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Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l'on aime |
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GEMMA GALGANI
DÉCLARATION L'AUTEUR et le TRADUCTEUR. Lettre adressée à l'Auteur PAR LE CARDINAL MERRY DEL VAL, SECRÉTAIRE D'ÉTAT au nom de Sa Sainteté Pie X Rome, 19 septembre 1907. Le Saint Père me confie la mission de vous exprimer le vif plaisir que lui a procuré le livre où vous décrivez les précieux trésors de grâces extraordinaires largement prodigués par le Seigneur à l'âme d'une innocente jeune fille, et où vous faites preuve d'une science si profonde de la théologie mystique L'auguste Pontife forme des vœux pour que la lecture
de cet ouvrage ranime toujours davantage dans les cœurs l'amour du
surnaturel, que les ennemis de la foi cherchent à obscurcir... Cardinal Merry del Val. Lettre de Monseigneur l'Évêque d'Agen au Traducteur Pour la Première Édition
ÉVÊCHÉ D'AGEN Agen, le 15 Mai 1910 Mon Révérend Père, J'ai lu le volume que le Révérend Père Germain de
Saint Sianislas a écrit sur la séraphique vierge de Lucques, Gemma
Galgani, morte en odeur de sainteté, en 1903, à l'âge de vingt-cinq ans. Je vous félicite d'avoir traduit cette biographie si
intéressante et si édifiante. Je souhaite à votre travail le même succès
en France que l'original a obtenu par toute l'Italie. Les âmes
chrétiennes, et spécialement les jeunes filles pieuses, trouveront dans
les pages une lecture bien propre à fortifier leur foi, à élever leurs
sentiments, à leur inspirer l'amour de la virginité chrétienne, de la
vertu courageuse et de † CHARLES-PAUL Évêque d’Agen. APPRÉCIATION - I Du « Monitore Ecclesiastico » de Rome La vie de Gemma Galgani, de vingt-cinq ans à peine,
fut comblée de tous les dons extraordinaires que Dieu a coutume
d'accorder aux âmes les plus privilégiées : prophéties, discernement des
esprits, pénétration des cœurs, extases, miracles ; puis les stigmates,
la flagellation, l'agonie de Jésus-Christ, et, par dessus tout, le don
de convertir les cœurs les plus endurcis. Voilà une preuve que, même en
nos jours de tant d'incrédulité et de corruption, la sainte Église
s'embellit de fleurs particulièrement aimées du ciel. Cette vie, écrite
avec maîtrise et onction par le directeur spirituel de la Servante de
Dieu, se lit d'un seul trait. L'auteur, très versé dans les sciences
philosophiques et théologiques, y a joint un savant appendice pour
démontrer que les phénomènes extraordinaires observés en Gemma ne
peuvent s'attribuer ni à l'hystérie, ni à l'hypnotisme, ni au
spiritisme. (Cardinal Casimiro Gennari a. XXXIII de son Monitore, fascicule 7.) II De la « Civilta Cattolica : » « Le bras de Dieu n'est point raccourci, » et celui
qui lira cette vie de la candide vierge de Lucques, Gemma Galgani,
n'hésitera pas à reconnaître que la main de Dieu s'est révélée en cette
âme d'élite avec une abondance de dons extraordinaires, avec une
splendeur de vertus si douces et si aimables qu'il est rarement donné de
voir des saints aussi privilégiés. Nous avions déjà parlé en ce sens, il y a peu de
temps, lors de la seconde édition de la biographie, qui vient de
s'écouler comme la première en quelques mois. Or, en moins d'un an,
voici qu'apparaît une troisième édition de l'admirable vie de l'humble
et obscure jeune fille de Lucques suscitée par le Seigneur sous nos
yeux. Il nous plaît de la recommander de nouveau vivement à nos
lecteurs, parce qu'on y respire une atmosphère de surnaturel qui
rafraîchit l'âme, flétrie par l'ambiance opprimante du naturalisme et de
la corruption moderne. La biographie est écrite, nous l'avons déjà dit,
d'une plume limpide et pieuse qui charme et émeut à la fois, par le
directeur spirituel de la sainte jeune fille, le Père Germain de saint
Stanislas, religieux passioniste, déjà connu de nos lecteurs par sa vie
du Bienheureux Gabriel de l'Addolorata. Nous connaissons la solidité de
son esprit et de sa science, unie à une modestie que nous appellerions
rare, si elle n'était également le propre de tous les fils de saint Paul
de la Croix. (Année 59, 1908 ; vol. 4, p. 230-231.) III De l'« Ancora » d'Acqui. Cette magnifique biographie
est destinée à atteindre et à dépasser outre mesure la renommée à
laquelle prétendait le
Il Santo
de Fogazzaro. Ce dernier ouvrage ne nous présentait qu'une falsification
humaine la biographie de Gemma, au contraire, provient principalement de
Dieu ; car l'auteur, si docte qu'il soit, n'y entre que pour une minime
part. Et Dieu a façonné l'œuvre avec une telle splendeur de Sagesse et
de Charité divines qu'on en demeure stupéfait et muet d'admiration. Cette biographie, écrite sans recherche, se trouve
être d'un bout à l'autre une idylle d'une sublimité sans pareille, et la
partie dramatique en est si évidemment empruntée à la sanglante tragédie
du Calvaire, dont elle nous donne, dirai-je, la répétition, qu'on ne
rencontre rien d'approchant dans toute l'histoire du christianisme. Le Sauveur a voulu, par ses communications à celte
angélique jeune fille, révéler une fois de plus aux hommes, au début de
notre siècle, les ineffables trésors d'amour et de miséricorde de son
Cœur adorable ; et il l'a fait d'une manière si transparente et si
tangible, qu'on n'en voit pas semblable exemple depuis sa solennelle
Ascension. À une simple lecture de ce livre, notre âme, comme
éblouie, sent le besoin de s'écrier : O Dieu, que vous êtes Grand, que
vous êtes Bon, que vous êtes admirable dans vos saints ! C'est à bon droit que les deux premières éditions en
ont été enlevées dans l'espace de quelques mois, que la troisième
s'épuise déjà et que la traduction s'en fait en toutes les langues. Le
volume, par la beauté des matières, a plus d'attrait que le plus
intéressant des romans ou le plus captivant des drames. J'avoue n'avoir
jamais éprouvé dans ma vie d'émotion plus intense qu'à cette lecture, ni
rencontré ailleurs autant de sujet d'édification. On y trouve l'exposé
vrai, et l'application pratique de tous les enseignements les plus
secrets de Par la doctrine et l'élévation de la pensée,
l'historien est certainement digne de sa sainte héroïne ; aussi ce
livre, en même temps qu'il offre à toute âme chrétienne une nourriture
substantielle, sera pour les Prêtres une école très instructive. Il
suffit de dire qu'après l'avoir lu, Sa Sainteté Pie X en a exprimé à
l'auteur sa vive satisfaction, et plusieurs Cardinaux, des Évêques et
d'autres Prélats, leur grande admiration. Oh que l'ouvrage ait une large diffusion parmi les
Prêtres et les pieux fidèles ; qu'il soit connu, médité, et il produira
en tous les fruits de salut déjà recueillis par ceux qui ont eu le
bonheur de le lire. (Année VI, n°. 48.) IV De « l'Union » (numéro de Novembre 1911). Une vie toute d'immolation au service de Dieu, une
vie d'extase et de prière rappelant, au déclin du XIXe les merveilles de
la Thébaïde et du moyen âge, l'action de Dieu s'exerçant à nu pour
confondre les prudents du siècle, la vertu et enfin l'héroïsme portés
aux plus hauts sommets, c'est ce qu'en feuilletant ce livre on trouvera
à chaque page. Peu de lectures sont aussi propres à ranimer la foi
au surnaturel, à faire naître la soif du salut des âmes, à attiser le
feu de l'amour divin. Le plan d'après lequel est composé l'ouvrage relève
sans doute du génie italien plus que du génie français. Aussi est-ce
plutôt une adaptation qu'une traduction linéaire qui nous est offerte ;
l'éditeur s'est parfaitement rendu compte de son rôle. Transporté par
lui dans le monde, trop souvent insoupçonné des opérations divines, le
lecteur échappe difficilement au sentiment de calme et de joie qui s'en
dégage ; il va, sans s'arrêter, d'un bout à l'autre du texte et, la
dernière ligne achevée, il revient aisément à la première. Œuvre excellente d'ascétisme et de mysticisme, la vie
de Gemma Galgani a sa place marquée dans toute bibliothèque sacerdotale.
Elle y fera bonne figure à côté des Maîtres les plus justement en renom. PRÉFACE DU TRADUCTEUR Lorsque, en septembre 1907, le R. P. Germain présenta
pour la première fois au public la Biographie de Gemma Galgani, ce ne
fut point sans timidité, ni sans crainte d'un accueil plein de réserve.
Un tel ouvrage, véritable tissu de faits merveilleux, devait,
semble-t-il, rencontrer peu de lecteurs disposés à lui donner créance.
L'auteur s'efforçait donc de gagner les esprits non prévenus, en leur
montrant la prudence et les soins scrupuleux apportés au contrôle des
détails extraordinaires de la vie de la sainte jeune fille, ainsi que le
souci avec lequel, avant de formuler sur eux un jugement définitif, il
avait fait appel à toutes les lumières de la théologie et des sciences
naturelles. En outre, par de bons arguments il refusait l'opinion de
certains esprits légers et superficiels qui, sans avoir rien vu, sans
avoir rien exploré, sans même s'être donné la peine d'étudier les faits
dans les cas particuliers, déclarent impossible que Dieu s'abaisse
jusqu'à se communiquer à telle ou telle créature par des faveurs et des
dons hors de l'ordinaire. Heureusement, en ce qui concerne sa fille
spirituelle, le Révérend Père Germain put bien vite se rassurer, et il
n'est plus besoin aujourd'hui d'ouvrir la voie à son ouvrage par de
longues polémiques. La Biographie de Gemma Galgani a été accueillie en
effet avec un empressement et un enthousiasme inouïs, dont témoignent
plus de 40.000 exemplaires écoulés, en Italie seulement, dans l'espace
de quatre ans. Les traductions en langues étrangères, en français, en
anglais, en allemand, en espagnol, en hollandais, ont également un
succès fort vif. II semble que le Seigneur. voulant glorifier sur la
terre sa fidèle servante, et répandre par son intermédiaire ses grâces
sur les âmes, ait mis en notre humble vierge un charme singulier qui
fait qu'on s'éprend d'elle à entendre seulement son nom, et que le
simple exposé de ses vertus incite à l'imiter. Et ce charme ne conquiert
pas seulement les milieux religieux que l'on pourrait supposer moins
éclairés ; beaucoup d'ecclésiastiques et de laïques de distinction, un
grand nombre d'évêques, plusieurs Cardinaux et le Souverain Pontife
lui-même ont exprimé leur admiration et leur dévotion pour la servante
de Dieu. Les organes de la presse catholique lui ont consacré
spontanément des articles élogieux. Ainsi encouragé, le R. P. Germain prépara une édition
nouvelle - la sixième - considérablement augmentée et disposée dans un
ordre plus chronologique. Il en corrigeait encore les épreuves la veille
de sa mort. C'est de cette édition, mieux documentée, que nous donnons
aujourd'hui l'adaptation française. Les sources de l'auteur sont indiquées dans les pages
suivantes tirées des précédentes éditions : « Le présent travail, dit-il, assez ardu en lui-même,
m'a été singulièrement facilité par l'abondance des matériaux et la
certitude de leur absolue sincérité ; sous ce rapport, rarement
biographe fut-il aussi favorisé. Je n'ai eu nul besoin, pour
reconstituer la vie de « Lorsque le Seigneur, par des voies certainement peu
communes, m'eut confié la direction spirituelle de la jeune fille, je la
soumis pendant un temps assez long à un rigoureux examen ; et après
avoir reconnu en elle la réalité de l'action divine, je résolus de
poursuivre avec soin mes observations et de ne perdre de vue aucun de
ses mouvements. La voyant répugner, comme toute personne profondément
vertueuse, à me découvrir sans nécessité, bien des détails de sa vie
intérieure, je m'ingéniai à l'interroger de mille manières, quoique avec
prudence et discrétion et elle, qui joignait à la docilité et à
l'ingénuité de l'enfance une humilité profonde qui la tenait dans une
crainte perpétuelle d'errer faute de lumières, me répondait à souhait,
de vive voix et le plus souvent par écrit. Je coordonnais les réponses
et le confrontais l'une à l'autre, les récentes avec les plus anciennes,
toutes avec les principes de la théologie mystique, et je demeurais
chaque jour plus convaincu de la vérité du céleste travail de la grâce
dans cette belle âme. » « « Grâce à ces pieuses industries et à la rare
ingénuité de Gemma, j'ai réussi à réunir en peu de temps une énorme
quantité de matériaux qui rempliraient plusieurs volumes. N'est-ce pas
là, pour un biographe, une bonne fortune comme on en voit peu, bien
propre à l'encourager au milieu des plus grandes difficultés ? » « Afin de rendre mon travail plus utile, je ne me
bornerai pas toujours strictement au simple récit de la vie de la
Servante de Dieu ; à l'occasion, j'aurai soin d'exposer en quelques mots
les doctrines les plus autorisées de la théologie mystique, tant pour
montrer l'origine céleste de certains phénomènes merveilleux, que pour
donner une application pratique de cette science divine, si malaisée à
comprendre d'après les seules théories. Peut-être plus d'un directeur
d'âmes voudra-t-il bien m'en savoir gré. » « Après ces déclarations, puis-je m'abandonner à la
confiance sur l'accueil qui sera fait à cet ouvrage ? Si les théologiens
et les hommes de bon sens s'en déclarent satisfaits, il n'en sera pas de
même, je le sais bien, de ceux qui aiment à pêcher en eau trouble, ou
nourrissent des préjugés invétérés. Ceux-là, dans l'impossibilité
d'attaquer de front des faits pour eux inacceptables, ont coutume de
tomber sur le pauvre auteur qui les leur présente. « Et qui nous assure,
disent-ils, qu'il n'ait point commis de méprise par une excessive
crédulité ? Ne serait-il pas un écrivain passionné, emporté par son
imagination, illusionné ? » Voilà les doutes qu'ils soulèvent, mais sans
le moindre fondement. - Pouvons-nous croire à ses dires, continuent-ils,
et à plus forte raison à ceux de son héroïne, dont les révélations
constituent souvent toute la preuve de ce qu'il nous rapporte d'elle ? -
Vraiment, répondrai-je, si un historien, pour gagner la confiance du
public, était obligé de démontrer par des arguments positifs qu'il est
un homme honnête et incapable de tomber dans la moindre erreur, lequel
oserait jamais prendre la plume ? C'est une étrange prétention d'exiger
qu'un témoin, chaque fois qu'il raconte un fait arrivé sous ses yeux, en
prouve l'authenticité pour le rendre croyable prétention plus étrange
encore s'il décrit, non des événements historiques, mais le travail
interne de la grâce dans une âme ; car, dans ce dernier cas, deux
personnes seules peuvent rendre témoignage ; l'âme elle-même qui s'ouvre
à son directeur spirituel, et le directeur, qui examine ses secrets de
conscience pour les apprécier. Quelles démonstrations pourrait-on
réclamer ici, afin de s'assurer de la vérité ? Tout au plus, est-il
possible de chercher une contre-épreuve dans les opérations extérieures,
la sainteté n'étant point tellement concentrée dans l'intime de l'âme,
qu'elle ne se manifeste et n'éclate au dehors. Cette contre-épreuve, je
la fournirai, chaque fois qu'il en sera besoin, par des témoignages
nombreux et les plus dignes de foi. » « Au reste, et qu'on veuille bien le remarquer, je
n'expose pas en chroniqueur une série de faits disparates. J'esquisse
une biographie, et une biographie comprend une complexité de lignes dont
l'ensemble doit nécessairement former ou une caricature ridicule, si
elles ne se correspondent pas, ou un vrai portrait avec sa physionomie
propre, qu'on ne saurait confondre avec nul autre. L'auteur du portrait
pourra bien s'être mépris sur quelque nuance secondaire, puisque errare
humanum est. N'ayant pu vérifier de ses propres
yeux tous les moindres détails, rien d'étonnant qu'il en eût accepté
quelqu'un d'inexact. Son portrait n'en sera pas moins authentique, car
il n'est point donné à l'art humain d'en produire d'une réelle beauté,
sans l'avoir copié sur le vrai. Et celui qui, pour une légère
inexactitude de lignes, s'obstinerait à le déclarer inacceptable, ferait
preuve d'étroitesse d'esprit ou d'aveugle parti pris. » Le portrait que le R. P. Germain nous a laissé de
Gemma Galgani est bien conforme à l'original, comme on pourra s'en
convaincre encore davantage, lorsque seront livrés à la publicité les
témoignages recueillis sous la foi du serment dans le procès informatif
institué par la curie archiépiscopale de Lucques en vue de la
béatification de la servante de Dieu. Ce procès informatif, terminé
depuis déjà quelque temps à Lucques, est commencé à Rome. Plusieurs
Éminentissimes Cardinaux ont pris particulièrement à cœur la cause de
Gemma Galgani, entr'autres le Cardinal Ferrata qui a voulu spontanément
remplir l'office de Ponent . Le titre de Vénérable sera, espère-t-on,
décerné dans quelques mois à la séraphique vierge de Lucques,
PRÉCOCES FLEURS DE VERTU.
(1878-1886) lité où il exerçait la profession de pharmacien-chimiste. Né à Porcari, gros bourg de la région lucquoise, il descendait, dit-on du côté maternel, de la famille du Bienheureux Jean Léonardi. Son épouse, Aurélie, sortait de l'honorable maison des Landi. C'étaient deux chrétiens de foi antique, comme on en rencontre de moins en moins dans nos sociétés décadentes. De leur union naquirent huit enfants : cinq garçons dont un mourut au berceau, et trois filles ; sauf trois encore vivants, les autres se sont éteints dans la fraîcheur de la première jeunesse. Gemma, l'aînée des filles. avait trois frères plus âgés.
Selon la coutume des parents foncièrement chrétiens, monsieur et madame
Galgani, soucieux de procurer au plus tôt à leurs nouveau-nés la grâce
de la régénération, s'empressaient de les présenter aux fonts sacrés le
jour qui suivait leur naissance. Gemma fut ainsi baptisée sans délai le
matin du 13 mars sous le beau nom qui devait si bien lui convenir.
On voit dans nos saints Livres que le nom même entre fréquemment dans
l'ordre de la prédestination de certaines âmes privilégiées. Ne
pourrait-on attribuer à une inspiration céleste l'imposition de celui de
Gemma à cette enfant qui devait un jour, par l'éclat de ses vertus
illustrer sa famille et resplendir dans l'Église de Dieu comme une gemme
des plus brillantes ? Ses parents furent peut-être poussés à le choisir
par le sentiment extraordinaire de complaisance qu'ils éprouvèrent pour
cette fille bénie : la mère, tant qu'elle la porta dans son sein, et le
père, dès sa naissante. Ils ne ressentirent jamais rien de semblable
pour leurs autres enfants. Dieu leur faisait ainsi comprendre qu'il leur
confiait une vraie pierre précieuse.
C'est bien comme telle qu'ils la regardèrent toujours ; et entre tous
ses frètes et sœurs, Gemma parut recueillir la meilleure part de leur
tendresse, « Je n'ai que deux enfants, disait parfois monsieur Galgani :
Gemma et Eugène. » Eugène, émule de Gemma dans la vertu, méritait bien
après elle la première place dans le cœur paternel.
Moins d'un mois après la naissance de la fillette, monsieur Galgani,
pour être à même de donner à ses fils une éducation soignée, alla
s'établir à Lucques avec toute sa famille.
Il y avait dans celle ville, place Saint-François,
un demi-pensionnat pour les tout jeunes enfants des deux sexes,
admirablement tenu par deux sœurs, les demoiselles Émilie et Hélène
Vallini. Monsieur Galgani, qui les avait beaucoup connues dans sa petite
ville natale lorsque encore jeune homme il demeurait chez son père
Charles, docteur en médecine, n'hésita pas à leur confier Eugène et
Gemma, puis successivement Antoine, Angèle et Julie. Gemma fréquenta
cette institution pendant cinq ans, s'y rendant le matin pour ne rentrer
que le soir dans sa famille, domiciliée alors dans la rue voisine dite
des Borghi.
Elle apprit bien vite les premier éléments des lettres ainsi que la
pratique des petits ouvrages manuels propres à son sexe et à son âge, et
ses heureuses dispositions morales non moins que ses qualités
intellectuelles frappèrent d'admiration ses maîtresses, qui écriront
quelques années après son départ de leur maison :
«
« Tant que nous eûmes le bonheur de l'avoir,
jamais l'occasion ne se présenta de
« Deux frères et deux sœurs l'accompagnaient à notre école ; or pas une
seule fois on ne la surprit en dispute avec eux. Elle se privait en leur
faveur du meilleur de sa collation. Au repas de midi, préparé à
l'institution, qu'il y eût lieu ou non d'être satisfait du menu, Gemma
se montrait toujours contente ses lèvres ne perdaient pas un moment
cette perpétuel sourire.
« Elle apprit de suite et avant les autres élèves
les prières en usage dans notre école, et dont la récitation intégrale
ne demande pas moins d’une demi-heure. À cinq ans, elle lisait l’office
de
Ces détails, dont la sincérité m'a été naguère pleinement confirmée par
les demoiselles Vallini, se terminent par le fait suivant :
« De cette innocente et vertueuse enfant nous dirons encore que par ses
prières nous avons reçu de Dieu une grâce extraordinaire. La coqueluche
venait de se déclarer dans la ville. frappant à la fois tous les membres
de notre famille. Nous ne pouvions en conscience, à cause du danger de
la contagion, garder les cinq enfants de monsieur Galgani ; cependant
grande était notre perplexité, car nous savions leur mère gravement
malade et en danger de mort. Sur le conseil du curé de leur paroisse,
nous résolûmes de ne pas abandonner ces pauvres petits, et aussitôt,
suivant nos désirs, Gemma se mit en prières. La coqueluche disparut sans
avoir atteint une seule de nos élèves. - Signé : Emilie et Hélène
Vallini. »
Monsieur Galgani. qui suivait d'un œil ravi les rapides progrès de sa
Gemma dans la vertu et dans l'étude. sentait de plus en plus croître
pour elle sa tendresse paternelle. Les jours de congé, comme au retour
de l'école, il la voulait sans cesse près de lui. S'il avait dû
s'absenter, sa première parole le soir lorsqu'il rentrait était presque
toujours : « Et Gemma, où est-elle ? » On lui montrait alors la
chambrette où la paisible enfant se retirait d'habitude pour étudier,
travailler ou prier, car elle aimait la solitude et passait comme
inaperçue dans la maison.
C'était une joie pour monsieur Galgani de conduire la chère petite en
promenade, dans la ville on dans la campagne, et s'il ne lui était pas
possible dans ces circonstances de rentrer pour l'heure du repas
familial, il commandait pour elle aux meilleurs hôtels les mets les plus
exquis. de même lui faisait-il venir des magasins les plus en renom les
habits et les parures.
En vérité une pareille partialité, si méritée soit-elle, n'est pas à
louer dans un père. On sait combien de jalousies et de discordes elle
éveille presque toujours. D'ailleurs elle déplaisait à Gemma elle-même
dont la rectitude d'esprit et de cœur se manifesta, peut-on dire, au
sortir du berceau ; et bien que ses petits frères et sœurs, qui eux
aussi l'aimaient beaucoup, n'en témoignassent aucune ombre d'envie, elle
s'en plaignait vivement à son père, protestait qu'elle ne méritait pas
de distinctions et n'en voulait point. Quand elle ne parvenait pas à les
empêcher, de chagrin elle fondait en larmes.
Il arrivait parfois à ce père affectueux de prendre la charmante enfant
sur ses genoux pour la combler de caresses et de baisers. Il éprouvait
de la résistance et ne réussissait presque jamais. Cet ange dans la
chair pensait à un âge si tendre, qu'en fait de modestie il n'y a pas de
distinction à faire entre les personnes. Se débattant de ses forces
naissantes : « Papa, criait-elle en pleurant, ne me touchez pas. - Mais
je suis ton père, répliquait celui-ci. - Oui, papa, mais je ne veux être
touchée par personne. » Pour ne pas la contrister, le père la laissait
bien vite et, quoique mécontent, finissait d'ordinaire par mêler ses
larmes à celles de sa fille. Il s'en allait, stupéfait de voir tant de
vertu dans un si jeune âge.
Attribuant, non sans raison, ses victoires à ses
pleurs,
La tendresse de madame Galgani pour sa fille, non moins profonde que
celle du père, était d'une autre trempe. D'une vertu rare, celte femme
offrait un des plus parfaits modèles de la mère chrétienne. Elle priait
sans cesse et s'approchait chaque matin de la sainte table, bien que son
état de santé ne lui permît de se rendre à l'église qu'avec de très
grandes difficultés. Le pain de vie la remplissait de force et de
courage pour s'acquitter avec ponctualité et perfection de tous ses
devoirs. Elle chérissait tous ses enfants, mais son cœur la portait plus
particulièrement vers Gemma, parce qu'en elle mieux qu'en tout autre
apparaissait le don de Dieu.
La grâce d'En-Haut avait commencé, en effet, de fort bonne heure à
travailler cette jeune âme ; elle se manifestait dans son caractère si
bon et si souple, dans son penchant pour la solitude et le silence, dans
son éloignement des jeux et des futilités puériles, et dans son maintien
d'une gravité qui n'était pas de l'enfance.
Au lieu de s'épancher en de vaines démonstrations de tendresse sensible,
madame Galgani, consciente de son devoir : mit tous ses soins à cultiver
ces germes précoces de vertu et se fit sans hésiter directrice
spirituelle de sa fille. Gemma rappellera souvent avec reconnaissance
les industries incessantes, le zèle et le tact déployés dans ce
magistère maternel, en déclarant devoir surtout à sa mère la
connaissance de Dieu et l'amour de la vertu.
Madame Galgani prenait fréquemment la chère petite dans ses bras. et la
pressant sur ce sein qui l'avait déjà nourrie lui donnait de saints
enseignements souvent accompagnés de larmes. « J'ai tant prié Jésus, lui
disait-elle, de ne donner une fille il m'a exaucée, mais un peu tard,
car je suis malade et il me faudra bientôt te quitter. Profite bien des
instructions de ta mère. »
Elle lui expliquait les vérités de notre sainte foi, le prix de l'âme,
la laideur du péché. le bonheur d'être toute à Dieu et la vanité des
choses fugitives de ce monde. Parfois, lui montrant l'image du
crucifix : « Regarde, Gemma, disait-elle, ce cher Jésus est mort sur la
croix pour nous. » Elle faisait comprendre à cette intelligence à peine
éclose, par des explications à sa portée, le mystère de l'amour de Dieu
pour les hommes et la manière dont tout chrétien est obligé d'y
correspondre. Pour lui donner l'habitude de la prière, elle récitait
avec elle diverses oraisons, le matin dès le lever, le soir avant le
coucher, et très fréquemment dans la journée.
On sait combien il en coûte aux enfants d'écouter
les instructions religieuse et de réciter des prières vocales,
incapables qu'ils sont d'une longue attention, et très enclins à la
dissipation et aux amusements. Telle n'était point
Plus la pieuse mère sentait à l'accroissement de ses souffrances
l'approche de sa fin, plus elle redoublait de zèle dans l'éducation
religieuse de ses enfants. Chaque samedi, elle aimait à conduire
elle-même au saint tribunal de la Pénitence, après les y avoir préparés
avec soin, ceux d'entre eux capables de discernement, Ainsi
entendait-elle les accoutumer de bonne heure à la fréquentation de ce
salutaire sacrement. Lorsque venait le tour de Gemma, la vue de sa
gravité, de son recueillement et du vif repentir de ses petites fautes
lui arrachait souvent des larmes.
Cette admirable mère lui dit un jour : « Gemma, si je pouvais t'emmener
là où Jésus m'appelle, viendrais-tu avec moi ? - Et où ? demanda la
petite. - Au Paradis avec Jésus et les anges. » Ces paroles remplirent
l'enfant d'une grande joie ; dès ce moment s'alluma dans son cœur un
ardent désir du ciel qui, allant toujours croissant, finira par la
consummer.
« Ce fut ma mère, dira-t-elle plus tard à son directeur, qui me fit,
toute petite, désirer le Paradis. » Et elle ajoutera avec sa simplicité
coutumière, faisant allusion à la défense de demander la mort :
« Maintenant, si je désire encore m'en aller au ciel au plus tôt, et que
je vous en demande la permission, vous me répondez par un grand non et
me faites de fortes réprimandes. J'avais dit à ma mère que je voulais la
suivre, et comme elle m'avait renouvelé sa demande, de son lit d'agonie,
je ne voulais plus la quitter ni sortir de sa chambre, de peur de
manquer le moment de partir avec elle. »
Depuis cinq ans une lente tuberculose consumait madame Galgani, Dès que
les médecins eurent reconnu la nature du mal, on interdit sévèrement aux
enfants d'approcher de son lit. Vivement affligée de se voir tout à coup
séparée de celle qu'elle aimait doublement et comme sa nièce et comme sa
maîtresse, Gemma disait en pleurant : « Et maintenant, loin de maman,
qui m'excitera à prier et à aimer Jésus ? » À force de supplications et
d'instances elle obtint pour elle une exception. La fervente fillette,
on le pense bien, ne se fit pas faute d'en profiter ; elle en usa
tellement que plus tard, dans un sévère examen de conscience, il lui
parut s'être laissé guider par le caprice et avoir par conséquent
désobéi, ce qu'elle se reprocha amèrement.
Mais, que pouvait-elle bien faire auprès de la malade ? Elle-même nous
l'a dit : « Je m'approchais, je m'agenouillais au chevet du lit et je
priais. » Sublime impulsion dans une enfant de sept ans à peine !
Cependant la phtisie multipliait ses ravages, et le jour de la
séparation suprême ne pouvait tarder. La pieuse mère se préoccupa de
faire donner à Gemma le sacrement de Confirmation. . « Que pourrais-je
faire de mieux, pensait-elle, que de confier avant de mourir celle chère
fille à l’Esprit-Saint. Quand je viendrai à lui manquer, je sais à qui
je l'aurai laissée. »
Malgré son jeune âge, Gemma se trouvait préparée à
la réception de ce sacrement. Sa mère, qui l'y avait elle-même disposée
et enflammée, fit venir cependant chaque soir pendant quelque temps une
personne capable de perfectionner son œuvre ; puis, à la
première occasion, c'est-à-dire le 26 mai
1885, on conduisit l'enfant à la basilique de St-Michel in Foro,
où Monseigneur l'Archevêque Nicolas Ghilardi conférait
Après la cérémonie sacrée, les personnes qui l'avaient accompagnée
restèrent à la basilique pour entendre une messe d'action de grâces.
Gemma s'en réjouit à la pensée de pouvoir consacrer ce temps à
recommander à Dieu sa pauvre mère presque mourante. « J'écoutais de mon
mieux la sainte messe, raconte-elle ingénument, et je priais pour maman
lorsque une voix me dit soudain au cœur : Veux-tu me lu donner, ta
maman ? - Oui, répondis-je, mais à condition que vous me prendrez aussi.
- Non, reprit la voix, donne-moi volontiers ta maman je te la conduirai
au ciel. Toi, tu dois rester avec ton papa. - Je fus bien forcée de
répondre oui. »
Telle est, d'après mes souvenirs, la première locution surnaturelle dont
Gemma fut favorisée, parmi tant d'autres que je rapporterai en partie
dans cet ouvrage, La circonstance de la descente de l'Esprit-Saint par
le sacrement de Confirmation dans une âme si pure est, à elle seule, une
preuve convaincante de l'origine divine de ces paroles que l'événement
d'ailleurs démontra véridiques.
Gemma avait fait à Dieu le sacrifice de l'objet qui lui était le plus
cher au monde ; le mérite lui en était assuré dans le ciel. De retour à
la maison, elle entre dans la chambre de sa mère qu'elle trouve à toute
extrémité. S'agenouillant au pied de son lit, elle éclate en sanglots,
prie d'un cœur angoissé et déclare qu'elle n'abandonnera pas ce chevet,
qu'elle veut recueillir les suprêmes paroles de sa mère. Bien que
résignée à la volonté divine généreusement acceptée au pied de l'autel,
elle gardait le secret espoir de la suivre au ciel.
Cependant la malade se releva un peu, et l'amélioration se maintenait
depuis plusieurs mois, lorsque l'implacable mal reprenant son cours
enleva définitivement tout espoir. Gemma ne pouvait plus s'arracher du
lit de sa mère ; aussi monsieur Galgani dans la crainte que la présence
d'une fille si aimée n'avançât la fin de la mourante lui fit signe de
sortir. Il la confia jusqu'à nouvel ordre à une tante maternelle, Hélène
Landi, du bourg de San Gennaro. La fillette obéit et partit le jour
même.
Madame Galgani s'éteignait bientôt saintement, le 17 septembre 1886,
dans sa trente-neuvième année.
On apprit la triste nouvelle à Gemma chez sa tante de San Gennaro. La
résignation de cette enfant de huit ans fut d'autant plus admirable que
son cœur si affectueux ressentait plus cruellement la douleur d'une
telle séparation.
C'est donc ainsi ô mon Dieu, que pour les détacher de ce monde et les
purifier toujours davantage. vous vous complaisez à livrer au martyre
les âmes les plus belles, et dès leurs plus jeunes ans !
CHAPITRE II
INSTITUTION GUERRA. PREMIÈRE COMMUNION.
(1886-1887)
Pour si bonne et si pieuse que fut madame Hélène Landi. elle ne pouvait
faire oublier la sainte disparue. Gemma, qui ne trouvait de charme
qu'aux pratiques de piété, sentit bientôt le vide causé en elle par
l'éloignement d'abord, et ensuite par la perte de sa bien-aimée mère.
« C'est alors. que dit-elle un jour, que je regrettai le temps où maman
me faisait tant prier. La chère petite aurait voulu se rendre à l'église
à une heure matinale, et personne ne voulait l'y accompagner si tôt ;
elle désirait se trouver seulette pour s'entretenir avec Dieu, et on ne
la laissait pas un moment tranquille. Une grande pécheresse comme elle
avait besoin, disait-elle, de se confesser chaque jour, et rarement on
lui donnait cette satisfaction : si manifeste était d'ailleurs aux yeux
de tous sa candide innocence. Privée de directeur spirituel, personne ne
lui parlait de Jésus, seul amour de son âme. La pauvre fillette
souffrait donc et mourait d'ennui à San Gennaro.
Cependant Hélène Landi, qui chérissait sa nièce pour ses manières
ingénues et graves, pour sa modestie et sa piété éclairée, vraiment
exceptionnelle dans une enfant d'âge si tendre, espérait bien obtenir de
la garder encore longtemps. Mis an courant de ce projet, le frère de
Gemma, Eugène, auquel l'absence de sa chère sœur depuis déjà quelques
mois paraissait intolérable, fit valoir auprès de son père tous les
arguments propres à empêcher une plus longue séparation. Mais monsieur
Galgani n'avait pas moins à cœur de conserver à son foyer sa fille de
prédilection. Après de mûres réflexions sur le meilleur parti à prendre
à la suite du deuil cruel qui venait de le frapper, il rappela près de
lui, pour veiller à leur instruction, tous ses enfants dispersés ça et
là. C'était en fin décembre 1886.
Gemma rentra donc à la maison paternelle au milieu des larmes de joie de
toute sa famille et particulièrement de son frère Eugène.
Il ne pouvait être question de la mettre en pension ; un nouvel
éloignement eût trop coûté au cœur de son tendre père. On l'envoya comme
externe à l'institution, si renommée, des Soeurs de sainte Zite,
vulgairement appelée institution Guerra, du nom de sa fondatrice. Ce fut
une excellente pensée de monsieur Galgani de confier son enfant à ces
éminentes maîtresses qui donnent aux jeunes filles, avec de larges
connaissances littéraires et artistiques, une forte instruction
religieuse, tout en les formant à une solide piété.
Gemma exprimait en ces termes à son directeur la joie que lui causa
celte détermination de son père, très probablement inspirée par elle :
« Lorsque je commençai à fréquenter l'école des religieuses, j'étais au
paradis. » Et, en effet, sous des maîtresses consacrées à Dieu, parmi
tant d'exercices et de pratiques de piété, heureusement distribués dans
le cours de la journée, avec tant d'instructions et d'exhortations
religieuses, la fervente enfant, habituée par sa mère à vivre plus au
ciel que sur la terre, devait sûrement se trouver dans son élément.
À peine dans cette institution, Gemma sollicita la faveur de faire sa
première communion. Depuis longtemps déjà, blessée an cœur par Jésus des
flèches de son plus pur amour, cette innocente colombe gémissait et se
consumait du désir de s'unir à Lui par le sacrement de l'Eucharistie.
Son admirable mère lui en avait dévoilé toutes les douceurs et donné
comme un avant-goût. Pour embraser de plus en plus ses ardeurs, elle la
conduisait souvent au pied du saint tabernacle, d'où le Seigneur répand
ses rayons et ses flammes sur ceux qui le cherchent, et surtout sur les
âmes simples et pures.
Eperdument éprise de l'Ami
divin, Gemma le voulait et tous les jours
suppliait avec larmes son confesseur, son père, sa maîtresse de le lui
donner. On lui opposait l'usage de ne pas admettre à la communion des
enfants si jeunes, et avec d'autant plus de raison qu'à voir sa petite
taille et ses membres délicats, à peine lui eût-on donné six ans au lieu
de neuf. Mais elle revenait sans cesse à la charge, avec des arguments
toujours nouveaux : « Donnez-moi Jésus, vous verrez que je serai plus
sage ; je ne ferai plus de péchés ; je ne serai plus
Devant de si extraordinaires instances, le
confesseur, monsieur l'abbé Volpi, aujourd'hui très digne évêque
d'Arezzo, finit par céder et dit à monsieur Galgani que s'il ne voulait
voir son enfant dépérir de chagrin il fallait l'autoriser sans délai à
se nourrir du Pain de vie.
Qui dira la joie de notre ange à cette détermination ? Après d'ardentes
actions de grâces au Seigneur et à la très sainte Vierge, elle cherche
le meilleur moyen de se préparer à cette insigne faveur, et s'arrête,
sans grande délibération, au parti de se renfermer dans le couvent de
ses maîtresses, pour y suivre dans une paisible solitude un cours
régulier d'exercices spirituels. Il n'était pas facile de faire accepter
ce projet par son père, qui croyait ne pouvoir rester un seul jour privé
de sa chère fille mais Gemma fut si pressante et versa tant de larmes
que cette fois encore monsieur Galgani se vit contraint de céder.
Entendons-la nous raconter elle-même la suite. « j'obtins la permission
le soir, et le lendemain matin je me rendis en hâte au couvent, où je
restai dix jours. Durant ce temps je ne vis personne de ma famille ;
mais que j'étais bien ! quel paradis ! À peine dans le couvent, je
courus à la chapelle remercier Jésus et le prier ardemment de me bien
préparer à la sainte communion. Alors, je sentis naître en mon âme un
grand désir de connaître en détail toute la vie de Jésus et sa
Passion. »
Nous l'avons dit précédemment, Gemma avait été initiée à la méditation
par sa propre mère mais qui donc avait appris à cette enfant de neuf ans
que le mystère de la Passion, du Sauveur est si intimement lié au
mystère de l'Eucharistie, que la meilleure voie pour arriver au second
est de passer par le premier ? Certainement l'Esprit-Saint lui-même, qui
l'avait déjà inondée de tant de lumière et embrasée de tant d'amour pour
l'auguste sacrement de l'autel. »
« Je manifestai donc ce désir à ma maîtresse, continue Gemma, et elle
commença aussitôt ses explications. Un soir, à une heure tardive, elle
me parlait du crucifiement, du couronnement d'épines, de tous les
supplices de Jésus ; elle en fit une peinture si vive, qu'une douteur
intense me saisit, m'occasionnant à l'instant une forte fièvre qui
m'obligea de garder le lit toute la journée suivante. On me supprima du
coup les explications. »
« Je suivais les instructions à
« Je me préparai à la confession générale que je fis en trois fois à
monsieur l'abbé Volpi, et je la terminai le samedi, veille du jour
heureux. »
Ce jour heureux était le 17 juin 1887, fête du
Sacre-Cœur de Jésus, tranférée du vendredi précédent.
