Passioniste ... Passion - aimant

Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l'on aime

page accueil  saints et saintes  prières  enseignements liens divers nouvelles passionistes
Enseignements personnels

 œuvres spirituelles

 documents d Eglise

 

VIE  DU  B. PAUL DE LA CROIX

FONDATEUR DE LA CONGRÉGATION DES PASSIONISTES ;

 

PAR

LE VÉNÉRABLE STRAMBI

Religieux de la même Congrégation.

 

TRADUITE DE L’ITALIEN PAR UN DIRECTEUR DE SÉMINAIRE ;

 

TOME SECOND.

 

  

PARIS                     TOURNAI

LIBRAIRIE DE P. LETHIELLEUX,    LIBRAIRIE DE B. CASTERMAN,

RUE BONAPARTE, 66.   RUE AUX RATS, 11.

H. CASTERMAN

ÉDITEUR.

1861

 

 

LIVRE SECOND.

 

 

INTRODUCTION.

 

Nous avons exposé jusqu’ici les principaux traits et la suite de la vie du bienheureux Paul. Dans le récit simple et sincère que nous en avons donné, on a pu remarquer comment le serviteur de Dieu, ayant résolu dès ses premières années de servir le Seigneur, avait toujours cherché depuis lors à agir selon son bon plaisir. C’est ainsi qu’il parvint à une union toujours plus parfaite avec le Bien suprême, et qu’il s’éleva de degré en degré jusqu’à la sainteté la plus sublime. Il est à-propos de nous arrêter maintenant à la considération de ses vertus. Par là, nous apprécierons mieux les trésors que la Bonté divine avait déposés dans l’âme de son serviteur ; puis, en contemplant de plus près, comme dans un miroir, les traits particuliers de chacune de ses vertus, nous pourrons plus facilement apprendre à les imiter.

Dès ses plus tendres années, il commença à s’appliquer avec ferveur aux exercices de piété. Dès lors, on put remarquer en lui un ardent désir de se dégager entièrement des soins et des sollicitudes du monde, pour purifier parfaitement son âme et s’approcher de Dieu. Persuadé que c’est de lui seul que procède la véritable vertu, il montra toujours un vif empressement pour s’unir à lui. Semblable à un cerf altéré, il cherchait partout la source où l’âme bien disposée, puise en abondance la sagesse et la sainteté véritable, en même temps que l’amour de Dieu. A mesure qu’il recevait plus de grâces et de faveurs, il faisait toujours de nouveaux progrès dans la perfection. Sa conduite extérieure prouvait que sa piété n’était point une piété d’imagination, une piété stérile et sans fruit, sa vie était vraiment exemplaire et édifiante ; elle témoignait hautement que son cœur était à Dieu. En un mot, c’était un chrétien tel que saint Grégoire de Nysse le caractérise par ce mot profond : « Christianismus est imitatio naturae divinae. La profession de chrétien consiste à imiter les perfections divines. » Des témoins dignes de foi ont assuré que dès sa jeunesse, il avait déjà fait tant de progrès dans la sainteté, que sa vie était plus admirable qu’elle n’était imitable. Les paroles de l’un d’entre eux méritent d’être rapportées ici. C’est le père François Antoine, religieux capucin de Castellazzo qui parle : « Je puis ajouter, dit-il, et déposer en toute vérité, que la vie du père Paul, dans le temps même de sa jeunesse où je l’ai connu, était quelque chose de merveilleux qu’il n’eût pas été facile d’imiter. Sa piété et sa dévotion, son amour de la retraite et de la solitude, ses grandes austérités et sa pénitence, l’ardent amour qu’il avait pour Dieu, son zèle extraordinaire pour sa gloire, sa sollicitude et ses travaux pour le salut des âmes, la pratique de la plus étroite pauvreté, son ardeur à extirper les scandales et les abus, voilà ce qui le distinguait, et voilà toutes choses qui m’ont frappé en lui. » Ainsi parle un témoin oculaire ; sa déposition concorde de tous points avec plusieurs autres que nous omettons pour abréger.

Telle était donc la vertu du père Paul à cet âge où la plupart des jeunes gens s’éloignent de Dieu et font un triste naufrage au milieu des écueils que l’innocence rencontre dans cette mer si orageuse du monde. Il ne faut pas en être étonné ; on lit en effet dans le procès de sa canonisation que dès lors il avait une extrême application à la prière et qu’il faisait ses délices de converser intimement avec Dieu. Il passait quelquefois en oraison deux, trois et quatre heures de suite ; souvent même il y employait une partie de la nuit. C’est ainsi qu’il se procurait l’entrée du trésor de la Bonté divine et qu’il acquérait les richesses et toutes les vertus. C’est là qu’à la faveur du flambeau de la foi, il contemplait les perfections divines, qu’il recevait ces lumières et s’enflammait de ce feu qui lui ôtaient tout autre désir que celui de plaire de plus en plus à son Dieu. C’est là enfin que, s’unissant étroitement au souverain Bien, il devenait, selon l’expression de saint Paul, un même esprit avec le Seigneur : « Qui adhaeret Domino, unus spiritus est. » (1. Corint. VI, 17.) Rempli de cet esprit, il était dirigé par Dieu même dans toutes ses démarches et répandait autour de lui la bonne odeur des vertus.

Mais quelle que soit la fidélité d’une créature, Dieu en mérite infiniment davantage. Paul l’avait compris ; il savait de plus que la couronne n’est promise qu’à la persévérance. Soutenu par un ardent amour et par une ferme confiance, il ne se ralentit jamais dans le chemin de la sainteté. Persuadé, comme il l’assurait lui-même avec une humble candeur, qu’il n’avait jamais rien fait de bon, qu’il avait souillé toutes ses œuvres, qu’il était plein de défauts et digne de mépris à cause de ses péchés, il s’animait chaque jour à avancer dans la sainteté. Quelques grandes choses qu’il fît, jamais il n’était content de lui-même, profondément convaincu, selon son expression, qu’il ne faisait que commettre des imperfections et des fautes. Par cet exercice continuel et incessant de la vertu, il avait fini par acquérir une facilité, une promptitude et un charme singulier à en produire les actes ; les plus difficiles mêmes semblaient lui être naturels, et dans ces grandes épreuves où le cœur humain est le plus exposé ou à s’abattre sous le poids des difficultés ou à s’irriter contre elles, il jouissait de cette paix intérieure et de ce calme qui sont le propre des véritables héros, des saints, des hommes parfaits.

Le détail des vertus pratiquées par les serviteurs de Dieu étant la partie la plus utile et la plus importante de leur vie, l’aperçu rapide que nous avons donné des vertus de notre Bienheureux ne saurait suffire. Il faut arrêter nos regards sur chacune d’elles ; il faut considérer pièce à pièce le noble édifice, le sanctuaire spirituel que le Seigneur notre Dieu s’est plu à construire dans cette âme fidèle.

 

 

CHAPITRE 1.

DE LA FOI DU BIENHEUREUX PAUL DE LA CROIX.

 

La foi est le solide fondement sur lequel s’appuie l’édifice des vertus chrétiennes. Elle est ce guide assuré qui nous dirige heureusement parmi les ténèbres de cette vie, jusqu’à ce que nous parvenions au grand jour de l’interminable éternité. Aussi les âmes appelées de Dieu à une sainteté éminente se reposent sur les divines révélations avec une fermeté, une paix, une tranquillité très douce ; et toujours on les voit exactes et fidèles à se laisser conduire avec une simplicité pleine de sagesse, par cette vive lumière de la foi dont Dieu inonde leur intelligence.

Le père Paul de la Croix fut du nombre de ces âmes fortunées. Il eut la foi, non seulement dans la mesure exigée de tout chrétien pour être catholique, plaire à Dieu et faire son salut ; mais dans ce degré éminent qui forme les saints. Tout jeune encore, il s’était habitué à méditer profondément les grandes vérités que nous révèle notre sainte foi. Il entrait dès lors dans le sanctuaire du Seigneur, afin d’apprendre du divin Maître la haute estime que méritent les dogmes révélés et le soin qu’on doit avoir de ne pas démentir par ses œuvres la foi qu’on professe de bouche. Dans la suite, il ne cessa de repasser dans son esprit les maximes de la foi et de les contempler à l’aide de cette grande lumière qu’il recevait de Dieu. Il recommandait aux autres de se conduire toujours par la foi ; il le faisait lui-même. C’était là sa maxime ; c’était là l’avis qu’il donnait ordinairement aux âmes placées sous sa conduite ; c’était là sa leçon favorite : « Conduisez-vous par la foi, conduisez-vous par la foi. » Il insinuait la même chose dans ses lettres : « Oh ! disait-il, combien j’aime ces âmes qui marchent dans la foi pure et dans un entier abandon entre les mains de Dieu ! que je désire que nous marchions tous de même dans la foi ! Oui, voilà la voie véritable.

 

La fede obscura

Guida secura

Del santo amor.

O qual dolcezza

La sua certezza

Mi reca al cuor !

 

Tout obscure qu’est la foi, elle est le guide assuré du saint amour. Oh ! quelle douceur mon cœur goûte dans sa certitude ! »

Il ajoutait à cela les paroles de saint Jean de la Croix.

 

« O notte, oscura notte

Notte amabile più que mattina,

Notte che unir potesti coll’amato l’amata,

L’amata nell’amato trasformata.

 

O nuit ! ô nuit obscure ! nuit plus aimable que le jour ! nuit qui as le pouvoir d’unir au bien-aimé l’amante, l’amante transformée dans le bien-aimé !

Ainsi chantait un grand saint. »

Dans une autre lettre, il écrivait ce qui suit : « Oh ! quel noble exercice c’est de s’anéantir devant Dieu, dans la foi pure sans images, de plonger notre néant dans la vérité suprême qui est Dieu, et de se perdre dans cet abîme immense et infini de charité. L’âme aimante, qui nage dans cet océan, est pénétrée au dedans et au dehors de cet amour infini, et s’identifiant avec Jésus-Christ, elle est toute transformée en lui par l’amour et s’approprie les douleurs et la passion du Bien-Aimé ! C’est là une science sublime, mais Dieu veut vous l’enseigner ; Dieu vous veut dans ce saint exercice. L’amour parle peu. Plus on aime, moins on parle ; je parle de la sainte oraison. La langue de l’amour est un feu qui brûle, liquéfie, consume, réduit en cendres sa victime ; puis le souffle amoureux de l’esprit soulève cette cendre si vile de notre cœur et elle va se perdre dans l’abîme de la Divinité, heureuse perte ! heureuse l’âme qui se perd de la sorte dans l’amour infini ! Qu’elle est admirablement recouvrée ! Tout cela se fait dans la foi pure et Dieu enseigne cela à l’âme qui est humble. »

Pour cet homme vraiment riche de foi et de vertu, il n’y avait rien dans le monde qui fût capable de lui faire oublier qu’il était citoyen du ciel. Ayant toujours devant les yeux l’aimable objet de la foi, il vivait sur la terre comme un exilé qui soupire après la patrie ; et son cœur était tellement suspendu aux choses célestes et divines, qu’on peut dire que toute sa vie fut une vie de foi. Tous ceux qui ont eu des rapports avec lui ou qui l’ont entendu parler, ont pu lui rendre ce témoignage. Dans ses discours soit particuliers soit publics, il parlait avec tant de certitude, de conviction et d’ardeur des maximes de notre sainte foi qu’il semblait les voir de ses yeux. Il désirait vivement de les imprimer dans le cœur de ses auditeurs et il y réussissait merveilleusement. Ses paroles n’étaient pas des paroles, mais des dards qui pénétraient jusqu’au fond de l’âme ; personne ne sortait de ses entretiens sans se sentir meilleur.

C’était sa coutume s’assaisonner les conversations familières de quelque sainte pensée de foi. Il le faisait non avec effort et affectation, mais de cette manière naturelle, gracieuse et douce qui s’insinue dans les cœurs. Dans le temps même des récréations communes, que les règles accordent aux religieux pour les délasser, le bon père savait si bien entremêler quelque chose d’édifiant, que la récréation avait l’air d’une conférence spirituelle ; mais tout cela avec tant de discrétion, que la piété ne nuisait pas au délassement, ni le délassement à la piété.

Entre toutes les pratiques de foi, l’exercice de la présence de Dieu était celle qu’il recommandait avec le plus de soin à tout le monde. Il avait pour cela un talent remarquable ; il savait trouver les tours les plus ingénieux pour se mettre à la portée des plus grossiers et des plus ignorants. Semblable à une tendre nourrice, il commençait, à l’aide de la charité, à convertir en lait la viande substantielle de la sagesse céleste, et proportionnant l’instruction à leur faiblesse, il leur apprenait à goûter Dieu, en se tenant avec amour en sa présence et uni à lui, ce qui est un moyen si puissant de sanctification. Après cela, nous ne serons pas surpris de cette assertion, que le père Paul semble avoir été destiné à propager dans notre siècle la science divine qui consiste à chercher Dieu par la foi dans l’intérieur de notre âme. « En effet, ajoute le témoin dont nous citons les paroles, bien que j’aie été en rapport avec un bon nombre de serviteurs de Dieu, je n’en ai rencontré aucun qui ait possédé l’art d’exposer cette vérité avec ce zèle, cette onction et ce charme qu’avait le père Paul. »

Pour se faire mieux comprendre, il usait d’ordinaire de diverses similitudes. Il s’insinuait ainsi doucement dans les cœurs et les attirait d’une manière merveilleuse à Dieu. « Voyez, disait-il, une boule d’ouate bien fine, sur laquelle on laisse tomber une goutte de baume odoriférant. Le baume s’étend et la parfume tout entière. Ainsi une aspiration de cœur vers Dieu embaume notre âme de son divin Esprit et fait qu’elle exhale un doux parfum en sa présence. Voyez un enfant qui se jette sur le sein de sa mère pour prendre le lait ; comme il est là content ! Eh bien ! comme les enfants, reposons-nous dans le sein de Dieu par la foi, pour jouir de ses divines communications, et nous serons pleinement satisfaits. » Il disait encore : « Il y en a qui mettent leur dévotion à visiter les lieux saints et les grandes basiliques. Je ne blâme pas cette dévotion ; cependant la foi nous dit que notre cœur est un grand sanctuaire, parce qu’il est le temple vivant de Dieu et la résidence de la très sainte Trinité. Entrons donc souvent dans ce temple et adorons-y en esprit et en vérité l’auguste Trinité. Voilà certes une dévotion sublime ! » En disant ces choses, il s’exprimait avec tant d’énergie, de majesté et d’onction, que ses auditeurs en étaient tout pénétrés et qu’ils ne se seraient jamais lassés de l’écouter.

Dans une autre occasion, il disait avec la même vivacité de sentiment : « Le royaume de Dieu est au-dedans de vous. Ranimez donc souvent cette foi, quand vous étudiez, travaillez, mangez, en vous couchant, en vous levant. Faites des élans d’amour vers Dieu, en lui disant de cœur : O Bonté infinie ! ou quelque autre oraison jaculatoire. Laissez votre âme s’humecter de ces prières jaculatoires, comme d’un baume précieux. » Il écrivait à une personne qui était sous sa direction : « Ce grand Dieu qui s’est fait homme et qui a tant souffert par amour pour nous, vous l’avez plus près de vous que la peau n’est voisine de la chair, plus près de vous que vous ne l’êtes de vous-même. » Enfin telle était la vivacité de la foi du père Paul, que nous n’avons pas de termes pour l’expliquer.

Un jour, il entretenait familièrement ses religieux d’un sujet propre à exciter l’amour de Dieu. Après avoir parlé de la communication amoureuse qu’on a avec lui par l’oraison, tout à coup, enflammé de ce feu céleste qui éclaire en même temps qu’il embrase et consume, il s’écria : « Je ne puis comprendre comment il soit possible de ne pas toujours penser à Dieu ! » A ces mots, il saisit la main d’un de ses religieux et tirant la peau avec les doigts, il lui dit : « Cette peau est la vôtre, n’est-ce pas vrai ? Ces veines, ces nerfs, ce bras sont les vôtres, n’est-ce pas ? Oui, sans doute, puisqu’ils sont unis à votre corps. Eh bien ! il est plus certain que Dieu habite en nous qu’il n’est certain que ce bras est à vous ; la foi qui est infaillible nous enseigne le premier ; mais que ce bras soit le vôtre, cela peut être faux ; le sens du tact peut se tromper. »

Il ne perdait aucune occasion de rappeler la présence de Dieu par diverses réflexions pleines d’esprit et de piété. Il disait souvent et répétait tantôt à l’un, tantôt à l’autre de ses religieux : « Justus autem ex fide vivit. Vos estis templum Dei vivi. Le juste vit de la foi. Vous êtes le temple de Dieu vivant. Visitez souvent ce sanctuaire intérieur ; voyez si les lampes sont allumées. » Il entendait par ces lampes : la foi, l’espérance et la charité. D’autres fois il usait de ce saint badinage : « Demeurez dans votre cellule ; allez à votre cellule. » Ou bien il faisait cette question : « Comment êtes-vous dans votre cellule ? » Et si quelqu’un témoignait ne pas comprendre, il ajoutait : « Ah ! votre cellule, c’est votre cœur, c’est votre âme, qui est le temple du Dieu vivant, où l’on habite par la foi ! » 

Ne nous étonnons pas que le serviteur de Dieu eût si fort à cœur de porter tout le monde à marcher en présence de Dieu ; c’était sa maxime, et il la répétait souvent pour exciter à cette sainte pratique, que par l’exercice de la présence de Dieu, on parvient à faire oraison vingt-quatre heures par jour, et cela, par de continuelles aspirations vers Dieu. C’était précisément ce qu’il pratiquait lui-même ; il tenait l’œil intérieur fixé sur son Dieu ; toujours il l’avait présent à sa pensée. Maintes fois il dut se prêter aux affaires dont le propre est de distraire du recueillement intérieur ; il savait les traiter sans perdre Dieu de vue, et il les expédiait promptement pour rentrer, comme il disait, dans son intérieur, et là s’entretenir plus tranquillement dans une suave conversation avec Dieu. Il était habile à entretenir ce commerce d’amour ; tout lui fournissait matière à de pieux élans ; les créatures qu’il rencontrait, lui servaient à s’élever vers Dieu ; il lui semblait qu’elles étaient comme autant de voix pleines d’amour et de douceur qui l’invitaient à converser avec Dieu, à l’aimer. Bien des fois, comme l’observèrent ceux qui l’accompagnaient, à la vue des fleurs qui émaillent les prairies et les campagnes, surtout au printemps, il ressentait un mouvement extraordinaire, et son visage s’enflammait, d’où l’on pouvait juger qu’il était absorbé dans la considération de la grandeur, de la sagesse ou de quelque autre attribut de Dieu. Alors touchant ces fleurs de son bâton, il leur disait : Taisez-vous taisez-vous. Ce n’était donc pas sans sujet qu’il disait à ses religieux que les fleurs ont une voix qui nous dit continuellement d’aimer notre grand Dieu, dont la foi nous découvre les perfections et les amabilités infinies.

Il donna d’ailleurs mille preuves diverses de son profond et sincère respect pour toutes les vérités de notre sainte foi ; il les aimait de tout son cœur, et vivait véritablement de leur esprit. Plus d’une fois, on lui a entendu dire avec enthousiasme qu’il serait prêt à répandre son sang pour les vérités de notre sainte religion, et qu’il aurait compté parmi les grâces les plus signalées celle de mourir pour sa défense. En parlant ainsi, il avait le visage tout en feu, et ses expressions brûlantes témoignaient qu’il était pénétré au plus haut point de ces grandes et sublimes vérités et qu’il parlait de conviction. La vive lumière dont Dieu l’avait éclairé perçait dans tous ses discours, en sorte qu’il y eut autant de témoins de sa foi extraordinaire qu’il y eut de personnes qui conversèrent familièrement avec lui.

Mais le Seigneur ayant appelé le père Paul au ministère des missions, le serviteur de Dieu eut occasion de manifester l’éminence de sa foi devant des populations entières. La conviction profonde et le feu avec lesquels il annonçait les vérités de la religion, le zèle ardent avec lequel il en inspirait la pratique, étaient merveilleux ; on eût dit qu’il n’avait plus rien de terrestre et qu’il était devenu un être surhumain. Dans le cours de ses missions, il lui arriva souvent d’être obligé de tenir le lit à cause de ses indispositions et de ses souffrances habituelles. Son zèle pour le prochain ne lui permettait pas d’y être oisif ; il y était presque toujours occupé à entendre les confessions et à réconcilier les pécheurs avec Dieu. Lorsque venait le moment de prêcher, le bon père montait, ou pour mieux dire, était porté en chaire. En le voyant en cet état, en considérant son âge, sa faiblesse, ses indispositions, tout le monde eût cru qu’il lui aurait été impossible de parler ; mais quoi ! arrivé sur l’estrade et le sermon commencé, il semblait reprendre une vie et une vigueur nouvelle, et perdre le sentiment de son mal. Il redevenait agile et recouvrait la liberté de ses mouvements, tant il était transporté par l’ardeur de son zèle, et par cette foi vive qu’il avait de la sainteté de son ministère et de l’importance des vérités qu’il annonçait. Aussi quelle n’était pas la componction du peuple ! On venait en foule pour l’entendre et il s’opérait de nombreuses conversions. Une multitude d’âmes égarées, jusque là esclaves du péché, détestaient publiquement leurs désordres et se déterminaient à revenir sincèrement à Dieu et à réparer leurs scandales par une vie édifiante. C’est ce qu’on voyait d’ordinaire dans les missions du père Paul. Et comment n’eût-on pas été touché à la vue d’un homme qui, tout brûlant de zèle et les traits en feu, tantôt semblait lancer des étincelles de ses yeux, tantôt pâlissait d’horreur pour le péché et de compassion pour les âmes égarées, tantôt éclatait en sanglots et en pleurs, chose qui lui était fréquente et même ordinaire ? Quand il traitait les sujets terribles, il suffisait de le regarder pour être atterré ; ses traits son regard, son geste, sa voix, tout exprimait l’effroi et l’horreur dont il était saisi ; un tremblement universel s’emparait de lui. Mais il sera bien d’entendre là-dessus un témoin oculaire ; son récit ne pourra que nous édifier. Voici sa déposition : « Dans la première mission que donna à Vetralla, en 1742, le père Paul de la Croix, je le vis pâlir pendant son sermon sur la mort ; toux ceux qui étaient présents le virent sans doute aussi ; et lorsqu’il disait qu’il tremblait des pieds à la tête, on le voyait en effet trembler de tous ses membres. On pouvait juger par là que ce n’était pas à l’extérieur seulement, mais dans le fond même de son âme qu’il était pénétré de la vérité qu’il annonçait. La même chose se renouvela dans son sermon sur l’enfer. La peinture qu’il fit de ce lieu de tourments était si vive, que tout l’auditoire en était atterré. Il épouvantait, parce qu’il était épouvanté. Saisissant ensuite une discipline, il se déchira sans pitié pour marquer le désir qu’il avait d’éviter lui-même la vengeance divine et de faire éviter à tous ses auditeurs la colère d’un Dieu irrité. » Ainsi s’exprime dom Joseph Cima, qui était archiprêtre de Vetralla à cette époque.

D’autres témoins dignes de foi parlent en termes semblables de la crainte dont le serviteur de Dieu se montrait pénétré. L’effroi dont il était saisi en pareille occasion n’altérait pas seulement les traits de son visage : il allait jusqu’à lui faire dresser les cheveux d’horreur. Voilà ce qui explique les grandes conversions dont nous avons parlé plus haut. Sa parole vive, accompagnée de preuves si sensibles de conviction, fortifiée par l’exemple de ses vertus, perçait le cœur des pécheurs les plus endurcis, des hérétiques eux-mêmes et touchait jusqu’aux juifs ; elle opérait des conversions admirables. On connaît un juif qui fut si ému en entendant le serviteur de Dieu, qu’il abjura aussitôt ses erreurs, embrassa le christianisme, et mourut en bon chrétien. Il fut assisté à la mort par un religieux passionniste.

Pour savoir combien était vive la foi du père Paul, il n’était pas nécessaire de l’entendre, il suffisait dans certaines rencontres de le voir. Eclairé d’un rayon de lumière divine, il levait souvent les yeux au ciel, puis il inclinait la tête ; il mettait dans cet acte tant de piété, de respect, de foi, qu’on voyait bien que son cœur était tout plein du sentiment de la Majesté infinie de Dieu, en présence de laquelle il se trouvait. C’est pour ce motif qu’il avait pris l’habitude d’aller toujours tête découverte. Il garda cette coutume pendant un grand nombre d’années, c’est-à-dire, aussi longtemps que notre règle ne fut pas approuvée. Un de ses compagnons lui ayant demandé en confidence pourquoi il allait ainsi tête nue, il lui répondit avec candeur qu’il en agissait de la sorte parce qu’il se considérait toujours en la présence de Dieu ; il se tenait nu-tête en signe de respect. Lorsque les règles de la congrégation eurent été approuvées, pour éviter la singularité, il se couvrit comme les autres. Il garda cependant cette pieuse coutume quand il prêchait ; jamais alors il ne se couvrait, pas même lorsqu’il était convalescent, ou pour mieux dire, infirme. ll ne savait même pas s’y résoudre, lorsqu’il parlait en particulier de choses spirituelles. Son compagnon l’ayant invité plusieurs fois à le faire à cause de ses indispositions, il lui répondit avec chaleur : « Quand je parle de Dieu, je ne saurais avoir la tête couverte, » puis il s’écriait : « O Dieu ! que n’a-t-on la foi ! » Il se découvrait encore, bien qu’à la dérobée, en parlant à des personnes pieuses ; reconnaissant en elles les amis de la divine Majesté et les temples vivants du Saint-Esprit, il était fort touché de la dignité de leur état, et il ne pouvait s’empêcher de leur donner ce témoignage de respect. Quiconque avait l’avantage de l’entretenir, rien qu’à le voir, se sentait excité à ranimer sa foi. Telle était la puissance des exemples de cet homme de Dieu, de cet homme d’une foi vraiment sublime.

