à la demander. Quoi qu'il en soit, je serai contente. »

Je ne répondis pas à cette lettre ; mais Gemma, ne se tenant pas pour battue, réitéra tant de fois sa demande qu'à la fin, presque par curiosité de ce qui allait arriver, je donnai mon consentement. Avec sa confiance naïve elle courut aussitôt présenter sa supplique à Jésus, qui l'exauça immédiatement. Dès ce moment son palais perdit toute sensibilité ; les mets les plus fins, les boissons les plus agréables lui furent toujours dans la suite complètement insipides.

Les autres sens n'étaient pas mieux traités. Jamais on n'a vu l'austère jeune fille prendre une fleur pour en respirer le parfum, ni employer à sa toilette des substances odorantes. Quant au sens du tact, elle ne se permettait de toucher personne.

Cette âme, qui sur terre vivait loin de la terre, était inaccessible à la curiosité. Les jeux, les divertissements, les distractions, dont, toute enfant, elle ne prenait jamais l'initiative, n'avaient pour elle que fadeur. On voulut essayer une année, en temps de carnaval, de la conduire avec les enfants de la maison à un petit théâtre de famille. Elle en fut consternée et insista de façon si pressante près de son père spirituel, que celui-ci par compassion s'interposa pour qu'on voulût bien la laisser tranquille.

Il n'est rien de plus malaisé à maîtriser que la langue, et l'apôtre saint Jacques n'hésite pas à déclarer parfait celui qui la contient dans de justes limites. Comme elle est particulièrement ingouvernable chez la femme, la victoire n'en est chez elle que plus digne d'admiration.

Gemma la tenait de si court, on le sait, qu'un étranger l'eût facilement crue muette. Cependant elle croyait en abuser et s'en confondait, renouvelant toujours plus énergiquement la résolution de ne pas lui laisser libre cours. Dans une circonstance où elle n'avait pu s'empêcher de recevoir des amies, la conversation roula quelques instants sur un sujet assurément bien innocent, mais qui parut après coup un peu mondain à Gemma elle en pleura de remords toute la journée. « O mon Dieu s'écriait-elle, j'ai pu me mêler à de pareils discours ! Oh langue, langue, je saurai bien te réduire au silence ! »

La modeste enfant ne tenait aucun compte de ses triomphes dans les nobles combats de la vertu, ou n'en parlait que pour s'humilier encore. « Hier, m'écrivait-elle, j'ai remporté une belle victoire sur ma longue langue, mais il m'en a tant coûté pour la réprimer ! Si vous saviez quelle bourrasque a passé entre moi et ma tante ! mon silence a tout vaincu. J'ai renouvelé à ce moment le ferme propos de ne parler que lorsque je serais interrogée. Je commence à observer mes résolutions, mais Dieu sait avec quelle peine. »

Ces resolutions, Gemma les observait depuis sa plus tendre enfance, avec cette seule différence qu'alors, pour éviter de son côté toute contestation, elle disparaissait et courait se cacher, tandis que maintenant, mûrie dans la vertu, elle attendait dans un modeste silence que l'orage se calmât de lui-même.

Sa retenue était d'autant plus méritoire qu'une sensibilité exquise lui faisait ressentir davantage les piqûres et les provocations, et qu'un tempérament de feu la portait à la colère et à la riposte ; mais elle se taisait, alors que les ressources de son esprit lui eussent si facilement permis de mater l'adversaire. Et elle contenait si bien ses passions frémissantes qu'on ne s'apercevait pas de son émotion. L'effort était tout intérieur. Seuls ses intimes, à même de l'observer de près, n'ignoraient pas les luttes continuelles de la vertueuse jeune fille, dont le cœur était comme un autel où s'immolaient continuellement des victimes de mortification.

Pour mieux réussir à dompter les passions intérieures, inhérentes à la nature humaine, elle entreprit de bonne heure d'infliger à sa chair d'âpres macérations. Que de fois elle importunait son confesseur pour obtenir la permission de se donner la discipline, de porter des cilices, des chaînettes de fer et d'autres instruments de pénitence ! Très insinuante alors, elle emportait assez fréquemment l'autorisation désirée. Mais d'ordinaire, après s'être bien fatiguée à se fabriquer des instruments de torture, elle se les voyait tous enlever ; et il lui restait seulement à offrir au Seigneur sa bonne volonté.

J'eus l'occasion moi-même de lui enlever les derniers, c'étaient une ceinture armée de soixante pointes de fer bien acérées, une discipline à cinq battants, également en fer, et une longue corde en nœuds, hérissée de pointes et de clous, qui étreignait sa chair. L'austère enfant, dépouillée de ces terribles instruments, cherchait ailleurs, sans se décourager, un dédommagement. « Ma nature, me disait-elle, toujours en quête de ses aises me demande sans cesse un peu de répit. Me permettez-vous de lui faire violence de tout mon pouvoir ? La chair voudrait commander, mais je veux qu'elle obéisse, comme de juste, et en tout temps. » « J'aurais besoin d'une permission, vous me la donnerez sans difficulté, j'en suis sûre si Jésus vous l'inspire tant soit peu. Je voudrais promettre à Jésus de ne plus rechercher de soulagement en aucune chose. Si vous m'accordez celte grâce, ne doutez pas que je n'agisse avec prudence pour éviter les excès. »

Un jour que Gemma parlait à son Dieu avec une filiale simplicité, on l'entendit prononcer ces paroles : « Vous le voyez, Jésus, c'est mon corps qui murmure ; mais je saurai lui imposer silence. Bien souvent il se lamente et voudrait se soustraire à ma volonté, mais je le veille. Hier, il paraissait vouloir se révolter ; quelques coups bien appliqués l'ont remis dans le calme. »

Malheur à l'imprudent directeur qui eût secondé cette généreuse ferveur ! L'héroïque enfant se fût certainement ruiné la santé. Je me gardais d'autant plus de céder à ses instances répétées, que Dieu la tenait sans relâche sous le pressoir de tribulations intérieures et extérieures qui suffisaient seules à la rendre martyre. Avant d'en parler dans un chapitre à part, nous allons admirer les effets merveilleux de cette rigoureuse mortification.

C'était d'abord une parfaite maîtrise sur les passions du cœur et sur les sens. Gemma leur commandait en reine, et toutes lui obéissaient de gré ou de force ; je dis de gré ou de force, sans nullement vouloir insinuer qu'elles fussent récalcitrantes. L'humble jeune fille les croyait telles et leur tenait la bride raide mais en réalité elles se trouvaient suffisamment domptées après la première effervescence.