« Cher papa, nous sommes à la veille du jour de la première communion,
jour pour moi d'un bonheur infini. Je vous écris cette seule ligne pour
vous assurer de mon amour et vous dire de prier Jésus afin que, à sa
premiere venue en mon âme, il me trouve préparée à recevoir toutes les
grâces qu'il me réserve.
« Je vous demande pardon de tant de désobéissances et de toutes les
peines que je vous ai causées, et je vous prie, ce soir, de vouloir tout
oublier.
« En vous demandant votre bénédiction, je me dis votre fille bien
affectueuse, Gemma. »
Avant de sortir des saints exercices de
Gemma eût bien voulu ajouter à ces résolutions, mais la maîtresse qui la
surprit les écrivant ne le lui permit pas de crainte qu'en se chargeant
trop elle ne nuisit à sa santé ; car elle savait bien que la tendre
fillette, douée d'une grande fermeté de caractère et d'une ferveur
extraordinaire, appliquerait toutes les énergies de son âme à
l'accomplissement de ses promesses.
Le dimanche matin arriva enfin, continue
l'admirable enfant avec une foi ardente, je me levai promptement et
courus à Jésus pour la première fois. Mes soupirs furent enfin
satisfaits et je compris alors la promesse de Jésus :
Celui qui se nourrit de moi vivra de ma vie. »
« Ô mon père, écrira-t-elle plus tard à son
directeur spirituel, ce qui se passa en ce moment entre Jésus et moi, je
ne saurais l'exprimer, Jésus se fit sentir fort, bien fort à mon âme
indigne. Je goûtai à cet instant combien les délices du ciel diffèrent
de celles de
Gemma voulut faire sa seconde communion le jour suivant, dans l'église
paroissiale, l'insigne basilique de St-Prédien, où se conserve le
précieux trésor des restes mortels de sainte Zite.
Les impressions célestes de sa première communion ne s'effacèrent
jamais. « La chère enfant, atteste une de ses maitresses, se rappelait
ce beau jour avec une joie inexprimable ; aux heures de récréation, elle
parlait des pures et suaves délices goûtées en ces instants fortunés.
Chaque année, lorsque arrivait l'époque de la première communion sa joie
était à son comble, et elle suivait avec les premières communiantes les
exercices de la retraite préparatoire. » Chaque année encore, elle
commémorait avec une toute spéciale dévotion ce grand jour qu'elle
appelait le jour de sa fête. La lettre suivante, adressée à son
directeur en 1901, au lendemain d'un de ces anniversaires, nous dira
quels sentiments l'animaient alors. Elle a deux parties : la premiere,
sorte d'entrée en matière, fut écrite dans un de ces ravissements qui la
prenaient souvent même en présence de ses familiers.
« Mon père, je ne sais si je vous ai dit que le jour de la fête du
Sacré-Cœur de Jésus est aussi le jour de ma fête. Hier, père, j'ai vécu
un jour de paradis : je suis toujours restée avec Jésus, j'ai toujours
parlé de Jésus, j'ai été heureuse avec Jésus, et j'ai pleuré aussi avec
Jésus. Le recueillement intérieur m'a tenue, plus que de coutume, unie à
mon bien-aimé Jésus... Ô froides pensées du monde, éloignez-vous de
moi ; je ne veux être qu'avec Jésus, et Jésus seul. » Se repliant à ce
moment sur elle-même pour s'humilier, selon son habitude après ses élans
d'amour, elle continue : « Mon Jésus, et vous me supportez encore ? Plus
je songe à mes démérites, plus je reste confondue, et je ne trouve
d'autre moyen de me rassurer que de recourir promptement à votre immense
miséricorde, ô compatissant Jésus ! »
Après cette effusion, Gemma recouvre ses sens et se trouve une plume à
la main devant la lettre commencée : elle reprend son sujet avec la plus
grande aisance : « Père, où s'en va maintenant ma pensée ? Au beau jour
de ma première communion. Hier, fête du Cœur de Jésus, j'ai éprouvé de
nouveau la joie de ce beau jour. Hier, j'ai de nouveau goûté le paradis.
Mais qu'est-ce que le goûter un seul jour, quand plus tard nous en
jouirons à jamais ? »
« Le jour de ma première communion a été, je puis
le dire, celui où mon cœur s'est trouvé le plus embrasé d'amour pour
Jésus. Que j'étais heureuse lorsque, possédant Jésus, je pouvais
m'écrier : Ô mon
Dieu. votre Cœur est
à moi. Ce qui fait votre bonheur peut bien
aussi faire le mien. Que manquait-il alors
à ma félicité ? Rien. » Gemma rentre encore en elle-même pour
s'humilier : Ô père, père, mais tous les jours ne se ressemblent pas il
en est où je rougis de moi. Oh ! combien de fois j’ai cédé aux attraits
du monde ! Que Jésus me prenne vite le cœur et se l'assure, s'il ne veut
se le voir ravir encore bientôt par mes péchés. »
Je serais infini s'il me fallait reproduire en entier les pensées et les
sentiments exprimés dans les lettres de Gemma avec une éloquence
toujours nouvelle sur ce sujet de sa première communion. Le peu que j'en
ai donné suffira pour montrer à quelle hauteur planait, loin des
petitesses de la terre, le grand cœur de cet ange dès l'âge de neuf ans.
CHAPITRE III
(1888-1894)
« Gemma, Gemma, lui dit un jour une de ses maîtresses, si je ne lisais
dans tes yeux je ne te connaîtrais pas. »
Bien que des plus jeunes de sa classe, elle inspirait un tel respect que
toutes la traitaient comme leur aînée, « Elle était l'âme de l'école,
atteste une autre maîtresse, et rien ne s'y faisait sans elle. Toutes
ses compagnes la chérissaient et aimaient à l'associer à leurs fêtes et
à leurs jeux ; cependant elle avait une nature peu expansive, la parole
brève, l'action résolue et parfois les manières apparemment rudes. »
Telle elle apparaissait à l'extérieur ; mais ce
n'était là que l'écorce, sa vraie nature était tout autre. Elle m'a
avoué bien des fois qu'elle prenait à dessein des dehors quelque peu
hérissés, en vue de se cacher et de crainte, en se répandant par les
sens, de tomber dans la dissipation et l'offense de Dieu. Elle savait se
dominer au point de laisser prendre pour un effet de notre pauvre nature
ce qui était un fruit de sa vertu. Ainsi, en la voyant si grave et si
avare de paroles quelqu'un la traita d'altière et d'orgueilleuse. « Que
me parlez-vous d'orgueil ? répondit-elle, souriante ; je n'y pense même
pas. Je ne parle guère parce que je ne sais que dire ; je ne sais non
plus si je parlerais bien ou mal, et alors je me tais. » Lorsque,
devenue plus grande, Gemma se souviendra d'avoir été taxée d'orgueil,
elle écrira avec une touchante humilité « Oui, je n'avais que trop ce
péché : Jésus jugera si c'était à mon insu ou non. J'ai été bien des
fois en demander pardon à mes maîtresses, à mes compagnes, à
La vivacité formait le trait dominant du caractère de Gemma. Un
observateur attentif découvrait bien vite en elle un tempérament ardent
dont le sang facilement irritable, bouillonnait dans les veines. Sans
une violence continuelle, cette enfant eût été, comme on dit, un vrai
lutin ; tandis que par les ressources d'un esprit prompt et perspicace
elle eût dominé tout le monde. Combien de fois ne l'ai-je pas vue
étouffer, même au prix d'efforts musculaires, les premiers embrasements
de la colère !
D'autres ont porté sur elle le même jugement. « Bien que d'une nature
vive, dit un témoin, Gemma était paisible parce qu'elle triomphait touj
ours d'elle-même. Loin de se troubler, de se disputer, si on lui
cherchait querelle, si on la maltraitait même, elle répondait d'abord
par un aimable regard, et puis par un sourire si doux que parfois son
adversaire, désarmée, se jetait dans ses bras et la pressait
affectueusement sur son cœur. »
Lorsqu'on lui attribuait un désordre survenu dans la maison, déclare un
autre témoin, et qu'on l'en reprenait avec vivacité, Gemma écoutait en
silence, et puis, qu'elle eût tort ou raison, disait d'une voix calme
« Ne vous troublez pas ne vous emportez pas je serai sage, je vous
l'assure, je ne le ferai plus. » Tellement cet ange savait se dominer.
Quant à l'apparente rudesse dont parle une de ses
maîtresses, elle provenait du naturel franc et sincère qui distingua
particulièrement cette enfant bénie. Pour elle oui était oui, et non,
non ; blanc était blanc, et noir, noir. Pas de replis dans son cœur ;
elle parlait et agissait suivant sa pensée, sans user de détours. Ce que
dansle monde on appelle cérémonies, façons,
elle l'ignorait. Attentive à observer les
règles essentielles dela politesse. Gemma ne voulait pas savoir autre
chose. Elle parlait donc franchement à tous sans distinction de
personnes, et n'eût pas compris qu'on pût trouver à redire à cette
sincérité. De fait, personne ne s'offensa jamais de son langage ni de
ses manières.
D'ailleurs, lorsque la candide fillette voulait bien se prêter à une
longue conversation - ce qui était rare - on serait resté de longues
heures sous le charme de sa causerie. C'est ce qui arrivait à
l'institution Guerra dont toutes les élèves avaient pour Gemma une telle
affection qu'il y eût un deuil général le jour où, tombée malade, elle
dut définitivement rentrer dans sa famille.
Cette singulière parcimonie de paroles, jointe à un recueillement
habituel, la firent juger par quelques-uns d'un naturel timide ; tel
autre la crut presque stupide. Gemma ne se préoccupait pas de ces
appréciations, et si on lui en parlait elle disait humblement :
« Qu'ai-je besoin de plaire au monde ? Stupide. je ne le suis que trop ;
on me tient pour ce que je suis du reste, peu m'importe. »
Un jour qu'elle était souffrante, un médecin vint la voir. Étonné de son
recueillement, de sa modestie, de sa répugnance à se laisser toucher il
se crut, sans en douter, en présence d'une dévote fanatique et ne se
gêna point, la visite terminée, pour essayer de la convaincre d'erreur
par quelques arguments rapportés des salons mondains. Gemma, jusque-là
silencieuse, riposte tout à coup ; elle refute un à un ces piètres
arguments, avec une telle promptitude et une telle vigueur de parole que
le galant homme se trouve sans réplique et se retire confus, au
singulier étonnement des personnes présentes.
J'ai voulu moi-même, plus d'une fois, éprouver sa pénétration et sa
logique par différents sophismes, mais je dois avouer que ses réparties
subites et judicieuses lui ont toujours donné le dessus ; tant il est
vrai que les hommes jugent suivant les apparences, mais que Dieu seul
connaît parfaitement les cœurs. Revenons à l'institution Guerra.
L'admiration des maîtresses pour leur élève est traduite en ces termes,
extraits d'un long mémoire où nous avons déjà puisé : « Toutes les
religieuses, y compris la supérieure qui fut sa maîtresse de cours
supérieur en l'année scolaire 1891-1892, eurent une profonde estime et
une vive affection pour cette chère enfant. Moi-même, qui écris ces
lignes, j'eus l'occasion, en raison de ma charge, de la voir de plus
près et d'admirer particulièrement sa solide piété et son ingénuité
enfantine. Dès les premiers jours que je la connus, je la jugeai une âme
bien chère à Dieu, mais cachée au monde.
« J'enseignais aux élèves à faire le matin un peu
de méditation, et le soir quelques minutes d'examen de conscience ; or,
j'observais que Gemma, déjà au courant de ces pieuses pratiques, les
prenait plus à cœur. Je n'ai jamais pu savoir d'elle le temps précis
qu'elle y consacrait ; de ses réponses évasives j'ai conclu qu'elle
devait en donner beaucoup surtout à
Comme toute sainteté se forme au pied de la Croix, Dieu mit dans cette
jeune âme un vif désir de connaître le grand mystère de notre
Rédemption. Elle commença dès lors d'assiéger sa maîtresse (la même qui
lui parlait de la Passion pendant sa retraite de première communion) et
finit par obtenir, à force d'instances, la promesse de recevoir d'amples
explications sur ce mystère, une heure durant, toutes les fois qu'elle
aurait remporté en classe dix bons points, c'est-à-dire l'optime tant
pour l'étude que pour l'ouvrage manuel. Quelle meilleure récompense
pourrais-je espérer ; se disait-elle ; et redoublant de diligence elle
réussit à partir de ce moment à mériter presque chaque jour l'optime, de
sorte que l'heure de l'exercice convoité lui était ordinairement
assurée. « Combien de fois, me disait-elle un jour, en réfléchissant à
l'amour de Jésus qui a tant souffert pour nous, et à l'ingratitude dont
nous le payons de retour, la maîtresse et moi nous pleurions ensemble !
»
La pieuse directrice lui indiquait de petites mortifications corporelles
pour compenser un peu cette ingratitude des hommes, et lui faisait
connaître divers instruments de pénitence. La fervente enfant se procura
les uns et se fabriqua les autres ; mais elle eût beau insister, on ne
lui permit pas d'en faire usage. Sur les conseils de la même directrice,
elle remplaça les macérations de la chair par une rigoureuse
mortification des yeux, de la langue, de tous les sens, et plus
particulièrement de la volonté ; et en cela elle apparut vraiment
admirable tout le reste de sa vie.
Au mois de mars 1888, il plut à Dieu d'appeler à Lui cette excellente
maîtresse, sœur Camille Vagliensi, religieuse d'une grande sainteté de
vie, et Gemma passa sous la direction de sœur Julie Sistini, belle âme
de non moins de vertu, mais particulièrement douée de l'esprit de
prière. « Sous cette maîtresse, m'a-t-elle raconté, je commençai à
éprouver un grand besoin de prier. Chaque soir après la classe, à peine
de retour à la maison, je m'enfermais dans une chambre pour réciter à
genoux le rosaire entier ; la nuit, je me levais plusieurs fois pendant
un quart d'heure environ, pour recommander à Jésus ma pauvre âme. »
C'est dans une telle ferveur d'esprit et dans la paix domestique que
s'écoula le reste de l'année. De cette enfant ou pouvait dire ce que
l'Évangile atteste du Sauveur adolescent, qu'en avançant en âge elle
croissait en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes.
Mais le passage des justes sur la terre est
ordinairement marqué par plus de tristesses que de joies, par plus de
travaux que de paisibles loisirs et il est bien rare que le Seigneur ne
les trempe dès leur jeunesse dans l'épreuve pour les accoutumer peu à
peu aux grandes luttes de la vie spirituelle. Ainsi, nous l’avons vu, en
a-t-il été de bonne heure pour Gemma qui perdit à l'âge de sept ans une
mère telle que madame Galgani ; mais une tribulation beaucoup plus
cruelle allait fondre maintenant sur son âme la désolation spirituelle,
appelée par les docteurs ascétiques martyre
intérieur. Jusqu'ici la pieuse enfant n'a
goûté qu'aux consolations célestes et n'a connu que des attraits et des
stimulants vers la vertu parfaite aujourd'hui, à son aversion sensible
pour tout ce qui est du monde succèdent le dégoût, la tristesse et la
répugnance à l'oraison. Elle ne sent presque plus son Jésus dont les
amoureuses étreintes, soudain disparues, lui apparaissent comme des
songes lointains : peine intolérable pour son cœur si peu habitué à ce
délaissement, et qui se prolongera, non quelques jours, mais presque
toute une année. Cette période d'extrême aridité ne sera point cependant
pour elle un temps d'arrêt dans les voies intérieures, au contraire :
sentant se dérober ce Dieu dont l'amour fait déjà le seul charme de sa
vie, elle s'élance à sa recherche avec encore plus d'ardeur par le
détachement progressif des affections terrestres, la fréquentation
fervente de la sainte communion et la pratique assidue des vertus
solides. Elle s'étudie à bien établir dans son cœur cette horreur du
péché que nous y verrons croître sans cesse avec les années : et une
douleur toujours plus intense pour ses petits défauts, qui lui
paraissent des fautes graves dont elle demande pardon à tous, dans la
crainte d'être pour tous un objet de scandale. Afin de mieux purifier
son âme elle eût même voulu renouveler sa confession générale, mais son
confesseur, bien convaincu de sa candeur, ne le lui permit point.
À vrai dire, ce genre de vie de
Tous les matins avant la classe, elle assistait à leur côté à la
première messe, et le soir visitait le Très Saint Sacrement ; ensemble
elles priaient et s'entretenaient pieusement. La fervente enfant crut
revenus les beaux jours où son admirable mère vivait encore. Désormais
elle ne fut plus privée de la sainte communion, que son confesseur ne
lui avait permise jusque-là que trois fois la semaine, et elle s'en
approcha immanquablement chaque jour.
À mesure de ses progrès dans la vie spirituelle, Jésus lui devenait plus
intime. « Il se faisait sentir toujours davantage à ma pauvre âme,
avoue-t-elle ingénûment ; il me disait beaucoup de choses et me donnait
à goûter plus fréquemment de très grandes consolations. »
Nous voici en 1891. Gemma, maintenant âgée de treize ans. Se trouve
parvenue à un tel degré de vertu qu'il est à peine donné à d'autres de
l'atteindre après un long temps d'efforts assidus. Cependant elle se
croit presque stationnaire. À l'exemple de l'Apôtre, sans regarder aux
progrès accomplis elle tient constamment les yeux fixés sur la
perfection idéale à laquelle le Seigneur l'appelle, et elle travaille à
grande haleine à l'acquérir. Cette année devait lui en offrir un moyen
de choix.
Les Sœurs de l'institution Guerra ont coutume de faire donner à leurs
élèves, tous les deux ans, un cours d'exercices spirituels. « Je ne
pouvais croire, écrira plus tard Gemma, à pareille occasion de me
rencontrer de nouveau avec Jésus. Cette fois, on me laissa seule, sans
aide » ; c'est-à-dire sans l'assistance de ses maîtresses, jugée inutile
pour une telle âme. « Je compris, continue-t-elle, que Jésus m'envoyait
une occasion de bien me connaître moi-même et de me purifier davantage
pour mieux lui plaire. » Aussi note-t-elle en ces termes cette retraite
dans le carnet de ses plus chers souvenirs :
« Je me souviens, écrit-elle, que le prédicateur
nous fit une méditation sur le péché. C'est alors que je compris
vraiment combien j'étais digne du mépris de tous : je me voyais ingrate
envers mon Dieu et toute couverte de péchés. Puis vint la méditation sur
l'enfer ; je reconnus l'avoir mérité et je fis cette résolution : je
formerai, même pendant le jour, des actes de contrition, surtout après
quelque manquement. » Même pendant le jour :
ces paroles laissent entendre que la sainte enfant consacrait à de tels
actes une partie de ses nuits.
« Dans les derniers temps des exercices, reprend-elle, on considéra les
exemples d'humilité, de douceur, d'obéissance et de patience de Jésus ;
et de cette méditation je tirai deux résolutions : 1°- Faire chaque jour
la visite à Jésus-Hostie, et lui parler plus du cœur que des lèvres ;
2°- veiller le plus possible à éviter des discours indifférents, et
parler de choses célestes. »
Ah ! si les chrétiens d'âge mûr apportaient dans les exercices
spirituels les mêmes dispositions que cette tendre enfant, quels fruits
plus abondants de salut n'en retireraient-ils point !
Une telle application aux choses divines ne faisait point négliger à la
pieuse élève les devoirs de classe. Au contraire, elle était notée parmi
les plus laborieuses et remportait toujours les prix les plus
honorables. À la fin de l'année scolaire 1893-94, elle obtint le grand
prix d'or de religion qui ne se donne qu'aux élèves ayant atteint,
durant tout le cours des leçons de doctrine chrétienne la note la plus
élevée.
À l'approche des expositions de travaux scolaires, en usage dans
l'institution, les maîtresses réussissaient quelquefois à vaincre la
répugnance de l'humble enfant à paraître, et lui faisaient donner des
poésies, des exercices de français, des devoirs d'arithmétique, etc. ;
preuve indiscutable de ses succès en ces matières. On raconte que les
siens, la voyant si absorbée dans l'étude, lui disaient parfois d'un ton
de blâme « À quoi bon tant étudier ? Tu es déjà si savante, et cela ne
te suffit pas ? »
Cependant une grande épreuve se préparait pour la chère enfant. Son
frère Eugène, qui avait contracté la maladie de sa mère, touchait à la
fin de sa vie. C'étaient deux âmes en parfaite communion d'idées et de
sentiments, de sentiments de piété surtout. « Je l'aimais plus que tous
les autres, disait Gemma, et les jours de vacances nous étions toujours
ensemble, nous amusant à dresser des petits autels, et à faire des
cérémonies religieuses. »
Eugène avait obtenu de son père l'autorisation d'entrer au séminaire ;
déjà dans les Ordres mineurs, il se préparait au sous-diaconat lorsque
le mal vint le terrasser. Dans une telle extrémité, ces deux cœurs
pouvaient-ils se séparer ? Le bon frère lorsqu'il savait sa jeune sœur à
la maison la voulait aussitôt près de son lit. Sans s'illusionner sur le
danger réel de la contagion, Gemma, peu soucieuse de sa propre vie, se
tenait jour et nuit au chevet du malade, le servait, le réconfortait,
lui suggérant de pieuses pensées pour le préparer à une sainte mort. Le
chaste jeune homme s'éteignit au mois de septembre 1894 dans des
sentiments admirables.
Atteinte à son tour d'une maladie grave qui la tint alitée pendant plus
de trois mois, la généreuse enfant vit ses jours menacés. Ce fut dans sa
famille, devant la perspective d'un nouveau deuil, une consternation
générale. On eut anxieusement recours à tous les moyens pour arracher à
la mort au moins cette fille, cette sœur, cette nièce tant aimée. « Je
ne puis exprimer, raconte Gemma, les soins dont j'étais l'objet de la
part de tous, mais surtout de mon père que je voyais souvent pleurer et
offrir à Jésus sa vie pour sauver la mienne. » Il semble que le ciel ait
accepté le sacrifice du père affectueux, car il mourut au bout de deux
ans, comme nous le verrons au prochain chapitre, tandis que sa fille
échappait bientôt à tout danger. Cependant la lenteur de la
convalescence la contraignit de dire un adieu définitif à ses chères
maîtresses de l'Institution Guerra. Elle se résigna paisiblement à la
volonté du Seigneur pour vivre uniquement au sein de sa famille.
Dieu sème ainsi de fleurs et d'épines les sentiers des élus. Il ne leur
donne aucun bonheur sans le faire suivre bientôt de quelque amertume.
Heureux celui qui accueille, ainsi que Gemma, les divers événements de
la vie dans une égale conformité au bon plaisir divin.
VIE FAMILIALE. HÉROÏQUE PATIENCE DANS DE CRUELLES ÉPREUVES. (1895-1897) Nous n'avons pas de renseignements détaillés sur le caractère de sa direction fraternelle ; mais ce que nous savons déjà de cette enfant bénie laisse conjecturer ce qu'elle devait être. Toute pénétrée de l'importance de sa mission, dont elle craignait d'avoir à rendre au Seigneur un compte sévère, elle s'étudiait à la remplir avec un soin extrême ; et lorsque l'un de ses petits dirigés venait à tomber en quelque faute, elle s'en attribuait la responsabilité, pour n'avoir point su la prévenir par une plus active surveillance On la voyait attentive à satisfaire aux besoins de chacun, dans le but d'éviter les mécontentements et les disputes qui naissent si facilement chez des garçons et des fillettes d'âge tendre. D'ailleurs le bon exemple de sa propre conduite au sein de sa famille offrait un spectacle inconnu de nos jours ; il forçait l'admiration des étrangers eux-mêmes qui le rappellent encore. Un serviteur de la maison, Pierre Maggi, plus particulièrement attaché au service de sa jeune maîtresse, exprimait souvent par ces mots son étonnement toujours nouveau devant cette extraordinaire vertu : « Que voulez-vous, Gemma n'a pas sa pareille » Un sujet particulier d'admiration dans cette enfant, c'était son extraordinaire amour des pauvres, le seul bien resté en elle, à son avis, parmi tant de défauts et de misères spirituelles:« Chaque fois que je sortais, raconte-t-elle, je demandais de l'argent à mon père, et s'il m'en refusait je le priais de me laisser emporter du pain, de la farine ou d'autres comestibles. Grâce à Dieu, je rencontrais toujours des indigents sur mon chemin, et jusqu'à trois ou quatre. À ceux qui venaient à la maison je donnais du linge et tout ce que j'avais sous la main mais bientôt mon confesseur me le défendit ; mon père ne me donna plus d'argent et ne me laissa plus rien prendre. Cependant lorsque je sortais, je ne rencontrais que des pauvres qui tous couraient à moi, et je n'avais rien à leur donner. J'en pleurais continuellement de chagrin, et je finis par ne plus sortir du tout. » Il ne fut pas toujours loisible
à Gemma de vivre entièrement cloîtrée dans sa famille. Son père, la
sachant une de ces natures ardentes qui ont besoin de mouvement,
l'obligeait à faire quelques sorties, et parfois, à défaut d'autres, lui
confiait la surveillance de ses autres enfants dans leurs promenades. La
jeune fille s'exécutait ; mais, à peine le seuil de la maison franchi,
elle se dirigeait hâtivement par des traverses bien connues vers la
campagne pour y jouir à la fois, loin des habitations, du grand air et
de Telle était dans la vie familiale la vertu de cet ange ; elle cependant croyait n'en pas avoir et se stimulait sans cesse à l'acquérir, « Gemma, se répétait-elle à tout instant, il te faut changer et te donner toute à Jésus. » Pour s'animer à la ferveur elle tirait motif de tout : des solennités de l'Église, des beautés de la nature, de la succession des saisons et des jeux eux-mêmes, auxquels parfois elle consentait à prendre part pour se délasser. Dans un de ces derniers, celui de la courte-paille, le sort lui donna un jour le brin le plus grand. « Voilà, dit-elle, un signe que Dieu veut de moi une grande sainteté, et moi aussi je la veux. » L'année 1895 venait de finir ; la pensée du renouvellement de l'an lui inspire dc nouveaux désirs de vie plus parfaite ; elle se lève du lieu de sa méditation, va prendre le carnet de ses résolutions et écrit « En cette nouvelle année, je me propose de commencer une vie nouvelle. Ce qu'elle me réserve, je ne le sais : je m'abandonne à vous, ô mon Dieu. Toutes mes espérances et toutes mes affections seront pour vous. Je me sens faible, ô Jésus, mais avec votre aide j'espère et je veux vivre différemment, c'est-à-dire plus proche de vous. » Voici quel était son règlement de vie : Dés le lever, toujours matinal, récitation des prières accoutumées, puis assistance à la sainte messe et communion. Chaque soir, sa visite tant aimée au saint Sacrement, plus ou moins prolongée suivant le nombre et l'urgence de ses devoirs domestiques. Le soir encore, méditation avec d'autres pratiques de piété et récitation du saint rosaire à genoux. La jeune fille continuait, la nuit, d'interrompre son sommeil au moins une fois, pendant près d'un quart d'heure, pour recommander à Jésus « sa pauvre âme. » Quels vifs sentiments d'amour, de confiance et de repentir de ses fautes devaient jaillir de son cœur durant ces instants de prière solitaire aux pieds de son Jésus ! On a su de sa propre bouche que Dieu se communiquait dès lors à son âme par de suaves étreintes d'amour, et à son esprit par d'éclatantes illustrations, « de claires lumières » selon son expression. Et ainsi, nuit et jour, même parmi les soins du ménage, tandis que ses pieds foulaient la terre, son esprit planait dans des régions célestes. Un si profond recueillement intérieur, loin de nuire à ses occupations matérielles, l'aidait au contraire à s'en acquitter avec plus de perfection, par la pensée de leur conformité avec le bon plaisir divin, dont l'accomplissement fera toujours la joie de la vraie piété. Pour détacher encore davantage des choses terrestres le cœur de cette jeune vierge et lui apprendre à ne se complaire en rien ici-bas en dehors de Lui, le Seigneur s'était servi dans le cours de l'année 1895 d'un moyen extranaturel. Ayant reçu en présent, d'un membre de sa parenté, une montre en or et une croix avec sa chaînette, de même métal précieux, Gemma pour être agréable au donateur crut devoir les porter dans une de ses sorties. De retour à la maison, tandis qu'elle quittait ces bijoux il lui sembla voir son ange gardien. L'esprit céleste la regardant d'un air sévère prononça lentement ces mots : Les seuls bijoux qui embellissent l'épouse d'un roi crucifié sont les épines et la croix ; et il disparut. On devine l'impression produite dans l'esprit de la pieuse enfant par cette vision sans précédent et des paroles si expressives. Elle rejette loin d'elle avec mépris et la montre et la chaîne, enlève de son doigt une jolie bague, et prosternée la face contre terre prend en pleurant la résolution suivante : « Pour votre amour, ô Jésus, et pour ne plaire qu'à vous seul, je vous promets de ne plus porter d'objet qui sente la vanité, et de n'en parler jamais. » Elle tint parole et à partir de ce jour ne voulut plus rien savoir en fait de modes ni de parures. Telle est, dans les mémoires de Gemma, la première trace de ces apparitions angéliques dont la fréquence étonnera dans la suite. Le Roi des Anges lui-même daignait dès lors l'honorer de tendres visites, d'après cet aveu ingénu à son directeur : « Bien que je fusse si mauvaise, Jésus venait me voir et me disait beaucoup de choses. » Et encore : « Je ne sais comment il ne m'apparaissait pas irrité ; je ne l'ai vu qu'une fois en courroux. » Cet air sévère, dans une seule circonstance, était plutôt une épreuve que le châtiment de quelque faute volontaire, puisque Gemma dans tout le cours de sa vie n'a jamais commis de péché pleinement délibéré. Heureuse enfant, trouvée digne dès l'âge de dix-sept ans d'entendre la voix humaine de Jésus, de le voir, de le contempler de tes yeux mortels ! Sans doute de telles faveurs ne constituent pas la sainteté, puisque beaucoup de belles âmes, sans en avoir été l'objet, ont mérité par d'héroïques vertus les honneurs des autels. Elles en offrent néanmoins un signe très certain, car on ne les constate jamais dans une âme vulgaire. Comment s'étonner que cette créature privilégiée, jetant un regard de dédain sur les biens caducs de cette pauvre vie, soupirât ardemment après la patrie céleste. Depuis le jour, écrit-elle, où ma mère m'inspira le désir du paradis, je n'ai cessé de l'éprouver, et si le Seigneur m'eût donné le choix, j'eusse préféré, voir se briser les liens de mon corps pour m'envoler au ciel. Toutes les fois que j'étais atteinte de la fièvre ou de quelque autre mal, j'éprouvais un doux espoir ; mais ma douleur devenait grande lorsque, la maladie s'éloignant, je sentais revenir mes forces. Un jour, après la sainte communion, je demandais à Jésus pour quelle raison il ne me prenait pas avec Lui : « Ma fille, répondit-il, je veux te donner dans le cours de ton existence beaucoup d'occasions de t'enrichir de mérites ; j'aviverai toujours davantage ton désir du ciel, et toi tu supporteras encore la vie avec patience. » Avec ces incessantes aspirations grandissaient rapidement en son cœur les flammes de l'amour divin. Bientôt, dans l'année 1896, s'éveillait en elle et se fortifiait un nouveau désir, révélant la sincérité de son amour et son degré de perfection. Laissons-lui la parole : « Un autre désir se forma dans mon âme, un ardent désir de souffrir et d'aider Jésus dans ses douleurs. » Et de nouveau : « Au milieu de mes nombreux péchés je demandais chaque jour à Jésus la souffrance et beaucoup de souffrance. Oui, mon Jésus, répétais-je, pour vous je veux souffrir, et souffrir beaucoup. » Gemma dit bien un ardent désir, car il lui suffisait d'une parole, d'un souvenir, d'un regard sur l'image de Jésus crucifié, pour se sentir toute pénétrée de compassion et d'amour. « Un jour, raconte-t-elle, fixant les regards sur le crucifix, je fus saisie d'une telle douleur que je tombai évanouie. Mon père, se trouvant là, se mit à me gronder, et m'accusa de nuire à ma santé par ma vie retirée et l'habitude de me rendre à l'église à une heure trop matinale. Ce qui me fait mal, répondis-je, c'est d'être tenue éloignée du tabernacle de Jésus. Et j'allai me réfugier dans ma chambre où pour la première fois j'épanchai ma douleur dans le Cœur de Jésus seul. » Jusqu'alors donc, c'est-à-dire jusqu'à sa dix-huitième année, la pieuse jeune fille avait comprimé dans son âme le chagrin que lui causaient de semblables difficultés. « Je dis à Jésus, continue-t-elle : Je veux vous suivre, ô Jésus, au prix de n'importe quelle douleur ; je veux vous suivre avec ferveur ; non, mon Jésus, je ne veux plus vous donner de nausée par mes œuvres tièdes, ni vous inspirer de dégoût par la lenteur avec laquelle je vous ai cherché jusqu'ici. » Et comme pour garantir ses promesses, elle ajoute : « Donc, désormais oraison plus recueillie, communion plus fervente. Mon Jésus, pour vous je veux souffrir beaucoup, la prière toujours sur les lèvres. » Puis, comme elle envisage ses résolutions, la pensée de la fragilité humaine amène sous sa plume cette réflexion : « Il tombe souvent celui qui souvent forme de bons propos, mais qu'en sera-t-il de celui qui n'en forme que rarement ? » Gemma n'était nullement novice dans la carrière de la douleur qu'elle souhaite si ardemment de parcourir à la suite de son divin Maître. Très chère à Jésus dès sa première enfance, elle avait en conséquence reçu de bonne heure sa part de la croix. « Je puis bien dire, confiait-elle à son directeur, que depuis la mort de ma mère, je n'ai point passé un seul jour sans souffrir quelque petite chose pour Jésus. » Maintenant qu'elle n'était plus dans l'enfance mais dans un âge fait, le Seigneur allait raidir sa main divine et frapper des coups de maître. Ce fut d'abord un mal terrible à un pied, la nécrose, avec son accompagnement de douleurs très aiguës. La vertueuse jeune fille ne croyant pas devoir en tenir compte, endurait ses souffrances avec un généreux courage ; mais le mal négligé s'aggrava, la carie s'étendit, et force fut de recourir au chirurgien. Celui-ci, à la vue des ravages de la gangrène ne cacha point ses craintes et déclara que l'amputation du pied serait probablement nécessaire. Se bornant d'abord à une opération partielle, il découvrit l'os attaqué et se mit à le sectionner et à le racler profondément pour enlever les parties mortifiées ou malades. La patiente, qui n'avait pas voulu qu'on l'endormît, supportait héroïquement ces tortures ; et tandis que tous les assistants frissonnaient d'horreur et de pitié, elle seule, immobile, paraissait rester indifférente. Au plus fort de l'opération elle poussa bien quelques soupirs involontaires, mais regardant aussitôt l'image de Jésus crucifié elle lui demanda pardon de sa faiblesse et reprit son impassibilité. C'est ainsi, pour employer sa propre expression, qu'après avoir tant demandé de souffrir un peu, Jésus l'avait consolée ! Le divin Maître délivra sa bien-aimée servante de ces premiers tourments corporels, mais pour lui présenter une bien autre amertume dans le calice de sa passion. Monsieur Galgani, son père, était un homme taillé à l'antique. Bon, simple, charitable, incapable de tromper personne et ne croyant pas non plus qu'on pût le tromper. Mais, sans qu'il eût l'air de s'en douter, il vivait dans des temps mauvais. Beaucoup de ceux qui connaissaient son excessive bonté cherchaient à la capter à leur profit. C'était de toutes parts dans sa maison des venues sans fin. Celui-ci venait emprunter de l'argent, celui-la le prier d'être sa caution ; les métayers le voulaient sur les produits de ses terres ; ses fermiers et ses locataires ne payaient pas leurs termes. Par surcroît, de longues et continuelles maladies dans la famille, dont celles de la mère et de deux enfants, qui furent suivies de mort, et cent autres infortunes contribuèrent à consumer peu à peu son riche patrimoine. Quand vint l'échéance, des lettres de change imprudement cautionnées, la ruine fut complète. Tous les biens meubles et immeubles furent mis sous séquestre, et la nombreuse famille se trouva réduite à la plus lamentable misère. Peu après, le pauvre père tombait malade, atteint d'un cancer à la gorge, et il ne tardait pas à expirer laissant ses chers enfants dans un entier dénûment. À la nouvelle de son décès, les huissiers et la force publique vinrent, de par les créanciers, fermer la pharmacie et mettre sous scellés les quelques meubles qui y restaient encore. Au récit d'une telle infortune, ne croirait-on pas voir se dérouler sous ses yeux les différentes scènes des malheurs dc Job ? Cependant, voici quels étaient les sentiments de Gemma dans une pareille extrémité : « Nous entrions dans l'année
1897, si douloureuse pour toute C'était le 11 novembre 1897 que Gemma se voyait orpheline pour la seconde fois. Avec quel héroïsme elle embrasse les croix, de plus en plus lourdes, que le divin Maître prodigue comme ses meilleurs présents à tous ses bien-aimés !
MALADIE MORTELLE. - GUÉRISON PRODIGIEUSE.
(1897-1899)
Heureusement les tantes du dehors, émues d'une pareille détresse,
vinrent au secours de leurs neveux, et Gemma, la préférée d'entre tous,
fut recueillie par celle de Camaiore, Carolina Lencioni, dont les
richesses lui permettraient de faire revivre à sa nièce les jours les
plus prospères de la liaison paternelle. Mais, de même que la vertueuse
jeune fille ne s'était point affligée de l'extrême pénurie de Lucques,
elle ne se réjouit pas de l'opulence de Camaiore, et son unique bonheur
devait consister, comme toujours, dans le travail, dans la prière et
dans l'union intime avec Jésus seul. Retrempée dans l'amour divin par la
tribulation, elle espérait maintenant pouvoir jouir en paix de ses
fruits et mener dans la demeure de sa tante comme dans un monastère une
vie toute céleste.
Son attente fut déçue. Si dans sa famille on lui laissait pleine liberté
de se livrer à ses pratiques de piété en évitant les distractions
mondaines, à Camaiore, comme autrefois San Gennaro, les entraves à son
idéal de sainteté se multiplièrent de jour en jour. D'un côté, son bon
cœur souffrait de se soustraire aux convenances de sa condition, de
l'autre, il éprouvait, à les suivre ; du scrupule et du remords. Que
faire ? Loin de son confesseur ordinaire, Gemma ne pouvait lui
manifester ses incertitudes. S'ouvrir à un autre peu au courant du
travail intérieur de la grâce dans son âme, elle y répugnait
invinciblement. D'ailleurs, l'eût-elle voulu, qu'elle n'aurait su
s'expliquer ni se faire comprendre. Sa peine était d'autant plus vive
qu'à son trouble se joignaient des difficultés extérieures apportées à
la réception fréquente de la sainte communion, son unique soutien ; et
lorsque dans son angoisse elle élevait une voix aimante et plaintive
vers son Jésus, Jésus lui-même, paraissant rester sourd, la délaissait
dans une profonde aridité.