De la haute estime et de l’amour qu’il avait pour notre sainte foi, naissait en lui ce grand désir de voir le monde entier entrer dans le sein de l’Église catholique, de voir tous les hommes réunis dans le bercail de Jésus-Christ, sous la conduite du Pontife romain qui en est le pasteur suprême. Que de larmes n’a-t-il pas répandues, que de soupirs et de vœux ardents n’a-t-il pas adressés au ciel en priant son Dieu pour la conversion des hérétiques et spécialement pour le retour de l’Angleterre à la sainte Église catholique. Souvent on lui entendait dire que l’Angleterre lui pesait sur le cœur : « Ah ! l’Angleterre ! l’Angleterre ! » répétait-il d’autres fois avec une profonde émotion. En d’autres occasions, il disait : « Prions pour l’Angleterre ; je ne saurais m’en abstenir, quand je voudrais ; dès que je me mets en prière, ce pauvre royaume me revient à l’esprit. Voilà plus de cinquante ans que je prie pour la conversion de l’Angleterre. Je le fais chaque jour à la sainte messe. J’ignore les desseins de Dieu sur ce royaume ; peut-être voudra-t-il lui faire miséricorde et le ramener un jour par sa grâce à la foi véritable ; quant à nous, qu’il nous suffise de prier ; laissons le reste à Dieu. » Un jour, il demeura comme privé de l’usage des sens, en pensant à la perte de ce royaume, anciennement si fécond en saints. Il relevait alors de maladie. L’infirmier étant entré dans sa cellule pour lui porter à manger, le trouva hors de lui et dans une sorte d’extase. Il le secoua, bien par trois fois. Le serviteur de Dieu revenant enfin à lui, s’écria en soupirant : « Où donc suis-je en ce moment ? Je me trouvais en esprit en Angleterre ; je considérais les illustres martyrs qu’elle a produits et je priais Dieu pour elle. » C’est avec cette ardeur qu’il priait pour l’Angleterre et pour les autres pays infidèles ; il protestait qu’il eût volontiers souffert toute espèce de peines pour la conversion des hérétiques.

Toute injure, même légère, qu’on faisait à notre sainte foi, blessait mortellement son cœur ; il ne pouvait même souffrir qu’on en parlât avec peu de respect ; il se montrait jaloux que toute parole dite en sa présence fût digne d’un véritable enfant de l’Église catholique. Si par hasard on venait à énoncer dans nos écoles quelque opinion, et qu’à raison de sa surdité ou pour d’autres motifs, elle lui semblât suspecte, il ne se donnait point de repos qu’il ne se fût bien assuré de la droiture et de l’orthodoxie du maître et des élèves. C’était un spectacle attendrissant et pieux de voir le bon père appeler tantôt l’un tantôt l’autre, pour obtenir tout apaisement. Il recommandait beaucoup au lecteur et aux étudiants, que lorsqu’il s’agissait de questions scolastiques, ils eussent soin de prendre avant tout une connaissance exacte du dogme. Quand on en était au traité de la prédestination, il témoignait plus de sollicitude que jamais pour les garantir de toute erreur. « Il venait souvent nous interroger sur ce traité, dit un religieux qui était alors étudiant, dans la crainte de nous voir tomber dans des subtilités qui fussent en quelque manière opposées au dogme. » « J’ai connu, nous disait-il, certains étudiants qui, en s’occupant de ce traité, conçurent une crainte et une hésitation excessives. Ils vinrent me trouver tout troublés, et je leur dis : Qui bona egerunt ibunt in vitam aeternam : qui vero mala, in ignem aeternum : haec est fides catholica. Ceux qui auront fait le bien iront à la vie éternelle ; ceux qui auront fait le mal, au feu éternel : voilà la foi catholique. Je vous dis la même chose à vous : s’il vous vient quelque trouble d’esprit sur ce sujet, tâchez de le dissiper de cette manière ; vous vous en trouverez bien. » Il renouvela très souvent cet avertissement ; car celui qui a un zèle véritable, ne se lasse pas de répéter souvent un avis qui est de grande conséquence. Comme il avait un vif désir de préserver nos religieux du danger des nouveautés profanes et des doctrines suspectes, il ordonna que dans nos écoles on enseignât toujours et qu’on suivît exactement la vraie doctrine du docteur angélique saint Thomas ; il en fit un commandement exprès dans la règle et un article, pour ainsi dire, de son testament ; il dit en effet vers la fin de sa vie, que nous ne devions jamais nous écarter de notre grand maître, saint Thomas.

Il avait un soin extrême que les personnes qu’il dirigeait ne parlassent de choses de la foi qu’avec exactitude et respect ; il ne pardonnait même pas une erreur dite sans malice ; mais il reprenait avec vigueur pour qu’on s’exprimât, comme il convient, dans une matière si délicate. Ce n’était pas seulement avec les nôtres ni avec ses pénitents qu’il usait de cette sainte liberté ; mais partout où la prudence le lui permettait, il relevait toute témérité ou tout défaut de respect en ce genre, et aucune considération n’était capable de le retenir. A ce propos, nous aimons à raconter ici l’aventure d’un grand seigneur qui était allé lui faire visite à la retraite des Saints-Jean-et-Paul. Le serviteur de Dieu était déjà très accablé alors par les années et les infirmités. Il accueillit ce seigneur, et le voyant encore jeune et d’un bel extérieur, il l’exhorta en termes pleins d’égards à se défier des liaisons dangereuses avec les personnes du sexe. Celui-ci se montra piqué ; il riposta en disant au serviteur de Dieu, que s’il avait l’autorité en main, il eût voulu que ses prêtres et ses frères pussent traiter librement avec elles. A ces mots, le père Paul ne put contenir son zèle ; il le réprimanda avec intrépidité, et lui fit voir qu’il était dans l’erreur, lui alléguant aussitôt avec feu plusieurs passages de la sainte Écriture, directement contraires à sa proposition ; il l’avertit que son langage et sa pensée contredisaient en un sens la foi catholique. Le seigneur resta confus et peu satisfait d’une telle liberté à laquelle peut-être il ne s’attendait pas de la part du vénérable vieillard ; et là-dessus il s’en alla. Mais le serviteur de Dieu se soucia peu de sa faveur, content d’avoir témoigné son zèle pour l’honneur de Dieu et d’avoir défendu les maximes de notre sainte foi. Il se consola d’autant plus aisément, qu’il apprit par une lumière supérieure quelles avaient été les vues de ce seigneur en lui parlant de la sorte. Quand il fut parti, l’infirmier eut la hardiesse de se plaindre au serviteur de Dieu, comme si la réprimande avait été trop verte : « Mais, s’il était venu pour me tenter ? » lui répondit le père Paul. La chose était réelle ; on sut depuis que ce seigneur avait avoué à diverses personnes qu’il était allé éprouver le père Paul pour voir quels étaient ses sentiments.

Il eut à souffrir, sous ce rapport, des épreuves bien plus rudes de la part du démon. L’ennemi du salut lui livra de terribles assauts pour lui enlever, s’il était possible, le don si précieux de la foi. Entendons là-dessus la déposition de son confesseur à qui il avait tout confié : « Le serviteur de Dieu, dit-il, m’a avoué que, dès le temps où il commença à s’adonner à la piété, il eut à essuyer toute sorte de tentations contre la foi. Il en était tellement poursuivi dans sa jeunesse que, ne sachant un jour comment s’en défendre, il appuya la tête sur la balustrade d’un autel. Enfin, un jour de Pentecôte, il se sentit élevé à une oraison si haute et si sublime, qu’en un clin d’œil ses tentations contre la foi se dissipèrent, et cessèrent désormais de l’inquiéter. Il me confia aussi que, dès les commencements de sa vie pénitente, le Seigneur répandait dans son esprit, pendant l’oraison, de si vives lumières sur les vérités de la foi, que, selon ce qu’il avait coutume de dire à son directeur d’alors, il lui eût fallu remplir sa chambre de livres, pour exposer ce que le Seigneur lui en avait fait entendre. Une fois, en particulier, il eut une telle lumière et une telle intelligence de la Divinité que, toute créature disparaissant de ses regards, la foi lui semblait changée en évidence. Alors son âme désirait avec ardeur de se dégager de son corps fragile pour s’unir étroitement au Bien suprême. Il lui semblait qu’à l’exception de la vision béatifique, on ne pouvait en avoir une vue plus claire dans cette vie mortelle. » Ainsi, loin que les embûches de l’enfer lui aient causé aucun préjudice, sa fidélité à repousser le démon lui valut de nouvelles grâces.

De cette foi vive naissaient encore le profond respect et le tendre amour du père Paul pour la sainte Église notre bonne mère et l’Épouse immaculée de Jésus-Christ. Comme c’était par elle qu’il avait reçu le dépôt précieux, le trésor immense de la foi, il protestait souvent avec une vive reconnaissance qu’il était l’enfant de l’Église, le dernier des enfants de l’Église. Peu de temps avant sa mort, il envoya dire au pape, qu’il était un enfant de la sainte Église catholique, bien que le plus vil, le plus misérable et le plus indigne de tous, qu’il avait toujours vécu et qu’il voulait mourir dans son sein, avec une parfaite et entière soumission à l’Église romaine et à son chef. Ce langage était l’expression visible des sentiments intimes de son cœur ; il tressaillait de joie à cette pensée, et chaque fois qu’il disait : je fais profession d’être un véritable enfant de l’Église, je déclare vouloir mourir dans son sein ; chaque fois, il savourait le bonheur de connaître la vraie foi. Quant au respect, au dévouement, à l’amour filial qu’il portait au Souverain Pontife, chef et pasteur suprême de la sainte Église catholique et père commun de tous les fidèles, il n’y a point de paroles pour les exprimer.

Par une disposition spéciale de la Providence, plusieurs papes, soit pour encourager le serviteur de Dieu dans sa vie pénitente et dans l’établissement de la nouvelle congrégation, soit par un effet de cette charité qui abonde davantage en ceux qui sont plus voisins de la source, c’est-à-dire, de Jésus-Christ, dont le Souverain Pontife est le vicaire ; plusieurs papes, disons-nous, témoignèrent au père Paul une bienveillance toute spéciale, une bonté sans borne. Ces marques d’affection et d’estime étaient pour lui comme autant de charbons ardents jetés dans son cœur. Il brûlait d’amour pour eux, et prosterné devant le trône de la Bonté divine, il lui adressait les plus ferventes prières, afin de leur obtenir une plénitude de grâce toujours plus grande pour le bon gouvernement de la sainte Église. Le cardinal Zelada, ayant été le voir un jour, lui rapporta que Clément XIV avait dit cette parole à son sujet : « Le père Paul nous oublie. » Le serviteur de Dieu répondit aussitôt avec feu par ce verset du psaume 136 : « Si je vous oublie, que ma langue s’attache à mon palais ! » Il marquait ainsi d’une manière énergique qu’il lui était impossible d’oublier le Souverain Pontife. Il ne se contentait pas de prier en son particulier pour le pape, il eut soin que tous les membres de sa congrégation partageassent ses sentiments et son zèle à cet égard. Il ordonna que chaque soir, après complies et avant l’heure ordinaire de la méditation, on récitât les litanies des Saints avec l’oraison pour le pape. Pendant que les bontés du pape provoquaient la reconnaissance et les prières du père Paul, elles augmentaient aussi sans mesure son dévouement et son respect envers le vicaire de Jésus-Christ. De là cette parole qu’il disait souvent : « D’où me vient ce bonheur, à moi, le dernier des enfants de l’Église ? » Il dit un jour à un de ses confidents : « La première fois que je me présentai au Souverain Pontife et que je fus admis à lui baiser les pieds, je ranimai ma foi en pensant qu’il était le vicaire de Jésus-Christ, et je sentis naître dans mon cœur un respect inexprimable pour sa personne sacrée ; frappé de la grandeur de sa dignité, je ne pouvais articuler un seul mot. »

Jamais, lorsqu’il allait à l’audience, cette foi vive ne l’abandonnait. On le voyait trembler et pâlir, et cependant il était d’un caractère magnanime et d’un cœur généreux. Un jour il attendait son tour d’audience dans une antichambre du palais pontifical, se tenant dans le recueillement et le silence. Surpris de son air, un des prélats de la cour lui dit : « Eh bien ! père Paul, vous ne dites rien ? – Que voulez-vous que je dise ? répondit le serviteur de Dieu. Il faut que je pense que je vais aller à l’audience du vicaire de Jésus-Christ. » Puis il s’écria : « O Dieu ! un peu de foi ! si tout le monde pensait à cela, on aurait plus de respect pour le Saint-Père. » Là-dessus, il garda de nouveau un profond silence. Les grands sentiments tendent naturellement à se produire au dehors. Le père Paul finit donc par témoigner à Clément XIV combien grandes étaient sa foi et sa vénération pour la personne auguste du Souverain Pontife. Le Saint-Père se plaignant devant lui de ceux qui manquaient de respect pour la dignité pontificale, il lui dit avec une ouverture et une confiance toute filiale : « Je voudrais qu’ils en eussent la même idée que moi. Très Saint Père, ajouta-t-il, quelles que soient les bontés de Votre Sainteté à mon égard, je la prie de croire que je tremble cependant de respect en sa présence, tant est vive la foi que Dieu a mise en moi touchant la dignité sublime du vicaire de Jésus-Christ. »

De là encore provenait sa ferme persuasion que les prières du Souverain Pontife ont une efficacité singulière pour faire descendre les grâces du trône de la divine miséricorde. Sous le pontificat de Clément XIII, il y eut une année où le blé manqua à Rome. Des processions de pénitence eurent lieu à cette occasion, et le pape y assista en personne. Le père Paul l’ayant su : « J’ai appris, dit-il, que le souverain pontife Clément XIII a ordonné une procession de pénitence à Rome, qu’il y est intervenu en personne, qu’il y a pleuré et qu’étant arrivé à la basilique de Saint-Pierre, il a fait cette prière à Dieu : Parce, Domine, parce populo tuo. Le Pontife est un saint. (Il pouvait en parler ainsi, l’ayant connu intimement.) Oh ! combien de telles prières faites par le vicaire de Jésus-Christ doivent être agréables à Dieu ! » Il ne nommait jamais le Souverain Pontife, sans donner des marques de son profond respect et sans faire une inclination de tête. Lorsqu’il l’entendait nommer dans la conversation, il fronçait les sourcils et disait avec une foi vive : « Vous parlez du pape, c’est-à-dire du vicaire de Jésus-Christ ! » S’il en parlait lui-même, chacune de ses expressions, chacune de ses paroles témoignait hautement sa profonde vénération pour lui.

Il respectait et vénérait à proportion tous les ministres de Jésus-Christ, qui sont les dispensateurs des choses saintes. Parfaitement soumis aux évêques, chargés par le Seigneur de gouverner l’Église, il tâchait de les servir dans la mesure de ses forces ; il avait pour chacun d’eux une estime, une vénération d’autant plus dignes d’éloges qu’elles étaient plus sincères. Il n’y avait pas un prêtre pour qui il n’eût un profond respect. Le premier à les saluer, le premier à leur baiser la main, il ne se tenait en leur présence que tête nue. On était édifié de voir, dans ses dernières années, ce vénérable vieillard, ce missionnaire renommé pour les dons et les grâces dont le ciel l’avait favorisé, leur donner à tous indistinctement comme un petit enfant, ces marques de civilité et de révérence ; y mettre un empressement et une grâce qui découvraient bien le fond d’humilité et de foi d’où elles provenaient. Le Seigneur lui avait donné une grande idée et une connaissance toute particulière de la dignité sacerdotale. Il se trouvait un jour chez monseigneur Cavalieri, évêque de Troie et de Foggia, lorsque ce prélat se disposait à ordonner un nouveau prêtre. Le serviteur de Dieu voulut par piété assister à l’ordination, et Dieu l’éclairant vivement dans cette circonstance, il conçut une telle estime et une foi si grande pour le caractère sacré des prêtres, qu’il prit la résolution de ne jamais s’asseoir en leur présence.

Sa foi semblait l’empêcher de voir en eux autre chose que leur dignité. Malgré sa grande expérience des misères du siècle, il ne lui était pas possible d’avoir mauvaise opinion d’aucun. Il disait : « Je n’ai jamais dû me confesser d’en avoir mal jugé, parce que j’ai toujours eu une idée avantageuse d’eux tous ; je les regardais d’un œil de foi. » Il avait donc bien raison de dire que s’il y a trop de laisser-aller dans ce siècle, si on y rencontre des ecclésiastiques peu réservés et tièdes, tenant une conduite indigne de leur caractère, ce mal vient du manque de foi ; il vient de ce que tous n’apprécient pas l’excellence de leur dignité. Le père Paul attribuait également au manque de foi tous les autres désordres : les chrétiens, disait-il, ne considèrent pas à quel danger ils s’exposent en offensant Dieu. C’est ce qui lui arrachait ces cris de douleur : « Ah ! qu’il y a peu de foi dans le monde ! Qu’on y croit faiblement ! » Cette pensée plongeait son âme dans l’affliction.

Il était plus sensible encore aux persécutions que l’Église notre tendre Mère avait à souffrir. On lit dans une de ses lettres : « Je ressens vivement les malheurs de la sainte Église, notre Mère ; mais j’ai grande confiance que Dieu y remédiera, en humiliant les enfants ingrats qui l’affligent et la troublent. » Apprenant un jour que dans certaines contrées, les pauvres chrétiens souffraient toute sorte de vexations et de mauvais traitements de la part des infidèles, il se mit à pleurer à chaudes larmes et à demander au Seigneur d’avoir pitié de ces peuples : « Oh ! disait-il, leurs tribulations me percent le cœur ! Oui, car je me fais gloire d’être un véritable enfant de la sainte Église notre Mère. » D’autres fois, quand il apprenait que certains refusaient d’obéir aux commandements de l’Église ou d’acquiescer à son enseignement, il avait l’habitude de redire la célèbre sentence de saint Cyprien : « Qui ne regarde pas l’Église comme sa Mère, n’aura pas Dieu pour Père. Habere jam non potest Deum Patrem, qui ecclesiam non habet Matrem. » Semblable à un fils plein d’amour et de reconnaissance qui, voyant outrager sa mère, ne peut dissimuler sa peine, le père Paul ne pouvait s’empêcher d’exprimer son profond chagrin, quand il voyait l’Église affligée et troublée. « Ce n’est pas une seule épine, mais tout un faisceau d’épines, disait-il, qui me perce le cœur quand j’entends des nouvelles si funestes. Plaise à Dieu que le châtiment s’arrête là ! » Il voulait faire entendre par là, comme il s’en expliqua en d’autres occasions, que si l’on continuait de pécher, les persécutions continueraient aussi ; c’est pourquoi il engageait ses religieux à prier le Seigneur d’apaiser sa colère.

S’il entendait parler de ces livres empoisonnés que l’incrédulité propage ou de ces écrits séducteurs qui portent à la révolte contre l’Église, il n’avait plus de repos et en témoignait une peine extrême ; il protestait hautement que s’il en avait le pouvoir, il aurait repris avec liberté les auteurs de ces écrits pernicieux. En un mot, il paraissait inconsolable chaque fois qu’on portait atteinte à la pureté de la foi ou qu’on mettait obstacle aux progrès de l’Église catholique ; il en ressentait tant de chagrin, qu’on lui en voyait verser des larmes au milieu des conversations familières. On le voyait au contraire d’une joie indicible, quand il rencontrait quelque homme zélé pour la propagation et la défense de la foi. Il jouissait de pouvoir s’entretenir avec des ministres fidèles et animés de l’esprit apostolique, et il ne se lassait pas de converser avec eux. C’est pour cela qu’il prenait grand plaisir à causer avec les élèves de la propagande ; il les considérait comme autant de missionnaires destinés à porter le flambeau de la foi parmi les infidèles et à secourir les malheureux chrétiens qui courent les plus grands dangers à cause de leur contact avec eux. Plein d’estime et de respect pour leur sainte vocation, il les exhortait avec ardeur à s’enflammer de l’amour céleste et à retracer en eux-mêmes la vivante image de Jésus-Christ, qui ne nous a pas donné sa doctrine seulement, mais son sang et sa vie.

Voilà quelle était la foi du père Paul, foi qui allumait en lui un ardent désir de voir tout le monde embrasser les vérités révélées, qui l’excitait à prier sans relâche pour la conversion des hérétiques et des infidèles, qui lui faisait envier le bonheur de donner sa vie pour une fin si sainte. Aussi disait-il, qu’il eût voulu procurer la conversion des infidèles à tout prix, quand pour cela il aurait dû passer au travers des épées et des haches. Mais n’ayant pu, comme il le désirait, mourir pour la foi, il voulut du moins consacrer sa vie et celle de ses enfants au bien et à l’accroissement de la religion. C’est dans cette vue qu’il fonda une nouvelle congrégation dont le but est de s’employer à ranimer parmi les fidèles la foi et le souvenir de la passion et de la mort de Jésus-Christ, l’auteur et le consommateur de notre foi. Cette congrégation, il l’obligea en outre par un vœu particulier à mettre à la disposition des supérieurs les sujets propres aux missions, afin qu’ils puissent les envoyer prêcher Jésus-Christ crucifié aux nations infidèles.

De tout ce que nous venons de dire, nous pouvons conclure avec raison que le père Paul était vraiment riche de cette foi qui opère par le moyen de la charité, qu’il était animé et qu’il vécut toujours d’une foi pure, affectueuse, agissante ; enfin qu’il mérita d’être appelé un homme de foi. C’est l’éloge que Clément XIV fit un jour du serviteur de Dieu, en causant avec un de ses religieux : « Je connais le père Paul, dit-il ; c’est un homme d’une grande foi et d’une foi vive. »

 

 

CHAPITRE 2.

GRAND ESPRIT DE FOI DU SERVITEUR DE DIEU A L’ÉGARD DES MYSTERES.

SA MANIÈRE DE CELEBRER LES PRINCIPALES FETES.

 

Un homme d’une foi si vive et si éclairée devait célébrer avec une piété extraordinaire les mystères augustes de notre sainte religion. Selon que le rapportent des témoins oculaires, il paraissait tout hors de lui dans ces moments, tant il était transporté d’amour, et tant sa foi était vive et efficace.

Le serviteur de Dieu manifestait, par son extérieur même, combien il était pénétré en considérant le mystère de la très Sainte Trinité. Quand il nommait les trois augustes personnes divines, on le voyait saisi d’admiration et tout concentré en lui-même par respect. Lorsqu’il récitait le Gloria Patri ou d’autres invocations à la Sainte Trinité, il ne manquait jamais, comme on le remarqua bien des fois, de faire une inclination profonde et très pieuse. Il recommandait cette pratique à ses religieux en des termes qui montraient bien la haute idée qu’il avait de ce grand mystère. S’il venait à remarquer que l’un ou l’autre manquât à ce pieux devoir, soit dans la récitation de l’office divin, soit ailleurs, il n’omettait jamais de l’en reprendre, et souvent alors il citait un exemple des châtiments dont Dieu avait puni ces sortes de transgressions. Il goûtait une consolation particulière et un sentiment très doux de dévotion à répéter le trisagion : Sanctus, Sanctus, Sanctus. Il avait coutume de le redire fréquemment et avec une piété toujours nouvelle ; quand il avait proféré ces paroles sacrées, il était comme dans un état de suspension et d’extase ; souvent il versait des larmes abondantes, tant était profond le sentiment qu’il avait de ces sublimes mystères que la foi nous enseigne. Il avait aussi fort souvent à la bouche, ces autres paroles qui lui servaient de prière jaculatoire : Benedictio, et claritas, et sapientia, et gratiarum actio, honor, virtus et fortitudo Deo nostro in saecula saeculorum. Amen.

Il croyait et vénérait le grand mystère de l’Incarnation avec une foi vive et affectueuse qui produisait de grands effets dans son âme. Quand il pensait aux abaissements du Verbe divin qui a daigné prendre un corps et une âme comme nous, il disait dans son étonnement et dans son amour : « Un Dieu, se faire homme pour nous ! » Il exhortait tout le monde à incliner la tête à ces paroles de l’Angelus : Verbum caro factum est, en mémoire de ce grand mystère et par reconnaissance pour un tel amour. Il ne prononçait jamais le saint nom de Jésus, qui est le nom du Verbe incarné, sans faire une profonde révérence ; il recommandait avec instance de ne point prononcer ce saint nom à la légère et sans réflexion, comme cela arrive si souvent.