De là cette paix si suave, fruit de la victoire, que respirait son angélique physionomie ; de là encore la spontanéité de son corps à se prêter à tous les mouvements de l'âme et à ses élans les plus sublimes. On aurait dit cette chair virginale uniquement attentive à seconder les désirs de l'esprit, tant elle lui laissait pleine liberté de se plonger dans la prière, ou de se perdre dans l'extase à table ou en chemin aussi bien qu'à l'église. En tout lieu et en tout temps la jeune fille pouvait disposer, sans éprouver la moindre résistance, de chacun de ses sens. Voulait-elle s'absorber dans la contemplation des choses célestes ? de suite l'imagination se faisait silencieuse, la mémoire oubliait les souvenirs de la terre, les mouvements importuns du cœur s'arrêtaient, les douleurs physiques elle-mêmes, parfois très vives, ne lui apportaient aucune ombre d'entrave ni de distraction. À l'issue de ses entretiens célestes, tous les sens, comme s'ils en eussent patiemment attendu le moment, reprenaient leurs fonctions respectives, vigoureux et dispos comme jamais.

Il en était ainsi habituellement. En temps d'épreuve et d'aridité spirituelle, le Seigneur pour donner lieu à la lutte permettait un fléchissement de cet empire absolu de l'âme sur les puissances inférieures ; à part cette exception, les sens n'opposaient à Gemma parvenue à la perfection, aucune résistance, aucune répugnance, aucune lassitude.

Heureuse liberté, heureuse paix que seule apporte à l'homme la sainteté, dont elle est le fruit naturel : Opus justitiæ pax ! (1) Il est bien vrai que la vertu est dès ici-bas une source de bonheur ! Qui n'envierait cette paix, le premier des biens de ce monde, et quel prix n'y mettrait-on point si elle était vénale ?

De ce grand calme intérieur, effluve de la patrie céleste, naissait dans le cœur de la servante de Dieu une joie profonde que parvenait seulement à troubler, par moments, la crainte d'offenser le Seigneur, ou la pensée de ses jugements insondables. Rien autre ne pouvait l'inquiéter. Elle eût vu sans effroi toutes les créatures disparaître autour d'elle, et le monde entier s'effondrer sous ses pas, pourvu que lui restât Jésus, son unique trésor. Cet état d'âme expliquait la douce gaieté de son humeur et le perpétuel sourire de ses lèvres, qui formaient un heureux contraste avec la gravité de son maintien et la majesté de son visage.

Le second fruit non moins précieux de la mortification est la pureté du cœur, qui a brillé en Gemma au degré le plus élevé qu'il soit possible de rêver dans une fille d'Adam.

Le péché, souillure de l'âme, a son principe dans les trois grandes concupiscences : l'orgueil, la sensualité et l'amour des biens terrestres. Comme la sainte enfant avait réussi de fort bonne heure non seulement à affaiblir, mais à éteindre ces trois foyers pestilentiels, le mal ne pouvait l'approcher et son âme restait pure de toute faute.

Et cependant, même arrivée au terme d'une admirable sainteté, elle se gardait bien d'un oisif repos. La candide colombe n'ignorait pas combien est corrompu le monde où nous vivons, et contagieux l'air que l'on y respire. Elle craignait toujours, et non contente des rudes efforts déployés dans le passé pour discipliner les appétits désordonnés de la nature, elle continuait de les traiter en rebelles.

Avant tout, elle fuyait les occasions. D'un jugement fin et d'un esprit avisé, malgré sa simplicité enfantine, elle discernait du plus loin le péril. « Ici, disait-elle, Jésus ne doit pas être ; donc, Gemma, fuyons. » Sans penser mal de personne, elle se défiait de tous et s'en tenait l'écart. De là cette soif de solitude qui l'eût empêchée de jamais franchir le seuil de la maison, s'il ne lui avait fallu se rendre à l'église ou accompagner parfois sa tante en ville. De là encore son éloignement des conversations et des affaires qui ne la regardaient point, comme son aversion pour les amitiés et les relations vaines. « Gemma, se disait-elle souvent, ne te fie pas à toi-même. Toute occasion peut recéler un péril ; hors de Jésus tout est tromperie ; reste seule avec Lui seul, et marche de l'avant sans t'occuper de rien plus. »

Mais le plus beau fruit cueilli par la jeune vierge sur l'arbre de la croix et de la mortification fut la chasteté.

Adorable vertu, qui devrais être l'apanage de toute âme chrétienne, dont la vocation, dit l'Apôtre. est d'être sainte et immaculée, que tu es rare dans ce monde dépravé ! Diamant céleste, qui rehaussais de tant d'éclat et de charme la beauté morale de Gemma, jusqu'à lui donner tous les dehors d'un ange mortel, jamais aucune louange n'égalera ta valeur.

Écoutons Gemma parler de la chasteté dans une lettre dictée, à la prière de sa mère adoptive, pour un enfant de la famille Giannini sur le point de s'approcher de la table eucharistique. « O Marien... tu es instruit déjà de toutes choses par des prêtres saints et zélés ; cependant je sens de mon devoir de te dire aussi quelques mots. Sais-tu ce qui me tient à coeur ? C'est une vertu bien belle et bien chère aux yeux de Dieu ; Jésus réserve à ceux qui l'auront fidèlement gardée une place d'honneur dans le ciel c'est la sainte pureté. J'espère que Jésus trouvera en toi un cœur où il voudra toujours prendre ses délices. On te l'a déjà dit : Jésus se nourrit parmi les lis (2) ; tu conserveras donc ton cœur. j'aime à le croire, comme un lis sans tache. Jésus dans sa cour royale n'admet rien d'immonde ; si tu veux l'y posséder un jour, il te faut garder cette si belle vertu. Prie Jésus de t'accorder une si grande grâce. » Cette exhortation, la sainte jeune fille l'avait entendue bien des fois, dès sa plus tendre enfance, des lèvres de sa pieuse mère ; aussi, du jour où son cœur s'était éveillé à l'amour de Jésus, avait-elle entouré de soins jaloux, comme d'épines tutélaires, le jeune lis de sa virginité.

Entr'autres pratiques saintes, préservatrices du vice impur, madame Galgani conseillait à ses enfants de réciter chaque soir, en l'honneur de l'Immaculée, trois Ave Maria, les mains sous les genoux. L'innocente petite créature accomplissait cet acte à un âge où on n'en peut encore comprendre la signification. Après avoir gazouillé trois fois la salutation angélique dans l'attitude humble et pénible indiquée par sa mère, elle se relevait et disait en joignant ses petites mains : « Ma mère du ciel, ne permettez pas que je perde jamais la sainte pureté. Je me réfugie sous votre manteau virginal. Gardez-la moi bien, et ainsi je plairai davantage à Jésus. »

Gemma conserva toute sa vie cette pratique recommandée par plusieurs saints. Peu de jours avant sa mort, alors qu'épuisée de forces il lui était impossible de se tenir debout, on la surprendra dans sa chambre à dire les trois Ave, les mains sous les genoux.