Cependant la pieuse enfant redoublait d'efforts pour se rendre plus
agréable à ses yeux ; et, à l'imitation de sainte Catherine de Sienne,
elle avait comme dressé dans son cœur un autel d'où s'élevaient
incessamment vers la Majesté divine d'humbles adorations et des
palpitations d'amour. Lorsque l'autorisation lui en était accordée, elle
se dirigeait en grande hâte en compagnie de sa cousine vers l'église de
la collégiale voisine, pour vivre quelques instants trop courts près de
son bien-aimé Jésus-Hostie.
Aujourd'hui encore, les révérends chanoines de la collégiale aiment à
indiquer aux étrangers la place qu'occupait habituellement la jeune
fille dans ses visites eucharistiques.
Ses promenades d'ailleurs forcées, avaient pour
but ordinaire le sanctuaire de l'Abbaye où se vénère une antique image
de
Bientôt un événement d'une autre nature vint la bouleverser
profondément. La jeune vierge, alors dans ses vingt ans, était douée
d'une rare beauté. D'un port noble et plein de grâce, dans sa toilette
pourtant des plus simples elle apparaissait ravissante. Ses yeux,
difficiles à voir, parce qu'elle les tenait constamment baissés,
brillaient du doux éclat des étoiles, et à ces agréments extérieurs la
piété, le recueillement et la modestie qui respiraient dans toute sa
personne ajoutaient un nouveau charme.
Or, il advint pour la seconde fois qu'un jeune
homme du pays, de fort honorable maison, s'éprit d'elle à sa seule vue,
et sans trop prendre d'informations demanda sa main. C'était une
occasion favorable pour relever de sa ruine
Comme sa tante en eût difficilement accepté le motif, elle implore de
nouveau avec la plus vive confiance le secours du Seigneur, et le
Seigneur pour délivrer sa servante de tout péril permet qu'en ce temps
même des douleurs aiguës se déclarent à l'épine dorsale et aux reins.
Prenant alors courage, et sans se laisser arrêter par la perspective des
privations qui l'attendent à Lucques, Gemma prétexte son état de santé
pour solliciter son départ. À force d'instances et de pleurs elle
obtient de rentrer à la maison paternelle qu'elle devait revoir, comme
elle l'avait laissée, plongée dans la détresse.
On raconte qu'au moment des adieux tous les
membres de
À peine parmi les siens, Gemma sentit son état
s'aggraver. Aux douleurs des reins et de l'épine dorsale vinrent
s'ajouter la déviation de la colonne vertébrale, des crises terribles de
méningite, la perte totale de l'ouïe, la chûte de la chevelure et enfin
la paralysie des membres. Au début, dans l'espoir d'éviter l'inspection
du médecin, redoutée par sa pudeur, la jeune fille dissimula l'acuité de
ses souffrances, particulièrement excessives dans la région des reins.
Comment se laisserait-elle examiner et toucher par un étranger, elle qui
ne se permettait même pas de diriger un regard vers les parties les plus
endolories, ni même d'en approcher la main pour se rendre compte du
mal ? Devant l'effrayante aggravation des symptômes, sa perplexité
devint extrême. Elle eût certainement préféré subir des tortures dix
fois plus cruelles plutôt qu'une visite médicale, car se rappelant
toujours les paroles entendues dans sa première enfance des lèvres de sa
mère : Notre corps est le temple de
l'Esprit-Saint, elle entendait à tout prix
le faire respecter comme tel. Mais un soir, un médecin appelé à son insu
par la famille entra subitement dans sa chambre, et malgré son refus,
que n'avait pu fléchir aucun argument, voulut à toute force l'examiner.
Sur l'ordre formel de ses tantes, Gemma dût offrir à Dieu l'inévitable
sacrifice.
L'inspection révéla dans la région lombaire un
gros abcès paraissant communiquer avec l'un des reins. Le médecin,
effrayé, réunit une consulte de doctes professeurs, qui déclarèrent
unanimement la jeune fille atteinte dune affection vertébrale de nature
très grave et difficilement curable. . Ils
ordonnèrent quelques médicaments dont l'effet fut nul ; bientôt même les
progrès incessants du mal contraignirent l'infirme, devenue incapable de
mouvement, à s'aliter définitivement.
Tandis que s'épuisait le frêle corps de l'innocente enfant, son âme
s'épanchait en tendres gémissemts, en ces gémissements d'amour qui
consolent et soulagent, et que l'on n'échangerait point contre 1e
éphémères plaisirs des mondains. Sa pensée s'envolait constamment vers
Jésus qui satisfaisait enfin ses ardents désirs de souffrir pour Lui
plaire. D'ailleurs, comme son confesseur était désormais à sa portée,
son âme restait en paix ; et le Seigneur, en signe dc particulière
complaisance, lui faisait éprouver une douleur intense et une horreur
toujours plus grande du péché. Douleurs physiques et regrets purifiants
d'un passé moins parfait s’unissaient pour activer l'œuvre de sa
sanctification.
Impuissante à se mouvoir d'elle-même, la malade, sur son lit de
souffance, gisait dans une perpétuelle immobilité si des bras
charitables ne venaient lui apporter le soulagement d'un changement de
position ; et ainsi s'écoulaient pour elle les jours et les nuits, sans
autres consolations intérieures que celles que lui donnait l'oraison et
sa résignation aux dispositions providentielles. Parfois, lorsqu'elle se
plaignait amoureusement au Sauveur de ne pouvoir même plus prier, elle
en recevait par l'intermédiaire de son Ange gardieu de fortifiantes
exhortations. « Si Jésus t'afflige dans ton corps, disait l'esprit
céleste, c'est pour mieux purifier ton âme ; prends patience. »
Faisant allusion plus tard à cette familiarité toujours croissante de
son bon Ange, Gemma écrira : « Oh ! Combien de fois dans ma longue
maladie me disait-il au cœur des paroles consolantes ! »
Les membres de
Émue de tant de témoignages d'affection, la jeune fille souffrait à la
pensée d'être pour tous une, charge par sa longue et fastidieuse
maladie ; et son chagrin devint si vif que le Seigneur, soit pour
l'humilier, soit pour la réconforter, daigna l'en reprendre Lui-même.
« Un matin, raconte en effet Gemma, comme on venait de m'apporter la
sainte communion dans la maison, Jésus d'une voix assez forte me fit un
grand reproche : il m'appela une âme faible. C'est ton amour-propre, me
dit-il, qui regimbe de ne pouvoir partager la vie ordinaire de ton
entourage ; ou bien c'est le besoin inévitable des soins d'autrui qui te
cause une excessive confusion. Plus morte à toi-même, tu n'éprouverais
pas semblable inquiétude. »
Consolée autant qu'éclairée par ces paroles, la pieuse enfant recouvra
la paix, et depuis lors resta indifférente au, vicissitudes de son état
comme aux incidents de famille.
Cependant l'annonce de sa cruelle maladie s'était répandue dans la
ville, et de nombreuses amies accouraient admirer de près ce
qu'elles-mêmes proclamaient un prodige de patience dans une tendre jeune
fille. Gemma, les accueillant avec un aimable sourire et des témoignages
de gratitude, échangeait avec elles des paroles d'édification, les
seules quelle sût tirer de son cœur. Il lui était également indifférent,
leur disait-elle, de s'envoler au ciel sur-le-champ, ou de rester encore
sur cette pauvre terre pour y souffrir tant qu'il plairait à Dieu.
Des âmes compatissantes, devant l'inutilité des soins médicaux,
s'efforçaient souvent de lui faire espérer un miracle tantôt de la
médiation d'un saint, tantôt de celle d'un autre, suivant leur dévotion
particulière. L'une de ces visiteuses, voulant exciter sa confiance dans
un nouvel intercesseur, ou distraire du moins par une édifiante lecture
les longues heures du jour, lui apporta la Vie du Bienheureux Gabriel de
l'Addolorata, de la Congrégation des Passionistes, alors seulement
Vénérable. Gemma n'avait pas encore entendu parler du jeune saint ni de
ses nombreux miracles, dont la renommée cependant remplissait toute
l'Italie ; aussi ne manifesta-t-elle à son égard aucun enthousiasme bien
que sa famille commençât à lui adresser d'ardentes prières. Voici comment le Seigneur alluma dans le cœur de sa servante envers ce Bienheureux une étincelle de dévotion, de confiance et d'amour qui ne devait pas tarder à croître en incendie. Dans une de ses heures de solitude, la pauvre patiente se sent soudain envahie par de sombres pensées de mélancolie et une tristesse immense. Lasse, épuisée, impuissante à trouver dans une vue de foi le moindre secours, un découragement profond la saisit et la vie lui paraît insupportable. Rien de plus naturel, semble-t-il, qu'une pareille crise de désespérance dans une infirme réduite à un si lamentable état. Cependant ce n'était là qu'une tentation, habilement dissimulée, de l'astucieux ennemi qui cherchait à s'insinuer ainsi sans bruit dans l'âme de la jeune fille pour arriver plus sûrement à la perdre. Lorsque par son artifice il croit l'avoir complètement bouleversée, levant subitement le masque il se révèle et lui dit « Si tu m'écoutes je te délivrerai de tes tourments ; je te rendrai certainement la santé, et avec la santé tout ce qui pourra te plaire. » Pour la
première fois, nous voyons Gemma face à face avec Satan qui vient
ouvertement engager Ayant ainsi éprouvé l'efficacité de la protection du jeune saint, elle sent naître en son cœur de la reconnaissance à son égard avec un commencement d'affection. Sa première pensée à l'issue du combat est de rechercher le livre de sa vie qu'elle avait placé sous son chevet. « Le soir même, dit-elle, je me mis à lire la Vie du Confrère Gabriel, je la lus plusieurs fois ; je ne pouvais me rassasier de la relire et d'admirer ses vertus et ses exemples. Du jour où mon nouveau protecteur m'avait sauvé l'âme, j'éprouvai pour lui une dévotion particulière ; le soir, je ne trouvais pas le sommeil si son image n'était sous mon oreiller. Depuis lors je commençai d'avoir le Confrère Gabriel près de moi. Ici je ne sais m'expliquer ; mais je sentais sa présence à chacun de mes actes, il me revenait à la pensée. » La dame
qui avait prêté à notre malade la Vie du Bienheureux vint pour Cette courte visite du Bienheureux Gabriel, en comblant d'une paix et d'une suavité délicieuses l'âme de la jeune fille, raviva fortement son ancien désir du ciel. « Allons à Jésus, l'entendait-on souvent s'écrier, oui allons à Jésus, pour rester toujours avec Lui. » Mais Jésus n'entendait pas l'exaucer encore, et elle, le comprenant bien, comprimait son brûlant désir, pleinement résignée sur son lit de douleur à sa volonté sainte. La jeune infirme gisait toujours immobile dans son lit de douleur. De temps à autre, pour la soulager, des bras charitables la changeaient de position. Outre les membres de sa famille, les excellentes sœurs de Saint Camille, dites Barbantines, lui donnaient assidûment leurs soins, mûes certainement en cela par l'héroïque charité dont elles font profession, mais aussi par leur grande vénération pour la chère malade. Parfois elles amenaient quelqu'une de leurs novices pour l'édifier an spectacle de tant de ferveur et de vertu. Venaient également dans un but d'édification les sœurs de sainte Zite qui avaient gardé à leur ancienne élève une vive affection et qui rappellent encore « les très beaux exemples de vertu dont elles furent témoins durant sa longue maladie. » Cependant les mois s'écoulaient
sans apporter d'amélioration à la douloureuse situation de On arriva ainsi à la veille de l'Immaculée Conception. 7 décembre 1898, Les sœurs Barbantines se présentèrent pour leur visite habituelle, accompagnées d'une postulante que son jeune âge empêchait de revêtir l'habit religieux. La vue de cet ange éveille en Gemma le désir de l'imiter ; croyant à une inspiration divine elle prend la résolution de promettre à la Vierge. en cas de guérison, d'entrer chez les Barbantines. « Cette pensée me consola, écrit-elle ; j'en parlai à sœur Léonide qui s'engagea, si je venais à guérir, à m'admettre à la vêture à la même époque que la petite postulante. » Tout heureuse malgré ses souffrances physiques, la douce infirme manifeste son intention à son confesseur, venu ce même jour lui apporter les grâces du sacrement de Pénitence. « Il approuva de suite mon projet, continue-t-elle, et de plus m’accorda une autre consolation, toujours refusée jusque-là, celle de prononcer le soir même le vœu de virginité perpétuelle. » Gemma touchait enfin au comble de ses désirs ; désormais elle pourra se proclamer toute à Jésus, à Jésus seul. En cette soirée une paix céleste descendit en son âme, et son amour attendit impatiemment le lever du jour suivant qui devait l'unir à Jésus par la sainte communion, pour la première fois depuis son vœu perpétuel de virginité, et lui donner en même temps la joie d'offrir à sa céleste Mère, en la fête de son Immaculée-Conception, la licite promesse de prendre le voile. Comme elle s'abandonnait à ces douces pensées, un tranquille sommeil vient clore ses paupières et reposer ses membres endoloris, Alors lui apparut de nouveau son cher protecteur, le Bienheureux Gabriel ; il lui dit : « Gemma, fais volontiers le vœu d'entrer en religion, mais n'y ajoute rien. » Pourquoi n'y rien ajouter ? demande-t-elle, ne saisissant point le sens de ces paroles. Pour toute réponse elle entend ces deux mots, accompagnés par le Bienheureux d'un tendre regard et d'un angélique sourire : Sorella mia ! Ma chère sœur ! « Je ne comprenais rien à tout cela, reprend Gemma ; pour le remercier je lui baisai l'habit. Alors il détacha de sa poitrine son cœur, (l'emblème des Passionistes), me le fit baiser et le posa sur la mienne, par-dessus les draps de lit, en me redisant Sorella mia ! et il disparut. » (2). Le matin suivant, la jeune vierge recevait Jésus-Eucharistie et prononçait son vœu, l'âme inondée des plus suaves délices. De telles faveurs spirituelles,
courte trêve à ses maux, n'empêchaient point l'affaiblissement
progressif de ses forces. Les médecins eurent recours, comme suprême
ressource, à l'opération de l'abcès des reins et à l'application de
pointes de feu le long de l'épine dorsale ; c'était le 4 janvier 1899.
La sainte enfant que préoccupait toujours avant tout la garde de sa
pudeur, refusa de se laisser endormir. Elle supporta héroïquement le
supplice, fort inutile d'ailleurs, car le mal continua ses ravages, et
le 20 du même mois un nouvel abcès accompagne de fortes douleurs
spasmodiques, s'ajoutait à ceux de Cependant Gemma ne devait pas mourir encore. Il était dans les desseins du Seigneur de se glorifier en elle par l'effusion des dons surnaturels les plus extraordinaires. La guérison ne demandait pas moins qu'un miracle ; mais Dieu le fit, et d'une façon assez singulière que Gemma va nous raconter.
CHAPITRE VI
AU COUVENT DE LA VISITATION, (mars-mai 1899) Elle se sentait dévorée d'une faim intense de l'Eucharistie, que n'avaient guère pu apaiser durant sa maladie de plus de douze mois les quelques communions accordées de loin en loin. C'est au banquet sacré qu'elle trouva la réalisation de la promesse du Seigneur : « Rien ne te manquera, lors même que je t'enlèverai toute consolation et tout appui sur la terre. » Jésus-Hostie lui tint lieu de tout. Sitôt guérie, Gemma qui soupirait depuis plusieurs années après la vie claustrale fit connaître à sa famille son intention d'exécuter son projet et son vœu. Personne ne songea sur le moment à contrarier une vocation pour tous si manifeste, d'autant plus qu'on n'en supposait point la réalisation si prochaine. Mais la servante de Dieu entendait bien voler sur-le-champ vers la solitude d'un cloître silencieux pour y vivre seule avec Jésus. Diverses circonstances des derniers temps de sa maladie pouvaient la laisser indécise sur le choix d'une Congrégation. Sous l'inspiration des sœurs Barbantines, elle avait promis à la Vierge en cas de guérison d'entrer dans leur Institut. D'un autre côté, le Bienheureux Gabriel, dans une apparition, l'avait plusieurs fois appelée sa sœur en posant sur sa poitrine l'emblème de l'Ordre des Passionistes. Enfin une voix mystérieuse
semblait l'avoir invitée à prendre le voile à Cependant le bruit de sa guérison se répandait dans la ville de Lucques, non sans susciter de nombreux commentaires. Les Visitandines exprimèrent le désir de voir la jeune fille pour entendre de sa propre bouche les détails de cet événement. On ne pouvait leur refuser une aussi légitime satisfaction. La miraculée fut accueillie avec empressement dans leur monastère et les religieuses, à la pensée de la posséder un jour, définitivement, manifestèrent toute leur joie. Ce jour, Gemma croyait bien le connaître avec certitude depuis l'instant de sa guérison, où une voix céleste lui avait fait entendre ces paroles : « Renouvelle à Jésus toutes tes promesses, et ajoutes-y qu'au mois consacré au Sacré-Cœur. toi aussi tu iras te consacrer à Lui. » La pieuse enfant avait interprété ces paroles comme un appel à la Visitation, et dans son impatient désir d'y répondre elle languissait de voir ce moment encore éloigné. « Aujourd'hui, écrivait-elle, nous sommes au 9 mars ; comment patienter jusqu'au 1er juin ? » Pour abréger son tourment, les Visitandines promirent de la recevoir comme retraitante vers le premier mai, et un mois plus tard comme postulante. Trente jours d'attente s'écoulèrent pendant lesquels le Seigneur combla sa servante d'ineffables consolations. À cette époque commence pour Gemma une vie toute céleste et à ce point extraordinaire qu'elle offre peu de différence avec celle des plus grands saints. Jusqu'ici elle a été favorisée, sans doute, d'illuminations intellectuelles nombreuses, de locutions divines, de suaves impressions dans l'âme, d'apparitions célestes, mais seulement par intervalles plus ou moins rapprochés. Aujourd'hui s'ouvre la série des communications divines presque ininterrompues et de l'ordre le plus élevé : lumières éclatantes, sublimes attractions, très puissants stimulants, qui vont conduire si rapidement la jeune vierge à une admirable perfection. Intime est son union avec Dieu que sa pensée contemple sans défaillance, sans pouvoir s'arrêter sur aucune créature. Par son abandon absolu à la Providence et son inaltérable uniformité aux vouloirs divins, elle conserve le calme et la joie au sein des plus dures épreuves. En un mot, Gemma ne vit que pour son Dieu vers lequel convergent tous ses désirs et que réclament toutes les palpitations de son cœur. En Lui seul son âme se délecte et repose tranquille. Cependant la semaine sainte approchait. Gemma l'attendait impatiemment pour épancher en ces jours mémorables ses tendres sentiments envers Jésus Crucifié. Avant de dire les grâces importantes reçues en cette grande semaine, il me faut parler de l'Heure sainte pratiquée par la jeune fille ; car, c'est durant ce pieux exercice que s'accompliront en elle dans les dernières années de sa vie les plus étonnants prodiges de l'amour divin. Elle
lui avait été suggérée et expliquée pendant sa maladie, en vue de
fortifier sa patience, par Pour mieux se disposer au pieux exercice la jeune fille le fait précéder d'une confession générale. Une préparation si sérieuse révèle la haute idée que le Seigneur lui avait inspirée d'une pratique secrètement ordonnée par sa Providence à la fin miséricordieuse dont il sera question dans un autre chapitre. Écoutons Gemma nous décrire les opérations de la grâce en ce Jeudi-Saint. Pour ne point perdre le fruit
de l'exercice qu'elle eût voulu accomplir à l'église, la jeune fille se
renferme dans sa chambre et, seule, commence les trois heures d'oraison.
Que dis-je, seule ? À peine à genoux, elle voit approcher son Ange
gardien. L'esprit céleste lui reproche les larmes qu'elle vient de
verser, fait entendre de sages avertissements sur la force d'âme que
Dieu demande en face du sacrifice ; puis il s'unit à ses prières et
l'aide à tenir compagnie à Jésus souffrant et à De pareilles faveurs, en
comblant de consolation l'âme de la jeune fille, la remplissaient de
confusion et de crainte, tant elle s'en jugeait indigne ; elle eût
voulu, dans son humilité, n'en rien laisser soupçonner à personne. Pour
la déterminer à révéler à son propre confesseur l'émouvante apparition
du Jeudi-Saint, l'Ange gardien avait dû l'exhorter à plusieurs reprises
et même En conséquence, qu'imagine-t-elle ? Elle se rend, sans être aperçue, au puits de la maison, en détache la corde, la met en plusieurs noeuds et en étreint sa chair. Mais comment parvenir au degré rêvé d'amour de Dieu ? L'ardente enfant le demande à son confesseur, et comme la réponse lui paraît insuffisante, elle s'adresse directement au Seigneur. « J'étais inquiète, écrit-elle, de ne savoir aimer ; mais Jésus dans sa bonté infinie daigna s'abaisser jusqu'à venir se faire mon maître. » C'était un jour d'avril de l'année 1899, pendant la prière du soir. Seule dans sa chambrette, la jeune vierge tenait sa pensée et son cœur dirigés vers Jésus crucifié lorsque « soudain, continue-t-elle, je me sentis profondément recueillie et je me trouvai pour la seconde fois en présence de Jésus crucifié. Il me dit, en me montrant ses cinq plaies béantes : Regarde, ma fille, et apprends comment on aime. Vois-tu cette croix, ces épines et ces clous, ces chairs livides, ces meurtrissures, ces plaies ? Tout est l'œuvre de l'amour, et de l'amour infini. Voilà jusqu'à quel point je t'ai aimée. Veux-tu m'aimer vraiment ? Apprends d'abord à souffrir : la souffrance apprend à aimer. » À une telle vision, à de telles paroles la tendre jeune fille éprouve une douleur si intense qu'abandonnée de ses forces elle tombe évanouie et reste plusieurs heures étendue sur le sol. Enfant prédestinée, vous savez maintenant de la bouche même du divin Maître comment on aime. Préparez-vous donc à la douleur qui doit faire de vous un brûlant séraphin. Cependant on approchait du premier mai, jour fixé à Gemma par les religieuses visitandines pour le commencement d'un cours d'exercices spirituels dans leur couvent. La jeune fille comptait les heures qui la séparaient encore de cette date si attendue, qu'elle espérait bien devoir être celle de l'adieu définitif au monde et de sa donation entière au bien-aimé Jésus. De son côté, le Sauveur continuait activement par sa grâce la purification de cette âme d'élite, en vue de la préparer à un don mystique des plus rares. Enfin le premier mai parut. Vers huit heures du soir, Gemma se rendit en tressaillant d'allégresse au saint asile de la Visitation où dès l'entrée il lui sembla, selon son expression, se trouver en paradis. Elle avait défendu aux siens de venir la visiter pendant les jours de la retraite, qui devaient être, leur avait-elle dit, « tout pour Jésus. » Suivons la fervente enfant dans ces saints exercices dont elle conservera le plus précieux souvenir ; elle leur devra la dernière préparation à la grâce extraordinaire qui formera le sujet du chapitre suivant. En la recevant dans leur
monastère, les Visitandines n'avaient pas seulement l'intention, on l'a
déjà dit, de la garder quelques jours ; elles entretenaient l'espoir
d'en faire l'acquisition, car en dépit de sa pauvreté et de son dénûment
bien connus, Gemma par ses grandes vertus constituait un vrai trésor.
Aussi fut-il décidé, d'accord avec son confesseur, qu'elle ne ferait
point les exercices spirituels sous forme privée, comme une personne
étrangère, mais conformément à l'horaire de L'humble vierge eût préféré rester solitaire et passer inaperçue, mais sachant bien que l'obéissance et l'abnégation de la volonté propre plaisent souverainement au Seigneur, elle se laissa confier sans difficulté à la maîtresse des novices comme l'une d'entr’elles. Les Visitandines entendaient de la sorte l'examiner de près et ménager en même temps à leurs jeunes recrues par l'édification de ses bons exemples un grand avantage spirituel, confirmées qu'elles étaient dans leur haute estime de cette enfant par Monseigneur Volpi, son confesseur et leur grand protecteur. Prévenues en sa faveur, novices et professes se prirent à entourer d'attentions la nouvelle venue. La mère supérieure surtout lui prodiguait des marques particulières d'affection. Au réfectoire elle la voulait à son côté, à la place d'honneur. Sa joie était de s'entretenir souvent avec elle des choses divines, pendant la récréation du soir, ou dans sa chambre aux moments que la fervente retraitante ne passait pas au chœur, seule avec Dieu. Les lumières et les communications célestes reçues en ces saints jours, Gemma nous les laisse soupçonner par ces mots : « Jésus, sans regarder à ma misère, m'apportait ses consolations et de plus en plus se faisait sentir à mon âme. » C'est-à-dire, pour qui connaît son langage, que le ciel se déversait alors dans son âme pour l'exciter au bien et ravir toutes ses affections. Gemma goûtait un réel bonheur au couvent de la Visitation ; cependant elle ne se sentait point dans son véritable élément. La règle paraissait bien peu sévère à sa ferveur. Dans son désir d'offrir à son Jésus de grandes pénitences, ce genre de vie lui semblait trop commode, et le divin Maître lui-même le lui aurait laissé entendre. « Plusieurs fois, par intervalles, raconte-t-elle, Jésus me dit intérieurement : Ma fille, je veux pour loi une règle plus austere. » Somme toute, elle restait volontiers dans ce saint asile, tremblant à la seule pensée d'avoir à le quitter pour rentrer dans sa famille. Elle ne cessait de prier son confesseur de lui obtenir de l'autorité ecclésiastique d'y demeurer définitivement. On alla donc trouver l'Archevêque. Le saint prélat, - c'était Monseigneur Ghilardi - avait certainement entendu déjà parler de Gemma ; on la lui avait représentée comme une personne délicate de santé, malgré le miracle de sa guérison, et de constitution faible, portant d'ailleurs encore le corset de fer que les médecins lui avaient ordonné au début de sa maladie pour enrayer la déviation vertébrale. Dans ces conditions, il crut prudent de refuser l'autorisation sollicitée. À cette annonce, la mère supérieure vivement désireuse d'éloigner tout obstacle ordonna à la jeune fille de quitter le corset de fer. Celle-ci ne se fit pas prier. Sur l'heure même elle se défit du malencontreux appareil et jamais plus ne le reprit sans qu'elle eût à le regretter le moins du monde. Mais tout fut inutile. L'Archevêque, certainement inspiré de Dieu, resta inflexible et défendit d'admettre l'aspirante au noviciât le mois de juin comme on l'avait projeté. Il autorisa seulement à la garder au monastère jusqu'au vingt mai, pour lui donner la consolation d'assister à la profession de quelques novices, fixée à cette date. Gemma ne reçut point d'abord communication de la décision épiscopale aussi le matin du vingt mai et durant la cérémonie de la profession dont elle espérait être plus tard l'héroïne à son tour, la vit-on toute rayonnante de bonheur. « Jésus, dit-elle, attendrit mon cœur plus que de coutume ; » sans doute pour la préparer à son départ imminent. On la voyait à l'écart, absorbée dans une douce contemplation. « Je pleurai, je pleurai beaucoup, ajoute-t-elle » ; larmes d'amour et de joie célestes. On raconte qu'en cette journée, tandis que toute la communauté faisait fête aux nouvelles professes, personne ne s'avisa que Gemma, restée toute la matinée en prière à la chapelle, n'avait ni déjeûné ni dîné. Encore moins y avait-elle songé elle-même, dans son intime union à Dieu. Mais dans l'après-midi la faiblesse de la nature la trahit et ses forces défaillirent ; dès que les religieuses connurent la cause du malaise elles s'empressèrent de la conduire au réfectoire. Mais qu'était cette incommodité passagère à côté de la nouvelle qu'on lui apprit le soir même, d'avoir à quitter le monastère et rentrer dans sa famille. La douleur de la sainte jeune fille fut extrême, et seule put l'adoucir son héroïque résignation aux dispositions providentielles. « C'est à cinq heures du matin, le 21 mai 1899, dit-elle, que je dus partir ; je demandai en pleurant la bénédiction à la mère supérieure, je saluai les religieuses, et je sortis. Mon Dieu, quelle douleur ! » La pauvre enfant rentra bien malheureuse dans sa maison, qui lui apparut alors à ce point différente du couvent qu'elle ne crut plus pouvoir y vivre. Que les occupations en étaient autres, et les personnes, et les discours ! Néanmoins, pour accomplir la volonté divine elle s'y accommoda et se livra aux soins domestiques avec sa première ardeur. Elle constatait d'ailleurs qu'ils ne la détournaient point de son attention aux choses célestes dont son cœur restait uniquement épris. Refoulant dans son âme et ses regrets et sa douleur, elle visait à l'accomplissement parfait de ses devoirs envers ses tantes, son jeune frère et ses petites sœurs ; elle se tenait entièrement à leur service, et par son exemple les encourageait à la patience dans la gêne toujours croissante de leur famille si éprouvée. Parmi les pieuses pratiques de la jeune fille à cette époque, on rapporte celle-ci. On sait combien tendrement elle aimait son père qu'elle n'avait cessé d'entourer d'attentions filiales jusqu'à son dernier soupir. Après sa mort cette affection se manifesta par de continuels suffrages pour le repos de son âme. Durant son séjour chez sa tante de Camaiore elle se rendait souvent, en compagnie de sa cousine, à l'église de l'Abbaye, comme en un dévôt pélerinage, pour y recommander à la Vierge l'âme de son père ; et de retour à Lucques, elle ne laissa passer presque aucun jour de fête sans aller au cimetière avec sa sœur Julie prier sur sa tombe et sur celle d sa mère. Et maintenant, à peine rentrée
du couvent de la Visitation, Gemma reprend avec plus de ferveur la
pieuse pratique. Après avoir entendu En congédiant Gemma le 21 mai de cette année, les Visitandines ne lui avaient pas enlevé tout espoir de la reprendre lorsque les difficultés survenues seraient aplanies ; et la jeune fille, bien que ne rencontrant point son idéal dans leur couvent, y serait volontiers revenue, ne fût-ce que pour échapper à la vie séculière. Elle ignorait que la
consécration au Sacré-Cœur dont lui avait parlé le Seigneur au moment de
sa guérison miraculeuse ne se confondait point avec la consécration
monastique dans un monastère de la Visitation ; c'était un simple moyen
de hâter sa totale transformation en Dieu par la douleur et par l'amour.
Mais Gemma n'interprétait pas ainsi les paroles du Sauveur. S'en tenant
à la lettre, elle soupirait encore ardemment quoique avec résignation
vers la vie claustrale et renouvelait sans se lasser sa demande
d'admission au noviciat. Cependant les difficultés loin de disparaître
allaient se multipliant. On exigeait maintenant des certificats de
médecin et je ne sais quelles autres attestations difficiles à obtenir.