Pendant le saint temps de l’Avent, il ranimait de plus en plus sa foi et son amour pour le divin Rédempteur qui a daigné venir nous visiter au milieu de nos ténèbres et de nos effroyables misères ; il exhortait aussi les autres à profiter de ce temps précieux pour se préparer à la célébration du grand mystère. Voici ce qu’il écrivait à ce sujet à une personne de piété : « Nous voici bientôt au saint temps de l’Avent, pendant lequel la sainte Église notre Mère célèbre la mémoire de la divine alliance que le Verbe éternel a contractée avec notre humanité dans le mystère de l’Incarnation. Contemplez, ma fille, ce mystère sublime de charité infinie, et laissez votre âme s’engouffrer et se plonger en toute liberté dans cet océan infini de tout bien. Désirez et demandez qu’il se fasse bientôt une grande alliance d’amour entre Jésus et votre âme. Demandez la même grâce pour votre pauvre et très indigne serviteur. »

Aux approches de la fête solennelle de Noël, il faisait une neuvaine fervente avec exposition du très saint Sacrement, et pratiquait des mortifications particulières. Ainsi disposé à la contemplation de cet auguste mystère, il le célébrait dans des sentiments et des transports qu’il retraçait ensuite, du moins en partie, dans ses lettres : « Quel étonnement, écrivait-il un jour, de voir un Dieu devenu enfant ! Un Dieu enveloppé de pauvres langes ! Un Dieu sur une poignée de foin entre deux bêtes de somme ! Qui refusera de s’humilier, qui refusera de se soumettre à la créature, pour l’amour de Dieu ? Qui aura l’audace de se plaindre ? Qui ne gardera pas le silence intérieur et extérieur dans ses souffrances ? »

Je passe sous silence les autres lettres qu’il écrivait à l’occasion de cette sainte solennité et qui toutes témoignent sa piété, sa ferveur, et la vivacité de son amour. J’en rapporterai seulement une qu’il écrivait à ses religieux, et dans laquelle il épanche plus librement les sentiments de son âme : « Annuntio vobis gaudium magnum, quia cito veniet salus nostra. Voici le pauvre pécheur Paul aux pieds de toute la pieuse communauté de cette sainte retraite de la Présentation de Marie. Il commence par demander humblement pardon, face contre terre, à tous ses frères bien-aimés, des mauvais exemples qu’il a donnés et qu’il ne cesse de donner par sa vie tiède et pleine d’imperfections. Il les prie d’avoir la charité de supplier la grande et infinie miséricorde de Dieu de lui pardonner ses énormes péchés, ses mauvais exemples, son irrégularité et sa tiédeur. Il prend la confiance en Jésus-Christ, comme leur indigne et inutile serviteur, de leur annoncer l’allégresse, la joie et la paix véritable, à l’approche de la solennité de Noël. Et n’ai-je pas raison, mes bien-aimés, de vous annoncer la véritable allégresse, pendant que moi qui suis un grand pécheur en vérité et sans fiction, j’ai plus sujet de me réjouir, en voyant le doux Enfant divin m’inviter si amoureusement au pardon dans cette grande solennité. Réjouissez-vous donc, mes chers et bien-aimés fils en Jésus-Christ ; dépouillez le vieil homme avec ses œuvres et revêtez-vous de Notre Seigneur Jésus-Christ. Et puisque le très doux Jésus prend naissance dans cette solennité si touchante, faisons-nous enfants avec lui, nous cachant toujours plus profondément dans notre néant ; soyons humbles, et simples comme des enfants par une exacte obéissance, par la netteté et la pureté de cœur, par l’amour de la sainte pauvreté, par une grande estime des souffrances, et surtout par une véritable simplicité d’enfant dans la fidèle observation des règles et des constitutions, sans avoir la témérité de les interpréter largement ni de quelque manière que ce soit. Etroite est la voie qui conduit à la vie. Laissons-nous donc conduire et manier par nos supérieurs, que le bon Dieu a placés pour diriger et gouverner cette pauvre congrégation. C’est ainsi que nous serons de vrais imitateurs de l’enfant Jésus, qui s’est abandonné en tout aux soins de sa divine Mère Marie, la Vierge très pure, très sainte et immaculée. C’est par ces belles et saintes vertus que vous vous disposerez à être admis à la sainte table. Là, vous réchaufferez du feu de vos affections le divin Enfant qui tremble de froid, afin d’allumer dans nos cœurs la flamme du saint amour. Ah ! mes bien-aimés, méditez avec attention ce grand mystère ! Pesez les incommodités, le froid, la pauvreté du lieu, le manque de toutes choses où se trouvent Jésus, Marie et saint Joseph, et j’espère de la bonté de Dieu que vous concevrez la généreuse résolution de devenir de grands saints, par l’imitation fidèle de Jésus, de Marie et de saint Joseph. Mais souvenez-vous que la vraie sainteté a pour cortège les peines et les tribulations du dedans et du dehors, les attaques des ennemis visibles et invisibles, les peines de corps et d’esprit, les désolations et les aridités prolongées ; car tous ceux qui veulent vivre avec piété en Jésus-Christ souffriront persécution, c’est-à-dire, toutes sortes de peines de la part des démons, des hommes et de notre chair rebelle.

« Soyez magnanimes, mes bien-aimés, et souvenez-vous que nous devons marcher sur ses traces. Il ne faut pas servir Dieu pour ses consolations, mais parce qu’il mérite d’être servi. La divine Majesté a coutume de priver ses serviteurs pour un temps de toute consolation, afin qu’ils apprennent à le servir par pur amour et à devenir des serviteurs vraiment fidèles. Elle les prive des consolations spirituelles, même dans les plus grandes solennités, pour éprouver leur foi et leur fidélité. Donc sursum corda, élevons nos cœurs pour servir avec générosité notre grand Dieu et notre Sauveur Jésus-Christ dans la foi et l’amour purs. Amen.

« Maintenant, je vous embrasse tous de cœur en Jésus-Christ. D’abord, je donne le baiser et souhaite de bonnes fêtes avec la paix de Jésus-Christ, au révérend père recteur, et à tous les prêtres, clercs et laïques profès, ses chers enfants. Que la paix soit avec eux. Qu’ils prient beaucoup pour moi, leur très indigne serviteur. Je donne le baiser et souhaite de bonnes fêtes, avec la paix de Jésus-Christ, au révérend père directeur et à tous les novices, ses chers enfants. Que la paix soit avec eux. Je les prie de me recommander beaucoup à Dieu ; j’en ai grand besoin.

« Pendant la sainte nuit de Noël, je célébrerai les divins mystères pour toute notre pauvre congrégation, et je placerai le cœur de tous les profès et novices dans les langes sacrés du doux Enfant, afin qu’il les vivifie, les encourage, les enflamme, les sanctifie et les rende capables de grandes choses pour la gloire de Dieu. Je prierai la très sainte Vierge pour qu’elle les arrose de la précieuse liqueur de son lait virginal. Amen. »

De tels sentiments exprimés d’une manière si vive, si cordiale et si ardente, ne peuvent se trouver dans le cœur, ni sortir de la plume d’un homme qui écrit de sang-froid, et qui n’est pas tout pénétré de ce qu’il dit. On peut donc se figurer avec quelle impatience il attendait la sainte nuit de Noël. La veille, il lisait toujours lui-même le martyrologe, et au moment de chanter ces touchantes paroles qui annoncent le salut au monde : « Nativitas Domini nostri Jesu Christi, » il fondait en larmes et pouvait à peine proférer une parole. Le jour de Noël, tout son extérieur manifestait l’incendie dont son cœur était le théâtre. La nuit, il se levait avec empressement, et avant de commencer les matines au chœur, il faisait venir tous les religieux à l’église avec des flambeaux ; il entonnait une hymne, et assisté des ministres, il portait processionnellement par toute la maison une image du saint Enfant placé dans une espèce de crèche. Il aimait à la voir environnée de langes ; cette vue excitait ses sentiments d’admiration, et lui rappelait que la Toute-Puissance, la Bonté, la Sagesse divine, s’étaient resserrées dans de pauvres petits vêtements. Les larmes qui coulaient de ses yeux pendant cette cérémonie, son maintien, son recueillement semblaient inviter tous ses religieux à oublier le monde entier pour se souvenir uniquement de l’auguste mystère qu’on célébrait alors. Ses larmes étaient si continuelles que le sacristain craignait que les ornements, le voile qui environnait le saint Enfant et l’image même n’en fussent tachés. Une année qu’il était à Rome à l’hospice du Saint Crucifix, près de Saint Jean de Latran, comme il n’y avait là qu’un oratoire privé, le serviteur de Dieu ne pouvait avoir la consolation de célébrer la nuit de Noël ; il en avait un vif regret. Mais Clément XIV, de sainte mémoire, qui l’affectionnait beaucoup, ayant su ce qui se passait, lui en accorda la permission. Au moment où, pendant cette nuit vénérable, il consacra la sainte hostie, il reçut une telle abondance de communications célestes et ressentit une telle dévotion que l’autel finit par être baigné de ses larmes. Dieu le comblait de bénédictions pendant ces saints jours, et lui seul connaît de quelles grâces précieuses il favorisait alors son serviteur, combien étaient doux les embrassements divins et combien était ardente la dévotion du père Paul.

Le serviteur de Dieu célébrait aussi avec une piété toute spéciale la fête de l’Épiphanie. Il voulait que ses religieux fissent de même, car, disait-il, c’est un jour mémorable, puisque c’est le jour où Dieu nous a fait la grâce de nous appeler à la connaissance de la vraie foi, et y appelant les prémices de la gentilité. Il voulait donc qu’on rendît à la Majesté divine les actions de grâces qui lui sont dues, pour nous avoir fait naître préférablement à tant d’autres dans le sein de la sainte Église, et de nous avoir par son moyen éclairés des lumières de la foi. En les exhortant à reconnaître un tel bienfait, jamais il n’était froid, mais tout enflammé et tout brûlant de ferveur ; aussi faisait-il une grande impression sur ses auditeurs qu’il excitait par-là à célébrer dignement cette grande fête. Il donnait le même conseil aux âmes pieuses qui étaient sous sa conduite. Il écrivait à l’une d’elles : « C’est aujourd’hui un grand jour. Je ne puis rien vous dire du mystère parce qu’il est tard et que le messager part à l’instant ; j’aurai soin toutefois au saint autel de placer votre cœur dans l’aimable sein du très doux Enfant. O Jésus, mon amour ! lui dirai-je, consumez d’amour le cœur de cette enfant que vous m’avez donnée et celui de sa compagne ; rendez-les humbles, saintes, comme des enfants ; transformez-les dans votre saint amour. O Jésus, la vie de ma vie, la joie de mon âme, le Dieu de mon cœur ! recevez son cœur comme un autel sur lequel elle vous sacrifiera l’or d’une ardente charité, l’encens d’une prière continuelle, toute humble, toute fervente, et la myrrhe d’une mortification continuelle. Amen. »

Nous avons vu dans le cours de cette histoire combien vive, combien féconde en saintes affections d’amour, de reconnaissance, de compassion et de dévotion, a été la foi du serviteur de Dieu, quand il méditait ou proposait à la méditation des autres la très sainte Passion de Jésus-Christ. Nous reviendrons sur ce sujet dans un chapitre particulier.

Le père Paul étant un homme de grande oraison et d’intime union avec Dieu, on conjecture aisément quelle dévotion il avait envers le Saint-Esprit, qui est le Maître suprême et le guide assuré de la véritable oraison. Apprenons de lui-même dans quels sentiments de foi, de respect, d’amour, il honorait ce divin Esprit qui est un esprit d’amour. Qu’il nous dise combien il avait à cœur d’exciter la même dévotion dans les autres. Voici ce qu’il écrivait à ses religieux : « Mes chers fils et frères en Jésus-Christ, la douce et délicieuse solennité du Saint-Esprit aura bientôt lieu. Chacun de vous devant se préparer à recevoir dignement dans la demeure intérieure de son âme cet hôte souverain qui est Notre Seigneur et notre Dieu, nous n’avons pas voulu négliger de remplir quelque peu le devoir que la charité nous impose, en vous adressant cette pauvre lettre. Elle sera le gage du désir ardent que la Bonté divine nous a mis au cœur de vous voir tous de grands saints. C’est ce que réclame l’institut auquel la miséricorde de Dieu nous a appelés. Pour bien vous préparer, mes chers frères, à cette sainte et divine solennité, que chacun de vous s’examine bien lui-même pour voir si Dieu seul vit en lui. Vous le saurez en examinant si vous avez une intention pure dans toutes vos œuvres, et si vous vous appliquez de plus en plus chaque jour à la rendre déiforme, c’est-à-dire, toute divine, en faisant toutes vos actions en Dieu et pour son seul amour, en les unissant à celles de Jésus-Christ Notre Seigneur, qui est notre voie, notre vérité, notre vie. En effet, mes bien-aimés, vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ, Puisque vous êtes morts à tout ce qui n’est pas Dieu, tenez-vous dans un détachement parfait de toute créature ; soyez vraiment pauvres et dépouillés ; détachez-vous encore de toute consolation sensible : notre mauvaise nature s’en mêle trop ; elle se fait ravisseuse des dons de Dieu, chose fort dangereuse et fort nuisible. Mettez tous vos soins, avec la grâce de Jésus-Christ, à demeurer au dedans de vous-mêmes dans une vraie solitude intérieure, pour devenir de vrais adorateurs de Dieu en esprit et en vérité. Tout cela se fera si vous avez soin de vous rapetisser toujours davantage : Dieu aime les âmes enfantines ; il leur enseigne cette sublime sagesse qu’il a cachée aux sages et aux prudents du monde. Ne vous éloignez jamais des plaies sacrées de Jésus-Christ. Ayez soin que votre cœur soit tout environné et pénétré des souffrances de notre divin Rédempteur, et soyez sûrs que Lui, le divin Pasteur, vous conduira à son bercail comme ses chères brebis. Et quel est le bercail de cet aimable Pasteur ? Eh bien ! c’est le sein de son Père céleste. Le Seigneur Jésus réside dans le sein du Père, et c’est là qu’il conduit et fait reposer ses brebis. Or, ce travail tout céleste et divin se fait dans la demeure intérieure de notre âme, par le moyen de la foi pure et nue, du saint amour, du détachement des créatures, de la pauvreté d’esprit et d’une parfaite solitude intérieure. Mais une grâce si éminente ne s’accorde qu’à ceux qui s’efforcent d’avancer chaque jour dans l’humilité, la simplicité, la charité. »

Il leur donne ensuite d’autres avis suggérés par un amour tout paternel, et il insiste fortement pour qu’ils vivent toujours unis dans la charité et qu’ils se gardent de tout ce qui peut la blesser. « Croyez-moi, ajoute-t-il, c’est la peste des communautés religieuses de juger les actions d’autrui, et de perdre de vue sa propre conduite, de les interpréter en mal, de parler en secret des défauts du prochain, de murmurer et de rapporter ce que l’un pense de l’autre. O quelle peste ! et quelle ruine elle cause dans les pauvres communautés ! » Il conclut en disant : « Ah ! mes bien-aimés, priez et conjurez le Seigneur de dilater notre pauvre congrégation, de lui donner des saints, afin que, comme des trompettes animées de l’Esprit-Saint, ils aillent prêcher ce que Jésus a fait et souffert pour l’amour des hommes. Hélas ! le plus grand nombre l’a oublié ! Cet oubli mérite des larmes intarissables ; il est la cause de cette multitude de péchés qui abondent dans le monde. » Afin de perpétuer dans l’institut la foi et la dévotion envers le Saint-Esprit, il voulut que dans toutes les maisons on fît une neuvaine préparatoire à sa fête, avec exposition du Saint-Sacrement. Cette neuvaine était accompagnée de mortifications extraordinaires. Voilà comment il entendait se disposer lui-même et disposer les autres à la venue du Saint-Esprit. Le jour de la fête, le feu de son âme reluisait dans ses traits. Lorsqu’il entonnait à tierce l’hymne Veni Creator, on le voyait abîmé dans son humilité, pénétré d’une tendre dévotion, les yeux baignés de larmes et comme suspendu d’amour et d’étonnement.

 

 

CHAPITRE 3.

FOI EMINENTE DU SERVITEUR DE DIEU ENVERS LA SAINTE EUCHARISTIE. VIVACITÉ DE SA FOI DANS LA CÉLÉBRATION DE LA SAINTE MESSE ET LA RÉCITATION DE L’OFFICE DIVIN.

 

La foi du père Paul brilla d’une façon aussi admirable dans la dévotion qu’il eut toujours pour le très Saint Sacrement qui est par excellence le mystère de la foi. Il en donna des marques dès sa jeunesse. Il passait beaucoup de temps dans l’église devant le saint Tabernacle. Son maintien y était exemplaire. Toujours à genoux sur le pavement, sans aucun appui, les mains croisées sur la poitrine, les yeux immobiles, il se tenait devant son bien-aimé Seigneur plusieurs heures du jour et même de la nuit. Il semblait avoir oublié toutes choses, quand il avait le bonheur d’être avec son Jésus. Un jour, il se rendit à l’église des capucins de Castellazzo pour recevoir la bénédiction. A peine y était-il, que des garçons firent tomber sur son pied un banc fort pesant ; il en fut tout meurtri. Mais Paul, sans s’émouvoir, se contenta de relever le banc et de le baiser, puis il alla s’agenouiller près de la balustrade pour adorer le Saint-Sacrement. Son compagnon, de qui nous tenons le fait, se mit à genoux près de lui et voyant couler le sang, il ne put s’empêcher de s’approcher de Paul pour lui en faire la remarque. Mais Paul, sans répondre ni s’émouvoir, pas plus que si on ne lui avait rien dit, continua sa prière avec attention et recueillement. Après la cérémonie, son compagnon insista pour le faire entrer au couvent et faire mettre un appareil sur la blessure. Paul crut n’en devoir rien faire. Il s’en alla tout blessé à l’église de Saint Étienne. Là, son compagnon lui fit de nouvelles instances. Il lui répondit : « Ce sont là des roses. Jésus-Christ a souffert bien plus, et j’en ai mérité davantage pour mes péchés. » Il ne daigna même pas jeter un regard sur la blessure.

Il était très heureux quand son directeur lui permettait la communion. Comme il dut quelque temps faire plusieurs milles pour aller le trouver et pour communier, il employait tout le temps du voyage à exciter les désirs de son cœur.

Sa piété envers le Saint-Sacrement alla toujours croissant. Il y trouvait toutes ses délices. Lorsqu’il alla habiter l’ermitage de Sainte Marie de la Chaîne, près de Gaëte, il allait de temps en temps en ville sur l’invitation de l’évêque ou pour d’autres bons motifs. Chaque fois il passait un temps considérable avec son frère Jean-Baptiste devant le Saint-Sacrement, édifiant tout le monde par sa piété et son recueillement. S’ils ne pouvaient retourner de suite à l’ermitage, ils descendaient à l’église cathédrale, et, prosternés devant le tabernacle, ils y demeuraient longtemps en prière, et ne se levaient que lorsqu’ils étaient appelés. Quand ils dînaient au palais épiscopal, après avoir pris leur repas à part, ils s’empressaient de retourner à l’église devant le Saint-Sacrement, qui était leur amour, leur soutien, leur véritable aliment au-dessus de toute substance. L’église était-elle fermée, ils se retiraient à l’écart pour prier et adorer en esprit le Saint-Sacrement.

La renommée ne tarda pas à publier la grande piété des deux frères. Monseigneur Émile Cavalieri, alors évêque de Troie, en ayant connaissance, les engagea à passer dans son diocèse, ainsi que nous l’avons dit plus haut. Le digne prélat espérait que leur exemple ranimerait parmi ses diocésains une dévotion si digne du chrétien. C’était son plus ardent désir.

Le père Paul continua toujours depuis d’avoir la même piété et la même vivacité de foi envers l’adorable eucharistie. A son arrivée dans une paroisse, son premier soin était de visiter le Saint-Sacrement. Là se mettant à genoux, il se tenait dans un recueillement si profond et une contenance si humble, qu’il inspirait de la dévotion à tous ceux qui le voyaient. Si, dans ses voyages, il apercevait de loin un village, il s’agenouillait aussitôt pour adorer le Saint-Sacrement qui reposait dans les différentes églises, et lui adresser les vœux ardents de son amour ; il voulait que cette même pratique fût observée par ses compagnons.

On peut donc le dire, la dévotion du serviteur de Dieu envers le Saint-Sacrement était extraordinaire ; elle répondait aux lumières que la foi lui avait données sur le précieux trésor que Jésus-Christ nous a légué, en se donnant à nous. Désireux d’y faire participer tout le monde, il avait soin dans ses entretiens, ses prédications, ses missions, de publier les avantages inestimables dont jouit la sainte Église catholique, enrichie de ce divin Sacrement. Il souhaitait que tous apprissent à s’en prévaloir ; il disait que Notre Seigneur ne réside pas en vain dans le tabernacle, si nous savons profiter de ce bienfait ; il exhortait à s’unir à lui par la communion spirituelle que tout chrétien bien disposé peut faire, quand il lui plaît. Dans ses missions, il était tout zèle et tout amour pour inspirer aux peuples une dévotion particulière et un profond respect envers le Saint-Sacrement. Il les exhortait vivement à accompagner par honneur le saint viatique, et autant que possible avec des flambeaux. Quand le Saint-Sacrement était exposé, particulièrement pendant les exercices spirituels, il adressait aux assistants de courtes, mais chaleureuses allocutions, où il commençait par ranimer sa foi et la leur touchant la présence réelle ; il disait avec un profond sentiment : « Je sais à qui je crois et je suis certain. » Souvent aussi il débutait par ces autres paroles : « O Seigneur ! que votre esprit est doux ! » continuant avec des expressions d’une foi si vive et des affections si pieuses qu’il attendrissait les assistants jusqu’aux larmes. Il était dans un tourment continuel de voir les chrétiens ingrats envers Jésus-Christ, au point de le laisser seul, sans le visiter, tandis que lui demeure parmi nous jour et nuit par amour.

Par ses ferventes exhortations, il introduisit en plusieurs endroits la pieuse et louable coutume de visiter le soir le Saint-Sacrement et de prier quelque temps en sa présence. Pour que les pauvres villageois fussent à même de lui rendre cet hommage, le bon père s’accommodant à leur condition, se bornait à leur demander que le soir, après le travail, avant de se retirer chez eux, ils allassent au moins lui demander la bénédiction par une courte prière. Cette sainte pratique s’observe dans beaucoup d’endroits, et c’est une grande joie de voir, en entrant le soir dans les églises, sur l’autel du Saint-Sacrement, deux cierges allumés comme pour réveiller le souvenir de la foi et de l’amour qui lui sont dus, et au pied de l’autel une foule de fidèles occupés à s’entretenir avec le Seigneur, et à terminer si saintement la journée.

Si Paul désirait que tout le monde eût de la dévotion envers le très Saint-Sacrement, à plus forte raison voulait-il que ses religieux fussent des modèles à cet égard. Afin de maintenir toujours dans sa congrégation cette dévotion spéciale, cette foi vive, il recommanda et fit comme une règle de visiter souvent Jésus-Christ caché dans le saint tabernacle.

Si l’on veut juger des sentiments de son cœur quand il était en présence du Saint-Sacrement, mais surtout quand on l’eût placé dans les églises de nos retraites, si l’on veut apprécier son bonheur de pouvoir habiter pour ainsi dire sous le même toit avec le divin Rédempteur, qu’on entende ce qu’il écrivait à un pieux jeune homme qui était son fils spirituel et qui se fit ensuite passionniste. On était sur le point d’ouvrir la première église au mont Argentario et d’y mettre le Saint-Sacrement : « Les cellules sont terminées, disait-il, il ne reste plus qu’à arranger un peu l’église pour la mettre en état de recevoir le Saint-Sacrement. Vrai Dieu ! une heure m’en semble mille, en attendant que je voie mon Seigneur dans le tabernacle de notre église, afin de me tenir pendant les heures les plus silencieuses au pied du saint autel ! Et qui me donnera des ailes de colombe pour m’élancer amoureusement vers son cœur divin ? »

Dans la vieillesse même la plus avancée et malgré son état d’infirmité, il faisait de fréquentes visites au Saint-Sacrement vers lequel l’amour l’attirait avec douceur ; il passait-là beaucoup de temps en adoration. Son respect en sa présence était admirable. Il y était toujours la tête découverte et dans le maintien le plus religieux. Chaque fois qu’il passait devant le tabernacle, il s’arrêtait et ne pouvant fléchir le genou à cause de ses douleurs articulaires et de ses autres infirmités, il faisait du moins une profonde révérence qu’il accompagnait d’une fervente aspiration. Ceci lui arrivait très souvent à la maison de Saint-Ange, parce que, pour se rendre à sa petite cellule, il devait passer par le chœur et que le maître-autel où se conserve le Saint-Sacrement y correspond.

S’il tenait à ce que tous les autels fussent décemment ornés, à plus forte raison l’exigeait-il pour l’autel du Saint-Sacrement. Il aimait à y voir des vases de fleurs, et s’il remarquait quelque négligence sur ce point, il reprenait celui qui en était chargé, et lui recommandait beaucoup d’y veiller. Ces actes de vertu paraîtront petits, il est vrai ; mais l’amour estime beaucoup tout ce qui peut servir à la gloire et à la satisfaction du Bien-Aimé.

Dans les dernières années de sa vie, il était d’ordinaire cloué sur un lit, ou séquestré dans sa chambre à cause de ses maladies. Il avait un vif regret d’être privé pour ce motif de la douce présence du Saint-Sacrement. Éprouvait-il un peu de mieux ; oh ! avec quel empressement il saisissait l’occasion de se rendre auprès de son bon Jésus et d’exhaler les tendres sentiments de son cœur pour lui ! Deux ans avant sa mort, étant à Rome dans la retraite des Saints-Jean-et-Paul, pendant la neuvaine de l’Assomption de la sainte Vierge, quoique tout malade, il se faisait porter à l’église devant le Saint-Sacrement, et sa seule vue suffisait pour édifier et attendrir, tant sa modestie et sa dévotion étaient grandes. Cette même année, pendant les prières de quarante heures qui se faisaient à la basilique, selon l’usage de Rome, il désira être porté dans la tribune de l’orgue. Il s’y faisait enfermer le matin ou pendant le jour avec ordre de ne venir l’appeler pour aucun motif, lors même que des personnes respectables le demanderaient. Un personnage distingué vint aux tribunes pour visiter le Saint-Sacrement et puis voir le père Paul ; mais il n’eut pas la satisfaction de lui parler, parce qu’il se tenait enfermé pour faire oraison devant le Saint-Sacrement. Un prélat du palais désirait aussi le saluer pour donner au pape des nouvelles de sa santé. Le portier risqua d’ouvrir la tribune où était le serviteur de Dieu, pour le lui dire ; mais Paul tout entier à la prière répondit : « Ce n’est pas le moment de parler aux créatures ; le Maître de la maison, le Seigneur des seigneurs, le Maître du monde se tient sur son trône. » Il les congédia tous ainsi et continua à s’entretenir seul à seul avec son bon Sauveur. De ce que nous avons dit de sa piété envers la sainte Eucharistie, de la fréquence de ses visites et de ses adorations prolongées, on peut conclure combien furent abondantes les grâces que le serviteur de Dieu y puisait, puisque Jésus-Christ, dont il s’approchait si souvent, en est la source intarissable. L’aimable Rédempteur, toujours si libéral envers ses fidèles serviteurs, opérait en lui des choses admirables dans ces visites.