Toutes ses mortifications, ses pénitences, ses macérations de la chair, et, par dessus tout, la garde rigoureuse des sens, avaient pour but principal la préservation de l'angélique fleur. Estimant que la plus légère et la plus innocente liberté pouvait en altérer la suave fraîcheur, elle les abhorra toutes sans distinction. jusqu'à tomber dans de véritables exagérations.

Jamais elle ne se montrait au miroir, fût-ce pour mieux se purifier du sang qui découlait souvent de ses yeux dans ses douloureuses contemplations, ou de son front ceint des piqûres des épines mystiques.

Lorsque son cœur, littéralement embrasé d'amour céleste, brûlera dans d'inexprimables douleurs les parties avoisinantes de la poitrine, lorsqu'il aura, sous la violence des battements mystérieux, fortement arqué trois côtes, Gemma n'approchera pas la main de son sein, elle n'y jettera pas un regard, bien qu'elle ne s'explique point, au début, des phénomènes si insolites. Elle ne s'était point départie d'une pareille modestie lorsqu'un dard de feu, parti de la plaie du côté de Jésus crucifié, avait ouvert un large stigmate dans son propre côté.

Dès ses premières années, d'ailleurs, la chaste fillette montrait sous ce rapport une extraordinaire sévérité. Son père ne pouvait l'embrasser, et sa propre mère devait user de la plus grande réserve dans les services intimes que reçoivent les enfants encore en bas âge. À peine âgée de sept ans, elle fit payer cher à un cousin germain la simple tentative d'une innocente caresse. Le jeune parent après une visite à la famille Galgani, se disposait à partir il était déjà remonté à cheval lorsqu'il s'aperçut de l'oubli de je ne sais quel objet. Priée d'aller le chercher, Gemma y court, revient bientôt avec l'objet demandé et le présente avec tant de grâce que le cousin attendri se penche vers elle pour lui faire une caresse en guise de remerciement ; mais la petite fille n'a pas plus tôt aperçu le geste familier, presque criminel à ses yeux, qu'elle repousse vivement la main et le bras du jeune homme, si bien que celui-ci perd l'équilibre tombe de selle et dans sa chute se fait assez de mal.

Il était inutile de vouloir l'aider dans sa toilette. Si une servante ou même un membre de sa famille s'approchait, par exemple pour ajuster son chapeau ou lier sa chaussure « Laissez, laissez, disait-elle d'un ton résolu ; je puis bien faire toute seule. »

Dans sa dernière maladie, quelques instants avant la réception de l'Extrême-onction, on se disposait, selon l'usage inspiré par le respect de l'huile sainte du sacrement, à laver les pieds à la mourante étendue presque inanimée sur son lit. La pensée d'avoir à subir le contact d'une main étrangère consterna l'angélique enfant. L'amour de la modestie lui rendant subitement un peu de vigueur, elle profite d'un moment d'absence de l'infirmière, saisit la serviette et l'eau préparées près de sa couche et parvient à se rendre seule ces soins de propreté. Lorsque l'infirmière, de retour, veut lui offrir ses services : « Je vous remercie, répond-elle joyeuse, j'ai tout fait moi-même. »

Elle apportait une circonspection extrême dans les allusions parfois inévitables au vice impur. Loin d'user des termes du langage commun, elle s'abstenait de certains mots absolument indifférents dont se servent les âmes les plus pieuses, surtout en Toscane où l'on a l'habitude d'appeler les choses par leurs noms propres. Elle avait, pour s'exprimer, des périphrases très naturelles dans sa bouche, chose d'autant plus singulière qu'elle ignorait le mal et les différentes fautes contre la pureté. « Il est certaines choses, m'a-t-elle eu dit, que je ne comprends pas. Qui sait si je n'ai rien fait de défendu ? Il me semble bien que non. » Et elle ajoutait : « Non, je ne voudrais pas offenser Jésus ; plutôt mourir ! Plutôt devenir aveugle pour le reste de mes jours que de pécher, même légèrement, contre la sainte modestie ! Plutôt être privée de tous les sens de mon pauvre corps que d'en abuser »

Je ne sais jusqu'à quel point on peut ajouter foi à la réalité d'une locution divine dont s'est crue favorisée une sainte âme de ma connaissance ; mais elle renferme un si bel éloge de Gemma, d'ailleurs conforme à la vérité, que je me plais à le consigner ici. « Cette chère fille que j'aime tant et dont je suis tant aimé, disait le Sauveur, me demande sans cesse amour et pureté ; et moi qui suis la pureté même et le véritable amour, je lui en ai donné autant qu'une créature humaine peut en contenir. Je lui ai toujours gardé la pureté du cœur que doit posséder une épouse privilégiée du divin Époux, la conservant ainsi comme un lis céleste dans mon pur amour »

La candeur de cette fille angélique transparaissait admirablement dans son corps, qui présentait certaines qualités pour le moins fort rares. On l'eût dit formé de pur cristal. Bien que totalement négligé, il resplendissait comme s'il eût été l'objet de soins délicats. En aucun temps il n'exhalait d'odeur désagréable, même durant les fastidieuses maladies qui tinrent la jeune fille si longtemps alitée. Émerveillées de ce fait vraiment extraordinaire, plusieurs personnes, pour bien s'en assurer, restèrent jour et nuit, à maintes reprises, près du lit de l'infirme.

Chose plus étonnante encore : bien que Gemma n'usât pour sa toilette ni de pommades, ni d'eau de senteur, ni même de savon hors le cas de véritable nécessité, un parfum très suave se dégageait souvent de sa personne et des objets qu'elle avait touchés. Comme il ne rappelait en rien ceux d'ici-bas et portait à la dévotion, On n'hésitait pas sur son origine surnaturelle. « Ne sentez-vous pas cette odeur exquise ? se disaient l'une à l'autre les personnes qui en étaient témoins : c'est notre chère Gemma. Bien sûr, Jésus, la Madone, ou son Ange gardien se trouve en ce moment près d'elle. »

Ce prodige n'est pas nouveau dans les annales de l'hagiographie ; on l'a constaté chez nombre de saints, entr'autres saint Paul de la Croix et surtout la vierge sainte Madeleine de Pazzi dont le corps, après trois siècles, répand encore par moments un arôme céleste.