De plus, comme toute sa dot consistait uniquement dans sa grande vertu
et dans ses modestes effets d'habillement, les Visitandines, qui
n'eussent point dès le début tenu compte de sa pauvreté, crurent y voir,
avec le temps et de nouvelles réflexions, un obstacle insurmontable. La
jeune fille s'aperçut bien vite de leur hésitation, mais sans se
troubler. Avec sa confiance ordinaire elle se tourna de nouveau vers le
Seigneur, qui lui fit clairement entendre cette fois que la mystérieuse
consécration ne visait point la vie religieuse, du moins dans l'Ordre de
CHAPITRE VII
(8 juin 1899) Reproduire en sa personne une parfaite image de Jésus, telle fut la suprême aspiration de toute la vie de Gemma ; et comme le Fils de Dieu pour racheter nos âmes et mieux gagner nos cœurs est apparu en ce monde sous la forme de la douleur, sa fidèle servante ne voulut jamais savoir que Jésus Crucifié. Les mystères de ses grandeurs divines semblaient peu occuper son esprit. « Ah mon Bien-Aimé, disait-elle avec l'Épouse des Cantiques, est pour moi un bouquet de myrrhe ; en Lui je ne veux apercevoir autre chose, car c'est la part qu'il s'est lui-même choisie. Aille qui veut, le contempler au Thabor, moi je reste sur le Calvaire, en compagnie de ma chère Mère des douleurs. » Gemma ne voulait d'autres images de dévotion que celles qui le représentaient souffrant pour nous. Dès son enfance, on l'entendait dire souvent à sa pieuse mère : « Maman, parlez-moi de la passion de Jésus ; » et aux maîtresses de l'institution Guerra : « Mes sœurs, expliquez-moi quelque point des douloureux mystères de Jésus. » Et il fallait apporter, on s'en souvient, à la satisfaction de ses saints désirs une grande prudence, de peur que la vive émotion toujours provoquée en cette âme tendre par le récit des souffrances de son bien-aimé Jésus, n'occasionnât quelque trouble de santé. De tels débuts, loin de se démentir, furent bientôt suivis d'étonnants prodiges, qui vinrent révéler d'une façon frappante, en la couronnant, l'entière transformation de Gemma en Jésus Crucifié. On a vu comment le Sauveur, en vue d'enflammer la dévotion de sa servante envers sa douloureuse Passion, lui apparaissait quelquefois tout inondé de sang, et par la vue saisissante de ses plaies ouvertes la stimulait à l'aimer et à souffrir pour Lui. De telles visions et des paroles surnaturelles ménagées avec une très particulière providence disposaient graduellement son âme au don inappréciable que lui réservait le Sacré-Cœur. Après sa sortie du couvent de la Visitation, Gemma entendit une voix mystérieuse lui dire avec force à l'oreille : « Allons, prends courage ; oublie toutes les créatures ; abandonne-toi sans réserve à Jésus. Aime-le beaucoup, n'oppose aucun obstacle à ses desseins et tu verras quel chemin en peu de temps il te fera parcourir, sans même que tu t'en aperçoives. Éloigne toute crainte : le Cœur de Jésus est le trône de la miséricorde, où les misérables sont le mieux accueillis. » Réconfortée par ces paroles, la jeune fille, se tournant vers une image du Sacré-Cœur, s'écria : « Ô mon Jésus, je voudrais vous aimer beaucoup, beaucoup ; mais je ne sais. » Et la voix surnaturelle de reprendre : « Veux-tu toujours aimer Jésus ? Ne cesse un moment de souffrir pour Lui. La croix est le trône des vrais amants ; la croix est le patrimoine des élus en cette vie. » Enfin un jour après la sainte communion, elle entendit Jésus même lui dire : « Gemma, courage ! je t'attends au Calvaire, sur cette montagne vers laquelle je t'ai dirigée. » C'est bien en effet vers ce noble rendez-vous que l'avait acheminée la Providence par les multiples épreuves de la vie domestique, par les atroces douleurs de sa longue maladie, et tout dernièrement, par une retraite de trois semaines à la Visitation, par un repentir extraordinaire de ses fautes, par une confession générale accompagnée de tant de larmes, par le refus même des Visitandines de l'accepter au noviciat, enfin par les grâces extraordinaires prodiguées à la jeune vierge depuis sa prodigieuse guérison jusqu'à ce jour. Maintenant que son âme resplendit d'une pureté idéale, Jésus l'invite au Calvaire. Réponds à sa voix, enfant prédestinée, et laisse-toi transformer en ton Époux crucifié. Le 8 juin 1899, veille de la grande fête du Sacré-Cœur, quelques instants après la sainte communion, le Seigneur fait comprendre à sa bien-aimée servante que, le soir même, une faveur insigne lui sera accordée. En hâte, elle court en avertir son confesseur et lui demande encore une absolution de ses fautes puis, l'esprit rempli de saintes pensées, le cœur débordant d'une paix et d'une joie inaccoutumées elle rentre à la maison. « Le soir, raconte-t-elle, je fus saisie subitement et plus tôt que d'habitude, d'un repentir très vif de mes péchés, d'un repentir si vif que je n'en ai plus éprouvé de semblable, et que je me crus sur le point d'en mourir. Peu après, toutes les puissances de mon âme entrèrent dans un mystérieux recueillement l'intelligence ne voyait que mes péchés et l'horreur de l'offense de Dieu ; la mémoire me les rappelait tous, ainsi que les tourments endurés par Jésus pour mon salut ; la volonté les détestait, promettant de tout souffrir pour les expier. Des flots de sentiments se pressaient dans mon cœur : sentiments de douleur, d'amour, de crainte, d'espérance, de courage. » « À ce recueillement intérieur succéda bientôt la perte des sens, et je me trouvai en présence de ma céleste Mère. Elle avait à sa droite mon Ange, qui tout d'abord me commanda de réciter l'acte de contrition. Quand j'eus fini, ma Mère m'adressa ces paroles : « Mon Fils Jésus veut te faire une grâce ; sauras-tu t'en rendre digne ? - Ma misère ne savait que répondre. Marie continua : Je serai pour toi une mère ; te montreras-tu pour moi une vraie fille ? » Étendant alors son manteau elle m'en couvrit. Au même instant parut Jésus ; ses plaies étaient ouvertes, mais il n'en sortait pas du sang ; il en sortait des flammes ardentes. En un clin d'oeil, ces flammes touchèrent mes mains, mes pieds et mon cœur. Je me sentis mourir et j'allais tomber, lorsque ma Mère me soutint, me tenant toujours sous son manteau. Je restai plusieurs heures dans cette position ensuite ma Mère me baisa au front, et tout disparut. Je me retrouvai agenouillée dans ma chambre. » « Une forte douleur persistait aux mains, aux pieds et au coeur, et je m'aperçus, en me levant, qu'il en coulait du sang. Je couvris de mon mieux les parties douloureuses ; puis, aidée de mon Ange, je pus monter au lit. » Ainsi ornée des joyaux divins des stigmates, Gemma prenait rang, au pied de la croix, parmi les âmes les plus belles, à côté de saint François d'Assise, de sainte Catherine de Sienne, de sainte Véronique de Julianis, également favorisés de ce don. Elle pouvait s'appliquer à la lettre ces paroles de saint Paul : « Que personne ne me soit plus à charge, car je porte empreints dans ma chair les stigmates de mon Seigneur Jésus. » (1) Lorsque le séraphique patriarche d'Assise, lit-on dans sa vie, eut reçu l'impression des stigmates sacrés, il se sentit tout transformé en Dieu par l'amour, mais son embarras ne fut pas des moindres à la pensée qu'il ne pourrait cacher aux yeux profanes ces plaies mystérieuses. Sur le conseil de ses disciples de l'Alvernia, (2) le saint résolut de les dissimuler de son mieux. Une semblable détermination était-elle possible à observer par Gemma, qui vivait, non sur un mont solitaire, mais au milieu du monde, et entourée de gens curieux ? Elle ne pourrait se priver de se rendre à l'église, le matin pour la sainte communion et le soir pour la visite du Saint Sacrement ; or ses stigmates dégorgeaient du sang en abondance. Que fera-t-elle ? Toute la nuit elle se le demande. Lorsque, au point du jour, elle veut se lever, ses pieds ont à peine touché le sol qu'elle y éprouve une douleur intolérable dont elle croit mourir à chaque instant. Réussissant enfin à se tenir debout, la jeune fille met des gants pour cacher les plaies des mains et se traîne jusqu'à l'église. De retour dans sa famille elle se trouve doublement perplexe, et de ne pouvoir continuer à dissimuler le prodige, et de n'en point connaître la signification précise, ni sa rareté ou sa fréquence parmi les personnes de piété. Dans la pensée que les âmes fiancées au Christ par les vœux de religion recevaient sans doute ces signes, elle va s'informer auprès de l'une, auprès de l'autre, avec une gêne pleine de candeur, s'il ne leur est pas survenu quelquefois des blessures de telle et telle forme. Aucune réponse affirmative. Ou on ne comprend rien au mobile de ses questions émues, ou on rit de sa simplicité. Cependant le sang coule toujours sous les gants. Gemma se décide à révéler le phénomène à une de ses tantes. Se présentant les bras étendus et les mains couvertes par son mantelet : « Ma tante, dit-elle, voyez un peu ce que m'a fait Jésus. » À de telles paroles et à la vue des profondes empreintes sanglantes, la bonne dame demeure stupéfaite, tant elle est loin de s'expliquer, comme elle le fera plus tard, cet étrange mystère. Le lecteur s'attend certainement à des détails sur la nature des stigmates dans la servante de Dieu, sur leur mode de formation, sur leur évolution et leur durée. Je vais les donner dans ce chapitre même. On remarquera d'abord que ce phénomène mystique, quoique très rare, n'est pas nouveau dans l'Église catholique. On l'a admiré à différents siècles dans plusieurs de ses membres les plus saints, dont quelques-uns, tels que ceux déjà cités, sont canonisés. Il fut notamment constaté au siècle dernier par des milliers de témoins dans la personne de la vierge belge, Louise Lateau, qu'examinèrent, au point de vue physiologique, de très savants médecins catholiques et rationalistes, et, an point de vue théologique, des docteurs également distingués par leur science et par leur vertu, qui ont publié sur ce cas particulier des volumes entiers. Dans la vierge italienne, la stigmatisation, après s'être déclarée pour la première fois de la manière que l'on vient de lire, se reproduisit pendant deux ans chaque semaine, à jour et à heure fixes, c'est-à-dire le jeudi vers huit heures du soir, pour disparaître le vendredi à trois heures de l'après-midi. À part le recueillement précurseur de l'extase, aucun symptôme physique, aucune impression douloureuse n'annonçait son imminence ; mais tout à coup, avec l'extase, on voyait apparaître au dos des mains et au centre des paumes une tache rouge ; progressivement s'ouvrait, sous l'épiderme et dans le vif de la chair une déchirure irrégulièrement circulaire aux paumes et oblongue à la face opposée. Enfin l'épiderme se lacérait, mettant à nu une plaie vive de dix bons millimètres de large sur vingt de long à la paume, et de deux millimètres seulement de large au dos de la main. Cette déchirure, parfois très superficielle et même presque invisible à l'œil nu, atteignait d'ordinaire une grande profondeur, jusqu'à paraître traverser toute l'épaisseur de la main. que l'on eût dite percée de part en part. Je dis jusqu'à paraître, car les blessures regorgeant de sang en partie coagulé, et se resserrant dès que le sang s'arrêtait, il aurait fallu, pour s'en assurer, les explorer à l'aide d'un stylet médical ; ce que l'on n'osa jamais, par la crainte révérentielle qu'inspirait l'extatique dans cet état mystérieux. L'opération eût d'ailleurs été difficile les mains se raidissaient convulsivement sous l'étreinte de la douleur, et l'ouverture des plaies restait couverte, sur la face palmaire, d'une protubérance que l'on eût crue de prime abord une réunion de grumeaux de sang, mais qui était en réalité charnue et dure ; elle se relevait sur les bords, entièrement libres, affectant la forme d'une tête de clou de deux centimètres et demi de diamètre. Les stigmates des pieds, plus grands et entourés de teintes livides, présentaient, à l'inverse de ceux des mains, un plus fort diamètre au dos qu'à la plante ; en outre, celui du pied gauche était aussi large, à la face dorsale, que celui du pied droit à la plante, comme il est naturel si les pieds du Rédempteur ont été fixés à la croix par un seul clou, le droit superposé au gauche. Parfois, au lieu de se former peu à peu dans l'espace de cinq à six minutes, en commençant sous la peau ou l'épiderme, les blessures s'ouvraient instantanément, de l'extérieur, comme sous la poussée violente de clous invisibles ; et c'était alors un supplice de voir la chère martyre, ainsi frappée à l'improviste, trembler de douleur dans tous les muscles de ses bras, de ses jambes, de tout son corps. L'ouverture du côté fut observée rarement et de peu de personnes ; on n'osait trop découvrir, pour une satisfaction de curiosité, cette chair virginale. C'est ainsi que je me privai moi-même de la consolation de m'en rendre compte. Mais, à en juger par l'acuité de la souffrance provoquée jusqu'au plus intime du cœur, elle devait pénétrer dans ce viscère. D'ailleurs, si le but du Seigneur dans l'accomplissement de tels prodiges est de retracer en quelques-uns de ses serviteurs privilégiés une vivante et parfaite image de Jésus crucifié, il y a lieu de penser que la reproduction n'était pas incomplète. En pratiquant l'autopsie d'une servante de Dieu également stigmatisée, Jeanne de la Croix, les chirurgiens s'aperçurent avec stupeur que la blessure du côté traversait le poumon pour atteindre en plein cœur. Pareille constatation eût sans doute été faite sur Gemma si le prodige n'avait entièrement cessé depuis déjà deux ans. Dans notre sainte jeune fille, le stigmate du côté présentait la forme d'un croissant, aux pointes dirigées en haut. Sa longueur en ligne droite mesurait six centimètres ; sa largeur, à son milieu, trois millimètres ; et sa courbe égalait celle d'un are de même grandeur ayant une flèche d'un demi-centimètre. La forme de croissant, inédite
chez les stigmatisés connus, m'étonnait beaucoup, lorsque j'appris par
la lecture de la vie de Une forme si bien définie, revenant à trois siècles de distance, permet de croire une conformation correspondante du fer de la lance qui perça le côté du Sauveur. Cette blessure se produisait chez Gemma, tantôt instantanément et de l'extérieur, comme par un coup de lance, tantôt peu à peu et de l'intérieur. Dans le dernier cas, on voyait d'abord apparaître, en nombre toujours croissant, d'infimes ouvertures rouges ; puis la peau se déchirait, offrant aux regards la plaie si impressionnante déjà décrite. Le sang s'en échappait en telle abondance que les vêtements intérieurs en étaient trempés. L'humble vierge s'ingéniait de son mieux à le cacher : elle appliquait sur sa poitrine un linge en plusieurs doubles, qu'il lui fallait renouveler fréquemment et qu'elle lavait en secret. Cependant l'écoulement n'était pas continu ; il reprenait par intervalles plus ou moins longs, pendant lesquels la plaie se desséchait parfois au point, une fois lavée, de paraître en voie de guérison. Mais Comme on ne se trouvait pas ici en présence d'un phénomène naturel, au premier embrasement du feu mystérieux qui couvait dans l'intérieur la blessure s'enflammait de nouveau et le sang s'épanchait on grande quantité. Dans plusieurs de ses lettres Gemma parle de la plaie du côté : « Ce matin vers dix heures, dit-elle, mon cœur battait... Je me suis sentie faiblir... À la douleur du cœur a succédé une douleur très forte dans tous les membres ; mais ce qui dépassait tout et le précédait, c'était la douleur de mes péchés. Comme elle est forte cette douleur ! Si elle augmentait je ne pourrais y survivre, comme je ne pourrais survivre, me semble-t-il, au coup violent que j'éprouvai. (Gemma fait ici allusion à l’invisible coup de lance ouvrant la blessure du côté.) Mon tout petit cœur ne pouvant rester enfermé, il a commencé à rejeter du sang en grande abondance. » Et dans une autre lettre : « Jésus s'est fait sentir très fort à mon âme et alors mon cœur n'y tenant plus, la plaie du côté s'est ouverte et a donné du sang. » On ne sait combien de fois s'est produit ce phénomène merveilleux en dehors des jours habituels on ne peut préciser non plus la quantité de sang que perdait la sainte victime pendant les vingt heures environ que duraient les stigmates mais au témoignage des personnes qui l'approchaient de plus près, elle était considérable. L'une d'elles affirme, sous la foi du serment, que le flux sanglant du côté arrivait, jusqu'à terre si on n'y mettait obstacle. Même attestation pour celui des mains el des pieds. Ce sang était vif, de belle couleur et de même nature que celui qui s'échappe d'une blessure fraîchement ouverte, auquel il ressemblait encore après son entière dessication sur la peau, les vêtements ou le parquet. Le mode de disparition des stigmates n'était pas moins merveilleux que celui de leur formation. Après l'extase du vendredi l'épanchement sanguin cessait définitivement, les fibres des tissus lacérés se ressoudaient peu à peu, et le jour suivant ou au plus tard le dimanche il ne restait aucun vestige de ces profondes blessures, qui s'étaient recouvertes d'une peau nouvelle, semblable à celle des parties voisines. Seule, une tache blanchâtre indiquait la place qu'elles avaient occupé et qu'elles occuperaient encore, pour se refermer toujours de la même manière. Deux ans après la disparition définitive des plaies, cette tache persistait et on put l'observer à loisir à la mort de Gemma, surtout aux pieds, qu'il était si difficile, de son vivant, de dénuder pendant les extases. Jusqu'au jour où ses directeurs, par une disposition manifestement inspirée, lui défendirent de subir les stigmates, le phénomène se renouvela invariablement chaque semaine, du jeudi au vendredi ; jamais en d'autres temps, malgré leur solennité ou la forme extraordinaire de certaines extases de la jeune vierge. Je vais trop loin : on vit une exception, que nous rapportera plus loin le révérend père Pierre-Paul, passioniste, qui en fut l'occasion et le témoin. La faveur des stigmates est évidemment des plus rares ; mais qui déniera au Seigneur le droit de l'accorder à certaines âmes privilégiées telle que l'a été sans nul doute la vierge de Lucques ? Celui qui se montrerait presque scandalisé d'en entendre seulement parler ferait preuve d'une 'complète ignorance des voies de la Providence dans la sanctification des âmes, et même de peu de foi.
CHAPITRE VIII
LES TOURMENTS DE LA PASSION. (Juillet 1899…) On devine combien séraphique
dut être la communion du neuf juin, après le mystérieux événement de
Cependant l'humble vierge ne
tarda pas d'éprouver un véritable embarras à la pensée d'avoir à rendre
compte de l'opération divine à son confesseur, qu'elle avait averti, la
veille, de son pressentiment de l'imminence d'une grâce extraordinaire.
Extrêmement réservée lorsque la nécessité la forçait de parler
d'elle-même, et ne s'ouvrant d'ailleurs qu'avec une grande répugnance et
même avec honte, comment annoncerait-elle une chose si insolite, si
mystérieuse ? « Que pensera mon confesseur, se disait-elle, au récit de
cette faveur céleste, lui qui connaît parfaitement combien j'en suis
indigne ? Et si elle venait à s'ébruiter, comme on me sait pleine de
péchés, ne serais-je pas pour tous un sujet de scandale ? » À ces
sentiments d'humilité s'ajoutait peut-être, pour aggraver la répugnance
de la jeune fille, un manque de courage, si non une tentation du démon.
Le fait est que l'Ange gardien On était alors en l'année 1899. À l'occasion de l'expiration du XIXe siècle et de la naissance du XXe, des missions devaient se donner, sur l'ordre de Léon XIII, dans toutes les villes d'Italie. Les Pères Passionistes furent envoyés vers la fin de juin à l'église cathédrale de Lucques, où leurs labeurs apostoliques produisirent des fruits extraordinaires de salut. Gemma suivait alors dans une autre église les prédications du mois du Sacré-Cœur. Au commencement de juillet, mue par une impulsion divine, elle courut aux exercices de la mission de la cathédrale. Quelle ne fut point sa joie de reconnaître dans le costume des missionnaires celui que portait dans ses apparitions le Bienheureux Gabriel, son cher protecteur. « L'impression fut telle - ce sont ses paroles -qu'elle ne se peut décrire. La première fois que je vis ces Pères, je me sentis prise pour eux d'une affection spéciale et je ne perdis plus une de leurs prédications. » On pourrait s'étonner ici que la jeune fille, dont la vie entière s'était écoulée à Lucques où les Pères Passionistes venaient souvent exercer le saint ministère, ne connût encore de vue aucun d'entr'eux, alors surtout qu'à peu de kilomètres de la ville s'élève un de leurs couvents, très fréquenté des Lucquois. Mais l'étonnement disparaît si on se rappelle l'existence très retirée de la servante de Dieu, et sa singulière mortification qui l'éloignait de toute curiosité, fût-elle des plus innocentes. Gemma
continue la relation de sa première rencontre avec les Passionistes :
« Nous étions au dernier jour de la sainte mission. Tout le peuple se
trouvait réuni à l'église pour la communion générale à laquelle je pris
part, mêlée à Gemma prit au pied de la lettre ces paroles, susceptibles pourtant d'une double interprétation, et la pensée de revêtir un jour les livrées de la Passion inonda son cœur de la plus douce joie. En même temps toute répugnance à ouvrir son âme avait disparu. Pour obéir de suite à l'ordre du Sauveur elle court se jeter aux pieds de l'un des missionnaires, le père Gaétan de l'Enfant Jésus, et lui dévoile ses plus intimes secrets avec une pleine aisance ; puis elle parle des stigmates et de la difficulté qu'elle éprouve à les découvrir à son confesseur. Émerveillé de telles confidences non moins que de l'ingénuité qui les accompagne, le Père l'encourage et l'exhorte à se tenir humble et reconnaissante des bienfaits divins. Mais avant de se prononcer sur l'origine des faits extraordinaires soumis à son jugement il déclare vouloir y réfléchir mûrement. Tout en lui promettant de l'entendre de nouveau à ce sujet lors de son très prochain retour à Lucques, le prudent religieux lui donne l'ordre formel de les révéler à son confesseur ordinaire. Depuis longtemps la pieuse enfant désirait émettre par dévotion privée les voeux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance Convaincue d'avoir été appelée par Jésus à la vie religieuse parmi les Filles de saint Paul de la Croix, elle crut le moment propice pour obtenir cette faveur d'un missionnaire passioniste. Le père Gaétan la lui accorda, mais pour peu de temps, et à la condition de ne point renouveler les vœux sans l'assentiment du confesseur ordinaire. Il se montra autrement difficile touchant des instruments de pénitence fabriqués par la jeune fille en vue de macérer sa chair, car il les lui enleva, dans la persuasion que le confesseur n'eût pas agi différemment. Avec
quelle joie la fervente enfant se lia pour la premiere fois par les
trois vœux, elle-même nous le dira : « J'avais toujours eu un grand
désir de les faire ; je saisis l'occasion. Le Père me les fit prononcer
le 5 juin ; ils devaient durer jusqu'a la fête solennelle du 8 septembre
J'en demeurai très contente ; ce fut même une de mes plus grandes
consolations. » On l'aura remarqué, dans les circonstances précédentes,
Gemma paraît avoir manqué d'ouverture envers son confesseur ordinaire.
Était-ce caprice ? Nullement. On verra dans la suite que ses craintes
n'étaient point sans quelque fondement. Monseigneur Volpi exerçait un
ministère très laborieux dans des conditions difficiles. En dehors des
multiples soucis de sa charge et d'œuvres de zèle absorbantes, un tel
nombre d'âmes avaient recours à sa direction spirituelle, que de
s'occuper de toutes devenait impossible. On assiégeait son confessionnal
où il passait chaque jour plusieurs heures. Bien qu'il ne rebutât aucun
pénitent paraissant avoir un réel besoin de son ministère, plusieurs
cependant pouvaient souhaiter plus de temps que les circonstances ne
permettaient de leur en accorder. Pour les âmes conduites comme Gemma
dans des voies extraordinaires par la grâce divine, pareille hâte n'est
point sans inconvénients. La pauvre enfant en souffrait en silence.
Souvent, dans l'impossibilité d'approcher Monseigneur Volpi, elle lui
demandait par écrit une ligne de conduite à propos d'une grâce reçue ou
d'une difficulté ; la réponse n'était jamais donnée qu'en son temps au
confessionnal, où la nécessité de se presser s'accordait mal avec ses
besoins. On le voit, pour la direction d'une telle âme c'était
insuffisant. Aussi dès son retour à Lucques, le père Gaétan d'accord
avec la jeune fille résolut de manifester lui-même le premier à
Monseigneur les dernières opérations de Entre temps, par suite de
circonstances diverses et en raison de ces manifestations mystiques, la
vie de la jeune fille au sein de sa famille devenait des plus pénibles,
surtout depuis le départ de son frère aîné, Ettore, pour le service
militaire, et de son autre frère, Guido, pour l'Amérique. Forcée de se
prêter à des occupations peu ou nullement en rapport avec ses goûts de
vie intérieure, elle gémissait de ne pouvoir à son gré rester dans sa
chambre pour s'y adonner à l'oraison ou à un travail solitaire. Il
advint une fois qu'une personne de son entourage, dans la vivacité d'une
altercation, proféra des paroles irrévérencieuses contre la Majesté
divine ; Gemma en ressentit une telle douleur que le sang transsuda de
tout son corps, découlant jusqu'à terre. Inutile d'essayer de dissimuler
le fait prodigieux. Depuis quelque temps déjà les siens, qui avaient
observé en elle du nouveau et du mystérieux, se demandaient avec une
certaine inquiétude : Que se passe-t-il donc ? Des propos venus du
dehors avaient contribué à éveiller leur attention, surtout chez Ce n'est point la seule fois
que la servante de Dieu eut à souffrir de la part des siens, par suite
de leur inintelligence des œuvres merveilleuses de Le divin Maître entendit les plaintes de sa fidèle servante. Vivait alors dans la ville de
Lucques et y vit encore une de ces familles patriarcales pour lesquelles
la crainte de Dieu et les vertus chrétiennes constituent le principal
trésor. Elle se compose du père, de la mère, d'une sœur et de douze
enfants. Leur nom est cher à tous leurs concitoyens, autant qu'est
grande l'estime dont ils en sont entourés. C'est la famille du chevalier
Matteo Giannini. Bienfaitrice des humbles fils de saint Paul de la
Croix, elle donne l'hospitalité à ceux d'entr'eux que l'exercice du
ministère apostolique oblige fréquemment de passer par Lucques. La soeur
précitée, madame Cécilia Giannini, est une femme de haute piété, toute
dévouée aux bonnes œuvres. Elle ne connaissait Gemma que de vue. Le père
Gaétan lui en parla dès son retour à Lucques et, voulant tenir sa
promesse de revoir la jeune fille, il pria la bonne dame d'aller De son côté, l'excellente
dame, de plus en plus charmée de la rare bonté, de la simplicité
d'enfant, et de la singulière modestie de Gemma l'avait prise vivement
en affection. Elle éprouva bien, dès le début, une certaine perplexité
en présence des phénomènes merveilleux que présentait sa jeune amie.
Pour s'en rendre compte elle ne cessait un moment de l'observer, de
l'épier jusque dans ses moindres mouvements. Gemma, par pudeur innée
autant que par humilité, mettait toute son industrie à les soustraire à
son attention. Se jugeant profondément indigne des faveurs divines, elle
craignait de devenir un objet de scandale pour sa protectrice le jour où
celle-ci viendrait à les découvrir. Mais le Seigneur entendait dévoiler
pour sa gloire et le bien des âmes les dons de sa grâce, et toute la
circonspection de sa servante ne servait de rien. Voici comment elle
racontait à son confesseur une de ces circonstances où les précautions
les plus avisées eussent été vaines et qu'elle-même appelait
ses mésaventures.
« Hier, Jésus m'a
fait souffrir beaucoup. J'ai sué du sang toute la journée ; je n'étais
point chez moi, mais chez madame Cécilia. Jésus me recommande
continuellement de ne rien laisser soupçonner ; si j'y manque, il me
châtie. Il me répète que je dois rougir de me laisser voir de n'importe
qui, parce que mon âme est pleine de défauts. » Madame Cécilia, pour ne
point contrister la servante de Dieu, ne manifestait aucun étonnement
devant de tels faits prodigieux. Elle en bénissait le Seigneur,
redoublant pour son hôte de vénération et d'amour, « Vive Jésus
disait-elle, nous possédons un ange à Cependant après le père Gaétan, le très révérend père Pierre-Paul, alors provincial des Passionistes, aujourd'hui Monseigneur Moreschini, archevêque de Camérino, eut l'occasion de constater le 29 août 1899 dans la maison des Giannini le phénomène des stigmates. Comme je l'ai noté au chapitre précédent, c'est la seule fois que la stigmatisation se produisit en dehors des jours habituels du jeudi et du vendredi. Laissons la parole à l'éminent témoin. J'avais, dit-il, entendu
raconter sur la jeune fille des choses merveilleuses. Soupçonnant là de
pures illusions, assez fréquentes dans son sexe, je formai le projet de
m'en rendre compte par moi-même. Je me rendis donc à la maison de « À l'heure des vêpres, la jeune fille se rend seule, pour ses prières habituelles, devant le grand crucifix de la salle à manger. Quelques minutes après, j'ouvre la porte et je la vois en extase, toute transfigurée. Bien que plongée dans une immense douleur, elle paraît vraiment un ange. Je m'approche : de son visage, de la tête, des mains et sans doute de toutes les parties de son corps coule un sang vermeil, qui se dessèche avant d'arriver à terre et ne s'arrête qu'après une demi-heure. Je me retire vivement ému. » « Sortie de l'extase, Gemma dit confidentiellement à madame Cécilia : « Le père a demandé deux signes à Jésus, et Jésus lui en a donné un ; il lui donnera également l'autre. Quels peuvent bien être ces signes ? le savez-vous ? » Le soir venu, cette dame m'aborde, haletante d'émotion : « Père, me demande-t-elle, n'attendriez-vous pas, pour second signe, les stigmates ? » Je restais interdit, et elle de reprendre : « Je vous le demande, parce que s'il en était ainsi, Gemma les a déjà ouverts ; venez voir. » J'y cours et je trouve cette enfant bénie en extase comme la première fois ; ses mains sont transpercées, transpercées, dis-je, de part en part ; elles portent en pleine chair une large plaie d'où le sang jaillit avec abondance. L'émouvant spectacle dure cinq minutes. (Ici le vénéré prélat en fait une description minutieuse qui concorde parfaitement avec celle que j'ai donnée moi-même précédemment.) À la fin de l'extase, l'épanchement sanglant cesse, les blessures se ferment, la peau déchirée reprend subitement son premier état, et dès que la servante de Dieu s'est lavé les mains on n'aperçoit plus aucune trace du phénomène. Jésus avait daigné entendre ma prière. En lui rendant de vives actions de grâces, je déposai tout doute défavorable, fermement convaincu qu'il y avait là le doigt de Dieu. » Cette relation, envoyée par l'auteur à Monseigneur Volpi le 3 septembre 1899, se terminait par ces lignes : « J'ai vu de mes propres yeux les plaies des mains, tant celles de la face dorsale que de la face palmaire, et c'était de véritables blessures. À la fin de l'extase toutes s'étaient fermées ; il ne restait que les cicatrices. Or, comment est-il possible qu'une plaie se ferme ainsi naturellement ? Pour moi j'y reconnais l'opération divine. » De son côté le père Gaétan avait signé la déclaration suivante : « Je, soussigné, atteste avoir
vu, au mois de juillet dc l'année 1899, sur les mains de la jeune fille
Gemma Galgani, certaines plaies qui n'avaient rien des plaies observées
ordinairement dans « Je n'hésite pas à exprimer l'opinion, conforme à celle du témoin oculaire venu avec moi, que l'origine de ces stigmates ne peut aucunement s'attribuer à une cause naturelle ; car ayant observé les mains de la jeune fille le jeudi soir, nous n'y aperçumes trace de rien ; le vendredi matin elles présentaient l'état déjà décrit, et le samedi, seule une petite cicatrice rougeâtre y apparaissait. » De telles attestations avivèrent en Monseigneur Volpi le sentiment de la délicatesse de sa position. Jugeant de son devoir d'agir avec une extrême réserve, il résolut, après mûre délibération, dc tenter une expérience qu'il croyait devoir être décisive. Sans en rien dire à la servante de Dieu, il pria un médecin de confiance, pieux autant que savant, de vouloir constater et étudier le phénomène. Gemma raconte dans son autobiographie comment le Seigneur l'informa de ce projet. « Monseigneur, dit-elle, crut bon de me faire visiter à mon insu par un médecin ; mais j'en reçus l'avis de Jésus lui-même qui me dit : Dis au confesseur qu'en présence du médecin je n'opérerai rien de tout ce qu'il désire. Par ordre de Jésus j'avertis le confesseur. » En effet Gemma écrivit à Monseigneur : « Hier soir, Jésus m'a adressé ces paroles : Tu dois dire à ton confesseur que s'il veut un signe de moi, je le lui donnerai et à son choix, pourvu qu'il soil seul. Qu'il se rassure : il n'y a pas de maladie comme on l'a cru. » Quelle détermination définitive allait prendre Monseigneur ? Se fier à son propre examen ? Mais la responsabilité qu'il voulait éviter lui incomberait alors tout entière ; et s'il soupçonnait dans ces faits singuliers le produit d'une maladie ou, disons-le, de l'autosuggestion, comment par ses seules lumières et sous compétence médicale dissiper ses doutes ? Il maintint donc sa décision et en informa madame Cécilia. qui le tenait t au courant des moindres incidents concernant la jeune fille. L'inspection médicale fut fixée au vendredi 8 septembre 1899, fête de la Nativité dc la Vierge. Ce jour-là, vers dix heures du malin, Gemma, retirée dans sa chambre, entre en extase. Vers onze heures elle reprend ses sens et écrit à Monseigneur qu'il peut venir, mais seul, sans quoi Jésus, mécontent, ne donnerait rien à voir. « Cependant, ajoute-t-elle, faites comme bon vous semblera ; de toutes façons je serai contente. » Elle remet le billet à madame Cécilia, et celle-ci, après lecture, se hâte de l'envoyer à destination. À une heure de l'après-midi, Gemma, dc nouveau dans sa chambre, retombe en extase. Madame Cécilia, qui n'a pas tardé de la rejoindre, voit le sang couler dc son front et de ses mains ouvertes, marquées des stigmates. Viennent la contempler dans cet état, avec un religieux respect, le chevalier Matteo Giannini, de retour des eaux, son épouse Giustina et quelques autres membres de sa famille. Vers deux heures, Monseigneur et le médecin sont annoncés. Madame Cécilia court à leur rencontre : « Venez, venez, leur dit-elle, rayonnante de contentement, nous sommes au plus beau moment », et elle les introduit dans la chambre où se trouvent toujours les personnes déjà nommées. Le médecin prend un linge, le trempe dans l'eau et lave les mains et le front de la jeune fille en extase ; le sang s'arrête subitement et la peau apparaît sans plaie, sans la moindre égratignure ni piqûre. On se figure la stupéfaction et le désappointement de tous les spectateurs. Le médecin resté seul avec madame Cécilia, veut visiter également les pieds et le cœur, mais il n'y découvre rien d'anormal. Ainsi le Seigneur, dont les desseins sont souvent pour nous impénétrables, déroutait la science humaine, ne lui permettant point de contrôler un fait d'ordre surnaturel. Gemma nous dit dans son autobiographie avec sa simplicité ingénue : « Le confesseur agit à sa façon, mais les choses se passèrent comme Jésus l'avait annoncé. » Et le soir même elle écrivait an Prélat : « Si vous fussiez venu seul, Jésus vous aurait bien persuadé. » L'extase avait duré tout le temps de l'inspection ; Gemma ne s'était donc aperçu de rien. À la reprise des sens, elle remarqua un certain changement dans son entourage demeuré déconcerté, mortifié, confus. Madame Cécilia pour la distraire et l'éloigner de ce milieu gêné lui proposa de sortir. En route Gemma lui dit : « Me conduisez-vous vers Jésus ? J'ai besoin de Jésus. » La pieuse dame consentit à l'accompagner jusqu'à l'église, assez éloignée, de saint Simon. La visite au très Saint Sacrement se prolongea une heure environ. Au sortir de l'église la jeune fille dit à sa protectrice : « Je voudrais vous communiquer quelque chose, mais j'y éprouve beaucoup de honte. » Encouragée à parler, elle montra ses mains d'où le sang découlait. Madame Cécilia eut la pensée de les faire visiter en cet état par Monseigneur Volpi, et chargea une personne de confiance de lui conduire Gemma. Le Prélat put constater de ses propres yeux dans chacune des mains, non le sang il est vrai, mais la petite blessure d'où il avait coulé. Il ne manifesta aucun étonnement, de crainte d'exposer la jeune fille à quelque péril de vanité, mais après une simple observation des mains il se hâta de la congédier. Le Seigneur dans sa miséricorde atténuait ainsi l'humiliation de sa servante, tout en relevant quelque peu le courage de son confesseur et des autres témoins de l'infructueux examen du docteur. Si Dieu afflige parfois ses fidèles il ne les abandonne jamais, Sa providence, toujours admirable dans ses voies, sait les consoler et les délivrer dans les cas les plus désespérés. Gemma, nous le verrons, allait tomber bien bas dans l'opinion de quelques-uns, à la suite de l'inspection médicale, et, humainement parlant, elle ne devait pas s'en relever, mais sur elle se réaliseront les paroles de l'Ecclésiastique : Facile est in oculis Dei subito honestare pauperem En attendant, la vertueuse
enfant écrit dans son autobiographie : « Depuis le jour de la visite du
médecin commença pour moi une vie nouvelle. » C'est-à-dire une vie
d'intime souffrance. Non seulement les membres de Gemma comprit ces paroles divines qui redonnèrent aussitôt la paix à son cœur affligé en finissant de le dépouiller de tout sentiment humain. Son abandon à Dieu devint entier ; et comme les seuls principes de la vertu inspiraient les moindres détails de sa conduite, la crainte que le bon Prélat n'eût conçu sur son compte des pensées défavorables n'affaiblit en rien sa sollicitude à son égard. Elle priait constamment Jésus de l'éclairer et de le consoler, lisons-nous dans plusieurs de ses lettres à Monseigneur lui-même et à d'autres intimes. Jusque dans les colloques de ses extases, au milieu des épanchements de son âme lasse et endolorie, la pensée de son confesseur se présentait souvent à son esprit. « Jésus, allez consoler Monseigneur qui est bien malheureux. L'un croit une chose, l’autre une autre. Mais vous préférez qu'il en soit ainsi ? M'aimez-vous davantage maintenant que tous m'appellent folle, qu'au temps où l'on me croyait sainte ? Oh maintenant, n'est-ce pas ? » La Servante, de Dieu apprit bientôt de son divin Époux le projet formé par Sa Grandeur de soumettre à un autre médecin les écrits obtenus de son humilité par un ordre formel. Voici avec quelle candide simplicité elle exprimait son mécontentement dans une de ses extases : « Ô Jésus, on veut faire voir les écrits même au docteur Boda ? Qu'il n'en soit pas ainsi. Ô Jésus, on vous met en ridicule. S'ils veulent lire les écrits, qu'ils n'y voient que papier blanc. Allez. Jésus, allez vers Monseigneur et tranquillisez-le, consolez-le. » Parfois la jeune fille se crut comme abandonnée du Prélat, qui par suite de ses absences, de ses absorbantes occupations, ou simplement pour s'aider des lumières d'autrui, l'adressait tantôt à un confesseur tantôt à un autre ; elle ne lui en gardera pas moins tout son attachement et continuera jusqu'à la mort de se confesser à lui, ne cessant de le vénérer comme un père. Oh ! que nous avons à apprendre de l'admirable conduite de Gemma au sein de tant d'épreuves Et quelles sont vraies les paroles de Jésus à sa Servante : En souffrant on apprend à aimer. En ce même mois de septembre 1899 (les raisons de santé ramenèrent à Lucques le père Gaétan) en apprenant l'issue de l'examen médical et son influence défavorable sur l'esprit deMonseigneur Volpi, lui-même sentit sa conviction première fortement ébranlée. Mais le Seigneur daigna tenir à son égard la même conduite qu'envers l'apôtre saint Thomas. « Portez ici votre doigt ; considérez mes mains et ne soyez pas incrédule mais fidèle. » Pendant les deux mois de son séjour dans la ville, le père Gaétan revit à loisir le phénomène de la stigmatisation, il observa, il palpa et bientôt ses doutes s'évanouirent. Dans une lettre à Monseigneur il s'empressait d'annoncer qu'ayant tenu à refaire l'expérience du médecin il avait fait laver à trois ou quatre reprises les plaies des mains, d'apparence profonde ; elles n'avaient pas disparu et le sang, un instant arrêté, avait repris chaque fois de couler. Le très révérend père Pierre-Paul, que ses fonctions de provincial ramenaient fréquemment à Lucques, le chevalier Mateo Giannini, son épouse, son fils aîné, et notamment sa sœur madame Cécilia, toutes personnes fort honorables et absolument dignes de créance, eurent maintes et maintes fois l'occasion de constater pendant l'espace d'un an et demi, après comme avant la visite du docteur, les stigmates et les autres signes de la Passion qui feront l'objet de la fin de ce chapitre. Le témoignage du très révérend père Pierre-Paul est particulièrement autorisé. Sa doctrine, son zèle et sa prudence dans le gouvernement, dans la direction des âmes et dans le ministère apostolique sont connus et appréciés en Italie. Après qu'il eut exercé quelque temps la charge de Supérieur Général de la Congrégation des Passionistes, le Souverain Pontife Pie X lui confia la visite apostolique de dix diocèses importants, et finit par l'élever au siège archiépiscopal de Camérino. Aux attestations précédentes on voudra bien me permettre de joindre la mienne, car j'eus dans la suite toutes les facilités de vérifier et de contrôler rigoureusement les faits prodigieux qui plut à Dieu d'opérer en sa servante. Reste, il est vrai,
relativement aux stigmates, l'infructueuse épreuve du médecin, mais la
déposition de plusieurs membres dc Admirons ici les dispositions
de Du reste la prudence, la
sagesse, la doctrine et l'honorabilité des personnes qui observèrent ces
prodiges, y compris Monseigueur Volpi lui-même, peuvent bien suppléer à
l'insuccès de l'inspection médicale. La science ne peut avoir la
prétention de donner l'explication du surnaturel, elle doit se borner à
la constatation des faits. Or le témoignage des savants n'est pas
indispensable pour qu'un fait soit admis. Quiconque a des yeux pour
voir, les mains pour toucher peut en attester Les autres signes de la Passion dont je vais parler, en empiétant pour certains sur l'ordre chronologique, n'ont pas été moins sévèrement vérifiés dans la servante de Dieu. Les saints favorisés des cinq stigmates en même temps sont rares. L'Esprit souffle où il veut et comme il veut, atteignant toujours ses très hautes fins, Il Lui a plu de diriger particulièrement sur l'heureuse Gemma le torrent de ses faveurs, et de lui donner part, non seulement aux cinq plaies simultanées du divin Crucifié, mais à tous les supplices de sa Passion. La prodigieuse sueur de sang
mentionnée dans son récit par Monseigneur Moreschini, et que j'avais eu
déjà l'occasion de signaler, fut constatée fréquemment chez l'angélique
jeune fille durant ses méditations sur l'Agonie du jardin des Oliviers
ou sur d'autres mystères de Avec quel respect les anges devaient le recueillir et le présenter au Seigneur, afin d'apaiser sa justice par les mérites de l'innocente victime qui le répandait si généreusement à l'exemple du divin supplicié du Calvaire ! La flagellation du Rédempteur suivit de près sa sueur sanglante de Gethsémanie. Notre jeune vierge contemplait toujours ce douloureux mystère avec un sentiment spécial de dévotion. Comptant une à une les plaies profondes creusées par les fouets sur le corps sacré de son céleste Époux, elle disait : « Toutes sont des œuvres d'amour. » Et l'envie la consumait de les voir également imprimées dans sa propre chair. Les extases où le Seigneur se montrait couvert de plaies, qu'il l'invitait à toucher et à baiser, n'étaient point faites pour tempérer le feu de ses désirs. Enfin, le premier vendredi de mars de l’année 1901, pendant son extase habituelle, tandis qu'elle suppliait avec, larmes son divin Époux de lui donner quelque participation au martyre de sa flagellation, elle se vit exaucée. « Vendredi, vers deux heures, m'écrivait-elle, Jésus m'a fait sentir quelques petits coups. Je suis toute plaies, mon père, et j'en souffre un tant soit peu. Vive Jésus ! » Ces plaies étaient loin d'être imaginaires. Madame Cécilia, qui les a bien des fois attentivement examinées, en donne la description suivante : « Le premier vendredi de mars, je m'aperçus que Gemma souffrait plus que de coutume dans son extase. Je lui pris un bras ; il portait de grandes raies rouges. J'en approchai un mouchoir ; il fut taché de sang. Comme la sainte enfant paraissait souffrir beaucoup et que je l'entendais dire : « Seraient-ce vos coups, ô Jésus ? » je pensai à une invisible flagellation. Cela se renouvela les trois autres vendredis de mars, avec aggravation progressive. Le second vendredi, le corps de l'extatique était déchiré ; le troisième, on apercevait presque les os ; le quatrième, c'était une chose sans nom : des plaies de toutes parts, et d'une profondeur, par endroits, d'un centimètre. Après deux ou trois jours elles disparaissaient sans laisser de traces. Je voulus une fois bander deux de ces plaies mais elles s'envenimèrent au lieu dc se refermer, et je ne pus enlever le pansement sans réveiller les plus vives douleurs ; leur guérison s'effectua peu à peu d'elle-même. Les autres s'étaient cicatrisées sans délai. » « Ces plaies se distribuaient ainsi : deux sur chaque bras, longues de quatre à cinq centimètres et très profondes ; une à la poitrine, bien au milieu et dans la direction de la gorge ; deux au-dessus du genou, les plus considérables et plutôt oblongues ; deux aux genoux, comme d'ailleurs au coude, lesquelles découvraient presque l'os ; deux à chaque mollet, rondes et plus grandes qu'une pièce de deux francs ; deux autres sur le devant de la jambe, le long de l'os ; une enfin, profonde et plus ou moins circulaire, à chaque cou-de-pied. Il y en avait d'autres sur le tronc, dont je n'ai bien pu me rendre compte. » Le premier vendredi on n'apercevait, je l'ai déjà dit, que des raies sanguinolentes ; mais dans la suite ce furent de profondes déchirures, et comme j'en demandais à Gemma la raison. elle répondit : « D'abord c'étaient les verges ; maintenant ce sont les fouets. » Pour vous faire une idée de son état lamentable, représentez-vous le grand crucifix de notre salle à manger, aux pieds duquel elle aimait tant à prier. La ressemblance était parfaite mêmes meurtrissures, mêmes déchirures de la peau et des chairs dans les mêmes parties du corps, même aspect émouvant. Le sang s'en échappait par ruisselets dont quelques-uns mesuraient de quarante à cinquante centimètres de long sur cinq de large ; il descendait jusqu'à terre si elle était debout, et, lorsqu'elle était couchée, mouillait les draps de lit, trempant tout le matelas. Ceux qui ont pu voir ces plaies vives en font la même description. Leur origine surnaturelle n'est point contestable, car il eût été impossible à la jeune fille de se déchirer de la sorte avec des disciplines ou d'autres instruments de pénitence. D'ailleurs ces horribles blessures se formaient durant l'extase même, en présence de témoins, et disparaissaient avec une rapidité humainement inexplicable. On devinait à l'attitude de la chère victime combien elle devait souffrir sous les coups invisibles qui ouvraient de telles plaies dans la chair vive. « Pendant la flagellation, dit un témoin, elle apparaît en proie à de terribles souffrances, mais ne remue pas. Parfois surviennent de légères convulsions, et les bras tremblent. Il est évident qu'elle possède alors toute sa sensibilité. Pauvre enfant, à la voir ainsi souffrir, comme le cœur se serre Et savez-vous ce qu'elle me dit au milieu de ces tortures ? « Recommandez-moi beaucoup à Jésus. » Je l'entends ajouter : « Ô ma céleste Mère ! Ô Père éternel ! » Après l'extase, elle ressent de la faiblesse, mais pour peu de temps. J' ai remarqué qu'elle garde parfaitement le souvenir de tout ce qui s'est passé. » On ne sait si ce phénomène mystique se renouvela d'autres fois que les vendredis de mars de l'année 1901. Il se pourrait, car l'humble vierge apportait une habileté sans égale à tenir dans le secret les dons de Dieu. Un jour qu'elle avait demandé à madame Cécilia la permission de prendre un bain dans la maison, parce qu'elle sentait, disait-elle, ses vêtements collés à la chair, on trouva ce corps virginal sillonné en tous sens de larges plaies desséchées, où la chemise s'était incrustée par endroits. Pour la détacher du dos, on fut contraint de rouvrir les blessures non sans d'atroces douleurs. Et cependant, à l'entendre, tous ces tourments consistaient seulement en quelques petits coups que lui faisait sentir Jésus, pour lui donner la grâce de souffrir un tant soit peu. Les Évangélistes racontent qu'après la flagellation du Sauveur, la soldatesque du prétoire, se saisissant de sa personne sacrée, entr'autres marques de dérision le couronna d'épines dont les pointes cruelles s'enfonçaient dans la tête. Couronne adorée ! quel chrétien pourrait te refuser son amour, et ne point considérer comme un suprême honneur d'en ceindre son front, lorsque tu as ceint le front même de l'Homme-Dieu ? La vierge de Lucques avait trop approfondi les mystères de l'infinie grandeur du Christ pour ne pas s'être éprise, de bonne heure, de son douloureux diadème comme d'un incomparable joyau. Plusieurs fois d'ailleurs le Rédempteur lui avait apparu, sa sanglante couronne au front, lui demandant si elle ne la voulait point. Lorsque la sainte jeune fille eut acquis par ses désirs et les purifications mystiques la dernière préparation à ce don extraordinaire, les actes succédèrent aux paroles, la réalité à la vision. « Enfin, ce soir, écrivait-elle le 19 juillet 1900, après avoir souffert six jours de l'éloignement de Jésus, j'ai fait effort pour me recueillir. J'ai commencé à prier, comme tous les jeudis ; je pensais au crucifiement de Jésus. D'abord, je n'éprouvais aucun sentiment ; après quelques moments, un peu de recueillement est survenu Jésus était proche. Dans mon recueillement la tête m'est partie comme les autres fois, et je me suis trouvée devant Jésus qui endurait des peines terribles. Peut-on voir souffrir Jésus et ne pas chercher à le soulager ? Je me suis sentie pénétrée d'un grand désir de souffrir, et j'ai demandé instamment à Jésus de le satisfaire. Il m'a aussitôt exaucée s'approchant de moi, Il a enlevé de sa tête la couronne d'épines pour la poser sur la mienne en la pressant de ses mains divines contre mes tempes. Ce sont des moments douloureux, mais heureux. Je suis restée une heure à souffrir ainsi avec Jésus. » Un peu plus tard. Gemma
réécrivait : « Hier, à trois heures de l'après-midi, lasse et épuisée,
j'éprouvais, à vrai dire, une grande répugnance, lorsque de nouveau je
me trouvai devant Jésus ; mais il n'était plus triste comme la nuit
passée. Après m'avoir fait quelques caresses, il enleva de ma tête, d’un
air très content, la couronne d'épines, (Je souffris un peu à ce moment,
mais moins) et la remit sur Les effets palpables de ces apparitions démontrèrent qu'elles n'étaient point le produit d'une imagination malade. La tête de la chère enfant apparaissait, à l'heure même, percée de piqûres d'où coulait un sang vif, et non seulement sur son pourtour, mais dans toute sa surface sous les cheveux ; ce qui donnerait créance à l'opinion de quelques saints contemplatifs, d'après lesquels la couronne d'épines -aurait couvert toute la tête du Sauveur. Gemma dit clairement, parlant de celle que son Ange lui montra pour la première fois, qu'elle avait comme la forme d'une large calotte. Parfois les piqûres, presque invisibles à l'oeil nu, se devinaient seulement au sang qu'elles dégorgeaient. D'autres fois, au témoignage d'un très digne prêtre, monsieur Lorenzo Agrimonti, et d'autres témoins oculaires, on distinguait parfaitement au front et au cuir chevelu des trous d'épines, triangulaires, à chacun desquels perlait une large goutte de sang. Le prodige se renouvela régulièrement, toujours durant le même espace de temps, du jeudi au vendredi de chaque semaine, même après la disparition définitive des autres stigmates. Il commençait très souvent avant l'extase habituelle du jeudi soir. Pendant le repas de famille, on voyait apparaître sur le front de Gemma, en nombre toujours croissant, des gouttes sanglantes qui descendaient le long des joues, du cou, des vêtements. « Chaque cheveu, affirme un témoin, avait sa goutte, de sorte que le sang découlait jusqu'à terre. » C'était un spectacle émouvant, capable d'attendrir un cœur de pierre. On avait devant soi la plus belle reproduction de l'Ecce-Homo. « Si vous aviez vu, père, m'écrivait-on, le sang jaillir de ses yeux, de ses oreilles, de son front et de ses tempes ! on aurait dit des fontaines ; j'en ai trempé deux mouchoirs. Et dans sa poitrine quelle effervescence ! ». Me trouvant moi-même, un jour, témoin de ce fait prodigieux, je fis essuyer et laver toutes ces petites plaies de la tête mais après quelques minutes le sang se reprenait à jaillir des mêmes points, pour baigner de nouveau le virginal visage. Il sortait vivement, comme sous une forte pression, coulait le long des joues et ne tardait pas à se dessécher sur la peau. Monseigneur Moreschini, dont nous avons rapporté l'opinion sur les stigmates et la sueur de sang, fut également le spectateur du mystique couronnement d'épines. Voici le résultat de ses observations autorisées. « Ayant appris, dit-il, qu'en dehors des stigmates l'angélique vierge endurait souvent le supplice du couronnement d'épines, je me proposai d'assister à cette scène de douleur, et de voir de mes yeux le sang couler de la tête de la jeune fille. » « J'arrivai à l'heure voulue et après une courte attente j'entrai avec monsieur l'abbé Lorenzo Agrimonti dans la chambre où Gemma venait de se retirer quelques instants auparavant. Je la vis étendue sur son lit, déjà hors des sens et paraissant livrée à un cruel martyre. J'attendis plus de deux heures et demie, bien résolu de ne point partir avant d'avoir constaté l'effusion du sang. Le cœur de l'extatique, en proie à des palpitations d'une violence inouïe, soulevait la couverture au-dessus de sa poitrine et faisait trembler le lit. J'éprouvai des sentiments de dévotion mêlés, je l'avoue, de terreur. Après une heure ou un peu plus, les palpitations se calmèrent et le sang se prit à sourdre de la tête en si grande abondance que l'oreiller et même les draps de lit en furent imprégnés. En plusieurs endroits, notamment à la partie supérieure du front, il s'amoncelait en grumeaux. L'épanchement s'arrêta vers onze heures et demie de la nuit, et la jeune fille, qui avait eu jusqu'alors quelques légers mouvements, garda une immobilité complète jusque vers trois heures. La respiration était à peine perceptible ; le visage, baigné d'un sang vermeil, présentait un aspect cadavérique ; on l'aurait crue morte. Je me retirai. Lorsque je la revis au point du jour, vers six heures, déjà levée et prête à se rendre à l'église pour la sainte communion, son visage avait repris ses couleurs naturelles, comme si la nuit eût été calme et sans souffrance. » Plusieurs contemplatifs ont
aimé à s'arrêter, avec sainte Thérèse, à la considération d'une plaie
particulière du Rédempteur, que l'Évangile passe sous silence celle de
l'épaule gauche, creusée par le poids de la croix pendant le douloureux
trajet du prétoire au Calvaire. Gemma la portait également dans sa
chair, bien que certains l'aient confondue avec les plaies de Cette participation merveilleuse aux différents supplices de la Passion durait encore à la fin de février 1901. J'écrivis alors à Gemma de solliciter du divin Sauveur la fin de ces phénomènes extérieurs. L'humble jeune fille, qui avait tant désiré leur disparition, et maintes fois supplié Jésus de la lui accorder. Priant cette fois avec le mérite de l'obéissance, se vit enfin exaucée. Les stigmates des mains, des
pieds et du côté ne s'ouvrirent plus, sauf une fois. comme je l'ai
rapporté. Les piqûres d'épines persistèrent quelque temps seulement sur
toute la tête, de même que les plaies de Cependant le Seigneur voulut ménager à sa servante une consolation : à force de se débattre dans la poitrine, son cœur provoqua fréquemment la rupture de quelque vaisseau, dont le sang affluait à la bouche par gorgées. La chère enfant s'en montrait tout heureuse. On l'entendait s'écrier dans une extase : « Jésus, je vous donnerais volontiers mes mains et mes pieds ; je ne le puis. » À ce moment, le Seigneur en vue d'éprouver son obéissance lui montrait ses mains transpercées, comme pour demander sang pour sang. « Mais je ne le puis, reprenait Gemma ; j'en souffre, mais l'obéissance est préférable aux victimes. » « Si vous l'aviez vue, ce Vendredi-Saint, d'une heure à trois, m’écrivait madame Cécilia ; j'ai cru qu'elle se mourait. Que de sang elle a rendu et elle disait : Mon Jésus, je ne puis vous donner le sang des autres parties de mon corps, mais je vous donne celui du cœur. » Il me resterait à rappeler en ce moment, pour être complet, comment l'admirable victime, après la disparition des stigmates sanglants, participa réellement aux autres tourments de la Passion ; à la dislocation des os du Sauveur pendant le supplice du crucifiement ; à l'horrible tension de ses membres cloués au dur gibet ; à l'exténuation de tous les organes de son corps sacré durant les trois heures de sa cruelle agonie ; à la soif brûtante qui le faisait s'écrier : Sitio. De l'aveu même de Gemma, et suivant l'attestation unanime de plusieurs personnes qui ont observé en elle, avec émerveillement, ces différents phénomènes extérieurs, il ne lui a rien manqué de ce qui devait la rendre une parfaite image de Jésus crucifié. Dans un but de brièveté, je ne rapporterai ni ces détails, ni ces témoignages. Je devrais également faire
mention du martyre intérieur du cœur, qui fut certainement le plus
ineffabte des mystères de Ainsi fut exaucée sous toute son étendue, la fervente prière que, de honne heure la vue de Jésus crucifié avait fait jaillir du cœur et des lèvres de cette enfant aimée du ciel : « Jésus, rendez-moi semblable à vous ; faites-moi souffrir avec vous ; ne m'épargnez pas. Vous souffrez, je veux souffrir aussi ; vous êtes l'Homme des douleurs, je veux être la fille des douleurs. » On peut certes appliquer à Gemma, dans leur plein sens, les paroles de saint Paul : « Ceux qui retracent en eux-mêmes la véritable image du Fils de Dieu, sont les prédestinés et les élus. »
ADOPTIVE DANS
SA VIE CHEZ SES BIENFAITEURS.