Pendant ce grand nombre d’années qu’il donna des missions, il se trouvait épuisé et éprouvait une grande soif après avoir prêché. Il ne prenait cependant d’autre repos ni d’autre rafraîchissement que d’aller près du Saint-Sacrement, se mortifiant ainsi pour son amour. Mais comme l’amour inspire une grande confiance, il disait au Seigneur avec une foi vive et une sainte hardiesse : « Mon bon Jésus, vous avez dit : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et je lui donnerai à boire ; à vous, maintenant, de me désaltérer. En vérité, en vérité, Jésus me désaltérait, dit le père Paul lui-même. Une fois surtout il étancha parfaitement ma soif. Un bienheureux médecin me dit depuis que cette grande soif pouvait engendrer quelque fièvre maligne, et qu’en conscience je ne devais point m’exposer ; il m’engagea de la sorte à prendre quelque boisson après avoir prêché. Ah ! ce médecin me ruine ! patience. » C’est encore à cette source que le serviteur de Dieu allait se rafraîchir, lorsqu’il s’était fatigué à d’autres œuvres de charité, à servir les malades, à visiter les prisonniers, et à d’autres semblables. Se trouvant altéré, il allait avec grande confiance à Jésus-Christ dans l’Eucharistie, lui disait qu’il avait soif et lui demandait quelque rafraîchissement, et le Seigneur daignait le consoler en le désaltérant à la source de la vie et des douceurs célestes.

En récompense de sa dévotion, il lui fit aussi plusieurs fois la grâce de reconnaître, par certaines impressions intérieures, dans quel lieu se trouvait le Saint-Sacrement. A son entrée dans une église, il savait de suite discerner à l’attrait de son cœur à quel autel était son trésor. Son compagnon crut une fois que c’était à un autre ; il en jugeait par les apparences. Mais le père Paul l’avertit de se diriger d’un autre côté ; c’était là en effet que se trouvait le Saint-Sacrement. Il s’aperçut à des signes semblables de la présence de Jésus-Christ, lorsqu’un traître qui avait commis un énorme sacrilège, vint lui remettre une parcelle consacrée qu’il avait gardée. Le serviteur de Dieu la reçut avec grand respect pour la reporter dans le tabernacle, jusqu’à ce que les espèces fussent consumées. Dans ce moment même, il comprit aux impressions de son âme que cette parcelle était réellement consacrée. On eût dit que Jésus voulait se consoler auprès de son serviteur fidèle de l’énorme outrage qu’il venait de recevoir : « In servis suis consolabitur Deus. » (2. Machab. VII). Il distinguait même de loin aux mouvements intérieurs qu’il ressentait, si le Saint-Sacrement était dans un endroit. Ces faveurs célestes contribuaient à enflammer de plus en plus sa dévotion.

Mais c’était surtout dans la célébration de la sainte Messe, qu’il témoignait sa piété ardente envers l’Eucharistie. Oh ! alors, il était toute foi, toute dévotion, toute tendresse, et son amour le rendait semblable à un séraphin. Après une longue et fervente préparation, il montait au saint autel. Là, tout recueilli et abîmé en Dieu, on le voyait changer de couleur, le visage rayonnant et en feu, comme si les flammes de son cœur avaient cherché une issue au dehors. « Je l’eusse pris pour un séraphin, dit un témoin digne de foi, tant sa figure flamboyait. » Sa tendre piété et l’ardeur de son amour lui faisaient verser de douces et abondantes larmes. Pendant plusieurs années il ne célébra jamais sans en répandre beaucoup. Jeté ensuite comme l’or dans le creuset de la sécheresse et de la désolation, les larmes cessèrent un peu et ne furent plus aussi continuelles ; néanmoins on le voyait souvent encore les yeux mouillés de pleurs ; d’ordinaire il en était ainsi depuis la consécration jusqu’à la fin de la messe. Lorsqu’il célébrait solennellement, il entrait le plus souvent dans un recueillement si profond qu’il fallait le secouer et lui faire une douce violence pour qu’il continuât. Son chant, surtout à la préface et au Pater noster, était d’ordinaire entrecoupé de soupirs et de pleurs qui réveillaient la foi et excitaient la dévotion des assistants. Il était fort exact à observer les rubriques et les saintes cérémonies. Tout en lui était accompagné d’un grand esprit intérieur, en sorte que, pour emprunter les paroles d’un témoin oculaire, il paraissait plutôt un séraphin d’amour qu’un homme mortel. Après la sainte messe, il se retirait aussitôt à l’écart pour s’entretenir librement seul à seul avec son Jésus, pour exhaler les ardentes affections de son âme, pour se consumer tout entier et se perdre heureusement dans le Bien-Aimé auquel il était si intimement uni.

Pour les objets qui servent à la célébration des saints mystères, il était d’une extrême délicatesse. Il ne lui suffisait pas qu’ils fussent décents ; il les voulait resplendissants de netteté et de propreté. Maintes fois, il renvoya un premier et un second corporal, et il eût certainement rejeté le troisième, s’il ne l’avait trouvé bien net. « Les linges, disait-il, qui doivent servir au saint sacrifice de la messe, doivent être très blancs et très propres. »

Le Seigneur voulut marquer par des prodiges combien lui plaisaient la foi vive et la piété de son serviteur dans cette sainte action. Un matin qu’il célébrait de très bonne heure au couvent de Sainte Lucie-de-Corneto, celui qui lui servait la messe, c’était Dominique Constantini, remarqua à son grand étonnement, qu’au moment de la consécration, il s’éleva du marche-pied de l’autel une espèce de fumée, comme si on eût brûlé de l’encens. Cette fumée était odoriférante ; elle donna par intervalles jusqu’à la fin de la consécration, et dans ce moment elle répandit un parfum merveilleux et incomparable, comme le témoin l’a déposé. Mais ce qu’il y eut de plus merveilleux, c’est que le serviteur de Dieu s’éleva en l’air à la hauteur de deux palmes, et cela, à deux reprises, avant et après la consécration. On se figure la surprise de cet homme pieux, en voyant le serviteur de Dieu changé à l’autel en un être surhumain.

L’amour désire de plaire au Bien-Aimé et s’efforce d’agir toujours avec plus de perfection. Chaque fois que le père Paul se disposait à célébrer les saints mystères, pour mieux s’y préparer, il se figurait que c’était pour la dernière fois. « Chaque fois, disait-il à un religieux, que je célèbre, je communie en forme de Viatique. » Il avait coutume d’exhorter les autres à en agir de même, non seulement pour la sainte messe, mais en toute circonstance.

C’est encore le propre de celui qui aime, possède et savoure le bien immense, impérissable, infini, de désirer que tout le monde, mais surtout ceux qui ont une liaison plus étroite avec lui, partagent son bonheur et ses jouissances. Le père Paul qui avait trouvé dans la célébration de la sainte messe toutes les richesses du ciel, désirait ardemment que tous les prêtres, et particulièrement ceux de la congrégation, eussent part à ce grand trésor ; il leur inculquait la nécessité de se bien préparer à recevoir Jésus-Christ. «  Ne négligez aucun soin, leur disait-il, pour célébrer avec grande piété ; faites toujours votre action de grâces ; gardez jour et nuit le tabernacle intérieur : c’est le cœur du prêtre. Qui agit de la sorte, ne tardera pas à concevoir le feu du saint amour. Gardez avec beaucoup de précaution ce tabernacle vivant, et tenez-y les lampes allumées : ce sont la foi et la charité. Qu’il soit toujours orné de vertus. Jésus a célébré les divins mystères dans un cénacle bien préparé : Coenaculum stratum. » Il recommandait à ses religieux de s’y préparer par la méditation des mystères de la foi et de s’unir d’esprit pendant le sacrifice à Jésus-Christ souffrant et mourant. « Puisque la messe est le renouvellement du sacrifice de la croix, figurez-vous, leur disait-il, que vous célébrez les obsèques du Sauveur ; entrez dans les sentiments de componction et d’amour dont étaient pénétrés la sainte Vierge, saint Jean, Joseph d’Arimathie et Nicodème. Le cœur du prêtre doit être le sépulcre de Jésus-Christ. Or, de même que celui dans lequel on le mit après sa mort, était nouveau, in quo nondum quisquam positus fuerat, (Luc, XXIII, 25), de même votre cœur doit être pur, animé d’une foi vive, d’une ferme confiance, d’une charité ardente, d’un vif désir de la gloire de Dieu et du salut des âmes. La messe, ajoutait-il, est le moment favorable pour négocier avec le Père éternel, parce qu’alors on lui offre son Fils unique, incarné et mort pour notre salut. »

« Avant de célébrer, écrivait-il à un ecclésiastique, revêtez-vous des souffrances de Jésus-Christ ; conversez paisiblement avec lui au milieu même des sécheresses ; portez à l’autel les besoins du monde entier. »

Il désirait beaucoup que tous les prêtres de la congrégation se distinguassent par l’exacte et parfaite observation des rubriques. Il avait grand soin que les nouveaux prêtres fussent instruits à fond des cérémonies ; lui-même plus d’une fois voulut s’assurer en personne de leur habileté. Il ne pouvait souffrir ni désordre, ni erreur dans les cérémonies sacrées. S’apercevait-il de quelque manquement, il en faisait l’observation en temps convenable : « Il faut savoir d’abord les rubriques, disait-il. » Ou bien il prenait quelque autre voie pour corriger l’erreur et la négligence.

Il ne pouvait souffrir non plus qu’un prêtre, après avoir dit la messe, laissât Jésus-Christ pour ainsi dire à l’abandon, sans faire son action de grâces. Il s’élevait contre cet abus, chaque fois que son ministère lui en offrait l’occasion, engageant tous les prêtres à célébrer dévotement et à rendre de dignes actions de grâces à Dieu pour cet immense bienfait. Autant que possible, il empêchait même de monter à l’autel ceux qui témoignaient peu de révérence et qui n’étaient pas vêtus d’une manière convenable. Un jour, un ecclésiastique de distinction, et qui méritait certainement des égards, se présenta à la retraite pour dire la sainte messe. Comme il portait un habit de couleur et peu séant, le bon père le reprit et lui refusa la permission de célébrer : « Ce n’est pas là, lui dit-il, un habit ecclésiastique pour monter à l’autel. »

Ce grand zèle lui faisait écrire à une âme pieuse : « Envolez-vous en esprit dans le cœur de Jésus au Saint-Sacrement. Là, pâmez-vous de douleur à cause des irrévérences qu’il reçoit des mauvais chrétiens, et surtout des mauvais prêtres, religieux et religieuses, qui ne répondent à tant d’amour que par des ingratitudes et des sacrilèges. En réparation de tant d’outrages, l’âme aimante doit s’offrir en victime, se consumer dans le feu du saint amour, l’aimer, le louer, le visiter souvent pour ceux qui le maltraitent, le visiter surtout aux heures où personne ne lui fait la cour.

Ce n’était pas seulement quand il célébrait qu’on voyait paraître son amour pour Jésus-Christ ; c’était encore quand il donnait la sainte communion. En disant : Ecce agnus Dei, il mettait dans ces paroles quelque chose de si expressif et de si pénétrant, qu’il semblait voir de ses yeux le divin Sauveur dans la sainte hostie. Chaque fois qu’il portait le Saint-Sacrement en procession le jour de la Fête-Dieu, on lui voyait le visage baigné de grosses larmes. Cette fête excitait en lui une dévotion extraordinaire et un profond attendrissement ; il la célébrait avec un merveilleux esprit de foi. Quand il était à la maison, il chantait lui-même la messe et faisait la procession dans le cloître. Il suffisait de voir son recueillement, sa piété et ses larmes, pour se sentir touché. Si le service du prochain ou quelque affaire urgente le retenait au dehors, comme il lui arriva une fois entre autres à Ronciglione, il suivait très dévotement la procession pour rendre hommage au Saint-Sacrement ; mais on ne peut exprimer, dit un religieux qui en fut témoin, avec quelle dévotion il le faisait. Il suffit de dire qu’il était tout en larmes. « O quel grand amour ! s’écriait-il, quelle journée ! O charité ! O amour ! » Le serviteur de Dieu témoigne en peu de mots, écrivant à une personne pieuse, quels étaient ses sentiments dans cette grande solennité : « Le papillon, dit-il, voltige autour de la flamme et s’y brûle. Que votre âme tourne de même autour de cette lumière divine ; qu’elle y soit toute réduite en cendres, surtout dans cette grande et douce octave du Saint-Sacrement. Ah ! ma fille, mangez, buvez, enivrez-vous, volez, chantez, soyez dans la jubilation et la joie, faites fête à votre divin époux. »

Connaissant d’ailleurs les divins et immenses trésors que renferme l’eucharistie et qui sont à la disposition de tous les fidèles, il exhortait les séculiers mêmes à communier souvent, mais avec de grands sentiments de piété. « La sainte communion, dit-il un jour à une personne pieuse, est le moyen le plus efficace pour s’unir à Dieu. Préparez-vous toujours bien à ce saint banquet. Ayez un cœur bien pur et veillez beaucoup sur votre langue, car c’est elle qui touche la première le Saint-Sacrement. Portez-le chez vous après votre action de grâces, et faites que votre cœur soit un tabernacle vivant pour Jésus-Christ. Visitez-le souvent au-dedans de vous-même, et offrez-lui les hommages, les sentiments et les remercîments que vous inspirera le saint amour. »

Pour ceux qui récitent l’office divin avec peu de foi, de recueillement et de dévotion, l’exemple du serviteur de Dieu les eût remplis de confusion et leur eût appris la manière d’accomplir cet important devoir que les saints pères ont appelé : Opus divinum. Quoique malade et accablé de vieillesse, il disait l’office, surmontant pour cela toutes ses incommodités. Jamais il ne voulut user de la dispense qu’on lui avait obtenue de Clément XIV, sinon quand il lui fut tout à fait impossible de le réciter. Lors qu’il était fort souffrant, et surtout dans ses dernières années, il le disait avec un autre prêtre qui eût la voix claire et intelligible, ne voulant pas se priver de l’onction céleste qu’il goûtait dans la récitation du bréviaire. Toujours il disait l’office tête nue, dans une posture édifiante et avec une dévotion très grande. Bien que chargé d’infirmités, il ne put jamais se résoudre à se couvrir pendant sa récitation ; et il ne pouvait s’empêcher de montrer du mécontentement, lorsqu’il voyait un autre le faire sans nécessité. Il en agissait de même dans ses voyages malgré qu’il fût en pleine campagne et en dépit de l’hiver et des plus grands froids. Dans les dernières années de sa vie, l’infirmier le voyant plus souffrant que jamais, lui faisait des instances pour qu’il se couvrît. Ce n’est pas manquer de respect à Dieu, lui disait-il, de vous dispenser de votre pieuse coutume, infirme comme vous l’êtes. Le vénérable père qui ne savait pas résister et qui par vertu se montrait condescendant envers tout le monde, se couvrit un moment ; mais il ne tarda pas à se découvrir de nouveau, disant qu’il lui était impossible de dire le bréviaire, la tête couverte : « Il faut penser, ajoutait-il, qu’il s’agit de l’office. » Comme s’il eût voulu dire : je m’entretiens en ce moment avec la Majesté divine. Il avait en effet le plus profond sentiment de sa présence. Il voulait même autant que possible se lever, quoique malade, pour accomplir avec plus de respect un devoir si agréable à Dieu et si utile à toute l’Église.

Mais c’était surtout au chœur, lorsque la communauté célébrait les louanges de Dieu que sa foi et sa piété brillaient dans tout leur éclat. Il était très exact et très ponctuel à s’y rendre. Il ne s’en dispensait ni le jour ni la nuit. Il y assistait même plus volontiers la nuit, persuadé que ce sacrifice de louanges offert à Dieu dans un temps où la plupart des hommes sommeillent ou qu’ils perdent en de vains amusements, est le témoignage d’un sincère et fervent amour pour lui. C’est alors, disait-il, que les amis de Dieu lui donnent des sérénades. Aussi, quoique souffrant, à demi estropié et bien souvent presque incapable de marcher, il voulait aller au chœur. C’était pour les religieux un spectacle d’édification et d’attendrissement de voir leur vieux Père se traîner avec peine à l’oratoire, se tenir là sur pied, comme il pouvait, non sans peine, et offrir si pieusement à Dieu le sacrifice de ses louanges, sacrifice qui faisait toutes les délices de son âme. C’est alors qu’on le voyait pratiquer en perfection l’avis qu’il donnait aux autres : « Quand nous allons au chœur pour réciter l’office divin, ne manquons pas de ranimer notre foi ; nous faisons alors l’office des anges. Ils remplissent le chœur, pendant que nous célébrons les louanges de la Majesté divine. » Il était très attentif pour que le chant fût réglé par la dévotion et qu’on observât les pauses qui contribuent tant à rendre la psalmodie suave en même temps que digne. Pour exciter ses religieux à la ferveur, il leur rappelait d’une manière vive et forte ces paroles de l’hymne : « Os, lingua, mens, sensus, vigor, confessionem personent. » Si quelqu’un venait à bâiller, il frappait aussitôt la terre de son bâton et disait, transporté de zèle : « Ce n’est pas là la manière de réciter l’office divin, en présence de Dieu. » Voyant un jour un religieux qui récitait l’office, appuyé contre le mur, sans l’exacte modestie qui convient, le serviteur de Dieu lui recommanda avec douceur, mais instamment, d’être attentif et respectueux, ajoutant qu’au moment de la mort, le Seigneur lui aurait fait voir ce qu’il perdait alors de vue. Ainsi parle, ainsi pense celui qui a de vifs sentiments de foi. Pour lui, Dieu, tout invisible qu’il est aux yeux du corps, est présent et à découvert aux yeux de l’âme.

On lit encore dans les procédures qu’il avait grand soin que l’office divin, cet acte si excellent de religion, fût récité en chœur avec la piété convenable. Il voulait qu’on psalmodiât sur un ton de pénitence, mais à voix haute et distincte de telle sorte que les deux chœurs entendissent parfaitement la partie l’un de l’autre. Un jour qu’il faisait sa préparation à la messe dans l’église, il remarqua qu’on récitait l’office d’une voix languissante. Il se lève sur-le-champ, court en toute hâte au chœur, et là donne le ton convenable ; il dit ensuite aux religieux que c’était de cette manière qu’on devait chanter les louanges divines et non avec la langueur qu’ils y mettaient.

 

 

CHAPITRE 4.

DE L’ESPÉRANCE DU PÈRE PAUL.

 

Ce monde est semblable à une mer continuellement agitée par les vents et les tempêtes. Dieu, dans sa miséricorde, nous a donné l’espérance comme une ancre solide pour fixer la nacelle de notre cœur, et l’empêcher d’être ballottée çà et là par le souffle des affections déréglées et submergée au milieu des eaux de la tribulation. Ad tenendam propositam spem, quam sicut anchoram habemus animae tutam ac firmam. (Heb. VI. 19.) Par l’espérance, nous échappons aux tempêtes. Soutenus et fortifiés par elle, nous marchons dans la voie de la perfection et nous arrivons aisément à cette demeure sacrée de la paix et de la félicité parfaite que le divin Rédempteur nous a préparée dans le paradis. Et incedentem usque ad interiora velaminis, ubi Praecursor pro nobis introivit Jesus. (Ibid.) Le Seigneur ne permet jamais que l’homme soit tenté au-dessus de ses forces. A proportion des épreuves auxquelles il soumet les élus, il les affermit davantage dans la vertu d’espérance, dilate leur cœur, augmente leur courage.

Le père Paul de la croix était destiné à passer sa vie dans les travaux et les tribulations. Dieu l’avait choisi pour être une image de notre aimable Rédempteur qui a été dans les travaux dès sa jeunesse : « Fui in laboribus a juventute mea, » (Ps. LXXXVII) et qui a terminé sa vie dans un océan de douleurs : « Veni in altitudinem maris, et tempestas demersit me. » (Ps. LXVIII). Comme la sagesse divine ménage toujours les moyens nécessaires à la fin qu’elle se propose, on peut conclure de là qu’elle avait doué le père Paul d’une espérance ferme, capable de le soutenir au milieu de tant de peines et de fatigues.

Il suffisait d’être en rapport avec lui et de l’entendre pour voir qu’il avait mis toute sa confiance en Dieu, qu’il s’était entièrement et amoureusement remis entre ses mains, et qu’il attendait de lui avec empressement et assurance la félicité éternelle et les secours nécessaires pour y parvenir, ainsi que pour conduire à bonne fin l’œuvre dont il lui avait inspiré le dessein. Il se regardait, disait-il quelquefois à un ami, comme un enfant que sa mère tiendrait entre les bras, du haut d’une tour, au-dessus d’un précipice, pour se jouer. Qui pourrait craindre que cette mère voulût y faire tomber son enfant ? Ainsi, ajoutait-il avec une sainte confiance, je ne puis me persuader que Dieu me laissera tomber dans les abîmes de l’enfer. Aussi se reposait-il avec un parfait abandon dans le sein de la Bonté divine, beaucoup plus tranquille que n’est un enfant dans les bras de sa mère. De cette vallée de larmes, il tournait sans cesse ses regards vers Dieu, attendant toujours le moment d’aller s’unir à lui dans le saint paradis. Ceux qui l’observaient de plus près le voyaient souvent contempler le ciel, puis s’écrier avec transport : « Quel beau séjour il y a là haut ! Il nous est destiné ! » Tantôt des soupirs enflammés sortaient de sa poitrine et marquaient le désir continuel qu’il avait de le posséder ; tantôt on l’entendait dire, les larmes aux yeux : « Rien ne me plaît en ce monde, je ne me soucie plus de rien que de mon Dieu. Oui j’espère, oui je veux le posséder, et je l’espère de la seule miséricorde de Dieu par les mérites de la passion et par les douleurs de ma bonne mère Marie. » Quelquefois en se promenant avec l’un de ses religieux et tout en causant de choses indifférentes, il levait tout à coup les yeux au ciel : « Voyez, lui disait-il, quel beau pays se trouve là haut ? C’est pour nous. » Là-dessus, il entrait dans une sorte de silence extatique et n’en sortait pas à moins d’être légèrement secoué. Un jour qu’il était à Rome, on l’invita à aller voir la villa Pinciani : « Je ne m’en soucie pas, dit-il, il y a plus beau que cela. » Celui qui l’invitait pensant qu’il en avait vu une plus belle : « Dans quel endroit ? lui dit-il. » Le père Paul indiquant le paradis : « Là haut, répondit-il, sont les vraies délices et les véritables plaisirs. » Après quoi il ne dit plus mot et demeura tout absorbé dans la pensée et le désir de cet océan immense de félicité dont on jouit au ciel. Un homme dont les affections étaient si élevées ne pouvait que mépriser les faux biens de ce misérable monde ; il répétait souvent avec un sentiment profond : « Quel plus beau spectacle que celui du firmament et des étoiles ! Ce n’est pourtant que le pavement de la patrie bienheureuse où j’espère aller un jour ! Loin que les choses de ce monde puissent me consoler, elles ne m’inspirent que peine et dégoût ; il me semble que j’attends depuis mille ans le bonheur d’aller jouir de mon Dieu, mon bien suprême. » Il éprouvait un grand charme à entendre parler du paradis ; son cœur semblait tressaillir de joie, quand la conversation tombait sur ce sujet. Lorsqu’il se mettait lui-même à en parler et à dire que c’était là le lieu de notre repos, il produisait une impression indicible sur ses auditeurs. Il en parlait avec tant de conviction et de feu et il expliquait si bien le bonheur du ciel, que de doctes théologiens disaient : « Le père Paul cause théologie beaucoup mieux que nous. » Après avoir assisté à quelques-uns de ces entretiens, où il avait été question du paradis, le père Marc-Aurèle du très saint Sacrement, homme d’un savoir profond, d’une intelligence élevée, et ce qui vaut encore mieux, d’une intime union avec Dieu, s’en retourna, tête baissée, en disant : « Notre père goûte les délices du paradis ; voilà pourquoi il en parle si bien. »

Pour s’adapter à l’intelligence de ses auditeurs, le père Paul expliquait au moyen de comparaisons la félicité des bienheureux. « L’âme, disait-il, une fois en paradis, sera toute transformée en Dieu, et Dieu sera tout dans l’âme, de telle sorte qu’elle sera comme divinisée. Jetez, ajoutait-il, une goutte d’eau douce dans la mer, la mer l’absorbera de manière à ce qu’on ne puisse les distinguer l’une de l’autre ; ainsi l’âme du bienheureux, plongée dans l’océan immense de la Divinité, est en quelque sorte divinisée ; elle est unie à l’essence divine et comme déifiée ; elle est unie à Dieu par l’amour. » Il usait de ces similitudes pour faire entendre l’état des bienheureux, mais toujours avec ce feu qui témoignait un cœur uniquement épris du ciel et profondément indifférent pour les choses de ce monde.

Jeune encore, il avait renoncé généreusement à l’héritage de son oncle, et avait ainsi manifesté sa ferme résolution de ne vouloir d’autre richesse que Dieu. Dieu se donne volontiers à qui le cherche de tout cœur ; Paul trouva en lui son soutien, sa paix, son repos et une imperturbable tranquillité d’esprit.