Un don si rare de pureté devait passer au creuset de l’épreuve. Le démon, frémissant de rage, se fit sans intermédiaire le tentateur de l'angélique vierge. L'attaque n'était pas aisée. Par quel côté assaillir l'innocente colombe qui du vice ne connaissait même pas le nom ? Comment insinuerjusque dans ce cœur idéalement chaste ses grossières illusions ? L'esprit du mal comprit bien vite qu'il y perdrait sa peine, ou que certainement Dieu anéantirait ses efforts, et il se contenta de diriger sur les sens ses criminelles tentatives. Il présenta d'abord des tableaux impurs à l'imagination de la sainte enfant, apparut ensuite sous des formes lascives, fit entendre des propos scandaleusement indécents, mit en œuvre tous ses artifices.

Bien que Gemma ne saisit point le sens de ces paroles ni de ces gestes lubriques, sa pudeur innée, qu'elle avait à un si haut degré, y vit de l'inconvenance ; elle se mit en garde contre l'ennemi et opposa une énergique résistance. Satan redoubla ses efforts malgré leur évidente inutilité, pour effrayer tout au moins et tourmenter la chaste jeune fille que la vue de ces scènes impudiques désolait. Écoutons-la dire ses plaintes à son père spirituel.

« Quelles terribles tentations sont celles-là, ô mon père ! Toutes les tentations me déplaisent, mais celles qui touchent à la sainte pureté me font tant de mal ! Ce que j'éprouve, Jésus seul le sait, Lui qui me regarde en restant caché et se complaît dans mes luttes. »

Afin de ne point voir, autant qu'il était en elle, ces représentations impures. Gemma fermait les yeux et les tenait clos jusqu'à la disparition du tentateur ; le crucifix en main, elle appelait à l'aide son Ange gardien, ses saints protecteurs et surtout la Reine des vierges. Quand la fin du combat venait, après de longues heures, ramenant la tranquillité dans son âme, elle s'écriait toute joyeuse : « Rendons grâces à Jésus, car la journée s'est passée de la meilleure manière qu'il lui a plu. »

Le vaillant athlète de la pureté maniait d'autres armes défensives d'une trempe bien différente. Elle avait entendu dire que les saints, pour réprimer les tentations de la chair, s'infligeaient la discipline, le cilice, et que l'un d'entre eux, afin de mieux éteindre les feux de la concupiscence, s'était plongé dans un étang d'eau glacée. Ne distinguant pas entre les tentations qui émeuvent les sens et celles qui s'arrêtent, pour ainsi dire, à leur porte, sans troubler leur calme, elle crut avoir besoin des mêmes remèdes violents et entreprit d'imiter les saints avec une ardeur qui eût certainement mis en pièces son corps virginal sans l'intervention de son directeur. Parfois même, tremblante à la seule vue du danger, elle en oubliait de prendre l'avis du père spirituel et recourait éperdument à la discipline ou à la corde noueuse, hérissée de clous, dont elle étreignait fortement sa taille. Combien de fois, sous les douleurs intolérables produites par ces grosses pointes qui pénétraient dans la chair vive, n'est-elle pas tombée sur le sol, évanouie et ensanglantée. Ceux qui ont pu voir, comme moi, dans ce pitoyable état, la généreuse victime de la sainte pureté s'en sont trouvés émus jusqu'aux larmes.

Un jour d'hiver, après le repas de midi, le démon lui apparut sous les formes habituelles, d'une cynique lubricité ; écumant de rage, il déclarait vouloir la vaincre à tout prix. La vierge effarouchée lève les yeux et les mains au ciel, court sans trop de réflexion au jardin de la maison où se trouvait une vasque profonde d'eau glacée, s'approche de ses bords, fait le signe de la croix et s'y jette résolument. Bien vite engourdie par la froidure, elle allait infailliblement se noyer, lorsque une main invisible la retira de ce bain périlleux.

C'est ainsi que Gemma s'est montrée dans l'arène de la pénitence l'émule des grands héros du christianisme.

Devant de tels exemples comment ne rougiraient pas de confusion tant de chrétiens qui, tout en se proclamant les disciples d'un Dieu crucifié, se montrent si tendres à leur corps, si lents à refréner ses appétits désordonnés ? Qu'on ne l'oublie pas, d'après la parole du divin Sauveur, le royaume des cieux et plus folle raison la perfection de la vertu, ne s'acquièrent point sans violence.

 

CHAPITRE XV

 SOIF DE SOUFFRANCES - VICTIME POUR LES PÉCHEURS.

 Outre la croix que par la mortification, le renoncement et la pénitence les disciples du Christ se façonnent de leurs propres mains et portent toute leur vie, il en est une autre que le Seigneur prépare lui-même aux âmes privilégiées, c'est la souffrance ; le divin Maître l'avait particulièrement en vue dans ces paroles : Celui qui veut me suivre doit prendre et porter sa croix.

Tous les saints ont à porter l'une et l'autre. Par des pénitences volontaires et par l'abnégation ils coopèrent à l'œuvre de leur perfection, que Dieu parachève dans l'âpre creuset de la douleur. Telle est la philosophie de l'Évangile : Per multas tribulationes oportet nos intrare in regnum Dei : pour établir dans son cœur le royaume de Dieu, il faut passer par le feu de beaucoup de tribulations ; sans cela, pas de véritable sainteté. À chaque degré nouveau de perfection correspond une épreuve nouvelle que les docteurs mystiques appellent « purgation passive », jusqu'à ce qu'enfin, arrivée an dernier degré qui est la ressemblance parfaite avec Jésus-Christ, l'âme peut s'écrier : « Me voici crucifiée avec Jésus ; je ne vis plus, c'est Jésus qui vit en moi. »

Une plus grande somme de souffrance attend les plus grands saints. Gemma, que le Seigneur prédestinait à toutes les faveurs de la théologie mystique et à une éminente vertu, devait donc recevoir, non goutte à goutte, mais à torrents, l'amer breuvage de la douleur ; il en fut bien ainsi.

Je ne reviendrai pas sur les afflictions peu communes auxquelles, dès l'enfance, elle fut soumise presque sans interruption.

Ces premières épreuves n'étaient d'ailleurs qu'un essai par lequel le Seigneur la préparait à de plus grandes immolations, qui devaient trouver leur consommation sur le calvaire de son lit de mort.

Comme la souffrance, pour être méritoire et remplir les fins de la Providence, doit être volontaire, Dieu alluma d'abord dans son cœur par les moyens les plus tendres un grand désir de souffrir.