(1900)
Qui n'admirerait ici un vrai miracle de la
Providence ? On rencontre assurément dans nos pays chrétiens des veuves
sans enfants, de pieuses dames solitaires qui dans un but dc charité ou
simplement de commodité et de consolation personnelle adoptent des
orphelines abandonnées. Mais qui n'aurait cru hasardée, téméraire et
même irréalisable la généreuse pensée de faire admettre Gemma dans une
famille comptant déjà
onze enfants, tous d'âge très jeune et logés dans
une maison proportionnellement restreinte ? Bien plus, celle que l'on
proposait à l'adoption était fille d'une mère emportée, jeune encore,
par
Mais tel était le bon plaisir divin ; et contre les desseins de Dieu, il
n'y a, dit l'apôtre saint Paul, ni prudence, ni conseil, ni obstacle qui
tienne. En effet les premières propositions de madame Cécilia furent
accueillies avec joie par le chevalier Matteo Giannini, par son épouse.
par tous ses enfants et par le vénérable prêtre, monsieur l'abbé Lorenzo
Agrimonti, qui vivait retiré dans cette famille où on l'aimait à l'égal
d'un second père. Les gens de service eux-mêmes manifestèrent leur
satisfaction. « Que Gemma soit la bienvenue, dirent les pieux parents.
Elle sera la douzième des enfants que le ciel nous a donnés. Que tous
honorent notre nouvelle fille ; que les domestiques la respectent et ne
la laissent manquer de rien. » - « Elle sera notre septième sœur,
disaient les filles, et nous l'aimerons comme l'une d'entre nous. »
Ainsi parlaient également les garçons un peu grands. L'arrivée de Gemma
fut donc un sujet de fête et d'allégresse pour toute cette famille
bénie.
L'aînée des filles, Annetta, s'affectionna
particulièrement à la nouvelle venue. Déjà,
lors de leurs premières rencontres, en
juillet 1899, ces deux âmes s'étaient comprises et liées d'une amitié
que le temps ne devait pas refroidir. La lettre suivante met en relief
le caractère de cette liaison. Gemma l'adressait le 7 août à Annetta
partie récemment avec sa famille pour les eaux de Viareggio.
« Je voudrais que mon cœur n'eut de palpitations, de soupirs, de vie que
pour Jésus ; je voudrais que ma langue ne sût proférer que le nom de
Jésus ; que mes yeux n'eussent de regards que pour Jésus ; que ma plume
ne sût écrire que de Jésus, et que mes pensées ne s'envolent que vers
Jésus, Plusieurs fois j'ai cherché s'il était sur la terre un objet qui
pût recevoir mes affections ; mais je n'en trouve d'autre, sur la terre
ou au ciel, que mon bien-aimé Jésus, Cependant bien des fois je me suis
égarée parmi les ennuyeuses dissipations de la terre ; et qu'ils sont
nombreux ceux qui se perdent dans les vanités du monde ! Ceux-là sont
fous assurément ce qui ne se pourrait s'ils pensaient à Jésus. Jésus
changerait leur cœur, leurs affections, leurs sentiments, leurs
soupirs ; et s'ils éprouvaient un seul instant le bonheur de rester avec
Jésus, je dis qu'ils ne voudraient plus le quitter. »
« Et nous, réussirons-nous enfin à aimer véritablement Jésus ? Moi en
particulier qui ne cesse dc l'offenser et qui ai le courage d'ajouter de
nouvelles épines à celles de la couronne cruelle qui étreint son cœur.
Pauvre Jésus ! Mais ce Jésus, s'avez-vous comment il se venge de mes
infidélités ? Il me montre souvent ses plaies, ses mains d'où coule un
sang rédempteur, son cœur consumé par un incendie d'amour, ses bras
ouverts pour nous enlacer, et il me dit qu'il est tout entier victime de
son grand amour pour nous. »
« Je prie toujours Jésus de me faire arriver bien vite au moment tant
désiré d'entrer dans un couvent ; car je sens que dans le monde on ne se
trouve pas bien et qu'il ne peut nous rendre heureux en aucune
manière. »
« Je vous prie de ne pas m'oublier dans vos prières aux pieds de Jésus
crucifié, je ferai de même à votre égard, selon mon pouvoir. Mais
n'attendez rien de mes prières : elles sont trop faibles. Cette lettre
vous trouvera, je le désire et je l'espère, en bonne santé. Si vous n'y
voyez aucune difficulté, vous me ferez plaisir de saluer votre mère, et
de la prier de se souvenir quelquefois de moi auprès de Jésus. »
« Excusez ma vilaine écriture, et aussi le peu de
sens de ma lettre : je ne sais rien faire. Prions, prions Jésus ensemble
de nous donner la force de ne vivre que pour l'aimer seul. Que l'on ne
vive que pour l'aimer : et qu'il nous accorde la grâce d'expirer sur son
cœur en un fervent transport d'amour. Je vous salue bien. Priez
beaucoup, beaucoup pour
La seule vue d’une telle jeune fille, alors âgée de vingt-et-un ans,
inspirait à son nouvel entourage autant de sympathie que d'admiration.
D'ailleurs on commence à la connaître : humble, docile, respectueuse,
incapable d'une légèreté ou d'un caprice, et puis si dévouée et si
bonne ! Au milieu de ses bienfaiteurs, elle ne fut jamais une occasion
de trouble, de malentendu ou de dispute, ni avec les domestiques ni avec
les enfants. Qui ne sait, cependant, combien facilement les enfants de
caractère, d'âge et de sexe différents trouvent à redire sur une
personne étrangère entrée chez eux, non comme leur servante, mais comme
leur commensale et leur égale ! Mais les faits sont là, et tout
récents : on peut les vérifier. « Je puis jurer. atteste la maîtresse de
cette maison, n'avoir jamais remarqué dans ma famille, durant les trois
ans et huit mois que nous avons possédé Gemma, le moindre inconvénient
qui lui fut imputable, comme je n'ai aperçu en elle aucun défaut ; je
dis aucun inconvénient, aucun défaut, même des plus légers. »
La servante de Dieu commençait un genre de vie nouveau en un sens. Faute
de place elle couchait tantôt dans la chambre d'une des filles ainées,
tantôt dans celle de sa mère adoptive, madame Cécilia, que désormais
nous appellerons tante pour éviter toute confusion. Gemma l'appelait
avec une ineffable tendresse sa maman.
Comme à la maison paternelle, Jésus occupait la meilleure et la plus
grande partie de sa journée. Le matin, dès le réveil de sa tante, elle
se levait promptement, faisait sa toilette en quelques minutes, mettait
son chapeau et se tenait prête à se rendre à l'église. À ce moment, elle
n'entreprenait aucun travail, si pressant qu'il fût, et s'abstenait même
de causer ; les prémices de la journée devaient être à Jésus. Ainsi,
d'accord avec sa tante qui du reste suivait toujours son exemple, elle
était debout avant le jour, quand les autres dormaient encore et
n'avaient aucun besoin de son assistance.
Elle s'en allait, silencieuse et recueillie, entendre deux messes :
l'une de préparation à la communion quelle n'omettait jamais, l'autre
d'action de grâces. De retour à la maison, elle se joignait aux filles
aînées et aux femmes de service pour donner ses soins aux plus jeunes
enfants et les faire prier ; puis, un petit travail en main, elle se
portait çà et là, partout où sa présence pouvait être utile.
Gemma s'entendait à merveille à la broderie et aux fins ouvrages de
dames, jamais cependant elle ne voulut en entreprendre c'eût été, à ses
yeux de la vanité et une vraie perte de temps. Elle préférait
raccommoder, tricoter, s'occuper à de semblables travaux, de peu
d'apparence, mais de beaucoup de patience et de très grande utilité dans
une famille nombreuse.
Bien qu'habituée dès son enfance à être servie par des domestiques, elle
avait une préférence pour les besognes les plus humbles. On la voyait
puiser de l'eau, faire les chambres avec les servantes. laver la
vaisselle et prêter son concours à la cuisinière.
Sur ses désirs, le soin des malades lui était réservé, et elle suffisait
seule à tous leurs besoins. Une domestique de la maison, affligée
d'abcès répugnants aux jambes, reçut ainsi l'offre de ses services et en
fut soignée avec un admirable empressement. La dernière des servantes
n'eût pas montré autant de sollicitude pour la meilleure des maitresses.
Gemma faisait son lit, rangeait sa chambre et, à genoux devant elle,
pansait ses plaies purulentes. Pour toute reconnaissance, cette femme
grossière, couvrait sa charitable infirmière d'injures et de mépris.
« Vous m'êtes en horreur, lui dit-elle un jour, et je ne veux plus vous
voir près de mon lit. » Loin de s'en prendre, la douce jeune fille,
redoublant de dévoûment, cherchait de nouveaux moyens d'être agréable à
l'ingrate et peu délicate servante.
Laissée libre, Gemma eût travaillé toute la
journée, sans un moment de répit mais sa mère adoptive ne l'entendait
pas ainsi. On l'avait reçue dans la famille pour y être une consolation
et un bon exemple par ses vertus et sa sainte conversation, non pour
servir ; aussi, lorsqu'elle avait pris sa part des occupations
communes : « Laissez maintenant, disait sa tante, laissez se reposer ma
chère Gemma » ; et elle l'amenait à la salle de travail ou à la cour de
Après ces fervents colloques, si l'excellente dame s'éloignait pour un
temps notable et qu'un autre membre de la famille vint prendre sa place,
Gemma saisissait le premier moment propice pour se retirer sans bruit
dans la solitude de sa chambre ou dans l'oratoire domestique, et s'y
entretenir intimement avec Dieu.
Ainsi passaient leurs journées ces deux saintes
âmes. Lorsqu'on songe au travail excessif que faisait peser sur la tante
la bonne administration de la maison, on se demande comment, sans
négliger aucune de ses nombreuses occupations, elle trouvait encore de
longs moments à passer en compagnie de sa chère fille adoptive. Il est
vrai qu'elle avait coutume de dire : « Avec Gemma, je me repose. Sa
seule vue me
délasse et je ne sens plus le poids de la fatigue ni l'amertume des
épreuves. Quel compte, ajoutait-elle, n'aurai-je pas à rendre à Dieu, si
je n'apprécie le don qu'il m'a fait en cette angélique créature, et si
je n'en retire du profit pour mon âme. »
Madame Giustina Giannini m'écrivait également :
« De notre Gemma, je vous dirai seulement qu'en elle le surnaturel
éclate chaque jour davantage ; lorsque je la regarde, il me semble
apercevoir dans sa physionomie je ne sais quoi qui n'est pas de ce
monde. Quel bonheur de vivre avec un tel ange ! Il est impossible de
Tel fut jusqu'à la fin le sentiment de toute
La déposition de ce bon prêtre pleine d'autres détails, s'achève ainsi :
« Le bien spirituel que j'ai retiré de mon commerce avec cette âme
privilégiée, Dieu seul le sait. La consolation et le soulagement que j'y
ai puisés, mon cœur peut le dire, car il est encore et sera toujours
sous le charme de ses manières angéliques, qui m'édifièrent plus que
jamais à l'époque de ma maladie. Je fus alors émerveillé de la
délicatesse de ses soins, de son adresse et de sa sollicitude qui avait
quelque chose de vraiment maternel. »
Un autre très digne ecclésiastique, ami de la famille qu'il fréquentait
beaucoup, ne s'exprime pas autrement. Voici un extrait de son
témoignage : « La modestie et l'ingénue simplicité que reflétait la
physionomie de Gemma me faisaient la meilleure impression. Il ne m'a pas
été possible de remarquer en elle la plus légère imperfection, bien que
j'aie pu l'observer fort souvent et de très près. Ses rapports étaient
empreints d'une grâce et d'une affabilité naturelles qui révélaient la
beauté d'une âme pure. Elle ne fixait jamais le visage de son
interlocuteur ; son regard se dirigeait ailleurs, avec je ne sais quelle
expression extraordinaire Ses paroles étaient rares. car elle se
contentait de répondre lorsqu'on l'interrogeait. Je ne l'ai jamais
entendue parler d'elle-même. S'informait-on de sa mauvaise santé ? ses
paroles mesurées, semblaient sortir avec peine de sa bouche. Qu'elle fût
une bien belle âme, d'une exquise délicatesse de conscience et toute
éprise d'amour divin, j’en étais convaincu mais je n'aurais jamais
soupçonné son éminente sainteté. »
Gemma assistait au repas commun le matin et le soir, mais plutôt par
pure forme, aurait-on dit. Comme quelques onces, à peine, de nourriture
lui suffisaient, dès qu'elle avait pris quelques cuillerées de bouillon,
se levant de table sous un bon prétexte, elle se rendait à la cuisine et
n'en revenait que pour prendre quelques autres bouchées en compagnie de
la famille. À la fin du repas, elle se retirait immédiatement dans sa
chambre sans prendre part à la conversation qui suivait d'habitude.
Jamais de promenades non plus, et comme sa répugnance à leur égard était
connue, on s'abstenait d'insister. Vers le soir, elle se rendait à
l'église pour la bénédiction du très Saint Sacrement, si en usage dans
la pieuse cité de Lucques, et n'en revenait qu'à une heure tardive.
Tels étaient son silence d'action et sa parfaite
discrétion dans l'intérieur de la maison, qu'elle y passait presque
inaperçue. On n'y entendait jamais sa voix ni son rire. On ne la voyait
jamais courir ou marcher d'un air affairé, bien que l'ardeur de son
caractère l'eût naturellement portée à la vivacité des mouvements. À
l'arrivée d'une personne étrangère, elle se retirait immédiatement,
autant pour laisser toute liberté aux membres de la famille que pour
s'éviter, par la fuite d'entretiens inutiles, des causes de
distraction ; et sur ce point elle poussa si loin le scrupule qu'après
plusieurs années elle ne connaissait, peut-on dire, aucun des habitués
de
Pour pratiquer une semblable réserve il faut certainement un intérieur
bien harmonisé, qui ait la seule vertu pour règle et Dieu seul pour but.
Dans cette famille vraiment chrétienne la compatissante jeune fille
goûtait souvent la consolation d'exercer envers les pauvres cette
charité dont nous lui avons vu donner des preuves au temps de l'aisance
de la maison paternelle. On la voyait à tout moment demander à sa tante
quelques restes de cuisine en faveur d'un indigent. Chaque fois quelle
entendait sonner à la porte, elle croyait à l'arrivée d'un pauvre, et si
on n'ouvrait promptement elle demandait la permission d'aller le faire
elle-même.
Presque toujours, d'ailleurs, Gemma se trouvait en présence d'un
mendiant. Heureuse alors, comme à la découverte d'un trésor, elle le
faisait entrer dans la cœur, le priait de s'asseoir, courait chercher
quelque bon morceau et revenait bientôt, toute joyeuse, l'offrir avec
des façons charmantes. Elle s'asseyait à ses côtés et, tandis qu'il
mangeait, lui faisait une pieuse exhortation. « Avez-vous entendu la
messe aujourd'hui ? Combien y-a-t-il de temps que vous ne vous êtes pas
approché des sacrements ? Et la prière, la faites-vous matin et soir ?
Pensez-vous quelquefois à ce que Jésus a souffert pour nous ? etc. »
Après cette entrée en matière, elle insinuait doucement dans l'esprit du
pauvre de salutaires pensées de foi, de piété, de résignation ; et
celui-ci, tout restauré dans son corps et dans son âme, s'en allait
content.
La tante, bien au courant de l'industrieuse charité de sa fille
adoptive, considérait souvent, derrière les persiennes d'une fenêtre,
cette scène attendrissante ; elle voyait son angélique visage
s'enflammer, ses gestes s'animer, tout son être respirer une affectueuse
compassion, et dans son cœur elle en bénissait le Seigneur. Prise
parfois sur le fait, la jeune fille, rougissante, expliquait ainsi son
amour des miséreux : « Ne suis-je pas pauvre, moi aussi ? Jésus m'a tout
enlevé, et cependant il ne me laisse manquer de rien ; je suis même trop
bien traitée. Et pourquoi les autres pauvres manqueraient-ils du
nécessaire ? » Revenant un jour sur cette pensée, elle dit avec un
sentiment touchant d'humilité : « Ce qu'on fait pour moi, on doit le
faire comme à un pauvre rencontré sur le chemin ; autrement on n'aurait
aucun mérite. »
Cette sublime délicatesse chrétienne dit assez quelle devait être la
reconnaissance de Gemma pour ses bienfaiteurs. Simple dans ses manières
et répugnant aux compliments, elle ne savait guère l'exprimer en
paroles, mais dans certaines circonstances sa physionomie reflétait bien
les sentiments de son cœur. « Mon Dieu, s'écriait-elle un jour, se
croyant seule, comment reconnaître tout le bien qu'ils me font ? Je ne
sais même pas leur dire merci, tant je suis grossière et ignorante.
Pensez vous-même à eux, mon Dieu ; bénissez-les dans leurs intérêts
matériels ; rendez-leur au centuple tant de bienfaits. S'il doit leur
arriver quelque malheur, détournez-le s ur moi. »
Dans sa dernière maladie, elle dira parfois d'une voix affectueuse à
l'un ou à l'autre membre de la famille : « Patientez encore un peu à mon
égard. Je penserai à vous près de Jésus ; oui, au ciel je prierai
toujours pour vous. »
Il est aisé de comprendre à de telles paroles, que
malgré l'amour et les soins vraiment exquis dont elle se voyait
entourée, la jeune fille, accueillie par charité, sentait jusqu'au vif
l'humiliation de sa situation, et rougissait presque d'elle-même.
Cependant, d'une résignation parfaite à la volonté divine, elle
attendait en paix l'accomplissement des desseins de
Les prières continuelles de cette âme pure pour ses bienfaiteurs
touchaient le cœur de Dieu et l'inclinaient à les combler de faveurs.
« Oh ! si vous saviez, m'écrivait-elle elle-même, comme Jésus les
protège ! Il les bénit à tout moment et écarte deux le malheur. »
La digne mère de cette famille fut atteinte d'un mal très grave,
accompagné de violentes douleurs d'entrailles. Les médecins formaient
déjà les plus pessimistes pronostics, lorsque Gemma, prise de pitié,
supplia le Seigneur de transporter sur elle ces souffrances. Sa prière
fut exaucée, et elle me l'apprenait en ces termes : « Les douleurs de la
mère, que vous savez, je les ai prises, sur moi ; mais elles sont
atroces, père, et je ne sais que devenir. » De fait, la mère fut guérie
à l'heure même, mais l'héroïque jeune fille endura pendant de longs mois
un cruel martyre.
Ange protecteur de ses hôtes charitables, Gemma leur dut à son tour de
très grands avantages, même d'ordre spirituel. Le Seigneur dans sa
sagesse ne l'avait conduite dans cette famille si chrétienne que pour
mieux atteindre sur cette âme privilégiée ses fins miséricordieuses. Il
voulait la faire passer par des voies extraordinaires et se glorifier en
elle par des signes et des prodiges extérieurs que nous n'avons pas
encore tous signalés. Or, dans la maison paternelle, ces manifestations
mystiques eussent été mal interprétées, outre que Gemma n'y eût trouvé
personne pour la comprendre, la guider et la soustraire aux regards
profanes. Elle-même en était si convaincue que la seule pensée d'y
retourner pour un seul jour la faisait trembler.
Dans sa famille adoptive, au contraire, elle était aussi bien, sinon
mieux que dans un monastère. Ici, pas de visites mondaines, de tumulte,
de dissipations. Toutes les personnes de son entourage, sans aucune
exception, nourrissaient des sentiments profondément religieux. Madame
Cécilia, qui lui servait de mère, pouvait aisément comprendre par sa
grande expérience de la vie intérieure, les secrets de son âme et lui
venir puissamment en aide. Douée d'une rare prudence, elle réussit à
prévenir les racontages et les commentaires qui ne manquent jamais de
s'élever dans le public à l'entour des faits extraordinaires d'ordre
surnaturel.
Ainsi, dans une famille nombreuse et de relations nécessairement très
étendues, puisqu'elle se livrait au commerce, la sainte jeune fille put
vivre ignorée du monde ; et les faveurs dont le ciel la combla restèrent
connues de ses seuls confesseurs et directeurs spirituels. Qui ne voit
éclater ici la bonté de Dieu dans l'exercice de sa Providence ?
Et maintenant, avant de clore ce chapitre, nous ne pouvons nous empêcher
de nous tourner vers l'honorable famille qui fut si affectueusement
hospitalière pour Gemma. D'un cœur ému et au nom du Seigneur qu'elle
entendait honorer par sa charité chrétienne, nous la remercions des
bienfaits prodigués à sa fidèle servante.
CHAPITRE X
(1900) Il lui avait appris en même temps par une claire locution qu'un religieux de cette Congrégation deviendrait son directeur. Les premiers furent d'un grand secours à Gemma dans ses nécessités spirituelles du moment, mais, leur mission passagère terminée, ils se retiraient l'un après l'autre, heureux d'avoir admiré dans cette âme d'élite les prodiges de la grâce. Les jugements de Dieu, dit
l'Apôtre, diffèrent de ceux des hommes. Souvent même ils en sont à
l'opposé. Pour atteindre ses plus hautes fins, le Seigneur se plaît à se
servir d'instruments vils et abjects, de ce qui n'est rien, afin que
toute la gloire du bien accompli lui demeure manifestement aux yeux des
hommes. De cette nature devait être le directeur réservé à sa
Servante. Celle-ci ne l'avait jamais vu, personne ne lui en avait jamais
parlé, humainement elle ne pouvait savoir qu'il existât au monde ; et
cependant elle le connaissait, dans son caractère, dans son âge et
jusque dans son extérieur. Ce religieux demeurait à Rome. Sitôt que le
Sauveur le lui eût montré par voie surnaturelle et désigné comme son
père, s'abandonnant à la confiance illimitée qu'elle éprouvait à son
égard, elle lui écrivit une lettre de dix pages dont voici le
commencement : « Mon révérend père, depuis longtemps je sentais dans mon
cœur avant tout un grand désir de vous voir, et aussi de vous écrire. Je
demandais à mon confesseur la permission d'entrer en correspondance avec
vous ; toujours il me La lettre, datée du 21 janvier
1900, se termine par la formule dont elle ne se départira jamais : « Je
vous prie de me donner votre bénédiction, de me venir en aide et de
prier pour Elle en écrivait bientôt une autre de six pages, dont j'extrais le passage suivant : « Hier, me trouvant en prière devant le saint Sacrement, je m'entendis appeler ; il me sembla que c'était Jésus. (Père, avant de continuer à me lire, je vous demande par charité de ne pas me croire, ne croyez rien ; j'écris seulement par obéissance ; sans cela je n'eusse pas dit un mot de ce qui va suivre). Jésus me dit : Ma fille, écris donc au Père que ton confesseur se mettra volontiers en rapports avec lui. Fais-le, tel est mon désir. - Je répondis : Mon Jésus, je vous comprends, vous voulez que le Père sache tout ce qui me concerne... J'allais continuer, mais il me parut que Jésus - si ce n'était ma tête m'interrompait, disant : Ceci est désormais ma volonté : que le confesseur mette le Père au courant de tout. » Eu réalité, Monseigneur Volpi se sentait lui-même inspiré de rechercher cet aide qu'il ne connaissait pourtant pas. Mieux placé que personne pour apprécier la rare vertu de la chère enfant, il comprenait l'importance de la direction d'une telle âme et l'étendue de sa responsabilité. Parfois, à cause de ses nombreuses et graves occupations non moins que par humilité, le sage prélat, je l'ai déjà dit, dirigeait sa pénitente vers d'autres confesseurs dont ensuite il sollicitait les conseils. Le phénomène de la stigmatisation, de la sueur de sang et des extases devenues très fréquentes avait fini d'éveiller toutes ses appréhensions, et bien que rassuré d'abord par le père Gaétan et le très révérend père Pierre-Paul, les doutes revenaient par moments dans son esprit et les craintes dans son cœur. Saisissant l'occasion d'un voyage à Rome, Monseigneur voulut avoir un entretien avec moi, mais nous ne pûmes nous rencontrer. Au mois d'août, il me faisait parvenir par mon Provincial l'invitation de me rendre à Lucques afin de procéder sur place à l'examen de la servante de Dieu. Comme par principe j'ai toujours admis difficilement l'opération divine dans ces faits insolites, surtout lorsqu'ils se produisent chez des femmes, je lui conseillai de ne pas s'inquiéter outre mesure et de mettre simplement sa pénitente dans la voie ordinaire, battue du commun des fidèles. Sa Grandeur m'écrivit de nouveau pour me donner certains éclaircissements sur ces manifestations extraordinaires. Je persistai dans mon sentiment et fus même assez mal inspiré pour suggérer au vénérable évêque l'essai des exorcismes. Devant une telle méfiance de ma part sa perplexité ne fit que grandir. Voulant que mon jugement fût basé sur des constatations et des expériences personnelles, il obtint de mon Provincial un ordre qui m'obligea d'obtempérer à ses désirs. J'arrivai à Lucques aux
premiers jours de septembre et me rendis dans la maison de C'était un jeudi. Au milieu du dîner, Gemma, pressentant l'extase, se lève de table et se retire tranquillement dans sa chambre. Bientôt après, sa mère adoptive m'appelle ; je la suis et je trouve la jeune fille en pleine extase, sur le point d'engager avec la justice divine une lutte animée dont l'enjeu est la conversion d'un pécheur. J'avoue n'avoir, jamais de ma vie, assisté à spectacle plus émouvant. L'extatique, assise sur sa
couchette, tourne les yeux, le visage, toute sa personne vers le point
de la chambre où se montre le Seigneur. Émue sans agitation, elle
apparaît résolue, dans l'attitude d'une personne en discussion qui veut
l'emporter à tout prix. Elle commence : « Puisque vous êtes venu, Jésus,
je vous supplierai de nouveau pour mon pécheur. Il est votre fils et mon
frère : sauvez-le, Jésus ; » et elle le nomme. C'était un étranger dont
elle avait fait à Lucques la connaissance, et que plusieurs fois déjà,
mue par une inspiration intérieure, elle avait averti de vive voix et
par écrit, de mettre ordre à sa conscience, sans se contenter du renom
de bon chrétien dont il jouissait dans le public. Or Jésus, sourd aux
recommandations de sa servante, semble décidé à le traiter en juste
juge. Gemma reprend donc sans se décourager « Pourquoi ne m'écoutez-vous
plus aujourd'hui, ô Jésus ! Vous avez tant fait pour une seule âme, et
celle-ci, vous refusez de la sauver ? Sauvez-la Jésus, sauvez-la...