Il ne faut pas croire pourtant que les épreuves lui aient manqué. Le Seigneur lui retirait quelquefois la douceur de ses communications et de ses lumières ; il se cachait comme s’il eût été irrité contre lui. Pendant plusieurs années, il vécut plongé dans des ténèbres et une obscurité profondes et comme abîmé dans une mer orageuse, continuellement ballotté par des craintes, des épouvantes, des tourments et des pensées pénibles sur l’incertitude de sa prédestination. Mais toujours fidèle à son Dieu, toujours épris de lui, il courait avec d’autant plus de vitesse pour le joindre, qu’il lui semblait plus éloigné. Les religieux qui l’assistaient, entrant quelquefois à l’improviste dans sa cellule, l’entendaient soupirer et dire : « Seigneur, disposez de moi selon votre volonté, que je sois tourmenté autant qu’il vous plaira, tout m’est égal, car je ne me séparerai jamais de vous. Exécutez sur moi votre bon plaisir, je veux de plus en plus m’approcher de vous. » D’autres fois, il disait à Dieu avec une expression indicible : « Vous me fuyez, Seigneur ; mais quoi que vous fassiez, je serai toujours à vous et toujours j’irai à votre recherche. Je vois bien que vous me fuyez, parce que je vous suis ; Seigneur, faites de moi tout ce que vous voudrez, que je souffre autant qu’il vous plaira, je serai toujours à vous ; vous avez beau fuir, je ne cesserai malgré cela de vous chercher. »

Les infirmiers ayant toute liberté d’entrer chez lui, sans qu’il s’en doutât, le surprenaient exhalant ces douces plaintes, d’autant plus que dans ses dernières années, le vénérable vieillard était devenu un peu sourd et n’entendait pas, quand on ouvrait sa cellule. Une fois, son compagnon lui demanda ce qu’il avait et quel était le motif de ses doléances : « Ah ! répondit-il, je me trouve dans un état tel que je prie Dieu d’en préserver les autres. » L’infirmier se retira et le bon père, croyant peut-être qu’il était seul, continua à parler à son crucifix : Je ne veux que du bien à mon Dieu, ô Bonté infinie de mon Jésus ! disait-il ; vous me fuyez pourtant, Seigneur ! mais fuyez aussi loin que vous voudrez, je serai toujours à vous, je vous suivrai toujours, et toujours je serai entièrement à vous. »

Ses espérances n’étaient pas fondées sur les vertus qu’il ne cessait de pratiquer, mais sur la miséricorde de Dieu et les mérites de notre aimable Rédempteur. « C’est là, disait-il très souvent, en indiquant le crucifix, que sont toutes mes espérances. » Quand un religieux, en causant avec lui, exprimait sa crainte de n’être pas sauvé, à cause qu’il en coûte beaucoup pour gagner le ciel, il lui répondait qu’il craignait lui-même, mais qu’il tempérait son effroi, en considérant les mérites de Jésus crucifié ; et il l’exhortait à en faire autant. Sachant combien les objets sensibles nous aident à élever notre esprit vers Dieu, il aimait d’avoir toujours sous les yeux le crucifix, afin d’exciter par cette vue son amour et sa confiance.

A mesure que ses angoisses augmentaient, le serviteur de Dieu s’efforçait d’augmenter sa confiance et s’espérer fermement contre toute espérance. Du fond de ses ténèbres et de sa désolation, il adressait de fréquents soupirs à Dieu et s’abandonnait tranquillement à sa sainte volonté. Il disait souvent que, bien qu’il se trouvât dans une mer de tribulations et que ses peines intérieures se fussent accrues sans mesure, il n’en espérait pas moins le salut par les mérites de la passion de Jésus-Christ et de la sainte Vierge. D’autres fois il s’écriait : « Qu’en sera-t-il du pauvre Paul ? Je suis plein de misères, mais j’espère me sauver ; j’espère de la Toute-Puissance et de la Bonté de Dieu, j’espère de la passion et de la mort de Jésus-Christ, j’espère par l’intercession de la Mère des douleurs, que j’irai en paradis. » Il disait encore : « Je me vois tout rempli de misères et d’ingratitudes envers mon Dieu ; mais j’espère malgré cela qu’il me fera miséricorde et qu’il me recevra dans son sein paternel. »

Se retirer en Dieu, se cacher en Dieu, s’abandonner avec une vive confiance à la Providence amoureuse de Dieu, tel était donc le merveilleux secret qui lui faisait trouver la paix au milieu des tempêtes intérieures les plus furieuses. Comme les sentiments de l’âme se reflètent sur le visage, quand ils sont véhéments, on voyait le sien tout en feu, quand il parlait de la confiance en Dieu. Il donnait alors les plus hautes idées de la Bonté divine et paraissait comme tout hors de lui-même, dans une extase d’amour et d’admiration.

Ses lettres ne manifestent pas moins l’expression de sa grande confiance que ses discours. Le lecteur sera édifié et charmé, je n’en doute pas, de trouver ici quelques traits choisis entre une foule d’autres épars dans sa correspondance. « Cher père Fulgence, écrivait-il à un de nos religieux grand serviteur de Dieu, mes épreuves sont grandes ; cependant, etiam si occiderit me, sperabo in eum. Que doit faire, que doit dire un pauvre naufragé qui se voit au milieu des ondes furieuses et sur le point d’être englouti ? Hoc autem solum habeo residui, ut oculos meos ad Dominum dirigam. Il ne me reste d’autre ressource que de tourner mes regards vers le Seigneur. » Il disait à une âme pieuse : « Je me vois menacé de nouveaux combats, et qui sait comment je m’en tirerai. Les tempêtes se succèdent, les ténèbres augmentent, les craintes ne s’évanouissent pas, les démons me harcèlent, les hommes me flagellent à coups de langue ; combats au dedans, craintes au dehors, ténèbres, froideur, tiédeur, désolation ; que faire au milieu de tant de dangers, sans compter ceux dont je ne dis rien ? ah ! la mort est plus désirable que la vie ! Oui, si c’est la volonté de Dieu, que la porte de l’éternité bienheureuse s’ouvre pour moi !... Je ne sais quel parti prendre ; cependant, j’ai toujours foi et confiance que Dieu achèvera son œuvre d’une manière admirable. » « Tout le monde est contre nous, écrivait-il au père Fulgence. C’est ce que m’apprend le père Thomas… je m’en réjouis : Dieu nous sera d’autant plus favorable. Je remercie la divine Majesté que la retraite de Terracine se soutienne si bien malgré la tempête ; si nous sommes fidèles, Dieu ne nous fera pas défaut. »

Cette douce confiance qu’il éprouvait, il voulait la faire goûter aussi à toutes les âmes qui étaient sous sa conduite ; il les y excitait dans ses entretiens et ses lettres. « Si votre salut éternel était seulement entre vos mains, écrivait-il à l’une d’elles, vous auriez grand sujet de craindre ; mais puisqu’il est entre les mains de votre Père céleste, qu’avez-vous à craindre ? » Il écrivait à une autre : « Déjà les murs de la prison tombent en poussière, et la pauvre prisonnière ne tardera pas à jouir de la liberté des enfants de Dieu. Soupirez donc vers cette heureuse patrie ; laissez à votre cœur la liberté de prendre son essor ; surtout ayez soin de boire avec amour au calice du Sauveur ; enivrez-vous-en, et comment ? par l’amour pur et la souffrance pure ; mêlez les deux ensemble, ou bien jetez quelque petite goutte de vos souffrances dans l’océan des douleurs du divin Époux. »

Voici en quels termes il écrivait à un pieux séculier, qui avait entrepris une œuvre importante pour la gloire de Dieu : « Que votre seigneurie s’arme de plus en plus d’une grande confiance en Dieu ; que les difficultés ne vous épouvantent pas ; Dieu vous fera voir des prodiges. Soyez donc magnanime et courageux. Mettez-vous à l’œuvre avec humilité et pureté d’intention en vue de la seule gloire de Dieu, et pour préparer un asile aux pures colombes du crucifix. Là, elles feront un deuil perpétuel en mémoire de la passion, et tirant de leurs cœurs embrasés d’amour, des ruisseaux de larmes, elles en feront un baume pour oindre les plaies du Sauveur. Quelle grande œuvre ! Remerciez Dieu qui vous a choisi pour une entreprise si utile à sa gloire, et tenez-vous humilié et anéanti en sa présence, vous écriant : Je ne suis que comme un néant devant vous ! »

 

 

CHAPITRE 5.

COURAGE DU PÈRE PAUL A ENTREPRENDRE DE GRANDES CHOSES POUR LA GLOIRE DE DIEU.

 

Le serviteur de Dieu n’était pas un de ces maîtres prétentieux qui enseignent ce qu’ils ne pratiquent pas. Si le Seigneur lui donnait de grandes idées et une haute estime de la vertu d’espérance, il avait soin d’y conformer ses actes ; sa conduite répondait parfaitement à ses discours et à ses leçons. Avec quel courage, quelle ardeur, quelle constance, ne le vit-on pas entreprendre et poursuivre ce qui était de la gloire de Dieu, et surmonter toutes les difficultés et les obstacles qu’il rencontrait sur son passage ? L’établissement de la congrégation de la passion de Jésus-Christ prouve clairement qu’il fut toujours animé d’une vive espérance et plein de confiance dans le succès de l’entreprise dont le Seigneur l’avait chargé. Dès la première inspiration qu’il en eut, il en conféra avec son évêque qu’il vénérait comme le lieutenant de Dieu et au jugement duquel il se fit toujours un devoir de soumettre ses lumières, voulant qu’il fût l’arbitre de toutes ses démarches.

Le digne prélat, après avoir mûrement examiné toutes choses, après s’être recommandé à Dieu, à qui la pureté de sa conscience le tenait fort uni, lui dit d’aller à Rome pour obtenir du Saint-Siège l’approbation de son dessein. Le jeune Paul, fermant les yeux à toutes les raisons qui devaient naturellement le détourner d’une entreprise si difficile et si au-dessus de ses forces, partit de la Lombardie sans aucune provision et se mit à gravir les montagnes des Bouquets qui la séparent du pays de Gênes, nu-pieds, tête découverte, vêtu d’un rude cilice plutôt que d’un habit ; les disgrâces qui lui survinrent dès les premiers pas ne purent ni le déconcerter ni lui faire abandonner sa résolution ; mais, aidé de la grâce de Dieu dont il cherchait la gloire, il poursuivit sa route jusqu’à Rome dans l’espoir d’être admis aux pieds du pape. Il y fut rebuté comme un homme vil et indigne de se présenter au Souverain Pontife. Si quelqu’un avait vu alors ce jeune ermite vêtu en pénitent et qu’il eût eu la pieuse curiosité de lui demander pour quel motif il était venu à Rome, seul, pieds nus, avec cet extérieur négligé et abject ; si, d’un autre côté, le jeune Paul lui eût dit son dessein, lui eût appris qu’il venait à Rome dans le but d’établir une nouvelle congrégation dont les membres renonceraient au monde, vivraient dans la solitude, uniquement occupés à traiter avec Dieu pour recevoir la plénitude de son esprit, qui sortiraient ensuite de leur retraite pour secourir le prochain, surtout par le moyen des missions et des exercices spirituels ; s’il lui avait appris qu’il se proposait d’obliger tous les religieux de cette nouvelle congrégation à professer une dévotion spéciale à la passion et à la mort de Jésus-Christ et à s’employer à la propager parmi les fidèles, s’il avait ajouté qu’il désirait fonder non pas une, mais plusieurs maisons et donner à son institut toute l’extension possible ; enfin s’il lui avait dit qu’il était venu à Rome pour se jeter aux pieds du pape et solliciter l’autorisation de commencer cette grande œuvre ; celui à qui Paul aurait tenu ce langage, ne l’eût-il pas taxé d’extravagance ? Sans doute, il eût commencé par le traiter d’insensé. Mais si le jeune homme avait insisté et l’avait convaincu qu’il parlait sérieusement, son interlocuteur tout étonné lui eût demandé à coup sûr quels protecteurs il avait à Rome, quels étaient ses compagnons, sur quelles ressources il comptait pour assurer l’avenir de la nouvelle congrégation, et enfin quelle science et quelles qualités il avait, non seulement pour gouverner, mais pour former ce nouveau corps dont il avait l’idée, et conduire à bonne fin une entreprise si difficile. Supposons encore que Paul lui eût répondu qu’il n’avait ni protecteur, ni ami, ni compagnon ; qu’il était pauvre au point de n’avoir pas même une obole ; qu’il ne savait guère autre chose que le latin ; qu’il n’avait appris dans les livres aucune méthode de gouvernement et de direction ; qu’il n’avait même lu les règles d’aucun ordre religieux ; que cependant il avait la plus ferme confiance de venir à bout de son entreprise avec l’aide de Dieu, qui serait son Protecteur, son fidèle Ami, sa richesse, son trésor et toutes ses ressources, parce que c’était Lui qui lui en avait inspiré la pensée ; après une telle réponse, qu’eût-il été possible de conclure, sinon que ce jeune homme, dépourvu de moyens humains, avait en Dieu une espérance plus qu’ordinaire et tout à fait héroïque, ou bien que c’était un fanatique, victime de ses illusions ? Cependant Paul a réussi à établir une congrégation où règne un grand esprit de pénitence ; il a vu avant sa mort douze retraites établies dans lesquelles on loue et on prie Dieu jour et nuit ; il a obtenu de plusieurs Souverains Pontifes non pas seulement l’autorisation d’essayer, mais l’approbation des règles et de l’institut ; malgré des difficultés, des oppositions et des contradictions sans nombre, il a poursuivi l’œuvre de Dieu sans jamais l’abandonner ; il l’a vue suspendue à un fil, comme il disait, et au moment de périr, ce qui lui faisait dire dans sa grande humilité : « Mes péchés empêchent la congrégation d’avancer ; je crains que mes péchés mettent obstacle à ses progrès ; » mais toujours rempli de confiance en Dieu, il ne cessa pas d’espérer son maintien, son avancement et sa propagation : « Vous verrez, vous verrez, disait-il avec assurance, je sais, moi, ce qui en sera de cette congrégation. » – « Mes fautes l’empêchent d’aller en avant, mais c’est l’œuvre de Dieu et je suis certain qu’elle marchera avec le temps. » La conclusion à tirer de tout cela, c’est que l’espérance du père Paul était aussi solide qu’extraordinaire ; qu’elle allait jusqu’à l’héroïsme.

Pour l’affermir de plus en plus dans cette vertu, le Seigneur daigna lui en révéler le mérite et la douceur. Des hommes d’une science et d’une sainteté remarquables l’assurèrent aussi de sa part qu’il marchait dans une voie conforme à l’esprit de Dieu. Deux grands évêques, monseigneur François-Marie Gattinara, évêque d’Alexandrie, depuis archevêque de Turin, et monseigneur Émile Cavalieri, évêque de Troie, lui donnèrent aussi un puissant encouragement ; ils ne jugèrent pas seulement que son dessein venait de Dieu, mas ils l’aidèrent de leur crédit, de leurs conseils, de leur direction, et plus encore de leurs prières. On croit même que monseigneur Émile Cavalieri s’intéressa auprès de Dieu, après sa mort, pour la congrégation naissante. En effet, le père Jean-Baptiste, frère du père Paul, homme très prudent quand il s’agissait de croire, et encore plus réservé quand il s’agissait de parler, a raconté qu’un serviteur de Dieu, étant en oraison, avait vu en esprit l’âme de monseigneur Cavalieri monter au ciel, et qu’après avoir remercié la Sainte Trinité de ce qu’elle était sauvée, elle lui avait adressé une prière pour le maintien et l’avancement de la congrégation de la passion.

Soutenu par sa confiance en Dieu, le père Paul se mit donc généreusement à l’œuvre. Qu’on n’aille pas croire cependant qu’il fût indifférent ou insensible aux peines qu’il lui en coûta. Le Seigneur, pour rehausser sa victoire et embellir sa couronne, permit même qu’il les ressentît d’une manière très vive ; mais en même temps, il le fortifiait dans sa bonté et lui donnait le courage nécessaire pour les surmonter. Paul allant un jour par les rues de Rome avec son confesseur, c’était dans les dernières années de sa vie, lui dit ingénument : « Oh ! que de souffrances et de disgrâces j’ai eu à subir dans cette ville ! » A son dernier voyage au mont Argentario, sur la route de Rome à Civita-Vecchia, ce même confesseur, empruntant une comparaison familière au père Paul qui s’en servait pour s’humilier, lui dit : « C’est par ce chemin-ci que vous avez tiré la charrette ? – Ce n’était pas une charrette, mais un gros chariot ; j’allais et venais de Rome au mont Argentario pour les affaires de la congrégation ; toujours à pieds nus, au milieu des rigueurs de l’hiver et des ardeurs de l’été. Oh ! combien j’ai souffert ! » Cependant le Seigneur lui inspirait une telle confiance et le remplissait d’une telle vigueur, que l’humble serviteur de Dieu ne put s’empêcher de l’avouer. Il disait dans sa reconnaissance : « Mon courage et ma confiance en Dieu ont fait marcher la congrégation ; sans cela, elle eût été ruinée, à force d’oppositions et de traverses. »

Les grâces de Dieu sont comme des eaux bienfaisantes qui dérivent de la source de tout bien. Elles inspirent d’autant plus de reconnaissance et d’humilité qu’on en connaît mieux l’origine ; c’est ce qui fait qu’on en rapporte fidèlement la gloire à Dieu. Éclairé d’une lumière supérieure, et sachant qu’il n’avait rien fait que par le secours d’en haut, le père Paul se gardait bien de s’attribuer la moindre chose ; il eût regardé comme un larcin infâme de ne point attribuer ses succès à Dieu. Aussi ne plaçait-il pas sa confiance dans ses œuvres, mais dans les seuls mérites de Jésus-Christ. Si la conversation venait à tomber sur les grandes choses qu’il avait faites en faveur du prochain et sur les mérites qu’il s’était acquis auprès de Dieu, il se hâtait de répliquer : « Je n’ai d’espérance que dans les mérites de la passion de Jésus-Christ. » Puis, montrant le crucifix, il disait d’air grave et recueilli, qu’il n’avait rien fait que souiller toutes ses bonnes œuvres, ou bien, il protestait qu’il était un grand pécheur et se plaçait pour ainsi dire au fond des enfers. Mais comme la vraie humilité suppose autant de confiance dans la bonté et la puissance de Dieu que de défiance de soi-même et de son indignité, il ajoutait aussitôt : mais j’ai confiance dans la miséricorde divine.

Rempli de cette confiance, il commençait saintement ses entreprises, et les poursuivait avec constance, sans jamais se lasser. Il ne négligeait pas d’user avec prudence des moyens humains, pour autant qu’ils pouvaient procurer la gloire de Dieu ; il savait que ce n’eût pas été l’honorer, mais plutôt le tenter, d’en agir autrement ; mais il ne s’en servait que comme d’instruments qui lui étaient offerts par la Bonté divine, mettant uniquement sa confiance en Dieu et tenant toujours les yeux fixés sur lui. Voilà pourquoi il avait tant d’estime et d’amour pour l’oraison ; il avait compris que c’est par son aide que l’âme est admise à l’audience de la Majesté divine et en obtient sans difficulté lumière, force, courage, en un mot, tous les biens ; aussi l’oraison précédait, l’oraison accompagnait, l’oraison terminait toutes ses actions. Il avait gravé dans son cœur, et il citait souvent les paroles de Jésus-Christ : Sans moi, vous ne pouvez rien faire ; ou encore les paroles de l’apôtre saint Jacques : Tout don excellent, tout don parfait vient d’en haut. Dans cette ferme persuasion, il recommandait à tout le monde, et surtout à ses religieux, une grande défiance d’eux-mêmes et une confiance entière en Dieu, l’exercice fréquent de l’oraison, le recueillement, le souvenir de la présence de Dieu : « Soyons des hommes d’oraison et vraiment humbles, disait-il, soutenons-nous par une grande confiance en Dieu en tout temps et en toute chose, et Dieu se servira de nous, tout pauvres et misérables que nous sommes, pour faire de grandes choses pour sa gloire ; sans cela, nous ne ferons jamais rien de bon. » De là vient que lorsqu’il avait à demander conseil, ce qu’il faisait toujours, il prenait fort volontiers l’avis d’hommes d’oraison, qui joignaient à la doctrine un vrai esprit de piété et la science des saints. Telle était la pratique du père Paul. Puis, quand il avait fait ce qui était humainement possible et ce que réclamait la prudence chrétienne, il abandonnait à son Dieu le soin de sa personne, de sa congrégation et de toutes ses entreprises.

Ce fut là la règle constamment suivie par le serviteur de Dieu soit pour l’idée et la réalisation de l’institut, soit pour l’établissement de ses maisons. La première retraite qu’il fonda fut celle de la Présentation au mont Argentario. Les constructions devaient coûter plusieurs milliers d’écus romains. Quand il les commença, il n’avait qu’une seule pièce d’argent appelée testone. Il ne se découragea pas pour cela ; mais se confiant en Dieu qui est infiniment riche et toujours libéral envers ceux qui espèrent en lui, il entreprit de bâtir. Lui-même traça le plan sur le sol au moyen d’une baguette. Bien que pauvre, l’habitation n’était pas tellement étroite, qu’elle ne dût coûter des sommes très considérables. L’expérience lui ayant démontré ensuite qu’il y aurait avantage à construire sur la même montagne une seconde retraite à peu de distance de la première pour servir de noviciat, il en projeta la fondation, et malgré sa pauvreté, il en arrêta le plan et vint à bout de l’exécuter par sa confiance en Dieu. Il voulait établir cette nouvelle maison dans un lieu moins exposé au sirocco, afin que les novices pussent respirer un meilleur air et ne fussent pas sujets à ces maladies qu’on contractait fort souvent dans la maison de la Présentation, surtout les jeunes gens qui venaient d’un pays où l’air était plus pur. Il voulait de plus leur donner une chapelle intérieure pour qu’ils se maintinssent plus aisément dans le recueillement et la tranquillité d’esprit. Un jour donc, après avoir invoqué le secours du ciel, il parcourut la montagne, chercha un lieu convenable, et choisit l’emplacement où se voit à présent le noviciat. On lui avait fait quelques aumônes ; il les employa aux premiers travaux ; comptant pour l’avenir sur sa confiance en Dieu, il ne s’effraya nullement des dépenses que nécessiterait la nouvelle retraite et qui étaient de plusieurs milliers d’écus.

La confiance en Dieu fut le trésor du père Paul dans chacune de ses autres fondations. Il ne possédait rien, et il entreprenait des constructions, pauvres, il est vrai, mais qui comprenaient une église décente et une demeure suffisante pour une communauté religieuse ; une telle dépense aurait fait réfléchir les riches eux-mêmes et non pas seulement un pauvre tel que lui. Joignez à cela l’opposition violente qu’il rencontrait presque toujours et dont il n’y a pas lieu d’être surpris, puisque les œuvres de Dieu sont combattues par les démons, ennemis de tout bien, et aussi par les hommes, quelquefois même par des hommes de bien qui se laissent séduire par un faux zèle ou surprendre par la calomnie. Tous ces contre-temps ne pouvaient ni l’abattre ni le jeter dans la défiance. Il ne se souciait même pas d’user de toutes ses ressources pour se tirer d’embarras ; il se contentait des expédients indispensables comme étant des moyens établis de Dieu ; ensuite il élevait son cœur et ses regards vers le ciel, d’où il attendait son secours, et laissait à la conduite si sûre de la divine Providence le soin de l’entreprise qu’il avait faite pour sa gloire.

C’est avec la même confiance qu’il entreprit et poursuivit le ministère laborieux des missions. Dès sa jeunesse, et avant d’entrer dans la cléricature, son évêque, nous l’avons vu, lui ordonna de faire l’office de missionnaire, et par obéissance, il se mit à l’œuvre avec un succès extraordinaire. Il continua ensuite, aussi longtemps que ses forces le lui permirent ; il n’avait même aucun égard ni pour sa faiblesse ni pour ses infirmités, ni pour aucun danger, quand il savait que Dieu voulait se servir de son ministère. Soutenu par sa confiance, il alla bien souvent donner des missions dans les terres maritimes, lorsque l’air y était le plus insalubre et malgré qu’il eût la fièvre ; et, pendant les vingt dernières années, il y allait à demi estropié et tout épuisé. On était encouragé à s’appuyer sur Dieu et sur sa puissance infinie, en voyant comment il résistait aux épreuves et surmontait les difficultés par sa confiance en Dieu. D’une fatigue il passait à une autre ; d’un danger, il tombait dans un autre, au risque quelquefois de perdre la vie. « Je suis revenu de mission, écrivait-il à un de ses religieux, mais il a fallu un miracle pour que j’en revinsse sain et sauf, à cause des tempêtes, des eaux et des mauvais chemins que j’ai dû traverser. » Nos religieux connaissaient son courage, et cependant ils étaient surpris, aussi bien que les étrangers, de le voir aller quelquefois en mission dans un état si pitoyable qu’il pouvait à peine marcher. Mais celui qui l’animait et le dirigeait était le Seigneur lui-même qui fait éclater sa force dans l’impuissance et triompher sa vertu dans la faiblesse. Aussi à peine était-il en chaire qu’il semblait avoir recouvré toutes ses forces et n’être plus le même homme.

Jamais toutefois, il n’entreprenait de mission, qu’après s’être assuré de la volonté de Dieu. Bien loin de s’immiscer dans ce ministère difficile par un zèle irrégulier et capricieux, il n’eût pas fait un pas sans être appelé par les supérieurs et muni d’une mission légitime ; il voulait qu’on observât fidèlement la même règle dans sa congrégation. Si l’on réclamait son ministère ou celui de ses religieux, il s’en réjouissait dans le Seigneur ; si l’on n’en voulait pas, il se résignait à la volonté divine avec une indifférence et une égalité parfaite de caractère. A ce propos, il écrivait à l’un de nos religieux : « Père N… m’écrit que la mission pour les infidèles est allée en fumée et qu’il ne peut en être question pour le moment. J’adore et je bénis la divine Providence, et j’ai l’espoir que la congrégation obtiendra plus de succès, quand elle aura fait ses preuves. Ce sont là les mystères de la Providence. Dieu qui connaît nos besoins, ne permet pas qu’on nous enlève des sujets qui nous sont si nécessaires. » C’est ainsi que l’homme dont le cœur est uni à Dieu, a confiance en lui, se laisse guider en tout par son esprit et s’abandonne à sa providence. « Qui adhaeret Domino unus spiritus est. » (1. Corinth. VI).

 

 

CHAPITRE 6.

TALENT DU SERVITEUR DE DIEU POUR INSPIRER LA CONFIANCE AVEC LA CRAINTE DE DIEU.