Il se montrait quelquefois chargé de sa croix. « Gemma, disait-il, veux-tu ma croix ? Regarde, c'est le présent que t'a préparé mon amour. - Donnez-la moi. mon Jésus, répondait sans hésiter la fervente enfant ; mais donnez-moi aussi la force ; qu'au moins je ne défaille pas sous son poids -Te déplairait-il, reprenait Jésus, de boire mon calice jusqu'à la dernière goutte - Accomplissez, Seigneur, continuait Gemma, votre très sainte volonté. »

Une autre fois, le Sauveur lui apparut cloué à la croix, couvert de plaies et ruisselant de sang. « Cette vue, me raconta-t-elle, me remplit d'une immense douleur. La pensée de, l'amour infini de Jésus et des tourments endurés dans sa Passion pour notre salut y vint mettre le comble, et je m'évanouis. Quand je repris mes sens, après quelques heures, je ressentis un grand désir de souffrir quelque chose pour celui qui avait tant souffert pour moi. »

Ce désir devint bientôt une véritable passion que son cœur ne put contenir. « Je veux souffrir. s'écriait-elle. je veux souffrir avec Jésus ; ne me parlez pas d'autre chose. Je veux être semblable à Jésus, toujours souffrir tant que je vivrai, et toujours vivre pour toujours souffrir. » Dans l'extase ces sentiments revenaient continuellement sur ses lèvres avec des accents enflammés. La contemplation de l'homme des douleurs les fait naître d'ailleurs dans l'âme de tous les saints. « Non, disent-ils avec saint Bernard, il n'est pas juste que sous un chef couronné d'épines les membres vivent dans les délices. S'il souffre, eux aussi doivent souffrir ; il n'en peut être autrement, à moins d'ingratitude et de monstruosité. »

Un, jour, l'Ange gardien, pour aviver encore le feu de ses désirs, lui apparut tenant à la main deux couronnes : l'une d'épines, l'autre de lis d'une merveilleuse blancheur ; il lui offrait le choix. « Je veux celle de Jésus, dit aussitôt Gemma ; donnez-moi celle de Jésus, elle seule me plaît. » L'Ange avança la couronne d'épines ; elle la prit avec une hâte ardente, la couvrit de baisers et la pressa amoureusement sur son sein en s'écriant : « Grâces sans fin ô mon Dieu ; vive Jésus ! vivent les présents de Jésus ! vive la croix de Jésus. »

Les enseignements divins avaient produit leurs fruits dans l’âme de la jeune vierge. Restait à les couronner par l'intelligen ce vive du dernier et plus profond secret du mystère de la douleur : la révesibilité des mérites des justes.

La mission du Rédempteur, qui s'est accomplie principalement par l'expiation, n’est pas terminée ; ses disciples doivent la continuer et même la compléter, suivant l'expression de saint Paul : Je supplée à ce qui manque aux souffrances du Christ.

Mais la majeure partie des hommes, loin d'apaiser par des œuvres de pénitence le courroux de Dieu, le provoquent davantage par de nouvelles offenses. Il appartient aux justes de satisfaire à leur place et de consoler le cœur de Dieu, selon qu'il est écrit : Le Seiqneur se consolera dans ses serviteurs. Ainsi sont-ils associés par l'infinie bonté de Dieu à la mission expiatrice du Sauveur.

Pour imprimer profondément cette grande vérité dans l'esprit de Gemma, Jésus lui dit dans une claire et intime locution : « Ma fille, j'ai besoin de victimes, et de victimes fortes. Il me faut des âmes qui par leurs souffrances et leurs tribulations expient pour les pécheurs et les ingrats. Oh ! si je pouvais faire comprendre combien mon divin Père est irrité contre le monde impie ! Plus rien ne retient sa justice, et il se prépare sur tout l'univers un effroyable châtiment. »

Ces paroles étaient accompagnées d'une lumière céleste qui en découvrait à la saillie enfant toute la signification, tandis qu'un incendie d'amour s’allumait dans son âme. Dans l'énivrement de sa joie, elle s'en allait répétant à haute voix : « Je suis la victime et Jésus est le sacrificateur. Faites vite, ô Jésus. Tout ce que veut Jésus, je le veux aussi. Tout ce que m'enverra Jésus sera pour moi un présent. » Puis, prosternée la face contre terre, elle lit la prière suivante qu'elle s'empressa de soumettre à mon approbation.

« Me voici à vos pieds très saints, ô doux Jésus, pour vous exprimer ma reconnaissance de vos grandes et continuelles faveurs. Je vous en rends grâces ; mais si cela ne vous déplaît, je vous en demande encore une autre : c'est d'attendre. Oui, Jésus, attendez, je suis votre victime, mais attendez. Ma vie est entre vos mains, mais attendez. vous pouvez décharger sur moi votre colère, mais attendez, si cela vous plait. Qu'en tout s'accomplisse votre saint vouloir. »

Pourquoi cette insistance dans l'imploration d'un délai ? L'humble jeune fille redoutait l'attention qu'attirent toujours les phénomènes surnaturels, et dans la croyance que mille maux mystérieux, difficiles à cacher, apprêtaient à fondre sur son corps, elle suppliait le Seigneur, comme en tremblant, de retarder au moins le côté visible de l'expiation annoncée, jusqu'à son entrée dans un monastère qui la déroberait aux regards du monde, car elle escomptait toujours la grâce de la vocation religieuse.

À partir de ce moment, Gemma apparut transformée ; la pensée de la mission reçue d'en-haut en avait fait une créature nouvelle. La soif de la souffrance lui consumait les entrailles, et pour l'apaiser il lui en fallait à torrents. « Souffrir, disait-elle, souffrir, mais sans aucune consolation, sans le moindre soulagement, souffrir par seul amour. » Pour elle, aimer et souffrir étaient tout un, comme aussi être aimée et être éprouvée. « Je suis très contente, continuait-elle, parce que Jésus ne cesse ne me témoigner son amour, je veux dire qu'il ne cesse de m'affliger plus que jamais. »

Elle avait appris cette doctrine sublime de la bouche même du Seigneur. Un jour qu'elle lui demandait amour sur amour, elle avait entendu ces paroles : « Si tu veux vraiment m'aimer, voici mon calice où j'ai déjà trempé les lèvres ; peux-tu te boire jusqu'à la dernière goutte ? » Et Gemma avait répondu : « Doux Seigneur, mes lèvres sont aussi promptes que mon cœur ; rassasiez-moi de ce calice, énivrez-moi de cette absinthe. »

Les douceurs ineffables de l'oraison lui devinrent presque insipides, à côté des chères amertumes du calice de Jésus. « Croyez, père, me disait-elle un jour, que je renonce volontiers à toutes les consolations de Jésus ; je ne les veux pas. Jésus est l'Homme des douleurs, et je veux être la fille des douleurs. »

De telles expressions n'étaient point l'effet passager d'une ferveur éphémère, comme en conçoivent dans la chaleur de la méditation certaines âmes qui, une fois refroidies, trouvent insupportable ce qui leur avait d'abord paru doux ; tant la douleur est étrangère à la nature humaine primitivement créée dans le bonheur !