Soyez bon. Jésus, ne me parlez pas ainsi. Dans la bouche de celui qui
est la miséricorde même, cette parole
j'abandonne sonne si
mal ; vous ne devez pas Pour toute réponse, le Seigneur continue d'opposer la divine justice. Et Gemma de répliquer en s'animant davantage : « Je ne cherche point votre justice, mais votre miséricorde. De grâce, Jésus, allez trouver ce pauvre pécheur et donnez une douce étreinte à son cœur ; vous verrez qu'il se convertira ; essayez au moins... Écoutez, Jésus vous avez, dites-vous, multiplié les assauts pour le gagner ; mais vous ne l'avez jamais appelé votre fils ; essayez de suite, dites-lui que vous êtes son père, et qu'il est votre fils. Vous verrez, vous verrez qu'à ce doux nom de père son cœur endurci s'amollira. » À ce moment, le Seigneur, pour montrer à sa servante les motifs de sa sévérité, lui découvre une à une, avec les plus petites circonstances de temps et de lieu, les fautes de ce pécheur, en concluant que la mesure est comble. La pauvre enfant, qui a répété à haute voix toute cette confession, en demeure épouvantée ; les bras lui tombent, elle pousse un profond soupir ; tout espoir de vaincre semble l'avoir fuie. Tout à coup, son abattement se dissipe, et elle revient à l'attaque : « Je sais, je sais, Jésus, qu'il vous a beaucoup offensé ; mais ne l'ai-je point fait davantage ? et cependant vous avez usé envers moi de miséricorde. Je sais, je sais ; Jésus, qu'il vous a fait pleurer ; mais en ce moment, Jésus, vous ne devez point penser à ses péchés ; vous devez penser à votre sang répandu. Que de bonté vous avez eue même pour moi Usez envers mon pécheur, je vous en prie, des mêmes délicatesses d'amour dont j'ai été l'objet. Souvenez-vous, Jésus, que je le veux au ciel ! Triomphez, triomphez ; je vous le demande par charité. » Cependant le Seigneur reste toujours inflexible, et Gemma retombe dans l'abattement et l'anxiété ; elle garde le silence, paraissant abandonner la lutte, quand soudain brille à son esprit un autre motif qui lui semble invincible. Elle reprend vivement courage et s'écrie : « Bien, je suis une pécheresse : vous ne pourriez trouver pire que moi, vous-même me l'avez dit. Non, je ne mérite pas, je le confesse, que vous m'écoutiez. Mais je vous présente un autre intercesseur : c'est votre propre Mère qui vous prie en sa faveur. Allez-vous dire non à votre Mère ? Certainement, à elle vous ne le pourrez pas. Et maintenant répondez-moi, Jésus, que mon pécheur est sauvé. » Cette fois, c'est la victoire ; le miséricordieux Seigneur accorde la grâce et la scène change d'aspect. Avec un air de joie indescriptible, Gemma s'écrie : « Il est sauvé, il est sauvé ! Vous avez vaincu, Jésus ; triomphez toujours ainsi » et elle sort de l'extase. Ce spectacle vraiment poignant avait duré une bonne demi-heure. Pour le décrire, j'ai emprunté les propres paroles de Gemma, recueillies à la plume au moment même, ou soigneusement confiées à ma mémoire. Je
m'étais aussitôt retiré dans ma chambre, livré à mille pensées, lorsque
j'entendis frapper à Plusieurs années déjà se sont écoulées depuis cet événement et il me semble l'avoir encore sous les yeux, tant mon impression fut profonde. L'action divine apparaissait manifestement dans cet ensemble de circonstances extraordinaires aboutissant à la conversion d'un pécheur. Quel homme de bon sens pourrait y reconnaître un simple jeu de l'imagination ou l'effet d'une affection nerveuse ? Et quant au démon, s'il s'entend à merveille à traîner les âmes en enfer, il n'en est plus ainsi quand il s'agit de les amener au repentir, surtout de la manière que l'on vient de voir. Toutefois comme il est imprudent d'asseoir un jugement définitif sur un fait isolé, si admirable soit-il, je me pris à étudier avec le plus grand soin l'esprit de la Servante de Dieu. Mes observations continuèrent sans relâche durant trois ans Aidé des lumières de la théologie ascétique et mystique, et des sciences physiologiques modernes, je soumis la jeune fille à des épreuves longues et variées ; je n'en ai négligé aucune indiquée en pareil cas ; et, circonstance digne de remarque, aucune ne vint jamais démentir mes premières impressions. Monseigneur Volpi se montra très satisfait de mon œuvre et heureux de me confier la direction de sa pénitente. Gemma, qui avait craint un moment plus que tout autre que je ne fusse un naïf, parut revenir de la mort à la vie le jour où je lui donnai l'assurance que les manifestations surnaturelles dont elle était l'objet venaient du ciel et qu'elle pouvait sans crainte se laisser conduire par l'Esprit-Saint dans cette voie. Cependant en vue de l'humilier, je la traitai plutôt sévèrement jusqu'à la fin, et je la mortifiai sans relâche. Elle n'en resta pas moins toujours à mon égard pleine d'attentions et dévouée, m'appelant même avec une ingénuité enfantine son papa. Parfois elle modifiait aimablement l'appellation. « Oh ! disait-elle, quel mauvais papa m'a donné Jésus !» Sa reconnaissance envers Dieu qui lui avait, croyait-elle, envoyé un tel aide, et envers son pauvre ministre dont elle s'exagérait bien certainement les services rendus, étaient sans égale. Elle m'écrivait un jour « O père, merci infiniment pour tant de soins que vous prenez et que vous prendrez, j'en suis sûre, de ma pauvre âme. Si vous réussissez à me sauver, vous verrez ce que je ferai pour vous, vous verrez Quand je serai au ciel, je vous attirerai à tout prix après moi. » Et une autre fois : « Si vous saviez quel bien me font vos lettres, vos petites exhortations ! J'espère que vous une connaissez à fond maintenant. Priez Jésus pour moi, et pour qu'il vous éclaire à mon sujet. Ensuite convertissez-moi. Y réussirez-vous, mon cher père ? Je suis toujours si dure à attendrir. Quand votre dernière lettre a provoqué en moi cette réflexion, j'ai pleuré, et je pleure encore en y pensant. Vive Jésus ! » Comme on le peut conclure des
paroles précédentes, cette direction spirituelle se faisait surtout par
correspondance. Très souvent cependant le Seigneur, voulant ménager à
une âme qui lui était si chère une assistance plus spéciale, disposait
les événements de telle sorte que, sans combinaison de ma part, je me
trouvais obligé, à l'occasion d'un voyage, de passer par la ville de
Lucques. Avec le consentement de mes supérieurs je descendais chez
Certes il faisait bon guider une âme si vertueuse, si détachée d'esprit et de cœur de toute chose terrestre, et encore plus d'elle-même ; humble, docile, affectueuse ; si prompte au sacrifice, si remplie de foi et d'amour divin, et en même temps, de manières si naturelles et si aisées qu'à peine l'eussiez-vous distinguée sous ce rapport de tout autre jeune fille. Ce n'est pas ici le moment de décrire ses rares qualités ; je dirai seulement que les entretiens et le surcroît de travail nécessités par mon devoir d'activer de plus en plus les progrès de ma fille spirituelle vers la perfection, et sa correspondance aux impulsions de la grâce ne m'occasionnaient ni ennui ni lassitude, mais un véritable plaisir. Je pouvais rester de longues heures à conférer avec elle des choses divines sans m'en apercevoir. Sa parole, quoique brève et paraissant sortir péniblement de ses lèvres, portait l'empreinte de tant de bon sens, de justesse et d'onction céleste que c'était un charme de l'entendre. Moins laconique dans sa
correspondance, sans doute parce que l'absence de l'interlocuteur
atténuait sa vive répugnance à parler de soi, elle écrivait d'assez
longues lettres, sans nul souci de l'art, mais sous la dictée de son
cœur ou même de l'esprit de Dieu ; et cependant leur rédaction ne laisse
rien à désirer. Gemma les adressait d'abord à son confesseur, puis aussi
et avec plus de fréquence et d'abandon à son nouveau directeur. Je
conservais celles-ci avec soin, je les confrontais l'une avec l'autre,
les récentes avec les anciennes, et
je demeurai chaque jour plus
convaincu de la réalité du travail divin dans cette belle âme et de ses
progrès de géant dans les voies de Je ne sais pourquoi dans ce chapitre je me suis arrogé le titre de nouveau directeur de Gemma. Quoi qu'en dise la Servante de Dieu, je ne le trouve pas exact. Son confesseur et directeur, depuis ses premières années jusqu'à sa mort, fut toujours Monseigneur l'évêque Giovanni Volpi, auquel je servis simplement d'aide ; je possédais plus de loisirs, et je n'étais pas astreint, comme sa Grandeur, par une haute situation dans la hiérarchie, à une réserve qui frisait la défiance, je dirai même, le mépris. Du reste, le véritable
directeur de Gemma, c'était l'Esprit-Saint qui se plait prendre le
gouvernement immédiat de certaines âmes privilégiées ; c'était son divin
époux, Jésus ; c'était sa céleste Mère, son Ange gardien, comme on le
verra mieux encore dans
MOYENS DE PERFECTION : DÉTACHEMENT.
Dès sa première enfance, Gemma conçut le désir de marcher sur les traces
de Jésus d'aussi près que possible, et se rendit parfaitement compte des
moyens indispensables. Elle les mit si bien en œuvre qu'on peut la
classer au rang des héroïnes de la vertu, le plus en honneur dans
l'Église. Arrêtons-nous d'abord à son détachement.
C'est une chose ardue, pour une jeune fille du
monde, de renoncer à la vanité de
Depuis lors elle ne porta plus la moindre parure et son habillement fut
des plus simples : une jupe de laine noire, avec un mantelet de même
étoffe et de même couleur, et un chapeau de paille également noir. Pas
de manchettes aux poignets, de collerette à la gorge, de pendants aux
oreilles, d'épingles d'ornement à la poitrine, de fleurs ou de rubans au
chapeau ; c'est en vain que sur ce point sa famille lui faisait des
reproches. Tel fut jusqu'à sa mort, l'hiver comme l'été, les jours
communs et les jours de fête, l'unique vêtement de Gemma elle n'en
voulut jamais d'autre.
Le reste des objets à son usage était à l'avenant.
Une grossière malle de bois renfermant un peu de linge, un crucifix, un
chapelet, deux ou trois petits livres de piété et la statuette de la
Vierge des Douleurs formaient tout l'avoir de cette vierge chrétienne.
Aucun de ces menus bibelots dont les plus indigents ne sont pas démunis.
« Je n'ai rien, disait-elle, gracieusement ; je suis pauvre, pauvre pour
l'amour de Jésus. » Elle se défaisait promptement même des images de
piété, se sentant d'autant plus à l'aise qu'elle s'était débarrassée de
tout ce qui ne lui était point d'une absolue nécessité. « Jésus m'a dit,
répétait-elle souvent : Souviens-toi que
je t'ai créée pour le ciel ; tu n'as rien à voir avec
Même dans la maladie, la douce enfant ne manifestait aucun désir et pour
que son entourage ne se mît pas en peine à son sujet, elle disait se
trouver bien et n'avoir besoin de rien ; en tout temps elle savait se
composer et dissimuler ses grandes souffrances, de crainte qu'on ne lui
procurât des remèdes ou quelque soulagement. C'était une âme vraiment
morte à elle-même.
Gemma chérissait tendrement ses parents et plus particulièrement sa
mère. On se souvient avec quelle admirable résignation elle apprit son
décès et assista plus tard aux derniers moments de son père, de même
qu'elle avait vu mourir peu auparavant, avec non moins de calme, son
frère bien-aimé, Eugène. Plus tard elle perdit en une seule année une
tante, un autre frère adolescent et sa sœur cadette Julie, jeune fille
de dix-huit ans, la chère confidente des plus intimes secrets de son
âme.
Or, écoutez avec quelle tranquillité elle annonce à son directeur ces
dernières pertes : « Mon cher père, la tante que vous saviez malade est
morte ; c'était une bonne chrétienne. Recommandez-la à Jésus ; peut-être
a-t-elle besoin de suffrages. Antoine aussi est mort ; pauvre frère, il
a tant souffert ! Dites à Jésus de lui faire miséricorde. »
Un peu plus expressive est la lettre qui annonce la perte de Julie ; la
douleur y perce quoique résignée et calme. « Vous, père, vous la
connaissiez cette sœur ; vous saviez combien elle était pieuse ; mais
Jésus l'a voulue pour Lui. Elle est morte avant-hier ma Julie. Vous
n'aurez pas à me gronder, car je n'ai pas pleuré ; je savais que Jésus
ne le voulait pas. Vive Jésus »
Les sentiments de Gemma dans ce dernier deuil me
furent également manifestés par sa bienfaitrice et mère adoptive, qui
m'écrivait : « Vous savez, père, combien ces deux sœurs s'aimaient.
Cependant
Bien que cette enfant de bénédiction tînt plus du ciel que de la terre,
et parût très indifférente à l'égard de toute personne, elle n'en avait
pas moins un cœur excessivement tendre et affectueux. Ignorante, dans sa
pureté virginale, de l'amour sensuel ou même simplement humain, et dès
lors à l'abri, de ce côté, des doutes et des scrupules, elle aimait avec
une pleine liberté d'esprit tous ceux qui lui étaient attachés par
quelque lien. Il n'était pas aise, il est vrai de s'en apercevoir, mais
les personnes qui l'ont étudiée de près et observée assidûment ont
remarqué que cet ange savait aimer, et dans certains cas avec une
exquise délicatesse. Toutefois, ce cœur si pur ne restait pas lié et ne
se souciait aucunement d'être payé de retour.
La mort ou l'éloignement des personnes aimées ne l'affectait que
quelques instants. Elle allait promptement dire à Jésus : « Cet autre
sacrifice, je le fais volontiers pour vous, ô Jésus ; seule avec Jésus
seul ! » et elle recouvrait aussitôt son calme céleste. Cet ange était
très détaché même de son père spirituel. Jamais elle ne se plaignit de
la rareté de ses visites ou du retard de ses lettres. « Laissez-moi vous
dire, sans me gronder, lui écrivait-elle, que j'aurais un grand besoin
de vous voir ; mais si vous ne venez pas je serai également contente. En
tout cas, je demande à Jésus de vous envoyer ici ; s'il vous inspire de
venir, hâtez-vous. Je vous ai adressé trois lettres, et vous n'avez
encore répondu à aucune. Jésus veut, me semble-t-il, que vous me donniez
une règle de conduite sur ce point. Je vous écouterai, allez, et je vous
obéirai ; mais si vous n'avez pas le temps ou la volonté de m'écrire,
faites comme il vous plaira ; je me suis toute abandonnée à Dieu. » Sur
le point de mourir, à celui qui lui demandera s'il faut envoyer un
télégramme au père pour le faire venir de Rome, elle répondra d'abord
affirmativement puis, se reprenant elle donnera contr'ordre. « De lui
aussi, dira-t-elle, j'ai fait à Dieu le sacrifice. » Et elle expirera,
comme nous le verrons, seule avec Jésus seul, abîmée dans une mer
d'angoisses.
Un bien meilleur maître qui la perfectionnait
excellemment dans cette nécessaire vertu du détachement, c'est le
Sauveur lui-même. Pour rappeler un trait entr'autres, j'avais fait don à
Gemma d'une précieuse relique une dent du Bienheureux Gabriel alors
seulement Vénérable. Elle la gardait avec un soin jaloux et ne la
quittait pas. Or, dans un de ses colloques familiers avec le Seigneur,
elle Lui dit avec sa candeur coutumière : « Jésus, le père me parle
toujours de détachement mais je ne le comprends guère, parce que je n'ai
rien, et je ne sais de quoi me détacher. »
Le Sauveur de répondre :
Et cette dent du Vénérable Gabriel, n'y es-tu pas trop attachée ? « Je
restai interdite, me raconta-t-elle plus tard, et je ne pus m'empêcher
de me plaindre : Mais enfin, Jésus, m'écriai-je presque pleurant, c'est
une relique précieuse. Le divin Maître prenant alors un air un peu plus
grave : Ma
fille, je te l'ai dit, cela suffit. Ah !
Jésus, reprenait Gemma, qu'allez-vous donc chercher ! »
Que de choses très édifiantes nous aurions à dire sur l’admirable
détachement de la sainte jeune fille ! C'était, dans ses conversations,
dans ses lettres et dans ses extases, de sublimes et continuels élans
par lesquels elle voulait apprendre à tout l'univers que Dieu seul
serait toujours son amour. « Je veux être toute à Jésus, et uniquement à
lui, disait-elle ; et que pourrais-je bien aimer sur la terre maintenant
que je possède Jésus ? Monde, créatures, vous n'êtes plus pour moi,
comme je ne suis pas pour vous ; je ne puis ni ne veux vous aimer. »
Elle écrivait encore dans un compte-rendu de
conscience : « Hier matin, dans une étreinte amoureuse que j'ai reçue du
Dieu d'amour, je le priais de me détacher de toute chose, de me délivrer
de mon corps pour que libre de tout lien je m'en aille droit à lui, à
lui seul et pour toujours. Jésus m'a demandé :
voudrais-tu voler ? - À vous, mon cher et doux
Seigneur. Et Lui de reprendre :
Laisse-moi venir
encore quelque temps à toi et puis, quand je te délivrerai, tu viendras
à moi. »
Ainsi donc, cette pure colombe s'ennuyait sur
Dans sa nostalgie du ciel elle comptait les jours. Tel l'exilé qui
retourne dans sa patrie, dans sa hâte d'arriver, s'arrête de distance en
distance pour mesurer le chemin déjà parcouru et celui qui lui reste
encore. La comparaison est de Gemma qui se l'applique avec beaucoup de
grâce. « Je suis très contente que le temps s'écoule rapidement ; c'est
autant de moins à passer en ce monde où plus rien ne me charme et ne me
retient. Mon cœur s'en va sans cesse à la recherche d'un bien, d'un
grand bien qu'il ne rencontre pas parmi les créatures, d'un bien qui
m'apaise, me console, me donne enfin le repos. »
Celui qui fait si peu cas de la vie temporelle la
cède volontiers. comme un objet sans valeur, au premier qui
Les femmes sont généralement très attachées à leur propre jugement en
matière de piété, et Dieu sait combien il est difficile à un directeur
éclairé de modifier leur manière de voir lorsqu'il la trouve
défectueuse. Peut-être sont-elles plus maniables dans les questions
d'ordre matériel, mais dans celles qui regardent la vie purement
intérieure elles n'en croient qu'à elles-mêmes. Combien plus s'il s'agit
de phénomènes extraordinaires, comme de prétendues visions, de paroles
divines, etc. Le confesseur doit s'incliner devant ces illusionnées,
adopter leur sentiment, louer leur bienheureux état, ou ce sont des
plaintes, des murmures et souvent une hostilité déclarée. Le maudit
orgueil a bien d'empire sur les pauvres filles d'Ève !
On ne pouvait découvrir en Gemma l'ombre même de
ce grave défaut de son sexe. Elle avait de fortes preuves en faveur de
l'origine céleste des manifestations surnaturelles dont son âme était le
continuel théâtre. Dieu même l'en assurait par des démonstrations
évidentes, palpables, et par des paroles formelles comme celles-ci :
Ne crains rien, c'est moi qui opère en toi.
Mais cela ne lui suffisait pas ; elle
voulait l'avis de son père spirituel et s'en tenait pleinement à son
jugement. « Dites-le moi, vous, mon père dois-je croire que c'est Jésus,
ou bien le démon, ou mon imagination ? Je suis ignorante et je puis me
tromper. Qu'en serait-il de moi si je tombais dans l'erreur ? Vous savez
que je ne veux pas ces choses ; il me suffit que Jésus soit content de
moi. Qu'ai-je à faire pour lui plaire ? Dites-le moi ; je veux plaire à
Jésus à tout prix. »
Parfois tel de ses premiers directeurs, soit
dessein de l'éprouver, soit doute réel, la contredisait, la mortifiait
impitoyablement et l'appelait sans détour une illusionnée. Tel autre,
gaiement embarrassé devant des faits si nouveaux pour lui, ordonnait à
sa pénitente, pour se tirer lui-même de difficulté, d'inviter le
Seigneur à se retirer et à la laisser dans la voie commune. Gemma
remerciait le premier avec une sincère humilité, et répondait au second
en ces termes : « Hier, vous m'avez dit de prier Jésus de tout
m'enlever, ou bien de se révéler à vous-même ou à une personne désignée
par vous. Je prierai beaucoup pour cela, car je veux, je veux cette
grâce de toute mon âme. Ma tête m'a promis, me semble-t-il, de suivre en
tout la volonté du confesseur. J'ai dit à Jésus que si c'est vraiment
Lui qui se fait voir, tout va bien ; si c'est le démon, qu'il le chasse,
je n'en veux pas ; et, si c'est ma tête, plutôt la détruire que
Un jour, le Seigneur la gronda doucement de ce qu'après tant de preuves
elle était encore hésitante. « Je doute, répondit-elle humblement, parce
que les autres doutent. Si vous êtes Jésus faites-vous connaître comme
on le désire. Croyez-nous, sans quoi nous ne pouvons plus aller de
l'avant, ni moi, ni mon confesseur. »
Quelquefois le Seigneur l'attirait invinciblement à Lui, et alors elle
s'abandonnait à son divin amour ; mais, revenue de ces ineffables
étreintes, Gemma retournait demander à son confesseur avec une humble
simplicité : « Dites-moi, père, qu'ai-je à faire ? » C'était souvent
entre Jésus et sa fille aimante une lutte tendre et émouvante, et
lorsque le divin Maître l'en reprenait : « Le confesseur,
repartait-elle, m'a dit que vous n'êtes pas Jésus. Le confesseur peut-il
se tromper ? »
La vie des justes sur la terre est un tissu de consolations et
d'épreuves. Le Seigneur n'épargna ni les unes ni les autres à sa
bien-aimée servante ; mais tandis que les épreuves la réjouissaient,
elle faisait peu de cas des consolations, dont elle était parfaitement
détachée. Sans doute, Gemma les recevait avec gratitude et savait très
bien s'en servir de stimulant dans ses ascensions vers la perfection ;
mais si Jésus la laissait languir dans les ténèbres et l'abandon, pour
si douloureux que fût cet état à son cœur passionnément épris de Lui,
elle se déclarait contente. « Jésus fait bien, répétait-elle alors. Ce
qui lui plaît doit nous plaire. Et puis, mérité-je ses consolations ? Il
me suffit de pouvoir jouir en l'autre vie ; peu m'importe de souffrir en
celle-ci. » Dans de telles dispositions une âme n'a pas à craindre l'illusion. Seuls les ignorants des choses divines et les esprits superficiels peuvent le croire. Nous savons, au contraire, que celui qui se dépouille de soi pour l'amour du Christ se trouve par là même revêtu du Christ et de ses vertus ; et celui qui est revêtu du Christ ne peut devenir le jouet de l'erreur
.
Orpheline et hôte d'une maison étrangère, elle obéissait dans sa conduite extérieure à son affectueuse mère adoptive qui pouvait la mouvoir comme un corps sans vie. On lui disait sans trop d'explications : « Gemma, debout, sortons ; retournez dans votre chambre ; mettez-vous au lit ; » et Gemma s'exécutait sans hésitation, sans objecter de difficulté, et quoi qu'il dût lui en coûter. Elle se rendait chaque matin avec sa tante à une église voisine, où elle restait une heure environ. Une heure ! c'était peu pour l'amante de Jésus, qui eût passé la journée entière avec tant de bonheur, si elle eût écouté l'instinct de son cœur, près de l'Ami divin du tabernacle. Cependant, au premier signe d'appel de sa tante, s'arrachant à son profond recueillement ou aux délices célestes dont Jésus l'abreuvait, elle se levait à l'instant, comme si elle en eût oisivement attendu le signal, et partait paisiblemnent. L'obéissance exerçait sur elle
son influence jusque dans l'extase. « Un jour, raconte sa bienfaitrice,
comme elle restait encore agenouillée à la table sainte longtemps après
la communion, je l'appelai pour la faire revenir à sa place, mais en
vain, l'extase l'avait déjà saisie. Dans mon vif désir de prévenir
l'attention curieuse des assistants, je lis mentalement cette prière :
« Ô Jésus ! si telle est votre volonté, faites-lui reprendre
immédiatement les sens. » Le croiriez-vous ? Gemma leva aussitôt Lorsque la maladie l'obligeait de s'aliter, sa tante lui disait parfois, même en présence d'autres personnes : « Gemma, vous avez besoin de repos, dormez. » Immédiatement ses paupières se fermaient sous l'action d'un paisible sommeil. Un jour que j'étais près du lit de la malade avec plusieurs membres de la famille, je voulus tenter la même épreuve. « Je vous donne ma bénédiction, lui dis-je, et maintenant dormez, nous nous retirons. » Gemma n'eût pas plus tôt entendu le commandement qu'elle se tourna de l'autre côté pour s'endormir profondément. Étais-je en présence d'un phénomène de suggestion, ou d'un effet miraculeux de la vertu d'obéissance ? je voulus m'en assurer. Tombant à genoux, je me recueillis un moment ; puis, les yeux au ciel, je donnai avec émotion à la jeune fille l'ordre mental de se réveiller. Aussitôt, comme dérangée par une voix sonore, elle ouvrit les yeux et les dirigea sur moi avec son charmant sourire habituel. « C'est ainsi que vous pratiquez l'obéissance ? lui dis-je, je vous ai commandé de dormir. » Et elle, tout humble : « Ne vous inquiétez pas, père ; je me suis senti frappée à l'épaule, et une voix forte m'a crié : Debout, le père t'appelle. » Son ange gardien s'était fait sans nul doute l'écho de mon ordre. Une telle docilité ne provenait certainement pas, comme on pourrait peut-être le penser, d'un naturel timide, irrésolu ou peu capable de discerner la véritable importance des choses car Gemma était plus portée par tempérament à dominer qu'à se soumettre, à commander qu'à se laisser conduire c'était uniquement le fruit d'une héroïque vertu, où la nature n'avait point de part. Cette souplesse à se plier à la
volonté d'autrui dans la vie domestique était dépassée, s'il est
possible, par son obéissance à son directeur spirituel en tout ce qui
touchait à la vie intérieure de son âme, but suprême de ses continuels
efforts. Incapable, à ses propres yeux, d'avancer seule d'un pas dans
les voies de la perfection si ardemment désirée, elle s'abandonna
aveuglément à la direction de son guide spirituel. « Il est temps,
écrivait-elle, de me résoudre à suivre la volonté de mon confesseur, et
non plus Elle avait donc constamment recours à lui, soit pour faire apprécier sa conduite dans telle circonstance, soit pour demander la meilleure façon d'agir dans telle autre. Toute sa correspondance n'a pas d'autre but. Sans ce vif besoin de direction qui la forçait à s'ouvrir, nous ignorerions presque tout de l'admirable travail de la grâce dans cette âme d'élite. Bien que favorisée de la science infuse des choses célestes. Gemma ne craignait pas de descendre aux moindres détails. « Je voudrais prier Jésus de me soulager un peu la tête, m'écrivait-elle, faisant allusion à des douleurs intolérables ; pensez-vous, père, que je ferais bien ? - Êtes-vous content que je fasse une confession générale au Père Provincial ? Si oui, je la ferai, si non, c'est bien aussi. - Vous plaît-il que je demande à Jésus de me faire faire l'heure d'agonie toutes les nuits ? » Elle écrivait à son confesseur ordinaire. « Je voudrais dire au père de me faire admettre au couvent, mais il ne veut plus, me semble-t-il, en entendre parler. Alors je ne dirai rien. Vous êtes content, n'est-ce pas ? que j'aille passer la journée de demain chez les religieuses ? J'y serai bien sage. » Le lecteur me permettra d'ajouter encore à ces citations : les propres paroles de Gemma nous laissent mieux entrevoir la beauté de son âme. « Samedi, vous m'avez accordé la permission de me lever à matines je le fais et je prie ; mais je voudrais imiter les religieuses passionistes de chœur. Voulez-vous que je prie dans ce but un père passioniste de me mettre au courant de leurs pieux exercices de nuit ? - Seriez-vous content, père, si je demandais à Jésus de me faire mourir, lorsque le temps sera venu, de préférence de la tuberculose ? J'aurais ce désir, bien qu'après tout je ferai toujours avec bonheur la volonté de Jésus. » Enfin, s'enhardissant dans sa confiance filiale, elle se risquait à m'écrire : « Me permettez-vous, père de redire à Jésus de m'enlever vite de ce monde, pour aller le posséder dans la gloire ? Je vis dans une crainte perpétuelle de l'offenser. » À ces diverses propositions le confesseur et le directeur répondaient selon l'inspiration de Dieu, et Gemma, fidèle à sa parole, recevait avec une égale satisfaction le oui et le non. Lorsque la réponse négative revêtait la forme d'un ordre ou même l'ombre d'une prohibition, la sainte enfant ne la perdait plus de vue pour s'y conformer absolument. Nous avons des traits admirables de cette obéissance. Le Seigneur l'avait élevée à un si haut degré d'oraison qu'il lui suffisait ordinairement de se mettre en prière pour perdre l'usage des sens. Or son confesseur ordinaire ayant cru devoir lui imposer la méthode d'oraison commune aux commençants, Gemma n'opposa point la moindre résistance, et elle faisait de continuels efforts pour exécuter ponctuellement l'ordre reçu, bien qu'elle se sentît continuellement attirée à la contemplation des attributs divins. Et cette sorte de martyre dura près de deux ans. On l'a vu résister au Sauveur lui-même, pour se conformer à la volonté de son confesseur qui redoutait une illusion diabolique. Et elle repoussait héroïquement ce divin Époux, reconnu cependant pour tel par son propre directeur, mais qu'il lui était interdit d'écouter. « Oh qu'il me tente, mon bon Jésus ! disait-elle. Mais je me tiens fortement à l'obéissance malgré une énorme fatigue. Ô cher sacrifice ! Ô belle et chère obéissance ! » Une fois entr'autres, il lui sembla voir le Sauveur tout couvert de plaies l'inviter à s'approcher pour les baiser. À la pensée de la défense du confesseur la vierge compatissante se prit pleurer, mais elle n'approcha pas. Cependant son cœur s'embrasait par degrés, et déjà le travail bien connu de l'impression des stigmates se faisait sentir aux mains, aux pieds, au côté. Que faire ? « Dès que je m'en aperçus, raconte-t-elle. je me levai, je m'enfuis promptement loin de Jésus, et je fus heureuse d'avoir obéi. » « Pauvre Jésus ! disait-elle plus tard. que d'affronts il a reçus de ma part je le repoussais résolument pour garder l'obéissance au confesseur ; et lui si bon, ne s'en fâchait pas. » Dans une circonstance elle reçut l'autorisation de converser avec le Seigneur à sa première apparition, mais seulement un temps déterminé, pour ne pas nuire à son sommeil. Or, voici ce qui advint. Le Sauveur se montra comme d'habitude dans la nuit du jeudi au vendredi. Gemma prenait part aux douleurs de la passion et se fondait d'amour en présence du Rédempteur souffrant, lorsque l'heure assignée comme terme du colloque vint à sonner. « Quel parti prendre ? m'écrivit-elle, Jésus restait encore ; mais il voyait bien mon embarras. Pour obéir il me fallait le congédier. À ce moment le Sauveur me dit : Promets-moi de toujours faire désormais ma volonté. Alors je m'écriai Jésus, allez-vous-en, je ne vous veux plus. » J'appris un jour qu'elle recevait surnaturellement connaissance de l'heure d'arrivée de mes lettres à Lucques, et qu'avec une ingénuité charmante elle l'annonçait à son entourage. « Ce matin, demain matin, par tel courrier, j'aurai une lettre du père. Il l'a mise à la poste hier au soir, aujourd'hui, à telle heure. » Et l'événement vérifiait
infailliblement Dans certaines extases l'embrasement et les battements violents de son cœur provoquaient des vomissements de sang. Le confesseur ordinaire, qui les savait parfaitement indépendants de sa volonté, les lui défendit cependant, et la sainte jeune fille se mit à déployer toute son énergie, même dans le ravissement, pour les prévenir. Devant l'inutilité de ses efforts elle éprouvait du remords et s'accusait de désobéissance. « J'ai désobéi, m'écrivait-elle, j'ai désobéi au confesseur qui m'a défendu de vomir du sang. Ce matin, dans un fort mouvement du cœur il m'en est venu un peu. » On ne sait qu'admirer le plus dans ces paroles, de la simplicité de la colombe, ou de l'obéissance illimitée de l'héroïque enfant. Ce confesseur prudent, dans la crainte que les violentes émotions auxquelles la chère victime était sujette chaque semaine dans ses visions du jeudi au vendredi ne finissent par ruiner sa santé, les lui interdit par un ordre formel. Et voici la merveille : le divin auteur du prodigieux phénomène respecta le commendement de son ministre tant qu'il plût à ce dernier de le maintenir ; ordinairement on ne le vit plus se renouveler, au moins dans ses manifestations extérieures. Gemma s'en montrait heureuse, bien qu'elle en fût grandement privée. « Le confesseur m'a défendu, m'écrivait-elle, de rien faire d'extraordinaire : J'obéis, mais comme il m'en coûte ! » On l'entendit un jour s'écrier dans une extase : « Ô chère obéissance, qui me prives de toutes les douceurs de Celui qui est mon amour, que je t'aime ! » Dans une indisposition qui précéda sa dernière maladie, son estomac se ferma au point de ne plus supporter ni nourriture ni boisson d'aucune sorte. Ici encore on fit l'épreuve de l'obéissance, et avec plein succès. « Je suis disposée, me répondit la jeune fille, à faire tout ce qui vous plaira. Jésus me donnera la possibilité de suivre vos ordres, et, le premier vendredi du mois suivant, je suis sûre de ne plus rejeter aucune nourriture. » C'est ce qui arriva. Après ces heureuses expériences, les ordres se multiplièrent sans que l'un attendît l'autre. Au moindre embarras on recourait au confesseur ou au directeur. Ceux-ci envoyaient à Gemma l'ordre de se bien porter, l'ordre de ne plus s'aliter, l'ordre de reprendre ses sens, et, comme par enchantement, la fièvre disparaissait à l'instant, l'extase ou la défaillance cessait. La jeune fille se retrouvait sur pied, robuste. C'est ainsi que Dieu manifestait aux yeux des hommes combien lui était agréable la vertu d'obéissance de sa servante. Lui-même d'ailleurs se plaisait à la lui inculquer directement ou par l'intermédiaire de l'Ange gardien. Obéissance ! obéissance ! telle était, peut-on dire, la conclusion de tous les entretiens célestes. « Obéissance aveugle, obéissance parfaite, voilà quelle doit être ta grande préoccupation, lui disait le divin Maître. Laisse-toi conduire comme un corps sans vie ; tout ce qu'on veut de toi, exécute-le promptement. » Les reproches ne lui étaient pas épargnés lorsqu'elle se montrait moins parfaite dans cette vertu. « Si tu n'obéis jusqu'au sacrifice. lui déclarait Jésus, je t'abandonnerai sans secours aux mains de ton ennemi. » « Si tu ne te fais violence pour exécuter les ordres reçus, lui disait l'ange gardien. je ne t'apparaîtrai plus. » La fervente jeune fille tirait profit de tout, des menaces sévères comme des tendres exhortations, des paroles du directeur spirituel comme de celles du Seigneur et de l'ange ; et ses progrès dans cette vertu ainsi que dans toutes les autres étaient frappants. L'obéissance seule lui donnait la tranquillité et le repos. « Quelle consolation éprouve mon cœur dans l'obéissance, disait-elle ; elle engendre en mon âme un calme indéfinissable. Vive l'obéissance d'où toute paix procède ! Merci à vous, cher père, de m'avoir fait connaître le prix de cette belle vertu, et de m'avoir délivrée par vos conseils et vos instructions de tant de graves périls. Avec le Secours divin et pour plaire à Jésus, j'obéirai toujours. » Et dans une autre lettre : « Recommandez-moi à Jésus pour qu'en tout et partout je fasse l'obéissance. À force de l'exercer je ne sens plus son poids dans certaines choses. C'est Jésus qui m'a donné, il y a déjà longtemps, cette grâce dont je lui serai toujours reconnaissante. » Et encore : « Jésus m'a promis de vous manifester sa volonté à mon égard pourvu que je l'en prie avec humilité, comme je l'ai fait jusqu’ici. Ainsi je vis en paix, dans l'unique désir de voir s'accomplir en moi la très sainte volonté de Dieu. »
« Voulez-vous connaître, dit saint Augustin, le premier degré de la sainteté ? C'est l'humilité ; et le second ? l'humilité ; et le troisième ? l'humilité. Autant de fois vous renouvellerez votre demande, autant de fois je répondrai l'humilité. » L'orgueil, en effet, principe funeste de tous les vices, éloigne l'homme de Dieu, tandis que l'humilité, mère féconde de toutes les vertus, l'en rapproche. Cette profonde doctrine était celle de Gemma. Quelques instants avant de mourir, priée par une sœur infirmière de lui indiquer la plus importante des vertus et la plus chère à Dieu, elle répondit avec vivacité : « L'humilité, l'humilité, car elle est le fondement de toutes les autres. » Lorsque je fus appelé à porter mon jugement sur l'esprit de la servante de Dieu, je me servis de cette pierre de touche infaillible de la perfection évangélique. Beaucoup de personnes, dont son propre confesseur, se montraient plus qu'hésitantes devant les manifestations si extraordinaires qui se produisaient en elle depuis ses premiers pas dans les voies intérieures, et elles se disaient l'une à l'autre : « Un tel état, rencontré à peine dans les grands saints qui sont l'honneur de l'Église, peut-il venir de Dieu ? » Il viendra certainement de Dieu, pensais-je, si l'humilité y est jointe. Dès le début dc mon examen, je constatai chez la pieuse jeune fille une grande intelligence de l'importance dc cette vertu et le souci de la pratiquer avant toute autre. Bientôt elle m'apparut pénétrée d'humilité jusque dans les dernières profondeurs de son être. Le doute n'était donc pas possible et je m'écriai dans mon émotion : Heureuse enfant ! éclairée de précoces lumières de Dieu, vous avez su bâtir sur une base inébranlable le magnifique édifice de vos vertus. Votre sainteté est à mes yeux hors de conteste. Pendant la retraite qu'elle fit à l'âge de treize ans dans l'Institution Guerra, elle entendit le prédicateur répéter avec insistance : « Souvenons-nous que nous ne sommes rien et que Dieu est tout. » L'impression produite sur son esprit par cette pensée fut si vive qu'elle ne s'effaça jamais. Il n'est pas une seule de ses lettres son directeur, où le sentiment de sa propre bassesse ne soit exprimé avec une force toujours croissante, au fur et à mesure de ces progrès dans la connaissance de Dieu. Les lumières merveilleuses et éclatantes qui lui furent communiquées sur la divinité réalisèrent à ce point en elle la brève parole de saint Augustin : Noverim te, noverim me : en vous connaissant mon Dieu, je me connaîtrai, - que l'orgueil lui paraissait impossible. Et, en vérité, jamais une pensée de propre estime ne contamina son esprit. « Comment ? avait-elle coutume de dire, je m'enorgueillirai ? Y aurait-il pire folie ? » Dans une circonstance où je lui avais adressé quelques reproches en vue de la mortifier, je l'avertis de se prémunir contre l'orgueil, dont je feignais d'avoir découvert dans son cœur un germe secret. J'en reçus cette réponse « J'ai lu votre lettre, Mon Dieu, ayez pitié de moi. Il est vrai, il n'est que trop vrai, l'orgueil est en moi. Écoutez père : à peine ai-je eu lu le mot orgueil que le démon s'en est servi pour essayer de me jeter dans le désespoir et pendant près d'une heure j'ai bien souffert. Au moment où je n'en pouvais plus j'ai couru devant le crucifix, et prosternée le front dans la poussière je lui ai demandé pardon, le suppliant de me faire mourir à ses pieds ; mais il ne m'a pas fait mourir. Peu après, j'ai recouvré le calme. Mon pauvre Jésus, vous fais-je souffrir ! Où en arriverai-je si je continue de marcher de ce pas ? Votre lettre disait vrai, père ; je vous en remercie à genoux. Quelle peine auront fait à Jésus mes pensées de superbe ! » Quelles pouvaient bien être ces
pensées de superbe ? Il eût été certainement très difficile à Gemma de
le dire ; mais elle y croyait sur la foi de son directeur. Sa lettre
continue : « Père, dites à Jésus d'avoir pitié de moi, de ma pauvre âme
qui, loin d'être toujours bonne, est attentive à se remplir de malice,
d'iniquité et d'orgueil. Mais Jésus, qui m'a fait la grâce de connaître
ce vilain péché, me donnera celle de me corriger. » Et plus loin :
« J'ai peur, je tremble que Jésus ne me châtie pour l'avoir offensé et
vous avoir fait de Les actes correspondaient aux paroles. On ne lui vit jamais un air hautain, et personne ne l'a entendue se louer ou faire parade de ses qualités. Au contraire, sa modestie, son horreur de l'ostentation et son industrie à tenir dans l'ombre tout ce qui aurait pu attirer les regards des hommes, étaient sans égales. « Par charité, père, m'écrivait-elle, ne parlez de moi à personne, sinon pour me faire connaître telle que je suis. Je m'humilierai, je me convertirai, je demanderai pardon à tous d'avoir surpris leur bonne foi par mes artifices, et Jésus infiniment bon me fera miséricorde. » La jeune fille était douée, on le sait, de rares qualités naturelles : vivacité et pénétration d'esprit, décision de caractère, force d'âme, etc. ; et cependant on l'eût dite, aux apparences. une fillette sans intelligence et sans jugement : elle implorait conseil, aide et direction comme si elle eût été d'elle-même incapable de la moindre décision. Elle avait appris avec succès à l'institution Guerra le français, le dessein et la peinture ; mais, une fois ses études terminées, il ne sortit jamais de ses lèvres une parole rappelant la belle langue d'au-delà des monts ; on ne lui vit non plus jamais en main les crayons ou le pinceau. On apprit seulement après sa mort, d'une de ses anciennes maîtresses, qu'elle possédait ces diverses connaissances. Gemma n'utilisa pas davantage une grande facilité de versfication, malgré des instances parfois très vives, voulant éviter, disait-elle, un travail de vanité et en tous cas une perte de temps. Elle possédait également une
voix ravissante et des dispositions peu communes pour la musique vocale.