 

Cette vive confiance que le père Paul avait en Dieu, il cherchait de toute manière à l’inspirer aux autres. C’était son moyen par excellence dans les missions et les exercices spirituels pour gagner les pécheurs les plus endurcis. Après avoir atterré son auditoire par les vérités terribles, il finissait par les motifs les plus propres à encourager ; il attirait par la douce espérance du pardon ; il dépeignait vivement cette bonté de Dieu qui appelle tous les pauvres pécheurs, qui ne rebute personne, qui a pardonné à tant de grands coupables. Il savait surtout se prévaloir de la passion de Jésus-Christ ; il en parlait d’une façon à attendrir, à toucher de componction, à encourager. Alors les pécheurs les plus désespérés commençaient à respirer sous le poids accablant de leurs iniquités, et à reconnaître l’énormité de leur ingratitude envers Dieu. Encouragés par l’espérance du pardon, ils demandaient miséricorde à chaudes larmes, et ceux-là même qu’on n’avait jamais vus pleurer, fondaient en larmes, pénétrés d’amour et de repentir. La prédication se terminait ainsi chaque jour au milieu des larmes et des gémissements de l’auditoire qui demandait grâce et miséricorde. Il faudrait des volumes entiers pour raconter en détail toutes les conversions dont le serviteur de Dieu fut l’heureux instrument. Citons-en une ou deux, pour qu’on puisse mieux juger combien les motifs de confiance exposés avec charité, sont efficaces pour ramener les brebis égarées.

Le père Paul donnait une mission dans une certaine paroisse. Un soir, après le sermon, comme il s’en retournait à son logis, très fatigué de la journée et résolu d’ajourner les confessions parce qu’il n’en pouvait plus, il rencontre un homme qui paraissait tout pensif, le front appuyé sur la main, dans l’attitude de quelqu’un qui médite et qui a besoin de conseil et d’encouragement. A cette vue, le bon père fut touché et ne put s’empêcher de dire un mot à ce pauvre homme qui était comme absorbé dans sa mélancolie. « Mon frère, vous désirez peut-être vous confesser, lui dit-il fort à propos ? – Oui, père. – Eh bien, lui dit le missionnaire, venez avec moi à la maison. Il le conduisit dans une chambre, et sans plus songer au repos dont il avait besoin, il se mit à entendre sa confession. Le Seigneur le récompensa bien de sa grande charité. Le pauvre pénitent se confessa avec un vif sentiment de l’offense faite à Dieu et avec les marques de la contrition la plus profonde ; il accompagna l’accusation de tant de larmes et de soupirs que le serviteur de Dieu ne put méconnaître l’action merveilleuse de la grâce ; il crut même que cet heureux pénitent serait mort d’amour et de douleur à ses pieds, tant était ardente la charité que le Saint-Esprit avait allumée dans son cœur. Pour savoir par quelle voie le Seigneur avait opéré une conversion si prodigieuse, le missionnaire demanda au pénitent quels sermons il avait entendus et ce qui l’avait le plus touché. Il répondit que, traversant le pays, il n’avait assisté qu’à un seul sermon ; tout lui avait plu et lui avait fait impression ; mais, ajouta-t-il, quand vous avez élevé le crucifix en disant : voici que ce sang divin, ces plaies, ces blessures mortelles, ces bras, qui ont façonné le ciel et la terre, sont encore ouverts pour embrasser les pauvres pécheurs repentants, qui recourent humblement à sa miséricorde infinie ; voilà la pensée qui m’a percé le cœur et m’a fait sentir les outrages que j’ai faits à la divine Majesté.

Quand le père Paul racontait ce trait de la divine miséricorde, il versait des larmes en abondance ; il était toute tendresse, toute compassion, toute charité et tout zèle pour les pécheurs, et disait, les larmes aux yeux et les traits en feu : « Oh ! si j’avais trente ans de moins, je voudrais parcourir le monde entier pour prêcher la miséricorde divine, » et de nouvelles larmes suivaient cette exclamation.

C’est encore par les motifs de confiance, comme par une amorce céleste, qu’il gagna un pécheur qui avait résolu de mourir dans l’impénitence. Il était bien décidé à ne plus se confesser, quand un jour il eut le bonheur d’assister à un sermon du père Paul. Entendant le missionnaire qui exhortait, selon sa coutume, les pauvres pécheurs à mettre leur confiance dans la miséricorde de Dieu, son cœur, tout endurci qu’il était, s’amollit comme la cire en présence du feu, et il se détermina aussitôt à aller à confesse. Il alla trouver le père, se confessa avec beaucoup de contrition ; et depuis il mena une vie vraiment pénitente, cherchant à réparer un passé de ruine et de damnation, par la pratique des bonnes œuvres.

C’était chose ordinaire que les grands pécheurs sortissent de son confessionnal, aussi consolés qu’ils y étaient allés volontiers. Le bon père les accueillait avec tendresse, il dilatait leur cœur, les excitait à un repentir plus parfait, et les voyant contrits, les assurait du pardon. Il avait coutume de leur dire ces paroles pleines d’affection et de confiance : « Ayez maintenant bon courage, soyez sans crainte et sans inquiétude ; je prends sur moi les péchés que vous avez commis jusqu’ici ; pensez à l’avenir, je me charge du passé. » A ce propos, le démon essaya un jour de le troubler et de ralentir sa confiance en Dieu. Pendant qu’il était près du Saint-Sacrement, il lui suggéra cette réflexion : « Misérable ! tu te charges des péchés des autres ; je te les rappellerai au jugement. » Mais le bon père, se souvenant au moment même que Jésus-Christ est la victime de propitiation pour nos péchés, chercha aussitôt à se décharger sur le Sauveur lui-même ; il lui dit du fond du cœur avec une confiance filiale : « Seigneur, me voici ; je me suis chargé des péchés d’autrui par amour pour vous ; pensez-y donc ; pour moi, je m’en décharge. » Et en parlant ainsi, il fit, avec les épaules, le mouvement d’un homme qui se décharge sur un autre, passant ainsi le fardeau à ce bon Rédempteur, qui, par amour pour nous, a porté sur ses épaules, avec la croix, toutes les iniquités du monde. Après cela, il demeura en paix comme de coutume, et continua toujours à traiter avec bonté les pauvres pécheurs.

Ceux qui s’étaient confessés à lui, publiaient le bon accueil et la charité du père Paul. Sa réputation se répandit en divers lieux ; les brigands et les autres malfaiteurs se donnaient le mot les uns aux autres ; en temps de mission et hors de ce temps, on voyait venir à lui des gens jusqu’alors désespérés, et qui maintenant étaient sûrs d’être bien reçus et encouragés à espérer leur pardon. Le procès de canonisation en mentionne un certain nombre. Je veux rapporter ici, pour la consolation des plus grands pécheurs, ce qui arriva à l’un d’eux. Le serviteur de Dieu étant arrivé un soir à Montalte, s’en alla selon sa coutume visiter le Saint-Sacrement. A son entrée dans l’église et à sa sortie, il voit appuyé contre la porte un pauvre homme dont les traits témoignaient un profond abattement. Le serviteur de Dieu lui demande ce qu’il faisait là, et le malheureux qui ne pouvait avoir de plus grande consolation dans le moment, que d’ouvrir son cœur à l’homme de Dieu, lui répond sans hésiter : Ah ! père Paul, ce soir expire le temps dont je suis convenu avec le démon ; il doit venir m’enlever ce soir. Le père Paul ressentit tout à la fois une grande compassion pour ce malheureux et une vive confiance dans la Bonté divine ; il l’encourage et l’excite à espérer de la miséricorde son pardon et sa délivrance ; il lui dit qu’il était encore temps de revenir à Dieu, pourvu qu’il le voulût. Ce grand pécheur, déjà désespéré, voyant un rayon d’espérance descendre dans l’abîme où il s’était jeté, commence à se confier en la bonté infinie de Dieu, reprend cœur et se détermine à retourner dans les bras du Seigneur. Il va dans un lieu à l’écart avec le père Paul, se confesse et reste dégagé des mains de son terrible ennemi. Voilà comment le Bienheureux gagnait à Dieu par sa douceur les cœurs les plus obstinés. Aussi un prêtre fort pieux disait-il dans sa déposition, que Dieu semblait l’avoir envoyé tout exprès pour convertir les brigands et les meurtriers, surtout pendant ses premières missions.

Mais si les pécheurs ont besoin de confiance pour retourner à Dieu, les justes en ont besoin aussi pour courir librement dans la voie du Seigneur et pour prendre un essor généreux vers la montagne sublime de la perfection ; c’est la dilatation du cœur, c’est cette vive espérance, cette confiance magnanime qui les rendent forts et leur donnent les ailes de l’aigle. Aussi le père Paul, doublement éclairé, par la lumière d’en haut et par son expérience, sur la vraie méthode de direction, ne pouvait-il approuver ces directeurs qui conduisent par la voie d’une crainte excessive les âmes qui cherchent à plaire à Dieu. En les tenant dans la petitesse et la pusillanimité, ils refroidissent, sans s’en douter, leur zèle pour le bien. Lui au contraire, voulait du courage, de la confiance, de la dilatation et de la générosité.

Il était également ennemi des scrupules qui troublent et empêchent la confiance en Dieu. Il voulait absolument qu’on les méprisât et qu’on avançât paisiblement dans la voie de l’union avec Dieu. Tout son désir, soit dans les conférences où il assistait, soit dans les discours et les entretiens de piété, était de s’encourager lui-même et les autres. Il était ingénieux pour trouver des similitudes propres à atteindre ce but. Plusieurs témoins qui ont déposé dans son procès, nous ont conservé quelques-unes de ses paroles. Je les rapporte ici pour que le lecteur ait la consolation de savourer les sentiments du serviteur de Dieu, puisqu’il ne peut plus entendre sa voix. Se trouvant un jour à la retraite de la Présentation au mont Argentario, et s’entretenant avec les clercs pendant la récréation, il leur dit : « Je sais que ceux qui commencent à servir Dieu tombent assez souvent dans la défiance, lorsqu’ils viennent à commettre des fautes. Quand vous sentirez naître en vous un sentiment si lâche, il faut vous élever vers Dieu et croire que toutes vos fautes, comparées à la Bonté divine, sont moins qu’un brin d’étoupe qu’on jetterait dans une mer de feu. » Voici comment il développait sa comparaison : « Figurez-vous, leur disait-il, que tout cet horizon que vous découvrez de la cime de cette montagne jusque là bas dans la mer, aussi loin que vous pouvez voir, est une immense fournaise ; si on y jetait un brin d’étoupe, il serait absorbé par ce feu et disparaîtrait en un clin d’œil. Eh bien ! notre Dieu est une fournaise immense de charité : Deus noster ignis consumens est ; et tous nos défauts sont moins qu’un fil d’étoupe, en comparaison de sa bonté. Lorsque vous venez à commettre une faute, humiliez-vous devant lui avec repentance, et puis par un acte de grande confiance, jetez votre faute dans cet océan de bonté, et soudain elle y sera engloutie, c’est-à-dire, effacée de votre âme, et toute défiance se dissipera en même temps. » Il disait à un religieux qu’il voyait abattu : « Quel est le père qui, tenant un fils bien-aimé entre ses bras, le laisse tomber à terre et le jette loin de lui ? Quand il y en aurait un semblable, Dieu, lui, ne saurait en agir ainsi ; il faut du courage à son service. »

Ces exhortations du bon père, qu’il les fît de vive voix ou par écrit, étaient d’une efficacité irrésistible. Une personne qui l’avait observé a fait avec raison cette remarque que le père Paul avait un talent particulier pour encourager et animer à la vertu. On pouvait lui appliquer les paroles du prophète Jérémie : « Le Seigneur m’a donné une langue pleine de sagesse et de prudence pour consoler ceux qui sont tombés et découragés. »

La confiance du Bienheureux était accompagnée de cette sainte crainte qui est le commencement de la sagesse et le solide fondement de l’édifice spirituel des vertus. Il conseillait la même pratique à tous ceux qui avaient recours à ses avis et à sa direction. Il rappelait à ce propos les terribles exemples que nous avons dans les saintes écritures et dans l’histoire de l’Église. On y voit des hommes très parfaits d’abord qui, pour avoir négligé les petites choses, se sont ensuite précipités dans des péchés graves et ont fini par mourir en réprouvés. Le serviteur de Dieu pouvait lui-même servir ici d’un grand exemple. Il était saisi d’horreur chaque fois qu’il entendait lire un de ces funestes exemples dans l’histoire sainte ou les livres de piété. L’état d’abandon où il s’était souvent trouvé, contribuait beaucoup à lui donner de la crainte et à faire voir que, s’il tremblait pour son salut, personne en cette vie ne doit se réputer en sûreté. C’est ainsi que la crainte empêchait sa confiance de tourner en présomption ; mais pour que cette crainte ne dégénérât pas à son tour en découragement et en consternation, le serviteur de Dieu s’élevait de la défiance de lui-même à une confiance toute filiale en Dieu.

 

 

CHAPITRE 7.

TRAITS DE PROTECTION DIVINE SUR LE PÈRE PAUL,

EN RÉCOMPENSE DE SA CONFIANCE EN DIEU.

 

Les missions du père Paul produisirent sans nul doute des fruits immenses. Partout où il paraissait, sa parole semblait être une épée tranchante qui coupait jusqu’à la racine les abus et les désordres ; elle semblait un feu dévorant qui réduisait en cendres les mauvaises herbes des vices et des scandales. Mais, c’est particulièrement à sa confiance qu’il faut attribuer tant de succès. A la vérité, il préparait et étudiait les matières sur lesquelles il se proposait de prêcher ; mais sa principale étude était de se recueillir en Dieu. Il recommandait de même aux autres d’étudier et de se préparer, afin de réussir dans les emplois de l’institut ; mais il les exhortait surtout à devenir des hommes d’humilité et de prière et à mettre toute leur confiance en Dieu. Il se servait pour cela d’une comparaison fort sensible : « Si quelqu’un, disait-il, se trouvait en mer et qu’il eût au bout du doigt une goutte d’eau douce ; si ensuite il pensait ou se flattait d’adoucir les eaux de la mer, en y laissant tomber cette goutte, ne serait-ce pas une vraie folie ? De même l’homme qui pense, croit ou espère vainement de faire quelque chose de bon sans le secours et l’assistance particulière de Dieu, se trompe étrangement lui-même. Et s’il venait à s’approprier ou à s’attribuer la moindre chose, Dieu ne manquerait pas de l’humilier et de le confondre ; jamais un tel homme ne pourrait servir d’instrument au Seigneur, ni faire de grandes choses pour sa gloire. La science sans la véritable humilité donne de l’enflure ; mais l’humilité jointe à la prière et à la confiance en Dieu seul, avec la somme nécessaire de doctrine, oblige Dieu à faire des merveilles pour convertir les âmes, conversion qui est une œuvre toute divine. » Tels étaient les sentiments du père Paul. C’est par cette confiance qu’il se conciliait la bienveillance divine ; et le Seigneur fit voir sensiblement qu’il l’assistait et le tenait sous l’aile de sa protection puissante, dans les travaux qu’il entreprenait pour l’avantage du prochain.

Après que la congrégation eut été fondée et propagée, il lui prêta la même assistance toute miséricordieuse pour la bien gouverner, et cela parce que Paul ne cessa jamais de mettre en lui sa confiance. Lorsque des sujets le quittaient, il en éprouvait sans doute beaucoup de peine, parce qu’il lui en coûtait pour les former au ministère sacré et ensuite les faire ordonner. C’était pour lui une grande difficulté dans les premiers temps, la congrégation n’ayant pas encore alors le privilège dont elle jouit maintenant de faire ordonner ses religieux sous le titre de pauvreté. Ces disgrâces pourtant ne pouvaient ni l’abattre ni le troubler. Il voyait clairement que le Seigneur choisissait et cultivait lui-même les plantes de son institut, comme des fleurs qui, après avoir été arrosées du sang de la rédemption au pied de la croix, devaient ensuite répandre la suave odeur des vertus de Jésus-Christ. Il se reposait donc sur lui avec amour, lui offrait sa peine en sacrifice, et réitérait ses actes de confiance. C’était sa coutume de dire : « Tout ce que la main de mon Père céleste n’a point planté, sera déraciné. » Il ajoutait : « Peu de sujets, mais de bons. Dieu n’a besoin de personne. J’ai confiance en lui. La congrégation est son œuvre ; c’est par son inspiration que je l’ai établie ; c’est à lui de la faire prospérer ; c’est en lui que sont toutes mes espérances. » C’est encore l’espérance qui le consolait, quand il venait à perdre quelque religieux qui semblait être la colonne de son institut. Connaissant les besoins de la pauvre congrégation et chérissant tendrement ses enfants, il ne pouvait s’empêcher d’être affecté de leur mort et de leur payer un tribut de regrets et de misérables larmes, selon son expression ; mais ensuite il s’élevait vers Dieu par la confiance et se résignait à sa sainte volonté. Il portait encore plus loin cette confiance, en ce qui regardait les besoins temporels de ses retraites. Il disait à l’occasion : « Je ne me suis jamais inquiété du temporel et j’ai vu par expérience que Dieu y a toujours pourvu. Lorsque nous étions deux, sa providence fournissait pour deux ; pour quatre, quand nous étions quatre ; et quand nous avons été plus nombreux, tous ont toujours eu le nécessaire ; la parole divine s’est vérifiée : Cherchez premièrement le royaume de Dieu, et le reste vous sera donné par surcroît ; ne vous inquiétez pas en disant : « Qu’aurons-nous à manger et à boire ? »

Quand il fut question de la retraite de Rome, plusieurs de nos amis, persuadés que nous aurions eu de la peine d’y subsister, détournèrent le serviteur de Dieu du projet qu’il avait d’y mettre aussitôt trente-trois religieux ; mais il répondit qu’il se fiait à la Providence et qu’on n’aurait pas manqué du nécessaire. C’est en effet ce que l’expérience a prouvé jusqu’aujourd’hui. Ce qui s’est vu à Rome, s’est vu également dans les autres retraites. Toutes ont été fondées dans une grande pauvreté, et bien que le Seigneur ait quelquefois mis ses serviteurs à l’épreuve, en les laissant pour un temps dans une certaine gêne, il n’a pas manqué de fournir ensuite à leurs besoins au moment opportun. Remarquons ici, à la louange de cette Providence divine, et pour lui en témoigner toute notre gratitude, que, dans les commencements, les religieux ne faisaient point de quête, mais qu’ils vivaient des aumônes qui leur étaient offertes spontanément ou plutôt envoyées par la Providence. Nous avons eu plusieurs années de disette ; mais jamais on n’a manqué de personnes charitables pour procurer le nécessaire.

Plusieurs fois, au moment de se mettre à table, il n’y avait pas assez de pain pour le repas des religieux ; mais Dieu qui voulait par là leur apprendre à vivre dans l’oubli de toutes choses, se chargeait lui-même de leur subsistance et ne leur faisait pas défaut. Au moment où ils étaient en plus grand besoin, soudain il venait à leur secours. Un jour de fête, le recteur de la retraite de Sainte Marie-du-Hêtre, près de Toscanella, se promenait vis-à-vis de la porte de l’église ; une personne pieuse se présente, et lui demande ce que faisaient ses religieux. Le père répondit qu’ils étaient à table, occupés non à manger, mais à lire, parce qu’ils n’avaient pas de pain. Cette personne apportait justement avec elle les provisions nécessaires pour la circonstance ; aussi le recteur disait-il ensuite avec un profond sentiment de reconnaissance, que jamais le Seigneur n’avait manqué de les pourvoir dans des occasions semblables.

La divine Providence dont les ressources sont infinies, ne se montra pas moins libérale dans les autres fondations. Dans chacune, on vit se répéter plus ou moins les mêmes traits. Dans les années même de cherté, tandis que les pauvres souffraient beaucoup de la faim, le Seigneur fournit si bien chacune des maisons de la congrégation, que non seulement les religieux purent vivre selon leur condition pauvre, mais qu’on put encore venir au secours des malheureux, comme nous le verrons en son lieu.

Le père Paul, voyant les soins de la Bonté divine pour sa pauvre congrégation, ne pouvait souffrir que les recteurs parussent se préoccuper avec excès de la subsistance des religieux ; il voulait qu’ils attendissent avec confiance tout ce dont ils avaient besoin. Il leur recommandait de ne pas tant s’inquiéter du temporel, mais de veiller plutôt avec le plus grand soin pour que les religieux fussent amis de la retraite, de la prière, et exacts observateurs des règles. Un institut qui ne possède rien et qui vit dans la pauvreté la plus étroite, ne peut sans doute se dispenser de faire des quêtes. Le père Paul ne les admit qu’avec beaucoup de modération ; il ne pouvait approuver que les supérieurs des maisons fissent paraître trop d’empressement ou de souci à cette occasion ; il leur disait d’espérer en Dieu, de s’appliquer à se mortifier et de ne pas craindre ensuite d’être délaissés dans leurs nécessités. Il ajoutait que la congrégation étant l’œuvre de Dieu et s’étant développée au point de compter douze maisons, il ne pouvait croire que Dieu en laisserait aucune dans le besoin. « Soyons fidèles, disait-il, et ne doutons pas. » Il ne défendait pas absolument les quêtes ; il en ordonnait même en temps et lieu convenables, mais il enjoignait aux quêteurs de s’abstenir de toute importunité. « Les pauvres séculiers, disait-il, en sont ennuyés, et les religieux perdent l’esprit de leur état à force de circuler. » En un mot, il voulait que sans omettre les diligences nécessaires, on mît toute sa confiance en Dieu. Il ne savait s’inquiéter un seul moment, parce que les saisons auraient été défavorables ou la récolte mauvaise. « Les gelées, écrivait-il à un bienfaiteur, ont ruiné les vignes, le blé est fort rare, on craint la cherté ; mais les greniers et les celliers du souverain Maître ne feront pas banqueroute. » Cette conduite respire la véritable confiance ; il la conseillait à tous ceux qui avaient recours à ses avis et à sa direction. En leur prescrivant de prendre les mesures conformes à la prudence, il blâmait l’emploi de certains moyens qui ne servent le plus souvent qu’à exciter la cupidité et à tromper l’attente de ceux qui s’y fient. Il écrivait à une personne : « Vous me parlez de mettre à la loterie, laissez cette sotte pensée ; ce n’est pas par ce moyen que Dieu veut faire subsister une maison où l’on doit former des saints ; jamais je n’ai songé à mettre à la loterie : absit ! » 

Pour le former à cette confiance et au détachement des choses de la terre, le Seigneur l’avait fait passer par des épreuves assez rudes, il est vrai, mais toutes d’amour et de tendresse. Lorsqu’il alla à Rome, il partit sans provision, pour obéir à l’inspiration divine qui le conduisait à la sainteté par des voies extraordinaires. Il arriva, comme nous avons dit, sur les montagnes de Gênes, épuisé et affamé, sans une obole ; mais si l’argent et les provisions lui manquaient, Dieu ne lui manqua pas. Il inspira à quelques gendarmes un sentiment tout particulier de charité pour lui, ce qui le sauva. Encouragé par ces premières faveurs qui l’assuraient du secours de son Père céleste pour l’avenir, il fit toujours depuis ses voyages sans argent. Si on lui offrait quelque aumône, il la refusait modestement ou il priait de la passer aux pauvres. Jamais il ne fut trompé dans sa confiance. Semblable à un bon père qui veille toujours au bien de ses enfants, le Seigneur eut pour lui une providence spéciale et témoigna en mainte rencontre combien il était attentif à ses besoins.

Le père Paul se trouvant affaibli au dernier point par les années, avait besoin d’un régime particulier. Le Seigneur, qui tient les cœurs dans sa main, lui en fournit le moyen. Des personnes pieuses venaient d’elles-mêmes apporter des aumônes dans l’intention expresse qu’on les employât aux besoins du serviteur de Dieu. L’infirmier ayant remarqué la chose, se disait en lui-même, comme il l’a déposé avec serment : Dieu fournit aux besoins de son serviteur, parce qu’il est détaché de tout et qu’il met sa confiance en lui.

Un jour, il allait à Valentano, en compagnie de deux autres religieux. Ils s’égarèrent, je ne sais comment, et s’enfoncèrent dans la forêt sans pouvoir trouver d’issue. Le serviteur de Dieu marchait nu-pieds, sans sandales, tête découverte, sans avoir même un pauvre manteau pour se couvrir. Épuisé de fatigue, il cheminait à grand’peine avec ses compagnons, parce qu’il y avait déjà vingt-quatre heures qu’ils n’avaient pris aucune nourriture ; encore leur dernier repas avait-il consisté dans une simple portion de fèves obtenues en aumône. Ils s’étaient présentés à une hôtellerie, mais ils avaient été rebutés. Ils avaient demandé l’aumône dans un couvent, mais on n’avait pu leur donner ni l’hospitalité ni à manger. Dans cette extrême nécessité, le Seigneur donna au père Paul une marque bien sensible du soin qu’il avait de lui. Au voisinage de l’endroit où nos voyageurs s’étaient égarés, parut une pieuse dame de Valentano qui était allée à la campagne avec son mari pour visiter sa laiterie. Aussitôt qu’elle eut aperçu ces pauvres religieux vêtus de noir, il lui vint en pensée que le père Paul était l’un d’eux. Poussé par la piété et la compassion, elle laisse tout et va à leur rencontre. Son mari ne paraissait pas d’abord approuver la démarche, mais touché et entraîné par l’exemple de son épouse, il se porte avec elle à la rencontre de ces pauvres serviteurs de Dieu ; tous deux les invitèrent avec instance à entrer chez eux pour se reposer et prendre quelque chose. Arrivés à la maison, le mari, sentant croître sa compassion et sa piété, voulut laver les pieds au père Paul. En les lavant, il vit que plusieurs longues épines y étaient entrées et il les en retira ; on se figure la souffrance du pauvre Paul pendant cette opération. On les traita le mieux possible et ils partirent laissant leurs bienfaiteurs satisfaits, comme s’ils avaient reçu Jésus-Christ lui-même dans leur demeure. Leur charité fut amplement récompensée, et cela d’une manière tout à fait merveilleuse. La dame étant tombée malade, se trouvait en danger de mort. Le père Paul était alors à Montalte dans le dessein de s’embarquer pour le mont Argentario. Soudain, sans avoir eu la moindre nouvelle de la maladie de sa bienfaitrice, il change de détermination, et part pour Valentano. Le Seigneur lui avait fait connaître par révélation l’état critique de sa bienfaitrice, et de plus, les tentations violentes de désespoir dont elle était agitée et auxquelles elle était en grand danger de céder. Arrivé à Valentano, le bon père va à la chambre de la malade et la trouve plongée dans une léthargie profonde ; mais lui, éclairé de cette lumière qui ne trompe pas, s’approche du lit et dit d’un ton d’autorité et plein d’assurance : « Eh bien, Angèle, que veulent dire ces doutes qui vous passent par la tête ? Pourquoi désespérer de votre salut éternel ? Ne savez-vous donc pas combien Dieu est bon ? » Il ajouta à cela d’autres sentiments de vive confiance dans la miséricorde divine. Ces paroles produisirent un effet admirable ; à peine la malade les eut-elle entendues, que la lumière reparut dans son esprit et le courage dans son cœur ; elle sortit aussitôt de sa léthargie et commença à ressentir une très douce confiance dans la miséricorde de Dieu, en même temps qu’elle fut plus éclairée sur sa bonté. En peu de temps sa guérison fut parfaite. Ainsi le serviteur de Dieu donna des leçons de confiance dans cette maison même, où le Seigneur, pour le récompenser de la sienne, lui avait fait trouver du secours dans un moment d’extrême besoin.