Plus se multipliaient les tribulations, plus s'en accroissait la soif dans la victime de Jésus. Prière, méditation, événements tristes ou joyeux, tout éveillait ses aspirations vers la souffrance. Et, non contente de celle du moment, elle suppliait sans trêve le Seigneur d'en redoubler la dose, d'en multiplier les formes, en un mot et selon sa propre expression, de l'en rassasier.

« Samedi soir, m'écrivait-elle, j'allai faire une visite au saint crucifix.  Il me vint alors une grande envie de souffrir et je priai de tout mon cœur Jésus de la satisfaire. Depuis ce soir-là, j'éprouve une douleur de tête violente, mais si violente que je pleure presque continuellement de peur de n'y pouvoir résister. »

La fervente enfant craint d'être à bout de forces, mais elle n’en continue pas moins, sans découragement, de demander jusqu’à satiété de ce pain des larmes où elle semble goûter de mystérieuses délices. « Oui, écrit-elle, je suis contente d'accomplir en tout la volonté de Jésus ; s'il me demande le sacrifice de ma vie, je le ferai à l'instant s'il en veut d'autres, je suis prête. Il me suffit d'être sa victime pour expier mes innombrables péchés et, s'il se peut, ceux du monde entier. »

Elle endurait depuis longtemps des douleurs très cruelles lorsqu'il lui sembla voir le Bienheureux Gabriel s'approcher et lui offrir de l'en délivrer. « Non, je vous en prie, ne me les enlevez pas, répondit-elle, ou du moins laissez-m'en quelque peu, pour que je ne me trouve pas les mains vides ce soir, quand viendra Jésus. »

Pour Gemma une journée sans souffrance était une journée perdue. « Il y a eu des jours, me disait-elle en se lamentant, où je n'ai rien eu le soir à offrir à Jésus. Oh ! que j'étais malheureuse ! »

Une telle générosité plaisait infiniment au Seigneur, qui ne ménageait pas à cette épouse selon son cœur les marques de sa satisfaction et de sa tendresse. Une fois entr’autres, ce Dieu qui veille avec tant de sollicitude sur chacune de ses créatures, lui ayant demandé si elle avait bien souffert au cours d'une longue tribulation qui durait encore : « Avec vous, répondit Gemma, il fait si bon souffrir ! Et qu'est-ce qu'une telle épreuve si vous venez ensuite en personne me consoler ? » Jésus reprit : « Sache que dans tes souffrances j’étais toujours près de toi, me complaisant dans ton courage. » Et il lui permit, pour la récompenser, de s'approcher et de baiser ses plaies saintes. « Comment, s'écria Gemma dans sa profonde humilité, pour si peu de chose une si grande récompense ? » Enhardie cependant par sa filiale confiance, elle s'approcha du Sauveur, se mit à genoux, et, le cœur en feu, baisa une à une les plaies divines, mais quand elle se releva pour appliquer ses lèvres ardentes à celle du côté sacré, elle se sentit brisée par l'amour et tomba palpitante aux pieds de son doux Maître.

La victime de Jésus était prête maintenant pour de plus grandes immolations. Sa soif de souffrance, excitée plutôt qu'apaisée par les précédentes épreuves, la rendait capable de contenir une mer d'amertume Les abandons divins, les vexations diaboliques, la participation à toutes les douleurs de la Passion rempliront les dernières années de sa vie, jusqu'à en faire une vivante image de Jésus crucifié.

Je donne ici un simple aperçu du martyre moral que fit endurer à son cœur l'apparent abandon de Dieu. Cette épreuve est des plus fréquentes dans les voies de la perfection mystique.

Après avoir attiré l'âme plus ou moins longtemps par de célestes douceurs, Dieu commence à l'en sevrer, s'éloigne peu à peu, cache sa face, ne fait plus sentir sa présence, suspend toute communication sensible, la laisse seule, comme abandonnée dans un abîme de ténèbres, de doutes, de craintes, d'angoisses, au point qu'elle se croit presque dans l'enfer. Pour comprendre l'horreur de cet état dans les saints, il faudrait avoir comme eux entrevu les charmes infinis de l'éternelle Beauté dont ils se craignent abandonnés, et expérimenté l'immense amour dont leur cœur est embrasé pour Elle. Mais qui nous donnera une idée approximative de cette connaissance surnaturelle et de cet embrasement ? Qui nous dira combien délicieux était à Gemma ce Jésus dont elle était si passionnément éprise, combien suaves les joies qu'elle en recevait depuis sa première enfance, et combien chère l'espérance de s'énivrer un jour de félicité dans ses divines et éternelles étreintes ?

Les âmes vulgaires sont insensibles aux privations d'ordre surnaturel. Absorbées par les pauvres biens d'ici-bas, qui agréent seuls à nos sens grossiers, elles n'ont aucune expérience des biens célestes, incompatibles d'ailleurs avec ceux de la terre et se contentent de ces derniers. Mais Gemma était morte à tout le créé ; en dehors de Jésus tout lui était ennui et dégoût ; comment aurait-elle pu vivre sans Jésus ?

Aussi, écoutez ses gémissements « Je cherche Jésus et ne le trouve pas. Il semble s'être éloigné et ne plus vouloir me connaître ; et où irai-je ? et que vais-je devenir ? Pauvre Jésus, je vous en ai trop fait. Mais vous vous laisserez retrouver, n'est-ce pas ? Apaisez-vous, apaisez-vous et revenez à moi, car je n'en peux plus. Moi, loin de vous ? oh non, non ! »

Pour la consoler dans ce poignant abandon, l'Ange gardien et parfois même la divine Mère lui apparaissaient ; mais à peine y prenait-elle garde, car, privée de Jésus, tout lui manquait. Inconsolable de la disparition du divin Maître, comme Madeleine sur le Calvaire au matin de la Résurrection, elle disait à son Ange : « Où est Jésus ? » et à la sainte Madone : « Dites-moi, ma Mère, où s'en est allé Jésus ? » Elle écrivait à son directeur : « Ne sauriez-vous pas, vous non plus, m'enseigner le moyen de retrouver Jésus ? Dites-lui que je n'y tiens plus. »

La sainte enfant s'étudiait de son mieux à dissimuler ce martyre intérieur, mais sans y parvenir entièrement. Ses plus intimes familiers la voyaient souvent pâle et exténuée ; ils la surprenaient quelquefois dans sa chambre, à genoux, les bras étendus, les yeux pleins de larmes et levés vers le ciel, la poitrine haletante, exhalant par moments de profonds soupirs : « Mon Dieu ! et vous ne voyez pas qu'ainsi je me consume ? Loin de vous je me meurs. Songez que je suis une pauvre orpheline. Je n'ai que vous et vous me fuyez ? »

Il est certain qu'un tel supplice, continué sans relâche, eût infailliblement amené la mort de la vierge aimante ; mais au plus fort de la désolation le Seigneur accourait, plein de sollicitude, et, en tendre père qu'il est, consolait son enfant, l'encourageant par de douces exhortations à vivre sur la croix. Le lecteur me saura gré de lui donner quelques-uns de ces enseignements divins, tels qu'ils sont sortis de la plume même de la pieuse jeune fille. Ce sont des documents d'une sagesse céleste, bien propres à faire du bien à toute âme chrétienne.