Les personnes qui connaissaient sa passion de louer son bien-aimé Jésus
et Chez une jeune fille d'un naturel très ardent et peu timide, c'étaient là des preuves non équivoques d'une profonde vertu. Les dons de la grâce ne le cédaient en rien aux qualités de sa riche nature. Le Seigneur les lui avait départis sans mesure. Un magnifique cortège de vertus la plaçait au rang des âmes les plus belles que nous révèle l'hagiographie. Mais tandis que son entourage s'émerveillait devant ces trésors du ciel, elle seule paraissait les ignorer, ou n'y arrêtait sa pensée que pour s'humilier davantage devant Dieu et devant les hommes. Bien souvent elle suppliait le Seigneur, jusqu'à l'importunité, de lui retirer certaines grâces signalées qu'elle ne croyait point faites pour elle. « Ne m'envoyez pas, ô Jésus, disait-elle, de ces dons extraordinaires sans aucune proportion avec ma faiblesse : je ne suis bonne à rien. Comment correspondrai-je à de si grandes faveurs ? Cherchez, cherchez une plus grande âme. » Un jour qu'elle insistait plus que de coutume, le Sauveur, ce maître incomparable d'humilité, voulant confirmer toujours davantage sa servante dans cette vertu, lui dit intérieurement : « Fais ce qui est en ton pouvoir, mais je veux me servir de toi, précisément parce que tu es la plus pauvre et la plus pécheresse de toutes mes créatures. » Cette fois Gemma se trouva sans réplique ; elle répondit simplement avec une familiarité charmante : « Jésus, faites à votre guise, je serai contente. » Une autre fois le Seigneur lui montra son âme à la clarté de la lumière infinie, afin d'aviver par cette vue ses sentiments d'humilité ; en même temps sa voix divine lui disait au fond du cœur qu'elle devrait avoir honte de paraître aux regards des hommes. Gemma s'abaissait alors plus profondément que jamais, rougissait d'elle-même et restait consternée. « Si vous voyiez, me confia-t-elle, comme mon âme est difforme Jésus me l'a fait voir. » Pendant quelque temps le doux Sauveur, pour redoubler l'amour de sa servante en le rendant anxieux, semblait ne tenir aucun compte d'elle et lui apparaissait sous un air sévère. « Jésus, disait-elle, ne me regarde presque plus ; ou c'est d'un air si grave que parfois je me vois forcée de ne le point regarder non plus. Il semble me repousser. J'en éprouve un vrai tourment. Je suis donc comme abandonnée de Jésus pour mes péchés. Et que faire ? À qui recourir ? demandez-le vous-même à Jésus, père, et écoutez bien sa réponse. » Le sentiment de son indignité la couvrait d'une telle confusion en présence de la Majesté divine, que dans les fréquentes apparitions du Seigneur elle hésitait souvent à lever les yeux pour le contempler, lors même qu'elle en recevait les gages de la plus ineffable tendresse. Les faveurs divines pouvaient descendre à torrents dans une âme ornée de si belles dispositions, sans risquer d'ébranler une humilité qu'elles ne faisaient qu'accroître. La sainte enfant ne m'entretenait jamais, de vive voix ou par écrit, de ses spéciales communications avec la divinité, sans finir par quelque acte de profonde humilité. Donnons-en un nouvel exemple après tant d'autres. Au sortir d'une extase des plus élevées où le Seigneur l'avait abreuvée d'inénarrables délices, il lui sembla s'éveiller à une vie nouvelle. La brève relation qu'elle m'en fit se terminait ainsi : « Combien ne suis-je pas émerveillée devant l'infinie miséricorde de Dieu ! Oui. Jésus est bien mon Jésus, tout plein de bonté pour une misérable pécheresse et la plus ingrate de ses créatures. Il a lui-même opéré de nouveau le miracle de ma conversion, en daignant me donner dans une vive lumière la connaissance de ma bassesse. » Gemma s'abîmait dans son néant en présence de l'Être infini, mais la pensée de son infidélité aux dons du ciel la pénétrait d'effroi. Sa très haute conception de la vertu et de l'honneur dû à la majesté du Créateur par une vie sainte et pure, sa connaissance parfaite du prix des grâces reçues, qui coulaient, disait-elle souvent, le sang même de Jésus, lui rendaient toute vaine complaisance impossible. Bien plutôt, elle se confondait et tremblait de tout son être. Voici à ce sujet quelques-uns de ses accents : « Je devrais songer, cher père, à tout ce qui une manque pour être une digne fille de Jésus, et au contraire... (1) Je devrais lutter avec courage, me faire violence, et au contraire... Il ne me reste qu'à m'humilier sous la main toute-puissante de Dieu et à prier sans consulter mes goûts. » Le sentiment de son indignité était une plaie vive qu'elle portait en plein cœur, et qui saignait au moindre contact. « Voici le mois de mai, écrivait-elle encore. À la pensée des grands bienfaits que j'ai reçus de ma céleste Mère dans les premières années de ma vie, j'ai honte de n'avoir pas su reconnaître ce cœur et cette main qui me comblaient avec tant d'amour. Et, ce qui est pire, je n'ai répondu à tant de faveurs que par l'ingratitude. » Je me permis de lui dire un jour, dans l'intention de favoriser son mépris d'elle-même : « Je ne comprends pas, mon enfant, que Jésus ose se salir les mains dans un pareil fumier. » Elle sourit à ces mots, l'humble vierge, et laissa voir sa joie d'entendre enfin le qualificatif juste qu'elle-même cherchait depuis longtemps. Elle ne manqua pas dans la suite de se l'appliquer à tout instant, dans la conversation, dans la correspondance et jusque dans l'extase. « Jésus, est-il possible de vous souiller ainsi les mains dans ce fumier de Gemma ? » « Je vous en prie, disait-elle également à son ange gardien dans ses apparitions, je vous en prie, ne venez pas vous salir près de ce fumier. » Elle usait d'une autre expression de sa propre invention, celle d'être avili. « Que ferons-nous, père, de cet être avili ? c'est-à-dire, entendait-elle, de cette créature déshonorée, profanée, abjecte et dégoûtante aux yeux de Dieu et des hommes. » « Ô ma céleste Mère, s'écriait-elle tout en pleurs, ô mon Seigneur adoré, n'allez-vous pas relever cet être avili ? et quand ? » Avec ce même sentiment dans l'âme, ayant appris que j'allais me rendre auprès de la tombe du Confrère Gabriel de l'Addolorata, elle m'écrivit longuement pour me charger près du jeune Bienheureux de diverses commissions, particulièrement de la suivante : « Dites au Vénérable (2) Gabriel : Que ferons-nous de Gemma ? Dites-le lui, père, et faites-moi savoir la réponse. » L'humble vierge était confuse et souffrait même des moindres prévenances dont elle se jugeait indigne. « Je demande Jésus, m'écrivait-elle, de la patience à l'égard de cette bonne tante. Elle est pour moi pleine d'attentions, alors que je n'en voudrais aucune. Si vous voyiez, père ; en certaines choses elle me préfère aux autres ; elle va jusqu'à me chauffer le lit. Sont-ce là des choses à faire pour moi ? pour moi qui mériterais, n'est-ce pas ? selon l'expression de mon confesseur, d'être traitée comme un simple oiseau de basse-cour. On me comble de prévenances. Si du moins je savais dire merci ! Si mes froides prières pouvaient être de quelque utilité à ceux qui me font du bien ! Je voudrais être tenue par tous pour une esclave. » Les âmes pieuses, celles surtout qui ont fait vœu de virginité, appellent volontiers Jésus leur époux et affectionnent le titre d'épouses de Jésus. Le Verbe divin, dans son amour infini pour notre pauvre humanité, a contracté en effet avec elle une union bien plus intime que toute union terrestre, et Lui-même se plaît à donner à nos âmes les noms les plus affectueux. Gemma l'aimait de toute l'ardeur d'un cœur embrasé, et elle en recevait à son tour les marques les plus touchantes de divine tendresse ; cependant jamais elle n'usait à son égard de la douce appellation d'épouse. Pauvre fille, servante inutile, vierge folle, misérable créature, tels étaient, pour se désigner, ses termes préférés. Deux ou trois fois seulement, on l'entendit, dans une haute extase appeler son bien-aimé Sauveur Époux de sang. Ses
lettres se terminaient invariablement par la formule suivante : « Priez
pour moi ; je suis Dans cette vive et profonde
conviction de sa misère, elle demandait à tous ceux qui l'approchaient,
et avec une éloquence toujours ingénieuse, l'aumône de leurs prières.
« Recommandez-moi à Jésus, m'écrivait-elle, et dites aux autres de le
faire également ; c'est une grande charité que de prier pour moi.
Veuillez me donner votre bénédiction et dire au Confrère Gabriel
(3) de penser
aussi à Se
recommander à son tour aux prières de la servante de Dieu était la
mettre à Elle supporta longtemps, sans oser jamais s'en plaindre, ce martyre du délaissement divin qui mettait à l'épreuve sa fidélité, mais où elle voyait la juste conséquence de ses péchés. « Mon père, m'écrivait-elle d'une main tremblante, Jésus, à la fin, s'est éloigné de moi pour ma grande froideur. Oh ! Il a bien raison ; aussi je lui rends grâces quand même et je l'adore. » De fréquentes vexations diaboliques, sincèrement attribuées par elle à quelque faute secrète punie par la justice divine, lui étaient également un motif de s'humilier. « Je sais, je sais, me disait-elle, pourquoi Jésus me laisse entre les mains du démon ; je vous le dirai, père, en confession ; mais je m'en suis déjà repentie. Il paraît que mon ange gardien lui-même a honte de se tenir à mon côté. » La naïve jeune fille, dans la pensée que son entourage devait apercevoir l'ange ainsi courroucé, me dit avec une ineffable ingénuité : « Peut-être feriez-vous bien, père, de dire à mon ange de ne pas se laisser voir des autres, mais de se tenir caché. » Elle trouvait un sujet de
confusion jusque dans l'abattement physique insurmontable, provoqué par
les atroces douleurs de ses stigmates. « Vous voyez, père, disait-elle,
comme je suis toujours arriérée, comme la souffrance me répugne ; ah !
La belle force d'âme ! J'oserais presque choisir dans les mains de Jésus
les souffrances qui m'agréent et rejeter les autres. Priez mon âme. »
Elle se croyait, par son infidélité aux grâces divines, la cause
initiale de tout désordre survenant autour d'elle, et même des
désagréments les plus ordinaires de Gemma était exacte, nous l'avons dit, à révéler à son père spirituel, lorsqu'elle sentait le besoin d'une direction, les secrets de sa conscience. Un étranger l'eût prise peut-être en cela pour une de ces âmes légères dont la plus douce satisfaction est de parler d'elles-mêmes et de leurs affaires. Cependant une telle ouverture coûtait à l'humble enfant une peine inexprimable. Elle eût préféré se cacher sous terre, que de dire ou écrire un seul mot des merveilles de la grâce dans son âme. Laissons-lui encore la parole : « Depuis le temps que je vous dis certaines choses, la honte devrait m'être passée ; au contraire, elle va croissant. Mais ce n'est pas de la honte ; je ne sais comment m'exprimer ; c'est comme de la peur. » En réalité, il y avait les deux : honte de révéler ce qui pouvait tourner à sa louange, et peur, en s'exprimant mal, d'induire en erreur sur son compte. « J'ai peur, continue-t-elle, dans toutes les choses extraordinaires qui m'arrivent journellement, j'ai peur de me tromper et de tromper les autres. Je ne le voudrais cependant pas. Priez beaucoup Jésus de m'aider à n'abuser personne. J'en ai une telle peur qu'à certains jours je voudrais me cacher à tous les regards. » Mais de quelle tromperie pouvait bien être capable cette âme si candide, ignorante même de la manière de tromper, ainsi qu'en fait foi cette angélique demande que je reçus un jour. « Je voudrais, mon père, que vous m'expliquiez bien la signification du mot tromper, parce que je ne voudrais tromper personne. » S'il lui en coûtait à ce point de manifester à son confesseur « les choses de Jésus, » selon sa propre expression, quelle ne devait pas être sa répugnance à l'égard de toute autre personne ! Instruite à l'école de saints, elle avait adopté pour règle de conduite la grande maxime du prophète Isaïe : Secretum meum mihi : Je garde pour moi les secrets de mon cœur ; et elle les garda si bien que, à part son directeur et, par l'ordre formel de ce dernier, sa pieuse mère adoptive, personne ne les connut. Gemma cependant vivait dans la crainte continuelle d'en laisser malgré elle transpirer quelque chose au dehors. « Je me surveille et je me fais violence, me disait-elle, mais je redoute de ma part un élan soudain et irréfléchi qui découvre ce qui doit rester caché. En chemin et à l'église je tâche de me distraire, mais sans toujours y réussir ; et ainsi les autres peuvent concevoir de moi une estime imméritée. » De cette grande crainte
provenait un ardent désir d'ensevelir sa vie dans un cloître. Là du
moins, pensait-elle, je serai à l'abri des regards du monde. Cette âme
céleste, si indifférente à tout ici-bas, si morte à elle-même, sans
inclination, sans volonté, me parut un peu tenace dans ce seul désir de
la vie religieuse dont je dus bien souvent la reprendre et Cette crainte excessive, jointe
à une très grande réserve à l'égard de ses propres directeurs, auxquels
elle ne s'ouvrait point sans un véritable besoin, nous a fait perdre
bien des secrets édifiants, emportés par la jeune vierge dans On peut
comprendre la blessure que devait faire à son cœur toute marque de
vénération. Celui qui eût soupçonné l'immense chagrin qu'elle en
concevait se fût certainement abstenu par pitié de lui témoigner son
estime. Cependant il lui arrivait souvent des lettres, signées parfois
de noms distingués ; tandis que beaucoup de personnes, désireuses de
l'approcher, s'entendaient avec les membres de la famille pour se
trouver comme par hasard en sa compagnie. Dans ce dernier cas, la jeune
fille selon son habitude tâchait de se retirer à l'instant ; et si
l'obéissance la forçait rester, on la voyait souffrir violence comme une
personne sur les épines ; à moins toutefois qu'une extravagance
préméditée ne vînt Bienheureuse folie, qui est aux yeux de Dieu sagesse et vertu ! Bienheureuse humilité, qui tenant l'homme à sa place attire les grâces qui font fleurir les vertus ! Cette recherche de l'humiliation et de l'oubli avait pour principe, nous l'avons vu, la connaissance surnaturelle de son néant et la conviction de son infidélité aux grâces divines. Mais ce n'est pas tout la sainte jeune fille croyait faillir à chaque pas et être noircie de défauts. Dans l'opinion d'un très grand nombre, la vraie sainteté transforme les fils d'Adam en des créatures idéales. Les hagiographes eux-mêmes se complaisent souvent à nous présenter leurs héros sous des traits célestes qui n'ont rien de commun avec notre humaine misère. C'est une erreur les saints sont des hommes véritables, nés comme nous d'un père déchu, dont ils ont hérité une nature viciée. La grâce du Rédempteur relève bien notre nature et l'améliore, mais non jusqu'au point de la refaire entièrement et de la rétablir dans l'état de primitive innocence. Il y aura toujours en elle en ce monde deux côtés, si on peut ainsi s'exprimer, l'un céleste, ennobli de dons surnaturels ; l'autre humain, avec d'inhérentes fragilités. Pourquoi voiler dans les vies des saints ce second côté qui par son opposition au premier fait apparaître dans un jour d'autant plus admirable la vertu toute-puissante de la grâce divine ? selon les paroles de Dieu dans saint Paul : Virtus in infirmitate perficitur. Les
âmes les plus pures sont donc encore sujettes aux répugnances et aux
dégoûts dans l'exercice de la vertu ; elles aussi sentent parfois le
poids de la chair et l'aiguillon des passions ; elles aussi ont lieu de
craindre pour leur salut et éprouvent le besoin de se faire violence
pour garder à Dieu leur fidélité. Leur volonté peut subir, bien
qu'involontairement, de légères défaillances, et se laisser surprendre
par les mouvements spontanés de Ainsi, dans les défauts de Gemma et dans ce qu'elle appelait de gros péchés il n'y avait certainement rien de volontaire ; plutôt que de commettre l'ombre d'une faute vénielle elle se fût jetée dans le feu. « Je ne voudrais pas pécher, disait-elle, mais je suis mauvaise ! J'ai beau me surveiller et prendre de la peine, je retombe toujours. Le mal est que je ne m'aperçois de mes fautes qu'après les avoir commises ; autrement Jésus sait bien que je ne l'offenserais pas. » Au tribunal de
Une expérience de plusieurs années et l'audition fréquemment renouvelée de la confession générale de toute sa vie me permettent d'attester que la sainte enfant n'a jamais commis un seul péché formel pleinement délibéré. Elle a passé sa vie entière, c'est-à-dire 25 ans, en ce monde corrompu et corrupteur, sans imprimer de souillure à sa robe blanche du baptême, qu'elle a portée au ciel dans son éclat immaculé. Telle est également l'affirmation de ses autres confesseurs, consignée dans leurs dépositions authentiques. Mais Gemma ne l'entendait pas ainsi, et la frayeur que lui inspirait l'état de son âme la jetait presque dans le désespoir. « Est-il possible, me disait-elle, étreinte par l'angoisse, est-il possible que Jésus soit content de moi ? Oh ! comme souvent je rougis et je tremble, eu me voyant si impure devant Jésus qui est la pureté même. Je l'ai bien des fois méconnu ; je lui ai tourné le dos lorsque sa tendre voix m'appelait. Mon père, demandez à Jésus, sans vous lasser, miséricorde pour mon âme ; implorez le pardon de mes péchés. Dites à Jésus que pour réparer mes fautes mille tourments du corps et de l'âme me paraîtront peu de chose. Ô mon Dieu, le châtiment, si terrible qu'il soit, n'égalera jamais ma culpabilité. Châtiez-moi donc, pourvu que vous m'enleviez le poids de mes péchés, qui m'opprime et m'écrase. Malheur à moi, si une seule minute je perdais la vue de mes iniquités. Ô Jésus que j'ai déshonoré, quel dégoût j'éprouve en moi-même ! Seule la bonne volonté qu'il me semble avoir me réconforte un peu au milieu de tant de misères. » Ces sentiments. répétés sous mille formes toujours expressives et saisissantes, revenaient presque à chaque lettre sous la plume de l'humble servante de Dieu, surtout lorsqu'elle écrivait dans l'extase. Sous le l'apport de leur continuité toujours admirablement soutenue, je ne crois avoir rien lu de comparable dans la vie des autres saints. Dans une vision elle avait demandé au Sauveur qui pleurait, la cause de ses larmes. Réfléchissant dans la suite à cette apparition, elle me dit « Je me reconnais coupable de mille iniquités, et j'ai eu le courage de demander à Jésus pourquoi il pleurait. » Une autre fois. à la suite d'un petit incident de famille dont elle s'était attribué selon son habitude toute la faute, elle conçut une telle horreur d'elle-même qu'il fut malaisé de relever son courage. « Mais que fais-je donc, père ? s'écriait-elle. Je finirai par être abandonnée de tous. Le désespoir voudrait me prendre ; mais non, ô ma céleste Mère, mère des orphelins, je n'ai pas la volonté de déplaire à Dieu, ni à vous, père, ni personne ; non, je ne l'ai pas. croyez-moi. Mais je ne me comprends pas ; il y a en moi du mystère. » Gemma ne s'expliquait pas comment, à côté d'une volonté si résolue de faire le bien, pouvaient exister quelques fragilités. qu'elle s’exagérait d'ailleurs beaucoup. Le Seigneur, pour la maintenir dans ces bas sentiments d'elle-même, permit à l'infernal ennemi de troubler son esprit au point de presque la persuader de sa damnation. C'est alors que la pauvre enfant, cherchant en vain le calme et la paix, écrivait à son directeur d'une plume tremblante : « Si jamais, père, vous me voyez en danger de me perdre ; si jamais vous me croyez dans les mains du démon, pensez à me porter secours ; je veux sauver mon âme à tout prix. Que dois-je faire pour cela ? » Il plut à Dieu, qui se sert de tout pour le bien de ses élus, de donner quelque vertu à mes pauvres conseils, et Gemma, qui s'en trouvait un peu réconfortée dans ses craintes, me les réclamait sans cesse. « Ô père, vous ne soupçonnez pas encore le grand besoin que j'ai de vos conseils. Si vous saviez le soulagement que m'apporte une seule de vos lignes ! vos paroles me redonnent courage dans mes souffrances et mes larmes. Aidez-moi, aidez-moi ; sinon vous me verrez bientôt réduite en cendres de péché. » L'horreur de Gemma pour le péché provenait, sans doute, de la crainte de souiller son âme et de se damner ; mais bien plus de son amour pour Dieu, que le péché offense. À cet amour, parvenu à un degré si élevé, correspondait une immense contrition pour les grands outrages dont elle croyait se rendre continuellement coupable envers la Majesté divine. « Comment ! s'écriait-elle parfois, ne pensant pas être entendue, un Dieu si grand et si digne d'être aimé, être offensé par moi ? Et qui suis-je donc pour avoir tant de hardiesse ? Mon pauvre Jésus ! » Cette pensée la faisait pâlir et arrachait à ses yeux des larmes amères qu'on voyait couler, dit un témoin oculaire, le long de ses joues « comme deux fontaines. » Dans les extases mêmes, où elle goûtait d'ordinaire des délices divines, elle se confondait, pleurait et demandait miséricorde d'un accent émouvant : « Pardonnez-moi, Jésus ! ô Père, pardonnez-moi tant de péchés. » En certains jours le Seigneur
lui faisait éprouver d'une façon extraordinaire ces sentiments de
componction, et Gemma, préférant à toutes les douceurs célestes la
faveur de pleurer ses fautes d'un regret plus amer, le suppliait
ardemment d'en hâter Voici comment se produisait cette grâce. Dans le recueillement de l'oraison un flot de claire lumière envahissait soudain son esprit, mettant à nu les détours les plus secrets de son âme. Elle se voyait alors toute couverte des plus noires taches de péchés et apercevait le Seigneur tantôt grandement irrité, tantôt triste et affligé des affronts reçus de sa part. La pauvre enfant commençait à trembler ; dans l'immense regret de ses fautes elle perdait les sens et tombait par terre, inanimée. Ces angoisses terribles duraient souvent de longues heures et parfois un jour entier. Gemma les appelait douces et
amères à « Ce soir, père, tous mes péchés se sont présentés comme d'habitude à mon esprit ; je les ai vus si énormes qu'il m'a fallu faire effort pour ne pas éclater en sanglots ; et ma douleur en a été si vive que je n'en avais pas encore éprouvé de semblable. Leur nombre dépasse infiniment la capacité de mon âge. Ce qui me console, c'est d'en ressentir une très grande douleur, que je voudrais ne jamais voir sortir ni tant soit peu s'effacer de mon âme. Mon Dieu, jusqu'où a été ma malice ! » Gemma recevait la grâce de ce repentir extraordinaire toutes les fois qu'elle était favorisée d'un recueillement plus profond et d'une union plus intime avec Dieu, mais surtout dans la nuit du jeudi au vendredi, où le Seigneur l'admettait à la participation des douloureux mystères de sa Passion. « Le jeudi soir, écrit-elle, je me sens saisie d'une grande tristesse à la pensée de tous mes péchés, qui se présentent alors particulièrement à mon esprit ; ils me couvrent de confusion et me pénètrent d'une immense douleur. Les quelques souffrances que m'envoie Jésus m'apportent seules un peu de repos ; je les offre pour les pécheurs, spécialement pour moi, puis pour les âmes du Purgatoire. » Ainsi purifiée dans la douleur et dans les larmes, confirmée dans le mépris d'elle-même, la jeune vierge se trouvait admirablement préparée aux sublimes extases qui revenaient périodiquement chaque semaine. L'humilité est un vase très pur et très solide, où Dieu se plait uniquement à verser ses grâces ; elle dilate le pauvre cœur humain en le rendant capable de tous les dons du ciel. Dans la première édition de cette Biographie je racontais un fait assez singulier que le désir de ménager la susceptibilité de certains esprits trop influencés par le rationalisme moderne me fit supprimer dans les éditions postérieures. Des plaintes nombreuses reçues de toute part au sujet de cette omission me déterminent à la réparer aujourd'hui. Je ne vois pas du reste la nécessité d'une pareille réserve touchant un fait réel qu'il est loisible à chacun d'interpréter à sa façon. Comme il me fournira l'ocasion de mettre encore mieux en évidence l'humilité de Gemma, je le transcrirai, sans y ajouter de commentaire. Lorsque j'arrivai à Lucques pour la première fois, en septembre 1900, la servante de Dieu s'occupait par ordre de son confesseur à la rédaction d'un journal relatant les événements quotidiens de sa vie intérieure. Ennemi, par principe, d'une méthode qui tient le pénitent constamment replié sur lui-même, je conseillai la cessation d'un travail, à mon avis, vain et dangereux ; et le vertueux confesseur retira aussitôt ses ordres. La lecture attentive du manuscrit, que je trouvai rempli d'une sagesse céleste et de détails importants, très précieux pour la composition éventuelle d'une biographie, me fit regretter ma précipitation. Excellente en soi, ma maxime n'était certainement pas applicable dans le cas présent. Je cherchai donc le moyen de réparer mon erreur. Une idée se présenta que je voulus réaliser sans délai à la faveur de la simplicité de la jeune fille. « À vous entendre, lui dis-je sans autre préambule, vous avez commis dès votre première enfance une infinité dc péchés. Je connais très-bien ceux dont vous vous rendez coupable journellement, mais ne serait-il pas bon de consigner par écrit dans une confession générale toutes les fautes de votre vie avec leurs moindres circonstances ? Sachant à quelle pécheresse j'aurai à faire il me sera plus facile de bien vous guider dans les voies de la vertu. » La sainte enfant qu'animait le désir ardent d'une direction sûre tomba dans le piège, non cependant sans avoir manifesté combien il lui en coûterait de me satisfaire. « Ah ! disait-elle, de quelles explications pouvez-vous avoir besoin, mon père, et quels péchés faut-il vous faire connaître ? Imaginez-vous de combien s'en peuvent rendre coupables les âmes les plus mauvaises, autant j'en ai commis. Et puis, je songe qu'après la lecture de cet écrit, effrayé d'avoir vu tant de péchés, vous ne voudrez plus, c'est bien certain, me servir de père. » Sur mes instances et par pure obéissance Gemma se mit à l'œuvre, en suppliant son ange gardien de lui prêter assistance et de remettre en sa mémoire tant de choses, horribles pour elle. « Mon cher père, dit-elle dans l'introduction, préparez-vous à en entendre de toutes... J'écrirai tout, bien et mal ; ainsi vous pourrez mieux comprendre quelle a été ma méchanceté, contrastant avec la bonté que tout le monde me témoignait ; quelle a été mon ingratitude envers Jésus, et combien peu j'ai écouté les conseils de mes parents et de mes maîtresses. Je commence, mon cher père. Vive Jésus ! » Au cours de son travail, Gemma dut soutenir une lutte continuelle contre sa répugnance à parler d'elle-même. Le soin de révéler exactement ses fautes la contraignait d'écrire toute l'histoire de sa vie, et le souci de faire ressortir ses infidélités et son ingratitude envers le Seigneur l'obligeait, selon mes prévisions, à manifester les grandes grâces qu'elle en avait reçues. Écoutons-la nous dire encore la vivacité de sa peine : « Mon Jésus. que toujours soit faite votre très sainte volonté ! Combien je souffre d'avoir à écrire certaines choses ! La répugnance du début, loin de diminuer, va toujours croissant, et j'éprouve une peine mortelle. Peut-être voulez-vous aussi, ô mon Dieu, que j'écrive ces choses secrètes que vous me donnez à connaître par votre bonté en vue de m'humilier et de me tenir toujours dans mon néant. Si vous le voulez, ô Jésus, je suis prête même à cela. Exprimez-moi votre volonté. » Les appréhensions de son humilité s'aggravaient d'un doute. « Mais, s'écriait-elle, ces écrits, à quoi serviront-ils ? à votre plus grande gloire, ô Jésus, ou bien à m'enfoncer toujours davantage dans mes péchés ? C'est vous qui les avez voulus, et j'ai obéi ; à vous de veiller. Dans la plaie de votre côté je cache chacune de mes paroles, aimable et bien-aimé Jésus ! » Les tourments de l'humble vierge provenaient certainement, pour une bonne part, de l'infernal ennemi qui prévoyait quel bien sortirait de son travail. Un jour il lui apparut et lui dit avec un sourire amer : « C'est parfait : écris bien toutes choses. Ignores-tu que j'en suis entièrement l'auteur ? Si on vient à le découvrir quelle honte pour toi ! et que deviendras-tu ? » Cependant l'obéissance triompha, et dans un temps assez court Gemma eut composé un petit volume in-octavo d'une centaine de pages. Avec quel art merveilleux elle s'y étudie à dissimuler les plus belles fleurs de ses vertus et les meilleurs dons du ciel dans l'ombre de péchés dont elle déclare les avoir profanés ! Il faudrait lire ces pages pour s'en faire une idée. Vains efforts cependant : trahie par la simplicité de son cœur, là ou elle croit se déshonorer en parlant de malice et de désordre elle nous donne une autobiographie d'une rare édification. J'avais donc atteint mon but ; mais le démon furieux mit son astuce en œuvre pour anéantir ce résultat. Il en est peut-être qui croiront difficilement le fait que je vais raconter ; sa réalité demeure pourtant hors de doute et je me suis gardé d'y ajouter aucun détail fantaisiste. Lorsque le manuscrit fut terminé, Gemma le confia d'après mes ordres à madame Cécilia, qui le cacha dans un tiroir, en attendant l'occasion de me le remettre. Au bout de quelques jours, elle crut voir le démon sortir, un volume à la main et le sourire moqueur, par la fenêtre de la chambre où se trouvait ce tiroir, et disparaître dans l'air. Habituée à de semblables apparitions, la jeune fille n'en tint aucun compte. Plus tard, l'ennemi vint la tourmenter par d'horribles tentations, et comme il ne pouvait réussir à la vaincre, il s'éloigna en grinçant des dents, et criant néanmoins d'un ton de triomphe : « Guerre, guerre ; ton manuscrit est dans mes mains. (6) » Gemma, qui avait reçu de ma part la recommandation de manifester à la tante vigilante tout ce qui lui survenait d'extraordinaire, crut de son devoir de lui donner connaissance de cette vision. Madame Cécilia, fortement intriguée, courut ouvrir son tiroir le manuscrit n'y était plus. Bientôt averti moi-même, j'éprouvai une vive contrariété d'une pareille perte. Comment la réparer ? Me trouvant dans la suite à Isola du Grand Rocher, près de la tombe du Bienheureux Gabriel, l'idée me vint d'exorciser le démon pour le contraindre à restituer ces écrits, dans le cas où il les eût véritablement enlevés. Je pris l'étole, le rituel et l'eau bénite, et de la tombe même du Bienheureux je procédai en règle aux conjurations. Dieu intervint par sa puissance, car à l'heure même le volume était rapporté à la même place d'où il avait disparu depuis plusieurs jours ; mais dans quel état ! Toutes les pages, du haut en bas, se trouvaient noircies de fumée et en partie brûlées, comme si on les eût exposées, chacune séparément, au-dessus d'un foyer ardent. Cependant les lettres restaient lisibles. Je tiens en ma possession ce volume ainsi passé par l'enfer. Il renferme, je le répète, des confidences très précieuses et les secrets les plus importants de la vie intérieure de Gemma, arrachés par l'obéissance à son humilité, humilité vraiment exceptionnelle qui devait infailliblement l'élever aux plus hauts sommets de la perfection morale.
CHAPITRE XIV
Le détachement des biens fragiles de ce monde, même joint à l'abnégation de la volonté par l'obéissance, ne suffit pas en effet au vrai disciple du Christ ; il doit encore porter sa croix s'il veut arriver à la ressemblance du chef des prédestinés qui est un Dieu crucifié. D'ailleurs l'homme, vicié dans sa nature. a besoin, pour conserver une pureté sans tache, de maîtriser les penchants désordonnés du cœur et des sens ; ce qu'il ne peut sans se faire violence par une mortification de tous les instants. Le divin Maître l'a dit : Le royaume des cieux - qui est la sanctification de l'âme s'obtient par la force. Instruite de cette vérité par sa propre expérience, et stimulée sans cesse par le désir passionné d'être une vivante image de Jésus crucifié, Gemma se livra tout entière, et jusqu'à l'héroïsme, à la pénitence chrétienne. Bien qu'elle n'eût jamais abusé de ses sens, elle entreprit de les refréner et de les châtier, comme ne l'eût point fait un grand scélérat converti. Toute petite, elle exerçait une garde vigilance sur ses yeux, qu'elle tenait constamment baissés. Avec le progrès des années et de ses vertus cette modestie devint des plus rigoureuses, surtout après la résolution spéciale prise dans la circonstance suivante. Elle était à l'église, lorsque son regard, rencontrant la gracieuse coiffure d'une fillette placée devant elle, s'y arrêta quelques instants avec complaisance. Prise bien vite de remords pour cette innocente jouissance esthétique, qui lui paraissait tout au moins une distraction, l'angélique enfant se promit de ne plus fixer jamais volontairement la vue sur une créature humaine ; et à partir de ce jour, ses yeux charmants et purs où brillait un reflet de la séraphique beauté de son âme, restèrent clos et dociles à sa volonté. Il fallait, pour les lui faire lever, un ordre formel, et encore dans sa modestie ne tardait-elle pas à les rebaisser. Celui qui désirait en admirer l'éclat et l'expression céleste devait la surprendre en extase, car ils étaient alors d'ordinaire levés vers le ciel. Le sens du goût, l'un des plus difficiles à réduire entièrement, trouvait en Gemma un adversaire non moins résolu. Nul ne connut jamais ses aliments ni ses boissons préférés. Quelques onces à peine de nourriture lui suffisaient, et encore devait-on veiller à ce qu'elle prît l'indispensable. Pour cacher ses privations, elle mettait en œuvre mille industries, jusqu'à pratiquer à sa cuillère un petit trou par lequel le potage s'échappait en grande partie avant d'arriver à ses lèvres. Parfois elle avait l'air de manger, tant ses mains remuaient autour de son assiette, et il n'en était rien. Si aucun prétexte ne se présentait de quitter la table avant la fin du repas, on la voyait éprouver un véritable malaise et puis, petit à petit, disparaître quand même pour ne plus revenir. On ne l'apercevait jamais déguster un mets à la cuisine ; et, en dehors des repas, il était inutile de lui présenter des rafraîchissements ou des douceurs. Quand elle prévoyait ne pouvoir les refuser sans impolitesse, elle s'éloignait à temps. Faite de chair comme nous, d'un
estomac bon et d'un palais sain, Gemma percevait naturellement
l'agréable saveur des aliments. Or, cela lui paraissait presque de
« Mon père, m'écrivit-elle,
depuis longtemps Jésus m'inspire, me semble-t-il, de vous demander une
grâce ; n'allez pas vous fâcher, car en définitive je ferai votre
volonté. Il n'y a certainement aucune raison de me la refuser, mais vous
en trouverez cent, par exemple que je suis maigre, que vous n'y voyez
aucune nécessité, etc. Ce sont là de purs prétextes. Voici : Puis-je
demander à Jésus de ne plus sentir, tant que je vivrai, le goût des
aliments ? Cette grâce m'est nécessaire, et j'espère que, inspiré par
Jésus, vous m'autoriserez à Je ne répondis pas à cette lettre ; mais Gemma, ne se tenant pas pour battue, réitéra tant de fois sa demande qu'à la fin, presque par curiosité de ce qui allait arriver, je donnai mon consentement. Avec sa confiance naïve elle courut aussitôt présenter sa supplique à Jésus, qui l'exauça immédiatement. Dès ce moment son palais perdit toute sensibilité ; les mets les plus fins, les boissons les plus agréables lui furent toujours dans la suite complètement insipides. Les autres sens n'étaient pas mieux traités. Jamais on n'a vu l'austère jeune fille prendre une fleur pour en respirer le parfum, ni employer à sa toilette des substances odorantes. Quant au sens du tact, elle ne se permettait de toucher personne. Cette âme, qui sur terre vivait
loin de la terre, était inaccessible à Il n'est rien de plus malaisé à maîtriser que la langue, et l'apôtre saint Jacques n'hésite pas à déclarer parfait celui qui la contient dans de justes limites. Comme elle est particulièrement ingouvernable chez la femme, la victoire n'en est chez elle que plus digne d'admiration. Gemma la tenait de si court, on le sait, qu'un étranger l'eût facilement crue muette. Cependant elle croyait en abuser et s'en confondait, renouvelant toujours plus énergiquement la résolution de ne pas lui laisser libre cours. Dans une circonstance où elle n'avait pu s'empêcher de recevoir des amies, la conversation roula quelques instants sur un sujet assurément bien innocent, mais qui parut après coup un peu mondain à Gemma elle en pleura de remords toute la journée. « O mon Dieu s'écriait-elle, j'ai pu me mêler à de pareils discours ! Oh langue, langue, je saurai bien te réduire au silence ! » La modeste enfant ne tenait aucun compte de ses triomphes dans les nobles combats de la vertu, ou n'en parlait que pour s'humilier encore. « Hier, m'écrivait-elle, j'ai remporté une belle victoire sur ma longue langue, mais il m'en a tant coûté pour la réprimer ! Si vous saviez quelle bourrasque a passé entre moi et ma tante ! mon silence a tout vaincu. J'ai renouvelé à ce moment le ferme propos de ne parler que lorsque je serais interrogée. Je commence à observer mes résolutions, mais Dieu sait avec quelle peine. » Ces resolutions, Gemma les observait depuis sa plus tendre enfance, avec cette seule différence qu'alors, pour éviter de son côté toute contestation, elle disparaissait et courait se cacher, tandis que maintenant, mûrie dans la vertu, elle attendait dans un modeste silence que l'orage se calmât de lui-même. Sa retenue était d'autant plus méritoire qu'une sensibilité exquise lui faisait ressentir davantage les piqûres et les provocations, et qu'un tempérament de feu la portait à la colère et à la riposte ; mais elle se taisait, alors que les ressources de son esprit lui eussent si facilement permis de mater l'adversaire. Et elle contenait si bien ses passions frémissantes qu'on ne s'apercevait pas de son émotion. L'effort était tout intérieur. Seuls ses intimes, à même de l'observer de près, n'ignoraient pas les luttes continuelles de la vertueuse jeune fille, dont le cœur était comme un autel où s'immolaient continuellement des victimes de mortification. Pour mieux réussir à dompter les passions intérieures, inhérentes à la nature humaine, elle entreprit de bonne heure d'infliger à sa chair d'âpres macérations. Que de fois elle importunait son confesseur pour obtenir la permission de se donner la discipline, de porter des cilices, des chaînettes de fer et d'autres instruments de pénitence ! Très insinuante alors, elle emportait assez fréquemment l'autorisation désirée. Mais d'ordinaire, après s'être bien fatiguée à se fabriquer des instruments de torture, elle se les voyait tous enlever ; et il lui restait seulement à offrir au Seigneur sa bonne volonté. J'eus l'occasion moi-même de lui enlever les derniers, c'étaient une ceinture armée de soixante pointes de fer bien acérées, une discipline à cinq battants, également en fer, et une longue corde en nœuds, hérissée de pointes et de clous, qui étreignait sa chair. L'austère enfant, dépouillée de ces terribles instruments, cherchait ailleurs, sans se décourager, un dédommagement. « Ma nature, me disait-elle, toujours en quête de ses aises me demande sans cesse un peu de répit. Me permettez-vous de lui faire violence de tout mon pouvoir ? La chair voudrait commander, mais je veux qu'elle obéisse, comme de juste, et en tout temps. » « J'aurais besoin d'une permission, vous me la donnerez sans difficulté, j'en suis sûre si Jésus vous l'inspire tant soit peu. Je voudrais promettre à Jésus de ne plus rechercher de soulagement en aucune chose. Si vous m'accordez celte grâce, ne doutez pas que je n'agisse avec prudence pour éviter les excès. » Un jour que Gemma parlait à son Dieu avec une filiale simplicité, on l'entendit prononcer ces paroles : « Vous le voyez, Jésus, c'est mon corps qui murmure ; mais je saurai lui imposer silence. Bien souvent il se lamente et voudrait se soustraire à ma volonté, mais je le veille. Hier, il paraissait vouloir se révolter ; quelques coups bien appliqués l'ont remis dans le calme. » Malheur à l'imprudent directeur
qui eût secondé cette généreuse ferveur ! L'héroïque enfant se fût
certainement ruiné C'était d'abord une parfaite maîtrise sur les passions du cœur et sur les sens. Gemma leur commandait en reine, et toutes lui obéissaient de gré ou de force ; je dis de gré ou de force, sans nullement vouloir insinuer qu'elles fussent récalcitrantes. L'humble jeune fille les croyait telles et leur tenait la bride raide mais en réalité elles se trouvaient suffisamment domptées après la première effervescence. De là cette paix si suave, fruit de la victoire, que respirait son angélique physionomie ; de là encore la spontanéité de son corps à se prêter à tous les mouvements de l'âme et à ses élans les plus sublimes. On aurait dit cette chair virginale uniquement attentive à seconder les désirs de l'esprit, tant elle lui laissait pleine liberté de se plonger dans la prière, ou de se perdre dans l'extase à table ou en chemin aussi bien qu'à l'église. En tout lieu et en tout temps la jeune fille pouvait disposer, sans éprouver la moindre résistance, de chacun de ses sens. Voulait-elle s'absorber dans la contemplation des choses célestes ? de suite l'imagination se faisait silencieuse, la mémoire oubliait les souvenirs de la terre, les mouvements importuns du cœur s'arrêtaient, les douleurs physiques elle-mêmes, parfois très vives, ne lui apportaient aucune ombre d'entrave ni de distraction. À l'issue de ses entretiens célestes, tous les sens, comme s'ils en eussent patiemment attendu le moment, reprenaient leurs fonctions respectives, vigoureux et dispos comme jamais. Il en était ainsi habituellement. En temps d'épreuve et d'aridité spirituelle, le Seigneur pour donner lieu à la lutte permettait un fléchissement de cet empire absolu de l'âme sur les puissances inférieures ; à part cette exception, les sens n'opposaient à Gemma parvenue à la perfection, aucune résistance, aucune répugnance, aucune lassitude. Heureuse liberté, heureuse paix que seule apporte à l'homme la sainteté, dont elle est le fruit naturel : Opus justitiæ pax ! (1) Il est bien vrai que la vertu est dès ici-bas une source de bonheur ! Qui n'envierait cette paix, le premier des biens de ce monde, et quel prix n'y mettrait-on point si elle était vénale ? De ce grand calme intérieur, effluve de la patrie céleste, naissait dans le cœur de la servante de Dieu une joie profonde que parvenait seulement à troubler, par moments, la crainte d'offenser le Seigneur, ou la pensée de ses jugements insondables. Rien autre ne pouvait l'inquiéter. Elle eût vu sans effroi toutes les créatures disparaître autour d'elle, et le monde entier s'effondrer sous ses pas, pourvu que lui restât Jésus, son unique trésor. Cet état d'âme expliquait la douce gaieté de son humeur et le perpétuel sourire de ses lèvres, qui formaient un heureux contraste avec la gravité de son maintien et la majesté de son visage. Le second fruit non moins précieux de la mortification est la pureté du cœur, qui a brillé en Gemma au degré le plus élevé qu'il soit possible de rêver dans une fille d'Adam. Le péché, souillure de l'âme, a son principe dans les trois grandes concupiscences : l'orgueil, la sensualité et l'amour des biens terrestres. Comme la sainte enfant avait réussi de fort bonne heure non seulement à affaiblir, mais à éteindre ces trois foyers pestilentiels, le mal ne pouvait l'approcher et son âme restait pure de toute faute. Et cependant, même arrivée au terme d'une admirable sainteté, elle se gardait bien d'un oisif repos. La candide colombe n'ignorait pas combien est corrompu le monde où nous vivons, et contagieux l'air que l'on y respire. Elle craignait toujours, et non contente des rudes efforts déployés dans le passé pour discipliner les appétits désordonnés de la nature, elle continuait de les traiter en rebelles. Avant tout, elle fuyait les occasions. D'un jugement fin et d'un esprit avisé, malgré sa simplicité enfantine, elle discernait du plus loin le péril. « Ici, disait-elle, Jésus ne doit pas être ; donc, Gemma, fuyons. » Sans penser mal de personne, elle se défiait de tous et s'en tenait l'écart. De là cette soif de solitude qui l'eût empêchée de jamais franchir le seuil de la maison, s'il ne lui avait fallu se rendre à l'église ou accompagner parfois sa tante en ville. De là encore son éloignement des conversations et des affaires qui ne la regardaient point, comme son aversion pour les amitiés et les relations vaines. « Gemma, se disait-elle souvent, ne te fie pas à toi-même. Toute occasion peut recéler un péril ; hors de Jésus tout est tromperie ; reste seule avec Lui seul, et marche de l'avant sans t'occuper de rien plus. » Mais le plus beau fruit cueilli par la jeune vierge sur l'arbre de la croix et de la mortification fut la chasteté. Adorable vertu, qui devrais être l'apanage de toute âme chrétienne, dont la vocation, dit l'Apôtre. est d'être sainte et immaculée, que tu es rare dans ce monde dépravé ! Diamant céleste, qui rehaussais de tant d'éclat et de charme la beauté morale de Gemma, jusqu'à lui donner tous les dehors d'un ange mortel, jamais aucune louange n'égalera ta valeur.