Une autre fois, devant encore se rendre à Valentano, il entreprit le voyage à pied, quoiqu’il eût alors la fièvre. A Bolseno, il logea dans un couvent, pensant qu’il pourrait poursuivre sa route le lendemain. Mais le matin, il se trouva si exténué qu’il lui fut impossible de continuer le voyage par terre. Il résolut donc de s’embarquer près de Bolseno et d’aller ainsi jusqu’aux environs de Valentano, pour abréger la route. Il était en compagnie du père Fulgence de Jésus. Descendus tous deux au lieu de l’embarcation, ils prièrent le nautonnier de leur donner passage par charité. Cet homme les rejeta avec une dureté dont on n’use pas d’ordinaire envers des religieux en semblable occasion. Paul eut beau lui dire qu’il lui aurait fait un billet pour le garantir du paiement, le nautonnier resta sourd à ses instances. Cependant le père Paul se recommandait intérieurement à Dieu ; il s’excitait lui-même à la confiance, sachant qu’elle obtient tout. Et voilà en effet qu’il obtient de Dieu ce qu’il n’avait pu obtenir de cet homme dur et méchant. A l’instant, on voit paraître à cheval un gentilhomme bien vêtu qui s’approche de l’homme de Dieu et lui dit : Est-ce vous, père Paul ? – Oui, lui répond le père ; il ajoute qu’il était là sans pouvoir aller plus avant, n’ayant pas de quoi payer le transport jusqu’à Valentino. Là-dessus, ce seigneur demande le prix au batelier, le paie, et prend congé du serviteur de Dieu, pour continuer son voyage. Celui-ci qui était très sensible et très reconnaissant, le remercia avec effusion et lui dit qu’il célébrerait quelques messes à son intention ; mais le gentilhomme le pria de vouloir seulement le recommander à Dieu ; après quoi il partit. Le Seigneur continua de la sorte à pourvoir aux besoins de ses serviteurs jusqu’au terme de leur voyage. A leur descente de la barque, ils ne savaient où s’adresser dans Valentino pour avoir à loger, lorsque un honnête habitant du lieu se présente et les invite à entrer chez lui. Ils y furent traités avec beaucoup d’affection, et après s’y être reposés, ils purent reprendre leur route et arriver heureusement là où la gloire de Dieu les appelait. Le père Paul, qui connaissait mieux que personne avec quel soin la Providence avait veillé sur lui, pleurait de tendresse, quand il se rappelait ou racontait cette aventure ; il s’écriait, en levant les yeux au ciel dans un transport d’admiration : « Je devrais brûler d’amour pour Dieu, en reconnaissance des bontés qu’il a eues pour moi dans cette occasion ! »

Mais le tendre soin de la Providence pour le père Paul parut surtout dans la manière miraculeuse dont elle lui sauva plus d’une fois la vie. Je citerai seulement une ou deux circonstances ; elles serviront au lecteur pour l’exciter à mettre en Dieu toute sa confiance. Le père Paul, encore jeune, rencontra un jour des assassins farouches et cruels qui voulaient le dépouiller et le tuer. Le pieux jeune homme, se voyant dans un si grand péril, recourut à celui qui pouvait seul l’en délivrer ; puis il leur demanda humblement de lui faire grâce de la vie, pour l’amour de Dieu. On sait combien sont inflexibles ces hommes durs et sanguinaires, surtout quand ils sont sur le point de donner la mort. Toutefois ils furent touchés de l’humble prière du jeune homme et ils n’eurent pas la force d’attenter à sa vie ; ils se contentèrent de lui prendre le peu d’argent qu’il avait et le laissèrent aller en liberté. Dieu le conserva de la sorte pour l’œuvre à laquelle il le destinait.

Une autre fois, il voyageait avec un frère laïc. Fatigués l’un et l’autre et pressés par le besoin, ils se mirent sous un arbre pour manger les petites provisions que portait le frère. Tout à coup le serviteur de Dieu lui dit : « Nous ne sommes pas bien ici ; allons ailleurs. » Le frère ne sachant à quoi attribuer ce changement soudain, en fut surpris et mécontent pour le moment. Mais à peine étaient-ils assis sous un autre arbre, qu’ils virent tomber le premier, sans que rien pût faire prévoir sa chute. Le frère alors comprit que le père Paul avait prévu cet accident, dont lui-même ne se serait pas douté.

Voici un autre fait plus merveilleux. Je laisse parler le témoin oculaire ; c’est un marin, capitaine de la felouque royale ; son récit, confirmé par serment, mérite toute confiance. « Un bâtiment de Rio, dans l’île d’Elbe, partit de ce port, au mois de février, chargé de ferrailles qu’il devait décharger, et qu’il déchargea en effet sur la plage de Fullonica. La nuit d’ensuite, il s’éleva un vent violent d’Afrique qui rompit les ancres, et le bâtiment alla échouer à une dizaine de pas dans les sables. Quatre jours après, je pris le père Paul au port Saint-Etienne à bord de la felouque aux dépêches. Il me dit qu’il voulait aller à Porto-Ferraio. Nous arrivâmes par un temps favorable à Fullonica, lieu de notre destination, d’après l’ordre de nos supérieurs. Le père Paul ayant débarqué, fit chercher s’il n’y avait pas une barque pour le conduire à Porto-Ferraio. Le patron et les marins du bâtiment échoué se trouvaient sur la côte ; ils lui racontèrent le malheur qui leur était arrivé, et le patron dit au père Paul, qu’il l’eût conduit avec plaisir, si son bâtiment avait été en bon état, mais qu’étant échoué et entr’ouvert, il n’y avait pas moyen de le lancer en pleine mer. « Ne craignez rien, lui répond le père Paul ; embarquez-moi et au nom de Dieu mettez votre navire à la mer. » Là-dessus, le patron et ses marins, auxquels je me joignis avec les miens, se mettent en devoir de renflouer le bâtiment. Le père Paul tenant son crucifix de la main gauche, pousse le navire de l’autre main. En un instant, il est à flot, et à mon avis, ainsi qu’au jugement de tous les assistants, ce fut un miracle de l’avoir renfloué si aisément et avec si peu de monde. Je vis ensuite le père Paul s’embarquer avec le patron et les marins et faire voile pour Porto-Ferraio. La traversée fut heureuse, et dès qu’on fut arrivé, le bâtiment s’entr’ouvrit et coula à fond. Je tiens le fait de plusieurs habitants de l’île d’Elbe, où cet événement fit grand bruit. »

Telle est la bonté du Seigneur envers ceux qui l’aiment sincèrement et se confient en lui, qu’il en vient jusqu’à faire leur volonté. Il ne leur accorde pas seulement les grâces qu’ils désirent et demandent pour eux-mêmes, mais à leur considération, il en accorde encore aux autres. C’est ainsi que par égard pour les mérites de son serviteur, le Seigneur a fait plus d’un prodige en faveur de ceux qui recouraient à ses prières et qu’il exhortait à la confiance. Un jour, le serviteur de Dieu allait au mont Argentario. Arrivé à Portercole, vient à lui le patron d’une barque de pêche, qui se met à lui raconter ses disgrâces, et lui dit que la pêche était nulle depuis trois ou quatre mois, que tenant du monde à son service, il avait dû contracter de grandes dettes, et que, pour comble de désagrément, au lieu de prendre du poisson, ses filets se rompaient dans la mer, avec grand préjudice pour lui ; enfin, il le prie très instamment d’avoir la charité de venir les bénir. Le bon père est touché de compassion. Pour venir en aide à ce pauvre homme, il recourt avec confiance au divin Maître qui donna une pêche abondante à ses Apôtres, fatigués d’avoir travaillé en vain toute la nuit. Selon sa pieuse coutume, il réclame la protection de la sainte Vierge et fait réciter ses litanies par toute l’assistance ; après quoi, prenant son crucifix en main, il bénit les filets et la mer, engage le patron à mettre sa confiance en Dieu, et lui donne l’assurance qu’il serait bien dédommagé. Il partit le soir même, et le patron, sans perdre de temps, alla la nuit suivante à la pêche. Ce ne fut pas en vain cette fois. Le Seigneur ratifia si bien la bénédiction de son serviteur, que cette nuit-là même, il fit une pêche assez abondante pour réparer toutes ses pertes ; aussi, le lendemain au point du jour, il envoya par reconnaissance un marin chargé d’une bonne provision de poisson pour nos religieux. Ce matin devait informer et remercier le père Paul du succès obtenu.

En 1766, un de nos bienfaiteurs de Corneto, le sieur Dominique Costantini, se trouvait dans un grave embarras, à cause de la disette de blé. Il n’en avait plus en magasin que dix mesures. On était au mois de mai, et de compte fait, pour l’entretien de sa maison et pour la nourriture de ses ouvriers de campagne, surtout dans la saison des foins et de la récolte, il lui en eût fallu au moins cinquante mesures. Le père Paul vint alors fort à propos à Corneto. Dominique se plaignit à lui de la pénurie, et lui demanda de l’aider de ses prières. Le serviteur de Dieu, compatissant à sa peine, le lui promit fort affectueusement, et voulut aller voir le grain qui restait. Il le bénit en disant à Dominique d’avoir bon courage. Après son départ, on envoya tout ce grain au moulin, et, chose vraiment merveilleuse, il suffit non seulement aux besoins de la maison et à ceux des faneurs et des moissonneurs, mais il dura jusqu’à ce qu’on eût battu le nouveau blé, à la fin d’août. Pendant tout ce temps, on ne cessa pas de faire les distributions de pain accoutumées aux pauvres. Un si prodigieux accroissement fut regardé comme un miracle tant par Dominique que par son épouse, par le chanoine son frère et les autres gens de la maison.

Des faveurs si grandes et si extraordinaires pénétrèrent le père Paul d’un vif sentiment de reconnaissance ; il disait quelquefois : « Si le Seigneur m’ouvre les yeux pour voir les périls dont il m’a tiré et les grâces qu’il m’a faites, un jour ou l’autre, vous me trouverez mort de douleur et d’amour au pied d’un autel. »

Nous voyons maintenant pourquoi le serviteur de Dieu ne désirait plus en ce monde que souffrances, tribulations et angoisses, pourquoi il avait dans ses peines une patience invincible, une fermeté si généreuse ; comment il se nourrissait, se soutenait, s’encourageait de cette douce espérance qui nous donne comme un avant-goût des délices du ciel et sans laquelle la vie d’un homme consacré à Dieu et totalement séparé du monde, serait pénible, malheureuse, intolérable au-delà de toute expression. C’était l’espérance qui lui donnait cette vigueur et cette élévation de sentiments, et qui lui faisait trouver dans ses épreuves mêmes un nouveau motif de s’encourager : « Dieu nous aidera, disait-il avec une sainte confiance ; il nous a déjà délivrés de bien des difficultés, il nous tirera encore de celles-ci. C’est l’espérance qui le guida et le soutint dans ses saintes entreprises, sans le confondre jamais, parce qu’il était animé de cette divine charité que le Saint-Esprit avait répandue dans son cœur, comme un baume céleste, ainsi que nous allons le voir.

 

 

CHAPITRE 8.

CHARITÉ DU PÈRE PAUL ENVERS DIEU.

 

Dieu est charité, et celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu, et Dieu en lui. (1. Joann. IV). Ainsi unie à Dieu, cette âme fortunée devient un même esprit avec lui et reçoit ses divines communications. Elle s’enrichit en proportion que son amour est plus parfait ; de là vient qu’on peut dire en toute vérité que celui-là est le plus saint, qui possède la charité à un plus haut degré.

Dieu qui voulait que le père Paul fût un grand serviteur de sa gloire et un instrument fidèle de salut pour le prochain, fit de son cœur un foyer de charité, afin qu’il pût enflammer les âmes de ce feu divin que notre aimable Sauveur est venu apporter sur la terre. Toute la suite de sa vie est une preuve de l’ardent amour qu’il avait pour Dieu et pour le prochain.

Dès qu’il eut commencé à goûter les charmes de la Bonté divine, il n’eut plus d’affection que pour Dieu ; il était son trésor, ses délices et toutes ses complaisances. Ses amis d’enfance l’entendaient souvent soupirer d’amour pour Dieu et protester à haute voix qu’il l’aimait de tout son cœur. Tout son plaisir dès lors était de se tenir dans la maison de Dieu, c’est-à-dire à l’église ; il y passait la matinée à servir la sainte messe et à suivre les saints offices. On l’y voyait recueilli et absorbé en Dieu ; il avait dès lors un don si particulier d’oraison qu’il y versait fréquemment des larmes. Le Seigneur, qui avait dessein de le rendre fort et robuste en le faisant passer par les souffrances et les tribulations, commença par lui donner d’abondantes consolations et de puissants encouragements. Il voulut ainsi affermir sa vertu, et le disposer à souffrir beaucoup pour sa gloire, en établissant sa congrégation dans un temps où le monde, selon l’expression du père Paul, était tout en ruine. Le zèle procède de l’amour, comme la flamme s’élève du feu ; l’amour engendre un vif désir de détruire tout ce qui déplaît au Bien-Aimé. Aussi le pieux jeune homme haïssait dès lors le péché et le poursuivait avec tant de zèle qu’on le voyait souvent, un crucifix à la main, catéchiser et prêcher pour rappeler à l’amour de Dieu les âmes égarées.

Inspiré par sa ferveur, il voulut faire servir et sacrifier à l’amour de Dieu son corps aussi bien que son cœur ; dès lors il commença à exercer une sainte cruauté sur lui-même. Ses jeûnes continuels et ses autres austérités le réduisirent à une maigreur telle que la peau lui collait aux os, comme il disait lui-même en riant. Il n’en continua pas moins ses rigueurs, mais enfin la faible nature succomba, et le pauvre jeune homme tomba dans une maladie grave, dont il eut beaucoup de peine à se remettre.

Dans la suite, il en vint à éprouver des palpitations de cœur continuelles et extraordinaires, qui n’avaient d’autre cause que la violence de son amour et son grand désir d’aimer Dieu toujours plus parfaitement. Dans ce mouvement perpétuel, son cœur parut ne pouvoir se contenir dans les limites étroites de sa poitrine, et il souleva bien haut deux de ses côtes. On ne sait pas précisément à quelle époque commencèrent ces palpitations extraordinaires et très sensibles ; on sait toutefois qu’elles augmentèrent avec les années ; elles lui causaient des oppressions plus ou moins fréquentes, et il en souffrit tout le temps de sa vie. Comme l’a déposé une personne qui vivait dans son intimité, elles étaient plus fortes, plus violentes, et plus douloureuses le vendredi, à ce point qu’il était quelquefois contraint de laisser échapper des gémissements et de profonds soupirs qui excitaient les autres à la dévotion. Bien qu’il cherchât à en dissimuler le motif, il ne put cependant si bien cacher l’élévation prodigieuse de ses côtes, qu’on ne s’en aperçût en diverses occasions et qu’elle ne trahît la grandeur et la véhémence de son amour. Entre autres personnes qui la remarquèrent, il y eut un savant médecin qui déposa ensuite du fait avec serment. Voici les termes de sa déposition : « Je crois, dit-il, que la charité du père Paul de la Croix a été grande, héroïque et d’une intensité toute particulière. Son cœur avait pris un développement extraordinaire, le ventricule gauche était plus dilaté que de coutume. J’en trouvai une preuve dans les palpitations et les maux du cœur dont il souffrait fréquemment. Je me confirmai dans ce jugement, lorsqu’il y a dix ans environ, je fus appelé pour lui donner des soins dans une maladie qu’il fit à la retraite de Vetralla. Je le saignai à cette occasion au bras droit ; il était au lit ; je m’aperçus que deux ou trois des fausses côtes faisaient une saillie plus prononcée du côté gauche que du côté droit ; je fermai la saignée, et pour mieux m’assurer de cette saillie, je tâtai le côté avec la main. Je me dis alors en moi-même que si j’avais le bonheur d’assister à la mort du serviteur de Dieu, j’engagerais à faire son autopsie, persuadé qu’on aurait trouvé dans le cœur quelque marque de la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, ou de l’archange saint Michel, ou enfin quelque autre chose extraordinaire qui aurait occasionné le soulèvement des côtes. » Telles sont les paroles de ce témoin. Cet ardent amour du serviteur de Dieu avait encore un autre résultat fort sensible : il produisait une telle chaleur dans les environs du cœur que plus d’une fois la partie correspondante de sa tunique de laine était toute grillée, comme si on l’avait approchée du feu.

Les ardeurs divines dont il était consumé devenaient toujours plus vives. Paul ne cessait de purifier son cœur par l’exercice des vertus, et par là de le rendre plus apte aux impressions de l’amour. Il mit toujours un soin extrême à éviter les moindres choses qui pouvaient déplaire à Dieu. C’est ce qui lui permit de dire à son confesseur, de qui on le tient : « Je ne me souviens pas depuis ma conversion, (il appelait conversion le commencement de sa vie pénitente, vers l’âge de dix-neuf ans), je ne me souviens pas, grâces à Dieu, d’avoir commis un péché mortel ni même un véniel de propos délibéré. »

Il observait la loi divine et pratiquait les conseils évangéliques avec la dernière exactitude. Tout son cœur était tourné vers Dieu ; pour les créatures, il les aimait uniquement en lui. C’est ce qui lui fit dire dans une certaine rencontre à son confesseur : « Je suis un méchant, mais non un larron : j’ai toujours eu grand soin de donner toutes les affections de mon cœur à Dieu ; j’ai travaillé beaucoup pour les âmes, et je n’ai cherché qu’à plaire à Dieu et à le faire aimer. »

La pensée suit aisément le cœur et se porte volontiers vers l’objet qu’il aime, dans lequel il se complaît et qui est son trésor ; aussi le père Paul ne se lassait pas de penser à Dieu. Dès ses plus jeunes années, il s’était fait une sainte habitude de marcher en la présence de Dieu, de le voir et de l’adorer en tout lieu par la foi. « Si l’on me demandait, dit-il un jour à son confesseur, n’importe en quel moment : à quoi penses-tu ? il me semble que je pourrais répondre que Dieu seul occupe mon esprit. » Voilà jusqu’à quel point il l’aimait. De ce grand amour naissaient les continuels et vifs désirs qu’il avait d’être dégagé des liens du corps pour aller contempler Dieu face à face. Son infirmier lui ayant dit qu’il avait encore longtemps à vivre et qu’il espérait que ce serait pour la gloire de Dieu, Paul se hâta de lui répondre : « Non, je désire de m’unir à mon Dieu, » et l’on entendait que ces paroles venaient du cœur.

De cet amour, comme d’un ardent foyer, sortaient, comme autant d’étincelles, cette foule d’aspirations enflammées qui lui étaient familières. Il répétait avec une dévotion spéciale le Trisagion qu’il surnommait le refrain du paradis. Dans ses maladies, l’infirmier l’entendait adresser à Dieu des invocations si vives, qu’il s’étonnait comment il en avait la force ; toutefois il faut ajouter que ses larmes venaient de temps en temps tempérer ce feu. Les gens du monde qui le recevaient chez eux par charité et qui l’observaient avec une pieuse curiosité, l’entendaient faire des exclamations vers le ciel, le visage en feu et les yeux baignés de larmes. Quand le serviteur de Dieu se voyait surpris, il disait quelquefois, pour cacher le motif de ses larmes, qu’il éprouvait une souffrance intérieure qui l’agitait beaucoup.

Pour se rappeler qu’il était tout dédié à l’amour du divin Crucifié, il laissa son nom de famille pour prendre celui de la Croix. « Je ne porte plus, écrivait-il à une personne pieuse, le surnom que vous m’avez donné sur votre adresse, mais celui que vous verrez au bas de ma lettre. Les lettres qui porteraient mon ancien nom, ne me parviendront plus, etc… »

L’amour est ingénieux ; il saisit avec empressement tous les moyens d’exprimer son attachement pour le Bien-Aimé. Voilà pourquoi le père Paul voulut porter dans sa chair une marque indélébile de sa consécration à Jésus crucifié. Il prit donc un fer rougi au feu et imprima sur son cœur le nom sacré de Jésus, c’est-à-dire, une croix sous laquelle étaient les deux lettres J. S. Cette empreinte resta visible jusqu’à sa mort ; plusieurs personnes de qualité la remarquèrent après son décès.

De ce même amour provenait encore le vif besoin qu’il avait de parler de Dieu et de ses grandeurs. Il n’avait que de l’aversion et du dégoût pour les entretiens profanes et son adresse à les trancher le plus tôt possible était admirable. Pour les choses du ciel, il ne se rassasiait pas d’en parler, et c’était avec les sentiments et l’ardeur d’un séraphin. Il commençait à en discourir avec beaucoup de douceur et de charme ; à mesure qu’il parlait de Dieu, qu’il appelait un abîme de grandeur, son visage s’animait, s’embrasait de plus en plus et devenait enfin rouge comme la flamme. Il traitait des attributs et des perfections de Dieu d’une manière si noble et si sublime, que les personnes les plus éclairées en étaient dans l’admiration. On ne peut exprimer quel était son respect pour Dieu, avec quelle sublimité il en parlait, avec quelle douceur il se plongeait dans cet océan de perfection. « Il est impossible à l’esprit humain, disait-il, de comprendre cet Être infini, éternel, immense, qui est Dieu ; tout ce qu’on peut en comprendre dans cette vie n’est rien en comparaison de la réalité. » Sa ferveur croissant toujours, il n’était plus maître de ses sentiments ; il éclatait en exclamations pleines de feu, et, les larmes aux yeux, il déplorait l’ingratitude des hommes qui répondent si mal à la bonté infinie de Dieu. « Comment ! s’écriait-il, un Dieu fait homme ! un Dieu crucifié ! un Dieu mort ! un Dieu au Saint-Sacrement ! Comment ! qui ? Un Dieu ! » Puis il restait quelque temps en silence, comme dans une extase d’étonnement. « O charité ! ajoutait-il ; ô entrailles d’amour ! Qui ? et pour qui ? O ingrate créature ! et comment est-il possible qu’on n’aime pas Dieu ? Je voudrais mettre le feu au monde entier, afin que nous aimions tous ensemble notre Dieu. Ah ! que n’ai-je la force de retourner prêcher mon bon Jésus crucifié, ce tendre Père qui est mort sur la croix pour nous, pécheurs ! Que ne puis-je ainsi empêcher tant de péchés ! »

Bien que le serviteur de Dieu parlât avec tant de vivacité et d’ardeur du saint amour, il croyait en avoir à peine une étincelle. C’est dans cette persuasion qu’il écrivait à une âme pieuse : « Ma fille en Jésus-Christ ! Je réponds à votre lettre, en ce jour où nous faisons les premières vêpres de l’octave du sacrement d’amour. Je voudrais vous dire de grandes choses, mais pour parler d’amour, il faut aimer ; il n’y a que l’amour pour enseigner cette langue. Je me trouvais hier à Orbetello, c’est là que j’ai lu votre lettre, et le soir, pendant que je regagnais la maison, mon pauvre esprit vous a dit bien des choses. Il suffit. Que la terre soit en silence devant le grand Dieu ! Je le répète, je voudrais vous dire de grandes choses, mais je me sens muet. Ma fille, écoutez le divin Époux, et laissez-vous enseigner par lui. Je voudrais être réduit en cendre par amour. Ah ! que n’ai-je des termes ! Je voudrais ce que je ne sais pas dire. Ah ! mon grand Dieu ! enseignez-moi comment je dois m’exprimer ! Je voudrais être tout feu d’amour ; plus encore que cela. Je voudrais pouvoir chanter dans le feu de l’amour, pouvoir exalter les grandes miséricordes que l’amour incréé vous a faites. Mais, dites-moi, ma fille, n’est-ce pas en effet un devoir pour votre pauvre et indigne père de remercier Dieu des grandes grâces qu’il fait à sa fille ? Sans doute ; mais je ne sais comment faire. Je voudrais et je ne sais. Nous pâmer du désir d’aimer de plus en plus ce grand Dieu, c’est peu. Nous consumer pour lui, c’est peu. Que ferons-nous ? Ah ! nous vivrons pour cet Amant divin dans une agonie perpétuelle d’amour ! Mais quoi ! pensez-vous que j’en aie dit assez ? Non, car je voudrais dire plus et je ne sais. Savez-vous ce qui me console un peu ? C’est de voir avec complaisance que notre grand Dieu est un Bien infini, et que personne n’est capable de l’aimer et de le louer autant qu’il le mérite. Je me réjouis de l’amour infini qu’il se porte à lui-même ; je me réjouis de la béatitude essentielle dont il jouit en lui-même, sans nul besoin de personne. Mais, insensé que je suis, ne vaudrait-il pas mieux m’élancer comme le papillon dans ces flammes d’amour, et là, rester en silence, consumé, évanoui, perdu dans ce divin Tout ? Mais c’est là l’œuvre de l’amour, et moi, je suis toujours bien mal disposé à cette perte d’amour, à cause de ma mauvaise vie…Pensez bien que mon cœur a maintenant si soif, qu’un fleuve ne suffirait pas pour le désaltérer ; il faut l’océan pour étancher cette soif ; mais remarquez que c’est un océan de feu et d’amour que je veux boire : dites-le à votre divin Époux. »

Il se regardait comme un homme si dépourvu de l’amour de Dieu, qu’il soupirait avec anxiété après le bonheur d’être investi de ce feu sacré : « O doux embrassements ! ô baisers divins ! s’écriait-il dans une de ses lettres ; quand serons-nous enflammés comme des séraphins ! quand serons-nous embrasés d’amour ? » Il disait dans une autre : « Que ferons-nous, ma fille, pour plaire à notre doux Jésus ? Ah ! je voudrais que notre charité fût assez brûlante pour embraser tous ceux qui s’approcheraient de nous, et non pas seulement nos voisins, mais les peuples qui sont au loin, toutes les langues, les nations, les tribus, en un mot, toutes les créatures, afin que toutes connussent et aimassent le souverain Bien. » Il est visible qu’un homme qui s’exprimait de la sorte, brûlait de ces saintes flammes qu’appelaient ses soupirs. L’esprit et la science ne sauraient imaginer de tels sentiments ; son cœur et son ardente piété ont pu seuls les produire. Divers signes extraordinaires et admirables ont d’ailleurs prouvé combien était sublime son amour envers Dieu.