« Ma fille, disait le Seigneur, tu te lamentes d'être laissée dans ces ténèbres ; mais sache qu'après les ténèbres viendra la lumière, et alors tu baigneras dans une admirable clarté. Je te fais subir cette épreuve pour ma plus grande gloire, pour la joie des anges, pour ton propre avantage, et aussi pour l'exemple des autres. »

« Si tu m'aimes vraiment, tu dois m'aimer jusque dans les ténèbres. Je prends plaisir à me livrer avec les âmes les plus chères à des jeux d'amour. Ainsi, je feins de t'abandonner mais ne t'afflige pas, ce n'est pas un châtiment, c'est une invention de ma tendresse pour te détacher entièrement des créatures et mieux t'unir à moi. Je ne parais te repousser que pour t'étreindre ensuite plus fort ; et lorsque je semble bien loin, je suis plus près que jamais. Prends courage ; la paix succède toujours à la lutte, reste fidèle et aimante. Patiente donc encore si je te laisse seule, et souffre dans la résignation et dans le calme. »

« N'imite pas ces âmes qui s'attachent aux consolations et aux goûts spirituels, se souciant fort peu de la croix. Quand vient l'heure de l'aridité, elles abandonnent peu à peu leurs prières, qui ne leur offrent plus les douceurs habituelles. »

Gemma n'était certainement pas de ces âmes faibles ; elle mettait en pratique avec une rare ferveur les enseignements du divin Maître. Loin de ralentir sa marche vers Dieu, elle prenait alors un nouvel élan et s'appliquait d'autant mieux à Lui plaire qu'elle s'en voyait apparemment rejetée. Avec plus d'ardeur que jamais elle s'en allait, colombe haletante, se réfugier au pied du tabernacle, se nourrir du pain de vie à la table sainte. Elle persévérait dans la prière vocale, quand toute méditation lui était impossible.

Enveloppée d'épaisses ténèbres qui l'empêchaient de voir où elle posait le pied, elle allait toujours de l'avant, cherchant du fond de l'abîme, de profundis, suivant son expression, à trouver Jésus. Elle souffrait sans se plaindre et apportait à ses devoirs d'état la même activité qu'au temps de la consolation. Il n'y a que la grâce de Dieu pour engendrer dans l'âme une telle magnanimité.

 

CHAPITRE XVI

 VEXATIONS DIABOLIQUES.

 Pour purifier ses élus et en faire des victimes d'expiation, Dieu se sert souvent de Satan, qui dans sa haine de l'homme est entre ses mains l'instrument le plus actif. L'Écriture sainte et surtout les annales de l'hagiographie nous offrent de nombreux exemples de cette conduite de la Providence.

Lorsque le Seigneur voulut élever saint Paul de la Croix à un plus éminent degré de sainteté, il lui dit dans le secret de l'âme : « Je te ferai fouler aux pieds par les démons. » (1) Gemma entendit un jour de semblables paroles : « Prépare-toi, ma fille ; sur mes ordres, le démon va te déclarer la guerre, et mettre ainsi lui-même la dernière main à l'œuvre que j'accomplis en toi. »

Je puis affirmer que cette guerre fut générale, c'est-à-dire dirigée contre chacune des vertus et des pratiques par lesquelles la jeune vierge s'efforçait d'aller à Dieu. Toutes déplaisaient à l'ange du mal. qui les attaqua toutes avec une rage féroce. On eût dit que dans son ténébreux empire il n'avait d'autre préoccupation que de persécuter cette pauvre enfant, et de trouver de nouveaux moyens de l'assaillir de tentations.

La prière est l'aliment vital de la sainteté, la voie suprême vers le souverain Bien. De très bonne heure Gemma l'avait aimée et pratiquée de toute l'ardeur de son âme ; et elle lui devait des biens inappréciables. Or, que ne fit point Satan pour l'en détourner ? Impuissant à remporter un avantage quelconque par ses inspirations perverses, il excitait le trouble dans ses humeurs, afin de l'accabler tout au moins d'ennui et de dégoût ; il provoquait de violentes douleurs de tête, qui eussent conduit une âme moins énergique à l'indolence et au repos plutôt qu'à la prière ; il essayait cent autres moyens de la détacher de cet exercice divin. « Oh ! me disait-elle, quel tourment pour moi de ne pouvoir prier quelle fatigue j'endure ! et quels efforts fait ce vaurien - c'est ainsi qu'elle appelait le démon - pour lui rendre l'oraison impossible. Hier soir, il voulait me tuer ; et il l'eût fait sans l'intervention soudaine de Jésus. J'étais anéantie. J'avais bien à l'esprit le nom de Jésus, mais sans qu'il me fût possible de le proférer de bouche. »

Quelquefois l'infernal ennemi tentait de triompher d’un seul coup par des suggestions impies. « Que fais-tu donc, lui disait-il, es-tu stupide de prier un malfaiteur ? Vois comme il le torture et te tient avec lui sur la croix. Peux-tu aimer quelqu'un que tu ne connais pas et qui traite si durement ses meilleurs amis ? » De tels blasphèmes n'étaient que poussière jetée au vent, mais ils affligeaient profondément l'âme tendre et aimante forcée d'entendre outrager ainsi son adorable Jésus.