Écoutons Gemma parler de la chasteté dans une lettre dictée, à la prière
de sa mère adoptive, pour un enfant de Entr'autres pratiques
saintes, préservatrices du vice impur, madame Galgani conseillait à ses
enfants de réciter chaque soir, en l'honneur de l'Immaculée, trois
Ave Maria,
les mains sous les genoux. L'innocente petite
créature accomplissait cet acte à un âge où on n'en peut encore
comprendre Gemma conserva toute sa vie cette pratique recommandée par plusieurs saints. Peu de jours avant sa mort, alors qu'épuisée de forces il lui était impossible de se tenir debout, on la surprendra dans sa chambre à dire les trois Ave, les mains sous les genoux. Toutes ses mortifications, ses pénitences, ses macérations de la chair, et, par dessus tout, la garde rigoureuse des sens, avaient pour but principal la préservation de l'angélique fleur. Estimant que la plus légère et la plus innocente liberté pouvait en altérer la suave fraîcheur, elle les abhorra toutes sans distinction. jusqu'à tomber dans de véritables exagérations. Jamais elle ne se montrait au miroir, fût-ce pour mieux se purifier du sang qui découlait souvent de ses yeux dans ses douloureuses contemplations, ou de son front ceint des piqûres des épines mystiques. Lorsque son cœur, littéralement embrasé d'amour céleste, brûlera dans d'inexprimables douleurs les parties avoisinantes de la poitrine, lorsqu'il aura, sous la violence des battements mystérieux, fortement arqué trois côtes, Gemma n'approchera pas la main de son sein, elle n'y jettera pas un regard, bien qu'elle ne s'explique point, au début, des phénomènes si insolites. Elle ne s'était point départie d'une pareille modestie lorsqu'un dard de feu, parti de la plaie du côté de Jésus crucifié, avait ouvert un large stigmate dans son propre côté. Dès ses premières années,
d'ailleurs, la chaste fillette montrait sous ce rapport une
extraordinaire sévérité. Son père ne pouvait l'embrasser, et sa propre
mère devait user de la plus grande réserve dans les services intimes que
reçoivent les enfants encore en bas âge. À peine âgée de sept ans, elle
fit payer cher à un cousin germain la simple tentative d'une innocente
caresse. Le jeune parent après une visite à Il était inutile de vouloir l'aider dans sa toilette. Si une servante ou même un membre de sa famille s'approchait, par exemple pour ajuster son chapeau ou lier sa chaussure « Laissez, laissez, disait-elle d'un ton résolu ; je puis bien faire toute seule. » Dans sa dernière maladie, quelques instants avant la réception de l'Extrême-onction, on se disposait, selon l'usage inspiré par le respect de l'huile sainte du sacrement, à laver les pieds à la mourante étendue presque inanimée sur son lit. La pensée d'avoir à subir le contact d'une main étrangère consterna l'angélique enfant. L'amour de la modestie lui rendant subitement un peu de vigueur, elle profite d'un moment d'absence de l'infirmière, saisit la serviette et l'eau préparées près de sa couche et parvient à se rendre seule ces soins de propreté. Lorsque l'infirmière, de retour, veut lui offrir ses services : « Je vous remercie, répond-elle joyeuse, j'ai tout fait moi-même. » Elle apportait une circonspection extrême dans les allusions parfois inévitables au vice impur. Loin d'user des termes du langage commun, elle s'abstenait de certains mots absolument indifférents dont se servent les âmes les plus pieuses, surtout en Toscane où l'on a l'habitude d'appeler les choses par leurs noms propres. Elle avait, pour s'exprimer, des périphrases très naturelles dans sa bouche, chose d'autant plus singulière qu'elle ignorait le mal et les différentes fautes contre la pureté. « Il est certaines choses, m'a-t-elle eu dit, que je ne comprends pas. Qui sait si je n'ai rien fait de défendu ? Il me semble bien que non. » Et elle ajoutait : « Non, je ne voudrais pas offenser Jésus ; plutôt mourir ! Plutôt devenir aveugle pour le reste de mes jours que de pécher, même légèrement, contre la sainte modestie ! Plutôt être privée de tous les sens de mon pauvre corps que d'en abuser » Je ne sais jusqu'à quel point on peut ajouter foi à la réalité d'une locution divine dont s'est crue favorisée une sainte âme de ma connaissance ; mais elle renferme un si bel éloge de Gemma, d'ailleurs conforme à la vérité, que je me plais à le consigner ici. « Cette chère fille que j'aime tant et dont je suis tant aimé, disait le Sauveur, me demande sans cesse amour et pureté ; et moi qui suis la pureté même et le véritable amour, je lui en ai donné autant qu'une créature humaine peut en contenir. Je lui ai toujours gardé la pureté du cœur que doit posséder une épouse privilégiée du divin Époux, la conservant ainsi comme un lis céleste dans mon pur amour » La candeur de cette fille angélique transparaissait admirablement dans son corps, qui présentait certaines qualités pour le moins fort rares. On l'eût dit formé de pur cristal. Bien que totalement négligé, il resplendissait comme s'il eût été l'objet de soins délicats. En aucun temps il n'exhalait d'odeur désagréable, même durant les fastidieuses maladies qui tinrent la jeune fille si longtemps alitée. Émerveillées de ce fait vraiment extraordinaire, plusieurs personnes, pour bien s'en assurer, restèrent jour et nuit, à maintes reprises, près du lit de l'infirme. Chose plus étonnante encore : bien que Gemma n'usât pour sa toilette ni de pommades, ni d'eau de senteur, ni même de savon hors le cas de véritable nécessité, un parfum très suave se dégageait souvent de sa personne et des objets qu'elle avait touchés. Comme il ne rappelait en rien ceux d'ici-bas et portait à la dévotion, On n'hésitait pas sur son origine surnaturelle. « Ne sentez-vous pas cette odeur exquise ? se disaient l'une à l'autre les personnes qui en étaient témoins : c'est notre chère Gemma. Bien sûr, Jésus, la Madone, ou son Ange gardien se trouve en ce moment près d'elle. » Ce prodige n'est pas nouveau dans les annales de l'hagiographie ; on l'a constaté chez nombre de saints, entr'autres saint Paul de la Croix et surtout la vierge sainte Madeleine de Pazzi dont le corps, après trois siècles, répand encore par moments un arôme céleste. Un don si rare de pureté devait passer au creuset de l’épreuve. Le démon, frémissant de rage, se fit sans intermédiaire le tentateur de l'angélique vierge. L'attaque n'était pas aisée. Par quel côté assaillir l'innocente colombe qui du vice ne connaissait même pas le nom ? Comment insinuerjusque dans ce cœur idéalement chaste ses grossières illusions ? L'esprit du mal comprit bien vite qu'il y perdrait sa peine, ou que certainement Dieu anéantirait ses efforts, et il se contenta de diriger sur les sens ses criminelles tentatives. Il présenta d'abord des tableaux impurs à l'imagination de la sainte enfant, apparut ensuite sous des formes lascives, fit entendre des propos scandaleusement indécents, mit en œuvre tous ses artifices. Bien que Gemma ne saisit point le sens de ces paroles ni de ces gestes lubriques, sa pudeur innée, qu'elle avait à un si haut degré, y vit de l'inconvenance ; elle se mit en garde contre l'ennemi et opposa une énergique résistance. Satan redoubla ses efforts malgré leur évidente inutilité, pour effrayer tout au moins et tourmenter la chaste jeune fille que la vue de ces scènes impudiques désolait. Écoutons-la dire ses plaintes à son père spirituel. « Quelles terribles tentations sont celles-là, ô mon père ! Toutes les tentations me déplaisent, mais celles qui touchent à la sainte pureté me font tant de mal ! Ce que j'éprouve, Jésus seul le sait, Lui qui me regarde en restant caché et se complaît dans mes luttes. » Afin de ne point voir, autant qu'il était en elle, ces représentations impures. Gemma fermait les yeux et les tenait clos jusqu'à la disparition du tentateur ; le crucifix en main, elle appelait à l'aide son Ange gardien, ses saints protecteurs et surtout la Reine des vierges. Quand la fin du combat venait, après de longues heures, ramenant la tranquillité dans son âme, elle s'écriait toute joyeuse : « Rendons grâces à Jésus, car la journée s'est passée de la meilleure manière qu'il lui a plu. » Le vaillant athlète de la pureté maniait d'autres armes défensives d'une trempe bien différente. Elle avait entendu dire que les saints, pour réprimer les tentations de la chair, s'infligeaient la discipline, le cilice, et que l'un d'entre eux, afin de mieux éteindre les feux de la concupiscence, s'était plongé dans un étang d'eau glacée. Ne distinguant pas entre les tentations qui émeuvent les sens et celles qui s'arrêtent, pour ainsi dire, à leur porte, sans troubler leur calme, elle crut avoir besoin des mêmes remèdes violents et entreprit d'imiter les saints avec une ardeur qui eût certainement mis en pièces son corps virginal sans l'intervention de son directeur. Parfois même, tremblante à la seule vue du danger, elle en oubliait de prendre l'avis du père spirituel et recourait éperdument à la discipline ou à la corde noueuse, hérissée de clous, dont elle étreignait fortement sa taille. Combien de fois, sous les douleurs intolérables produites par ces grosses pointes qui pénétraient dans la chair vive, n'est-elle pas tombée sur le sol, évanouie et ensanglantée. Ceux qui ont pu voir, comme moi, dans ce pitoyable état, la généreuse victime de la sainte pureté s'en sont trouvés émus jusqu'aux larmes. Un jour d'hiver, après le repas de midi, le démon lui apparut sous les formes habituelles, d'une cynique lubricité ; écumant de rage, il déclarait vouloir la vaincre à tout prix. La vierge effarouchée lève les yeux et les mains au ciel, court sans trop de réflexion au jardin de la maison où se trouvait une vasque profonde d'eau glacée, s'approche de ses bords, fait le signe de la croix et s'y jette résolument. Bien vite engourdie par la froidure, elle allait infailliblement se noyer, lorsque une main invisible la retira de ce bain périlleux. C'est ainsi que Gemma s'est montrée dans l'arène de la pénitence l'émule des grands héros du christianisme. Devant de tels exemples comment ne rougiraient pas de confusion tant de chrétiens qui, tout en se proclamant les disciples d'un Dieu crucifié, se montrent si tendres à leur corps, si lents à refréner ses appétits désordonnés ? Qu'on ne l'oublie pas, d'après la parole du divin Sauveur, le royaume des cieux et plus folle raison la perfection de la vertu, ne s'acquièrent point sans violence.
CHAPITRE XV
Tous
les saints ont à porter l'une et l'autre. Par des pénitences volontaires
et par l'abnégation ils coopèrent à l'œuvre de leur perfection, que Dieu
parachève dans l'âpre creuset de Une plus grande somme de souffrance attend les plus grands saints. Gemma, que le Seigneur prédestinait à toutes les faveurs de la théologie mystique et à une éminente vertu, devait donc recevoir, non goutte à goutte, mais à torrents, l'amer breuvage de la douleur ; il en fut bien ainsi. Je ne reviendrai pas sur les afflictions peu communes auxquelles, dès l'enfance, elle fut soumise presque sans interruption. Ces premières épreuves n'étaient d'ailleurs qu'un essai par lequel le Seigneur la préparait à de plus grandes immolations, qui devaient trouver leur consommation sur le calvaire de son lit de mort. Comme la souffrance, pour être méritoire et remplir les fins de la Providence, doit être volontaire, Dieu alluma d'abord dans son cœur par les moyens les plus tendres un grand désir de souffrir. Il se montrait quelquefois chargé de sa croix. « Gemma, disait-il, veux-tu ma croix ? Regarde, c'est le présent que t'a préparé mon amour. - Donnez-la moi. mon Jésus, répondait sans hésiter la fervente enfant ; mais donnez-moi aussi la force ; qu'au moins je ne défaille pas sous son poids -Te déplairait-il, reprenait Jésus, de boire mon calice jusqu'à la dernière goutte - Accomplissez, Seigneur, continuait Gemma, votre très sainte volonté. » Une autre fois, le Sauveur lui apparut cloué à la croix, couvert de plaies et ruisselant de sang. « Cette vue, me raconta-t-elle, me remplit d'une immense douleur. La pensée de, l'amour infini de Jésus et des tourments endurés dans sa Passion pour notre salut y vint mettre le comble, et je m'évanouis. Quand je repris mes sens, après quelques heures, je ressentis un grand désir de souffrir quelque chose pour celui qui avait tant souffert pour moi. » Ce désir devint bientôt une véritable passion que son cœur ne put contenir. « Je veux souffrir. s'écriait-elle. je veux souffrir avec Jésus ; ne me parlez pas d'autre chose. Je veux être semblable à Jésus, toujours souffrir tant que je vivrai, et toujours vivre pour toujours souffrir. » Dans l'extase ces sentiments revenaient continuellement sur ses lèvres avec des accents enflammés. La contemplation de l'homme des douleurs les fait naître d'ailleurs dans l'âme de tous les saints. « Non, disent-ils avec saint Bernard, il n'est pas juste que sous un chef couronné d'épines les membres vivent dans les délices. S'il souffre, eux aussi doivent souffrir ; il n'en peut être autrement, à moins d'ingratitude et de monstruosité. » Un, jour, l'Ange gardien, pour aviver encore le feu de ses désirs, lui apparut tenant à la main deux couronnes : l'une d'épines, l'autre de lis d'une merveilleuse blancheur ; il lui offrait le choix. « Je veux celle de Jésus, dit aussitôt Gemma ; donnez-moi celle de Jésus, elle seule me plaît. » L'Ange avança la couronne d'épines ; elle la prit avec une hâte ardente, la couvrit de baisers et la pressa amoureusement sur son sein en s'écriant : « Grâces sans fin ô mon Dieu ; vive Jésus ! vivent les présents de Jésus ! vive la croix de Jésus. » Les enseignements divins avaient produit leurs fruits dans l’âme de la jeune vierge. Restait à les couronner par l'intelligen ce vive du dernier et plus profond secret du mystère de la douleur : la révesibilité des mérites des justes. La mission du Rédempteur, qui s'est accomplie principalement par l'expiation, n’est pas terminée ; ses disciples doivent la continuer et même la compléter, suivant l'expression de saint Paul : Je supplée à ce qui manque aux souffrances du Christ. Mais la majeure partie des hommes, loin d'apaiser par des œuvres de pénitence le courroux de Dieu, le provoquent davantage par de nouvelles offenses. Il appartient aux justes de satisfaire à leur place et de consoler le cœur de Dieu, selon qu'il est écrit : Le Seiqneur se consolera dans ses serviteurs. Ainsi sont-ils associés par l'infinie bonté de Dieu à la mission expiatrice du Sauveur. Pour imprimer profondément cette grande vérité dans l'esprit de Gemma, Jésus lui dit dans une claire et intime locution : « Ma fille, j'ai besoin de victimes, et de victimes fortes. Il me faut des âmes qui par leurs souffrances et leurs tribulations expient pour les pécheurs et les ingrats. Oh ! si je pouvais faire comprendre combien mon divin Père est irrité contre le monde impie ! Plus rien ne retient sa justice, et il se prépare sur tout l'univers un effroyable châtiment. » Ces paroles étaient accompagnées d'une lumière céleste qui en découvrait à la saillie enfant toute la signification, tandis qu'un incendie d'amour s’allumait dans son âme. Dans l'énivrement de sa joie, elle s'en allait répétant à haute voix : « Je suis la victime et Jésus est le sacrificateur. Faites vite, ô Jésus. Tout ce que veut Jésus, je le veux aussi. Tout ce que m'enverra Jésus sera pour moi un présent. » Puis, prosternée la face contre terre, elle lit la prière suivante qu'elle s'empressa de soumettre à mon approbation. « Me voici à vos pieds très saints, ô doux Jésus, pour vous exprimer ma reconnaissance de vos grandes et continuelles faveurs. Je vous en rends grâces ; mais si cela ne vous déplaît, je vous en demande encore une autre : c'est d'attendre. Oui, Jésus, attendez, je suis votre victime, mais attendez. Ma vie est entre vos mains, mais attendez. vous pouvez décharger sur moi votre colère, mais attendez, si cela vous plait. Qu'en tout s'accomplisse votre saint vouloir. » Pourquoi cette insistance dans l'imploration d'un délai ? L'humble jeune fille redoutait l'attention qu'attirent toujours les phénomènes surnaturels, et dans la croyance que mille maux mystérieux, difficiles à cacher, apprêtaient à fondre sur son corps, elle suppliait le Seigneur, comme en tremblant, de retarder au moins le côté visible de l'expiation annoncée, jusqu'à son entrée dans un monastère qui la déroberait aux regards du monde, car elle escomptait toujours la grâce de la vocation religieuse. À partir de ce moment, Gemma apparut transformée ; la pensée de la mission reçue d'en-haut en avait fait une créature nouvelle. La soif de la souffrance lui consumait les entrailles, et pour l'apaiser il lui en fallait à torrents. « Souffrir, disait-elle, souffrir, mais sans aucune consolation, sans le moindre soulagement, souffrir par seul amour. » Pour elle, aimer et souffrir étaient tout un, comme aussi être aimée et être éprouvée. « Je suis très contente, continuait-elle, parce que Jésus ne cesse ne me témoigner son amour, je veux dire qu'il ne cesse de m'affliger plus que jamais. » Elle avait appris cette doctrine sublime de la bouche même du Seigneur. Un jour qu'elle lui demandait amour sur amour, elle avait entendu ces paroles : « Si tu veux vraiment m'aimer, voici mon calice où j'ai déjà trempé les lèvres ; peux-tu te boire jusqu'à la dernière goutte ? » Et Gemma avait répondu : « Doux Seigneur, mes lèvres sont aussi promptes que mon cœur ; rassasiez-moi de ce calice, énivrez-moi de cette absinthe. » Les douceurs ineffables de l'oraison lui devinrent presque insipides, à côté des chères amertumes du calice de Jésus. « Croyez, père, me disait-elle un jour, que je renonce volontiers à toutes les consolations de Jésus ; je ne les veux pas. Jésus est l'Homme des douleurs, et je veux être la fille des douleurs. » De telles expressions n'étaient point l'effet passager d'une ferveur éphémère, comme en conçoivent dans la chaleur de la méditation certaines âmes qui, une fois refroidies, trouvent insupportable ce qui leur avait d'abord paru doux ; tant la douleur est étrangère à la nature humaine primitivement créée dans le bonheur ! Plus se multipliaient les
tribulations, plus s'en accroissait la soif dans la victime de Jésus.
Prière, méditation, événements tristes ou joyeux, tout éveillait ses
aspirations vers « Samedi soir, m'écrivait-elle,
j'allai faire une visite au saint crucifix. Il me vint alors une
grande envie de souffrir et je priai de tout mon cœur Jésus de La fervente enfant craint d'être à bout de forces, mais elle n’en continue pas moins, sans découragement, de demander jusqu’à satiété de ce pain des larmes où elle semble goûter de mystérieuses délices. « Oui, écrit-elle, je suis contente d'accomplir en tout la volonté de Jésus ; s'il me demande le sacrifice de ma vie, je le ferai à l'instant s'il en veut d'autres, je suis prête. Il me suffit d'être sa victime pour expier mes innombrables péchés et, s'il se peut, ceux du monde entier. » Elle endurait depuis longtemps des douleurs très cruelles lorsqu'il lui sembla voir le Bienheureux Gabriel s'approcher et lui offrir de l'en délivrer. « Non, je vous en prie, ne me les enlevez pas, répondit-elle, ou du moins laissez-m'en quelque peu, pour que je ne me trouve pas les mains vides ce soir, quand viendra Jésus. » Pour Gemma une journée sans souffrance était une journée perdue. « Il y a eu des jours, me disait-elle en se lamentant, où je n'ai rien eu le soir à offrir à Jésus. Oh ! que j'étais malheureuse ! » Une telle générosité plaisait infiniment au Seigneur, qui ne ménageait pas à cette épouse selon son cœur les marques de sa satisfaction et de sa tendresse. Une fois entr’autres, ce Dieu qui veille avec tant de sollicitude sur chacune de ses créatures, lui ayant demandé si elle avait bien souffert au cours d'une longue tribulation qui durait encore : « Avec vous, répondit Gemma, il fait si bon souffrir ! Et qu'est-ce qu'une telle épreuve si vous venez ensuite en personne me consoler ? » Jésus reprit : « Sache que dans tes souffrances j’étais toujours près de toi, me complaisant dans ton courage. » Et il lui permit, pour la récompenser, de s'approcher et de baiser ses plaies saintes. « Comment, s'écria Gemma dans sa profonde humilité, pour si peu de chose une si grande récompense ? » Enhardie cependant par sa filiale confiance, elle s'approcha du Sauveur, se mit à genoux, et, le cœur en feu, baisa une à une les plaies divines, mais quand elle se releva pour appliquer ses lèvres ardentes à celle du côté sacré, elle se sentit brisée par l'amour et tomba palpitante aux pieds de son doux Maître. La victime de Jésus était prête maintenant pour de plus grandes immolations. Sa soif de souffrance, excitée plutôt qu'apaisée par les précédentes épreuves, la rendait capable de contenir une mer d'amertume Les abandons divins, les vexations diaboliques, la participation à toutes les douleurs de la Passion rempliront les dernières années de sa vie, jusqu'à en faire une vivante image de Jésus crucifié. Je donne ici un simple aperçu du martyre moral que fit endurer à son cœur l'apparent abandon de Dieu. Cette épreuve est des plus fréquentes dans les voies de la perfection mystique. Après avoir attiré l'âme plus ou moins longtemps par de célestes douceurs, Dieu commence à l'en sevrer, s'éloigne peu à peu, cache sa face, ne fait plus sentir sa présence, suspend toute communication sensible, la laisse seule, comme abandonnée dans un abîme de ténèbres, de doutes, de craintes, d'angoisses, au point qu'elle se croit presque dans l'enfer. Pour comprendre l'horreur de cet état dans les saints, il faudrait avoir comme eux entrevu les charmes infinis de l'éternelle Beauté dont ils se craignent abandonnés, et expérimenté l'immense amour dont leur cœur est embrasé pour Elle. Mais qui nous donnera une idée approximative de cette connaissance surnaturelle et de cet embrasement ? Qui nous dira combien délicieux était à Gemma ce Jésus dont elle était si passionnément éprise, combien suaves les joies qu'elle en recevait depuis sa première enfance, et combien chère l'espérance de s'énivrer un jour de félicité dans ses divines et éternelles étreintes ? Les âmes vulgaires sont insensibles aux privations d'ordre surnaturel. Absorbées par les pauvres biens d'ici-bas, qui agréent seuls à nos sens grossiers, elles n'ont aucune expérience des biens célestes, incompatibles d'ailleurs avec ceux de la terre et se contentent de ces derniers. Mais Gemma était morte à tout le créé ; en dehors de Jésus tout lui était ennui et dégoût ; comment aurait-elle pu vivre sans Jésus ? Aussi, écoutez ses gémissements « Je cherche Jésus et ne le trouve pas. Il semble s'être éloigné et ne plus vouloir me connaître ; et où irai-je ? et que vais-je devenir ? Pauvre Jésus, je vous en ai trop fait. Mais vous vous laisserez retrouver, n'est-ce pas ? Apaisez-vous, apaisez-vous et revenez à moi, car je n'en peux plus. Moi, loin de vous ? oh non, non ! » Pour la consoler dans ce
poignant abandon, l'Ange gardien et parfois même La sainte enfant s'étudiait de son mieux à dissimuler ce martyre intérieur, mais sans y parvenir entièrement. Ses plus intimes familiers la voyaient souvent pâle et exténuée ; ils la surprenaient quelquefois dans sa chambre, à genoux, les bras étendus, les yeux pleins de larmes et levés vers le ciel, la poitrine haletante, exhalant par moments de profonds soupirs : « Mon Dieu ! et vous ne voyez pas qu'ainsi je me consume ? Loin de vous je me meurs. Songez que je suis une pauvre orpheline. Je n'ai que vous et vous me fuyez ? » Il est certain qu'un tel
supplice, continué sans relâche, eût infailliblement amené la mort de la
vierge aimante ; mais au plus fort de la désolation le Seigneur
accourait, plein de sollicitude, et, en tendre père qu'il est, consolait
son enfant, l'encourageant par de douces exhortations à vivre sur « Ma fille, disait le Seigneur, tu te lamentes d'être laissée dans ces ténèbres ; mais sache qu'après les ténèbres viendra la lumière, et alors tu baigneras dans une admirable clarté. Je te fais subir cette épreuve pour ma plus grande gloire, pour la joie des anges, pour ton propre avantage, et aussi pour l'exemple des autres. » « Si tu m'aimes vraiment, tu dois m'aimer jusque dans les ténèbres. Je prends plaisir à me livrer avec les âmes les plus chères à des jeux d'amour. Ainsi, je feins de t'abandonner mais ne t'afflige pas, ce n'est pas un châtiment, c'est une invention de ma tendresse pour te détacher entièrement des créatures et mieux t'unir à moi. Je ne parais te repousser que pour t'étreindre ensuite plus fort ; et lorsque je semble bien loin, je suis plus près que jamais. Prends courage ; la paix succède toujours à la lutte, reste fidèle et aimante. Patiente donc encore si je te laisse seule, et souffre dans la résignation et dans le calme. » « N'imite pas ces âmes qui
s'attachent aux consolations et aux goûts spirituels, se souciant fort
peu de Gemma n'était certainement pas de ces âmes faibles ; elle mettait en pratique avec une rare ferveur les enseignements du divin Maître. Loin de ralentir sa marche vers Dieu, elle prenait alors un nouvel élan et s'appliquait d'autant mieux à Lui plaire qu'elle s'en voyait apparemment rejetée. Avec plus d'ardeur que jamais elle s'en allait, colombe haletante, se réfugier au pied du tabernacle, se nourrir du pain de vie à la table sainte. Elle persévérait dans la prière vocale, quand toute méditation lui était impossible. Enveloppée d'épaisses
ténèbres qui l'empêchaient de voir où elle posait le pied, elle allait
toujours de l'avant, cherchant du fond de l'abîme,
de profundis,
suivant son expression, à trouver Jésus. Elle
souffrait sans se plaindre et apportait à ses devoirs d'état la même
activité qu'au temps de
CHAPITRE XVI
Lorsque le Seigneur voulut élever saint Paul de la Croix à un plus éminent degré de sainteté, il lui dit dans le secret de l'âme : « Je te ferai fouler aux pieds par les démons. » (1) Gemma entendit un jour de semblables paroles : « Prépare-toi, ma fille ; sur mes ordres, le démon va te déclarer la guerre, et mettre ainsi lui-même la dernière main à l'œuvre que j'accomplis en toi. » Je puis affirmer que cette guerre fut générale, c'est-à-dire dirigée contre chacune des vertus et des pratiques par lesquelles la jeune vierge s'efforçait d'aller à Dieu. Toutes déplaisaient à l'ange du mal. qui les attaqua toutes avec une rage féroce. On eût dit que dans son ténébreux empire il n'avait d'autre préoccupation que de persécuter cette pauvre enfant, et de trouver de nouveaux moyens de l'assaillir de tentations. La prière est l'aliment vital de la sainteté, la voie suprême vers le souverain Bien. De très bonne heure Gemma l'avait aimée et pratiquée de toute l'ardeur de son âme ; et elle lui devait des biens inappréciables. Or, que ne fit point Satan pour l'en détourner ? Impuissant à remporter un avantage quelconque par ses inspirations perverses, il excitait le trouble dans ses humeurs, afin de l'accabler tout au moins d'ennui et de dégoût ; il provoquait de violentes douleurs de tête, qui eussent conduit une âme moins énergique à l'indolence et au repos plutôt qu'à la prière ; il essayait cent autres moyens de la détacher de cet exercice divin. « Oh ! me disait-elle, quel tourment pour moi de ne pouvoir prier quelle fatigue j'endure ! et quels efforts fait ce vaurien - c'est ainsi qu'elle appelait le démon - pour lui rendre l'oraison impossible. Hier soir, il voulait me tuer ; et il l'eût fait sans l'intervention soudaine de Jésus. J'étais anéantie. J'avais bien à l'esprit le nom de Jésus, mais sans qu'il me fût possible de le proférer de bouche. » Quelquefois l'infernal ennemi
tentait de triompher d’un seul coup par des suggestions impies. « Que
fais-tu donc, lui disait-il, es-tu stupide de prier un malfaiteur ? Vois
comme il le torture et te tient avec lui sur Au milieu de tant de peines, la pauvre enfant cherchait quelque réconfort auprès de son père spirituel, lui disait ses difficultés, implorait conseil et direction. Cet humble et filial recours ne pouvait plaire à l'esprit des ténèbres, qui voyait diminuer ainsi ses chances déjà si maigres de succès. Il usa de mille artifices pour isoler dans la lutte la servante de Dieu, en la détournant de son directeur. Il le lui dépeignit sous les couleurs les plus défavorables : comme un ignorant, un fanatique, un illusionné. « Ces jours-ci, m'écrivait-elle, le grappin m'en a fait de toutes. Ce monstre voudrait, en vue de ma perte, me priver de mon guide et conseiller ; mais, dût-il y réussir, je ne crains rien. » Une telle confiance en Dieu aurait dû, ce semble, désarmer Satan ; il n'en fut rien. Devant l'inutilité de ses perfides insinuations, il prit le parti de la violence physique. Sitôt que Gemma prenait la plume pour m'écrire, il la lui sortait des mains et déchirait le papier ; parfois, la saisissant par les cheveux, il l'arrachait de son bureau avec une telle rage que des mèches entières de cheveux restaient dans ses mains brutales ; et il hurlait d'une voix forcenée : « Guerre, guerre à ton père, guerre tant qu'il sera dans ce monde » Qu'on me permette de le dire à voix basse, il n'a que trop tenu parole. « Croyez-moi, père, me disait Gemma elle-même : à l'entendre, ce vaurien vous en veut bien plus qu'à moi. » Le démon poussa l'audace jusqu'à prendre les dehors de son confesseur ordinaire. La jeune fille, qui venait d'entrer à l'église se préparait, en attendant le prêtre, à la réception du sacrement de Pénitence. Quel n'est pas son étonnement de le voir aussitôt à son poste, sans qu'elle puisse savoir par où il y est entré. Elle ressent un grand trouble intérieur, indice infaillible chez elle de la présence du malin esprit. Elle s'approche cependant et commence sa confession. La voix qu'elle entend est bien celle du confesseur ordinaire, mais les paroles sont scandaleusement indécentes et accompagnées d'actes déshonnêtes. « Mon Dieu, s'écrie Gemma, qu'est-ce donc, et où suis-je ? » La pure enfant, se prenant à trembler des pieds à la tête. demeure un instant étourdie. Elle se ressaisit bientôt, se lève, sort du confessionnal et constate alors que le prétendu confesseur a disparu, sans qu'aucune des personnes présentes l'ait vu s'en aller. Le doute n'était point possible le démon avait cherché par cet artifice grossier à surprendre la sainte jeune fille, ou à lui enlever du moins toute confiance dans le ministre de Dieu. Ce coup manqué, il en tenta un
autre. Il lui apparut sous la forme d'un bel ange resplendissant de
lumière et plein de sollicitude pour son bonheur. Comme avec Ève au
Paradis terrestre, il déploya pour arriver à la tromper l'astuce la plus
subtile. « Regarde-moi, disait-il, je puis te rendre heureuse ; jure
seulement de m'obéir. » Gemma, qui n'avait pas éprouvé cette fois le
trouble révélateur du voisinage du démon, écoutait tranquillement. Mais
aux premières propositions criminelles de l'esprit pervers, ses yeux
s'ouvrirent et elle se mit sur la défensive. « Mon Dieu, Marie
Immaculée, s'écria-t-elle d'abord, à mon secours » Puis, marchant
résolument sur l'ange déguisé, elle lui cracha à Quelque
temps après, nouvel assaut. « Écoutez, père, m’écrivait Gemma : hier,
après m'être confessée, je rentrais à Ainsi donc, faute d'obtenir autre chose, l'esprit de révolte poussait Gemma, contre la défense du directeur spirituel, à des macérations nuisibles à la santé. Pour la protéger contre les visions malfaisantes, je lui ordonnai de s'écrier à chaque apparition surnaturelle : Vive Jésus. Le Seigneur, à mon insu, lui avait donné un conseil à peu près semblable. Elle devait dire : Bénis soient Jésus et Marie. La docile enfant, pour obéir à tous les deux, joignait ensemble les deux exclamations. Les bons esprits la répétaient toujours ; mais les mauvais ne répondaient pas, ou se contentaient des premiers mots : Vive, bénis. À ce signe ils étaient reconnus, et Gemma se moquait d'eux. Dans l'espoir de lui inspirer
de l'orgueil, le démon lui faisait voir quelquefois, en songe et même
dans l'état de veille, une procession de personnes vêtues de blanc,
s'approchant pieusement de son lit pour Croyant ébranler peut-être sa grande confiance en Dieu, le maudit profitait des périodes si fréquentes d'abandon et de cruelle aridité spirituelle pour redoubler dans son cœur l'affreuse crainte de la damnation. « Ne vois-tu pas, lui disait-il, que ce Jésus ne t'écoute plus, ne veut plus te connaître ? Pourquoi te fatiguer à courir après lui ? Tu n'as qu'à te résigner à ton malheureux sort. » Telle a été pour les saints les plus illustres la tentation la plus angoissante. Gemma en éprouvait toute la force ; alors habituée à se tourner malgré tout et en toute circonstance, avec la foi la plus vive, vers son Dieu comme un enfant vers son père, elle ne tardait pas à recouvrer le calme. Aussi pouvait-elle me dire : « Ce scélérat de démon se démène ; il voudrait... Mais Jésus par ses paroles m'a inspiré une telle tranquillité que tous les efforts diaboliques n'ont pu un seul moment m'enlever la confiance. » L'ange de la superbe, furieux de voir toute son astuce échouer aux pieds d'une faible jeune fille, en | ||||