Au milieu de tant de peines, la pauvre enfant cherchait quelque réconfort auprès de son père spirituel, lui disait ses difficultés, implorait conseil et direction. Cet humble et filial recours ne pouvait plaire à l'esprit des ténèbres, qui voyait diminuer ainsi ses chances déjà si maigres de succès. Il usa de mille artifices pour isoler dans la lutte la servante de Dieu, en la détournant de son directeur. Il le lui dépeignit sous les couleurs les plus défavorables : comme un ignorant, un fanatique, un illusionné. « Ces jours-ci, m'écrivait-elle, le grappin m'en a fait de toutes. Ce monstre voudrait, en vue de ma perte, me priver de mon guide et conseiller ; mais, dût-il y réussir, je ne crains rien. »

Une telle confiance en Dieu aurait dû, ce semble, désarmer Satan ; il n'en fut rien. Devant l'inutilité de ses perfides insinuations, il prit le parti de la violence physique. Sitôt que Gemma prenait la plume pour m'écrire, il la lui sortait des mains et déchirait le papier ; parfois, la saisissant par les cheveux, il l'arrachait de son bureau avec une telle rage que des mèches entières de cheveux restaient dans ses mains brutales ; et il hurlait d'une voix forcenée : « Guerre, guerre à ton père, guerre tant qu'il sera dans ce monde » Qu'on me permette de le dire à voix basse, il n'a que trop tenu parole. « Croyez-moi, père, me disait Gemma elle-même : à l'entendre, ce vaurien vous en veut bien plus qu'à moi. »

Le démon poussa l'audace jusqu'à prendre les dehors de son confesseur ordinaire. La jeune fille, qui venait d'entrer à l'église se préparait, en attendant le prêtre, à la réception du sacrement de Pénitence. Quel n'est pas son étonnement de le voir aussitôt à son poste, sans qu'elle puisse savoir par où il y est entré. Elle ressent un grand trouble intérieur, indice infaillible chez elle de la présence du malin esprit. Elle s'approche cependant et commence sa confession. La voix qu'elle entend est bien celle du confesseur ordinaire, mais les paroles sont scandaleusement indécentes et accompagnées d'actes déshonnêtes. « Mon Dieu, s'écrie Gemma, qu'est-ce donc, et où suis-je ? » La pure enfant, se prenant à trembler des pieds à la tête. demeure un instant étourdie. Elle se ressaisit bientôt, se lève, sort du confessionnal et constate alors que le prétendu confesseur a disparu, sans qu'aucune des personnes présentes l'ait vu s'en aller.

Le doute n'était point possible le démon avait cherché par cet artifice grossier à surprendre la sainte jeune fille, ou à lui enlever du moins toute confiance dans le ministre de Dieu.

Ce coup manqué, il en tenta un autre. Il lui apparut sous la forme d'un bel ange resplendissant de lumière et plein de sollicitude pour son bonheur. Comme avec Ève au Paradis terrestre, il déploya pour arriver à la tromper l'astuce la plus subtile. « Regarde-moi, disait-il, je puis te rendre heureuse ; jure seulement de m'obéir. » Gemma, qui n'avait pas éprouvé cette fois le trouble révélateur du voisinage du démon, écoutait tranquillement. Mais aux premières propositions criminelles de l'esprit pervers, ses yeux s'ouvrirent et elle se mit sur la défensive. « Mon Dieu, Marie Immaculée, s'écria-t-elle d'abord, à mon secours » Puis, marchant résolument sur l'ange déguisé, elle lui cracha à la face. Il disparut aussitôt sous la forme d'une grande flamme rouge, laissant sur le parquet de la chambre un amas de cendre.

Quelque temps après, nouvel assaut. « Écoutez, père, m’écrivait Gemma : hier, après m'être confessée, je rentrais à la maison. Profitant d'un moment de solitude, je me mis à genoux pour réciter le chapelet des cinq Plaies. J'arrivais la quatrième plaie, lorsque je vis devant moi quelqu'un fort ressemblant à Jésus. Il était flagellé de frais, et de son cœur ouvert le sang s'échappait en abondance. Il me dit « Est-ce ainsi, ma fille, que tu me payes de retour ? Regarde en quel état je suis. Vois-tu comme je souffre pour toi ? Et tu ne peux pas continuer à me plaire par telles pénitences ? (2) Ah ! c'était pourtant peu de chose ; tu pourrais très bien les reprendre. - Non, non, répondis-je ; je veux obéir ; je désobéirais si je vous écoutais. - Mais enfin, reprit-il, ce n'est pas le confesseur qui te les a défendues, c'est ce …, (3). Or, tu n'es nullement tenue de lui obéir. » - Il ajouta beaucoup d'autres choses. À ces pernicieux conseils je reconnus Satan, et j'étais sur le point de prendre la discipline comme d'autres fois en pareille occurrence, lorsque je me sentis autrement inspirée. Je me levai, je lui jetai de l'eau bénite et il disparut. Je retrouvai alors mon calme, non sans avoir reçu quelques bons coups dont la vilaine bête me gratifie de temps en temps. »

Ainsi donc, faute d'obtenir autre chose, l'esprit de révolte poussait Gemma, contre la défense du directeur spirituel, à des macérations nuisibles à la santé.

Pour la protéger contre les visions malfaisantes, je lui ordonnai de s'écrier à chaque apparition surnaturelle : Vive Jésus. Le Seigneur, à mon insu, lui avait donné un conseil à peu près semblable. Elle devait dire : Bénis soient Jésus et Marie. La docile enfant, pour obéir à tous les deux, joignait ensemble les deux exclamations. Les bons esprits la répétaient toujours ; mais les mauvais ne répondaient pas, ou se contentaient des premiers mots : Vive, bénis. À ce signe ils étaient reconnus, et Gemma se moquait d'eux.

Dans l'espoir de lui inspirer de l'orgueil, le démon lui faisait voir quelquefois, en songe et même dans l'état de veille, une procession de personnes vêtues de blanc, s'approchant pieusement de son lit pour la vénérer. Il lui découvrait aussi que ses lettres à son père spirituel étaient religieusement conservées pour servir un jour à sa gloire, etc., etc. Vaines tentalions la servante de Dieu possédait une trop profonde humilité pour se laisser prendre comme Ève à la séduction de la vanité.

Croyant ébranler peut-être sa grande confiance en Dieu, le maudit profitait des périodes si fréquentes d'abandon et de cruelle aridité spirituelle pour redoubler dans son cœur l'affreuse crainte de la damnation. « Ne vois-tu pas, lui disait-il, que ce Jésus ne t'écoute plus, ne veut plus te connaître ? Pourquoi te fatiguer à courir après lui ? Tu n'as qu'à te résigner à ton malheureux sort. » Telle a été pour les saints les plus illustres la tentation la plus angoissante. Gemma en éprouvait toute la force ; alors habituée à se tourner malgré tout et en toute circonstance, avec la foi la plus vive, vers son Dieu comme un enfant vers son père, elle ne tardait pas à recouvrer le calme. Aussi pouvait-elle me dire : « Ce scélérat de démon se démène ; il voudrait... Mais Jésus par ses paroles m'a inspiré une telle tranquillité que tous les efforts diaboliques n'ont pu un seul moment m'enlever la confiance. »

L'ange de la superbe, furieux de voir toute son astuce échouer aux pieds d'une faible jeune fille, en