Un jour qu’il devait recevoir les vœux de plusieurs novices, il commença par leur adresser une exhortation chaleureuse sur ces paroles de l’Évangile : « Allez-vous-en, vous aussi, à ma vigne. » (Matth. XX.) Il voulut ensuite leur donner la bénédiction du Saint-Sacrement ; et pendant qu’il tenait en mains le saint ciboire pour les bénir, on remarqua que son visage était tout en feu.

Une autre fois ayant été appelé au couvent des Carmélites de Vetralla, il voulut, selon sa coutume, adresser quelques avis spirituels aux religieuses, ce qu’elles désiraient beaucoup ; il prit pour sujet de son discours, « l’amour de Dieu, » en s’appuyant sur ce texte de l’Évangile : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi. » Il traita ce sujet avec tant de feu et avec des expressions si vives, qu’il était comme hors de lui-même. Pour dilater ensuite le cœur de ces pieuses filles, il leur dit que la fréquente communion est le moyen le plus efficace pour s’unir à Dieu ; il les exhorta à en user sans crainte. Le serviteur de Dieu, en parlant de la sorte, semblait avoir révélation des sentiments intérieurs de quelques-unes, tant cet avis venait à propos pour les relever de leur pusillanimité. Son discours terminé, toute cette communauté en conserva une telle impression de ferveur, que chaque fois que ce passage de l’Évangile : Si quelqu’un a soif, etc., revient à la messe, on s’y rappelle le sermon du père Paul et la salutaire impression qu’il produisit dans les cœurs.

Il se trouvait à Rome pour les affaires de la congrégation, logé dans une maison particulière où on l’avait reçu par charité. On était alors au mois de mai. Un jour, après la méridienne, son compagnon s’attendait qu’il l’eût appelé à l’ordinaire. Ne le voyant point paraître, après deux longues heures d’attente, il entra directement, sans frapper, dans la chambre du père Paul. En y entrant, nous citons ses propres expressions, il lui sembla entrer dans une sorte de paradis, tant il ressentit de joie ; il vit le serviteur de Dieu tout rayonnant de lumière comme un soleil. S’approchant de son lit et le regardant avec attention, il lui dit avec simplicité et tout pénétré de consolation : « Ah ! mon père, je vois maintenant pourquoi vous ne m’appeliez pas ; tout pour votre révérence et rien pour moi. » Le bon père, en qui les faveurs divines avaient toujours pour effet de produire l’humilité, qui en est le véritable fruit : « Silence, lui dit-il, prenez bien garde de rien dire à qui que ce soit. »

Une autre fois, le père Paul était à Orbetello chez la dame Marie-Jeanne Grazi, une de nos bienfaitrices. Tout en causant de choses spirituelles, il se laissa aller à un transport extraordinaire de ferveur. La pieuse dame levant les yeux pour le regarder, trouva son visage tout changé ; il était éclatant de lumière, au point qu’elle ne put en soutenir la vue ; force lui fut de baisser les yeux pendant le reste du discours. Le serviteur de Dieu, revenant à lui, dit à son compagnon : vite, vite, retirons-nous ; et sur-le-champ ils se retirèrent dans leur chambre, laissant cette dame ravie d’étonnement et de dévotion.

Lorsqu’il était encore jeune ermite, dans un entretien qu’il eut avec l’évêque de Troie, ils se mirent l’un et l’autre à contempler les douleurs de la sainte Vierge. Le père Paul lui proposa ensuite de réciter le symbole, dans l’intention peut-être de passer des douleurs de la Mère aux souffrances du Fils, ou bien de se rappeler les sublimes mystères qui y sont renfermés. Mais à ces paroles : Et incarnatus est, tous deux s’élevant à la contemplation des abaissements infinis de Dieu et des cruelles douleurs de sa sainte Mère, entrèrent en extase, se perdant, en quelque sorte, dans cet abîme d’amour.

Le trait suivant n’est pas moins merveilleux. Le père Paul venait de terminer la mission de Fabrica. Il se mit donc en route pour aller en commencer une nouvelle à Corchiano. Plusieurs personnes distinguées de Fabrica voulurent l’accompagner en témoignage de leur affection et de leur respect. Le serviteur de Dieu se montrait saintement joyeux au milieu d’eux. Quand on fut arrivé au lieu appelé les cinq chênes, Paul voyant la campagne couverte de verdure et de fleurs, car c’était le printemps, se mit à parler des beautés et des charmes de ce spectacle, et se servant des créatures visibles pour s’élever à la toute-puissance et à la sagesse du Créateur, il en prit occasion d’exalter la grandeur de Dieu, auteur de toutes choses : « O grand Dieu ! O grandeur de Dieu ! » s’écria-t-il. Il dit cette parole avec un tel élan de cœur, que le corps lui-même y participa malgré sa pesanteur. En étendant les bras vers le ciel, il s’éleva en l’air à la hauteur d’environ deux palmes, et demeura ainsi en extase pendant quelque temps. A la vue d’une telle merveille, ceux qui l’accompagnaient furent saisis d’étonnement et versèrent des larmes de dévotion. Le serviteur de Dieu, revenu de son ravissement, reprit son discours d’un air libre et dégagé, cherchant à dissimuler ce qui était arrivé.

Ses paroles semblaient des étincelles, et réchauffaient les cœurs les plus froids. « Ses expressions, sa ferveur, dit un témoin oculaire, enflammaient tous ses auditeurs ; un cœur de pierre en eût été attendri. Elles ont fait sur moi une impression que je n’avais jamais ressentie auparavant et qui ne s’est pas renouvelée depuis. » La vivacité de son langage était tempérée par je ne sais quoi d’insinuant ; on n’était jamais fatigué de l’entendre. Quand il entrait dans les profondeurs de nos mystères, il devenait tellement sublime que les plus instruits étaient suspendus à ses lèvres sans pouvoir s’en détacher ; il leur semblait entendre un maître formé par Dieu lui-même.

Une âme, nourrie de la pensée des perfections divines, pouvait-elle se lasser d’en parler et de communiquer ses affections aux autres ! Aussi, quand le père Paul se trouvait avec ses religieux, il ne cessait pour ainsi dire de parler de Dieu, même en temps de récréation. Il les abordait d’un air naturel et avec beaucoup de grâce, les égayait de quelques bons mots lancés à propos et avec gentillesse, puis il les amenait doucement à parler de Dieu, de l’amour de Dieu, du commerce avec Dieu, leur racontant quelque fait qui lui était arrivé ou à d’autres. Il avait pour cela un art que j’appellerais volontiers céleste. Aussi, les auditeurs en étaient fort contents et auraient voulu que la récréation durât toujours. Sortant de là, ils se trouvaient plus recueillis que s’ils s’étaient occupés à méditer. Ainsi le père savait tout à la fois récréer agréablement l’esprit de ses enfants et les exciter à l’amour de Dieu ; et grâce à cette merveilleuse industrie, la récréation devenait une école de sainteté.

Plus admirable encore fut l’impression que fit une de ses discours sur une dame pieuse, animée d’excellentes dispositions. Il en était à ses débuts, et n’avait par conséquent pas encore atteint cette sublimité de conception et cette profondeur de sentiment que la grâce lui donna avec le temps ; néanmoins il parla avec tant d’énergie et d’onction que cette bonne dame puissamment touchée des charmes de la Bonté divine, entra dans le recueillement et l’extase.

Quand on aime Dieu, on ne saurait s’empêcher d’éprouver un vif déplaisir et une profonde douleur à la vue des offenses commises envers le Bien-Aimé ; on voudrait que tout le monde connût et appréciât ses amabilités infinies. Paul témoigna encore sous ce rapport combien il avait profité à l’école de la charité et combien il était jaloux de l’honneur de Dieu. Il était percé jusqu’au fond du cœur à la pensée des crimes qui se commettent et tâchait par tout moyen de les empêcher. On ne saurait dire jusqu’où il portait la haine du maudit péché ; son nom seul le remplissait d’horreur. Lorsqu’il prêchait sur la malice du péché mortel, la pensée de ce monstre affreux qui ose s’attaquer au Dieu de toute bonté, lui inspirait tant de zèle et d’effroi tout ensemble qu’on le voyait pâle et tremblant. Il s’élevait avec énergie contre ce poison meurtrier des âmes ; il excitait vivement ses auditeurs à le détester et à l’avoir en horreur ; on voyait que s’il avait pu verser son sang pour empêcher le péché, il l’eût versé volontiers.

Lorsqu’il apprenait que Dieu était particulièrement offensé ou que l’Église était en butte à quelque persécution ; lorsqu’il voyait des grands dépourvus de la crainte de Dieu et vivant dans la licence, donnant ainsi au peuple un prétexte pour justifier ses désordres ; lorsqu’il voyait des personnes consacrées à Dieu qui ne correspondaient pas à leur vocation, qui manquaient de zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, ces grands objets qu’elles devaient avoir toujours devant les yeux et dans le cœur ; oh ! alors il s’attristait, il gémissait, il soupirait et pleurait, et se frappant la poitrine en signe de douleur, il disait : « Mes péchés en sont la cause ; ce sont mes infidélités qui provoquent la colère de Dieu ! » Il eût souffert de bon cœur la mort la plus cruelle et la plus barbare pour remédier aux désordres de la société chrétienne. Quand ses maladies et ses autres infirmités le retenaient, sa plus grande peine était de savoir Dieu offensé par les pécheurs et de se voir hors d’état d’arrêter le mal et de ramener les âmes égarées. Il en était inconsolable ; son zèle lui tirait des larmes des yeux, et lui faisait donner toute sorte de marques de douleur : « Ah ! disait-il, que ne puis-je encore travailler ? hélas ! je ne fais plus rien ! » Aussi longtemps que ses forces le lui permirent et qu’il ne fut pas contraint de rester à la maison, on le vit toujours dans l’arène ; il prêchait avec zèle les souffrances de Jésus-Christ, l’innocent agneau immolé pour nos péchés, et tels étaient ses sentiments d’amour et de compassion en les prêchant, qu’on entendit plus d’une fois dire par des personnes graves : Ce père mourra un jour en chaire en méditant la passion de Jésus-Christ. Nul respect humain n’était capable de ralentir la force et la vigueur de son zèle. Puisant dans l’amour de Dieu cette magnanimité, cette générosité invincible qui lui est propre, il méprisait, surmontait, foulait aux pieds toute considération humaine. Dans ses prédications, il s’élevait contre les désordres qui régnaient le plus, il ne cachait pas qu’il parlait selon qu’il se sentait inspiré. Rencontrait-il de l’opposition ? il la combattait avec une vigueur et un courage apostolique. Étant une fois occupé à donner la mission dans une certaine paroisse, une personne respectable de l’endroit, après s’être confessée à lui, l’informa qu’un des notables se conduisait d’une manière peu édifiante. A cette nouvelle le père alarmé pour le succès de la mission, prend un ton d’autorité, et, avec la résolution d’un homme qui ne craint rien, parce qu’il soutient la cause de Dieu, il enjoint à la personne d’aller dire de sa part à ce notable qu’il ne s’avisât pas de troubler la mission et de la rendre inutile par ses mauvais exemples.

Il usait de cette liberté apostolique, mais toujours d’une manière charitable, chaque fois qu’il était témoin de l’offense de Dieu. Nul danger ne pouvait alors l’effrayer ; il était satisfait pourvu qu’il eût empêché le mal. Du reste, les heureux résultats de ses corrections et les prodiges dont elles étaient accompagnées, montraient assez que Dieu était avec lui.

Voyageant un jour dans la campagne Romaine, il rencontra un laboureur qui, ayant affaire à deux jeunes bœufs récalcitrants, blasphémait d’une manière horrible dans sa colère. Le serviteur de Dieu l’en reprit avec charité et douceur, et chercha à faire rentrer ce malheureux en lui-même. Mais celui-ci, au lieu d’être touché de ses avis paternels, s’en irrita et se mit à vomir mille outrages contre Dieu. Tournant ensuite toute sa fureur contre le père, qui lui reprochait un tel excès d’impiété, il saisit son arquebuse et la dirige contre lui. Alors le bon père, saisi d’horreur pour ses blasphèmes bien plus que pour le danger qui le menace, saisit à son tour son crucifix et lui dit : « Puisque tu ne veux pas respecter ce Christ, tes bœufs le respecteront. » Il n’avait pas achevé que les bœufs, ô prodige ! s’agenouillent devant lui, comme s’ils avaient eu l’intelligence et qu’ils eussent voulu réparer en quelque sorte l’outrage fait à leur créateur et à leur maître. Le laboureur à cette vue rentre en lui-même, met bas son arme, se jette aux pieds du serviteur de Dieu, lui demande pardon et le suit jusqu’au lieu où il allait donner la mission, afin de se confesser et de se réconcilier avec Dieu.

La bouche parle de l’abondance du cœur ; il est donc vrai de dire que l’amour se manifeste déjà dans le langage. On doit convenir pourtant qu’il se prouve bien mieux encore par les œuvres et par les souffrances. Oui, voilà la vraie pierre de touche à laquelle on reconnaît l’or fin de la charité, et voilà aussi comment on se rend toujours plus agréable à Dieu. Le père Paul répétait à ce propos une réflexion qu’il avait faite dans les commencements de son séjour au mont Argentario. « Un jour, dit-il, que le froid était rigoureux, je voulus faire du feu ; j’allai donc ramasser au bosquet quelques branches sèches, depuis longtemps exposées à l’air ; en un moment, j’eus un grand feu ; pourquoi cela ? Parce que le bois avait été longtemps au froid, à la gelée, à la bise, au soleil, et qu’ainsi il avait perdu toute son humidité. Il en est de même de nous, ajoutait-il ; si nous désirons que nos cœurs s’enflamment du divin amour, il faut que nous nous laissions purifier, avec une humble et patiente résignation, par les tentations, les peines, les persécutions, les tribulations. Oh ! alors, étant bien purifiés, le saint amour nous embrasera de ses flammes. »

Il écrivait dans les mêmes sentiments à une personne pieuse : « O ma fille, qu’elle est heureuse l’âme qui se détache de tout plaisir, de tout sentiment, de tout jugement propre ! C’est là une leçon très sublime. Dieu vous la fera comprendre, si vous mettez toute votre satisfaction dans la croix de Jésus-Christ, c’est-à-dire, à mourir sur la croix du Sauveur à tout ce qui n’est pas Dieu. Pour les aversions qu’on vous témoigne, les moqueries, les dérisions, les pointes, etc., il faut les recevoir avec une extrême reconnaissance envers Dieu. C’est du bois pour le bûcher où la charité doit consumer sa victime. »

Le Seigneur daigna donner occasion à son serviteur de souffrir et de travailler beaucoup pour glorifier son saint nom et répandre la dévotion envers sa passion. Sa vie ne fut qu’un enchaînement de peines, de travaux, de voyages soit pour l’établissement, soit pour le gouvernement de sa congrégation. Il fonda treize retraites, y compris l’hospice de Rome, et si vous y joignez le monastère des religieuses de Corneto, quatorze asiles furent ouverts à la piété par le serviteur de Dieu. Chacune de ces fondations lui coûta bien des peines et des contradictions ; tout cela cependant ne suffit pas à son zèle. Semblable au feu qui croît en proportion de l’aliment qu’il rencontre, il entreprit encore d’autres œuvres pour la gloire de Dieu ; il eut à négocier plusieurs fondations qui ne furent pas effectuées, soit parce qu’on y mettait des conditions contraires à l’esprit de l’institut, soit à cause des grandes oppositions qui survinrent ; le défaut de succès ne lui fit pas pourtant perdre le mérite de ses peines et de ses souffrances. Nous passons sous silence d’autres saintes œuvres qu’il avait en vue ; nous mentionnerons seulement le projet qu’il eut d’établir un asile pour les repenties, projet dont il entretint Clément XIV et qui eût reçu son exécution, si la personne sur laquelle il comptait, n’avait changé d’avis et avait eu la même constance que le serviteur de Dieu.

Qu’on considère après cela ses travaux et ses souffrances dans le ministère des missions, qu’il remplit sans relâche pendant un grand nombre d’années, avec tant de zèle et parmi tant d’austérités ; qu’on considère tant de retraites qu’il donna aux communautés religieuses et à des population entières, tant d’entretiens spirituels, de conférences, de lettres ; on comprendra avec combien de raison on a pu attester que le serviteur de Dieu était sans cesse en action pour la gloire de Dieu, qu’il ne se lassait pas de travailler pour son service, qu’enfin toutes ses démarches montraient évidemment un homme dirigé par le désir de plaire à Dieu et de procurer sa gloire.

Le père Paul, en effet, eut toujours soin, comme un bon fils, de se laisser conduire par l’esprit de son Père céleste ! il gardait son cœur, comme une fontaine scellée, il n’y recevait d’autres eaux que celles du ciel ; c’est ainsi qu’il arrosait le champ que le Maître suprême lui avait donné à cultiver. Avant de rien entreprendre, il s’efforçait toujours de bien purifier son intention et de n’avoir que Dieu en vue. Il répétait souvent et avec un grand sentiment : pour la grande gloire de Dieu. Il avait appris de bonne heure cette sainte pratique de monseigneur Gattinara. Ce grand évêque, lorsqu’il était son directeur, lui avait recommandé de faire souvent dans la journée son examen sur la pureté d’intention. Paul suivit fidèlement cet important avis. Pendant longtemps, il fit cet examen plus de vingt fois par jour, et c’est par ce moyen-là qu’il se disposa à agir toujours plus purement pour la gloire de Dieu. Il continua cette pratique le reste de sa vie, et il en tira un si grand fruit, qu’il put dire à son confesseur : « Il me semble avoir toujours agi avec droiture d’intention ; je renouvelais mon intention plus de vingt fois, lorsque je prêchais. » Manquer de cette pureté d’intention, était à ses yeux un attentat énorme. Il avait coutume de dire : « Je me croirais damné, si je dérobais à Dieu la moindre parcelle de ses dons. » Il se serait, disait-il encore, réputé plus méchant que Lucifer, s’il avait cherché l’estime et les applaudissements. On voit par là combien l’or de sa charité était pur. Ayant reconnu par expérience les avantages de la simplicité, de la pureté d’intention et de l’examen pratique sur cette vertu, il les recommandait en y joignant cette réflexion non moins importante, que pour travailler à la gloire de Dieu, il fallait un esprit libre et détaché de tout, qui eût Dieu seul en vue.

De toutes les preuves de l’amour, la plus grande consiste à souffrir beaucoup pour celui que l’on aime, à soutenir les plus grandes tribulations, comme un grand feu résiste aux eaux qui menacent de l’amortir et de l’éteindre, à aimer sans se refroidir jamais dans l’amour ; or, c’est précisément en tout cela que la charité du serviteur de Dieu a merveilleusement éclaté. Dès les premiers temps de sa consécration au service de Dieu, il plut à la Bonté divine de lui accorder de grandes lumières et de rares faveurs ; mais en même temps, elle le préparait à de grandes croix. Souvent il entendait Dieu lui dire au fond du cœur : « Je te montrerai combien tu dois souffrir pour mon nom. Dans une vision, Dieu lui montra une discipline avec des battants d’or, sur lesquels était écrit Amour, pour lui faire entendre qu’il voulait le flageller par amour. Lorsque, dans ses visites au Saint-Sacrement, son cœur semblait comme s’envoler vers son Jésus, une voix intérieure lui disait : « Mon fils, celui qui m’embrasse, embrasse des épines. » Lui-même avoua à son confesseur que, se trouvant un jour fort recueilli dans la chapelle de la Sainte Trinité à Gaëte, il vit un ange qui se présentait à lui avec une croix d’or, et le Seigneur lui dit intérieurement : je veux faire de toi un nouveau Job. C’est par de telles faveurs et d’autres semblables que le Seigneur, dont la providence dispose toutes choses avec tant de douceur, prépara le jeune Paul aux épreuves qui lui étaient réservées. L’effet de ces encouragements célestes fut d’allumer dans son cœur un ardent amour pour les souffrances ; il en avait un si grand désir qu’il ne pouvait l’exprimer autrement que par ces mots : je suis affamé de croix et de travaux. Le Seigneur commença bientôt à le rassasier. A peine avait-il pris l’habit religieux qu’il fut en butte, plusieurs heures chaque jour, à des désolations, à des tentations, à une mélancolie horrible, à un abandon intérieur si pénible, que tout le monde lui paraissait heureux et content, excepté lui. Le temps ne fit qu’ajouter à l’intensité et à la durée de ce martyre intérieur : les désolations et les ténèbres d’esprit devinrent de plus en plus affligeantes et épaisses, semblables à l’obscurité du soir qui va toujours croissant. C’est ce qui lui fit dire un jour à son confesseur : « Depuis environ cinquante ans, je ne me souviens pas d’avoir passé un jour sans peine. » Il ajoutait une autre fois : « On lit de plusieurs, qu’ils ont été en proie à ces désolations et abandons spirituels pendant cinq, dix, quinze ans ; pour moi… n’y pensons pas, j’en frémis. » Ce langage lui était inspiré par son humilité ; il craignait d’être coupable de quelque infidélité cachée, et il disait souvent à Dieu avec saint Augustin : « Vos yeux, Seigneur, voient beaucoup de choses que je ne vois pas. » Il en vint à ce point que la vue de son intérieur le faisait trembler des pieds à la tête dans la crainte de se damner, tant il se croyait en mauvais état ; alors c’était sa coutume de dire, qu’il eût été heureux d’aller en purgatoire jusqu’à la fin du monde, parce qu’au moins il aurait été sûr d’aller enfin au ciel ; il eût regardé comme une grande faveur de mourir dans les sentiments de contrition et de résignation où il avait vu plusieurs de ceux qu’il avait assistés sur les échafauds ; voilà jusqu’où allaient sa désolation intérieure et sa crainte des jugements de Dieu. En cet état, rien n’était capable de le consoler, ni d’alléger sa peine. Toutes choses au contraire lui donnaient de l’ennui et du dégoût. Son confesseur à qui il confiait ses peines intérieures, comme l’exigent les règles de l’humilité et de l’obéissance, n’avait d’autre ressource dans ces moments que de faire diversion et de lui parler de choses indifférentes. Les paroles les plus encourageantes, comme c’est l’ordinaire en pareil cas, ne faisaient qu’accroître sa peine ; aussi disait-il quelquefois avec le prophète Jérémie : « Le Seigneur a bouché toutes les issues avec des quartiers de rochers ; il a rompu pour moi tous les chemins. » (Thren. III). très souvent aussi, il répétait dans l’amertume de son âme ces autres paroles du prophète Ezéchiel : « Il n’y a plus que lamentations et malheurs. »

Pendant qu’il était plongé dans cet abîme de peines, son exercice le plus fréquent était de s’abandonner totalement à la sainte volonté de Dieu. Ayant lu que sainte Gertrude récitait chaque jour un chapelet uniquement composé de ces paroles : Fiat voluntas tua, il se mit à pratiquer un acte de piété si agréable à Dieu. D’autres fois il disait dans les sentiments d’une parfaite conformité : « Vos jugements, Seigneur, sont justes et équitables. Toute votre conduite est basée sur la justice, parce que nous avons péché et que nous n’avons pas obéi à vos commandements. »

Pour lui donner une plus haute idée encore de cette vertu, un jour, pendant qu’il se promenait, le Seigneur fit paraître à sa vue un gros faisceau de croix ; en même temps il lui inspira intérieurement de plonger sa volonté propre, comme une goutte d’eau, dans l’océan immense de la volonté tout aimable de Dieu. Le serviteur de Dieu fut fidèle à l’inspiration, et en un clin d’œil toutes les croix s’évanouirent.

C’est ainsi qu’il passait ses jours à aimer et à souffrir, pratiquant ainsi le premier l’avis qu’on trouve dans une de ses lettres : « Une des preuves les plus claires de l’amour qu’on a pour Dieu, c’est de chercher uniquement son bon plaisir, de ne désirer que Dieu : « Dilectus meus mihi, et ego illi, et d’exécuter promptement sa volonté, dès qu’on la connaît. De même que la cire qu’on approche du feu prend toutes les formes qu’on veut ; de même l’âme aimante doit se liquéfier, dès que le Bien-Aimé a parlé. »

S’il ne trouvait point de consolation ni de douceur sensible dans sa conformité, il en retirait du moins un grand courage et une haute idée du mérite des souffrances. On lui demandait quelquefois s’il souffrait beaucoup ; sa réponse était bien souvent que non : il comptait pour rien les douleurs de la goutte, de la sciatique, d’un rhumatisme ; pour rien, les maux de dents, d’yeux et d’oreilles, parce qu’il considérait qu’en les souffrant, il était agréable à Dieu et acquérait un titre à cette gloire immense de l’éternité, en comparaison de laquelle tous les maux ne sont rien.

 

 

CHAPITRE 9.

DE LA PARFAITE CONFORMITÉ DU PÈRE PAUL A LA SAINTE VOLONTÉ DE DIEU.

 

Il est une preuve à laquelle on reconnaît indubitablement un amour sincère et fidèle : « Ceux qui l’aiment fidèlement, dit le Sage, acquiescent à ses volontés. » (Sap. III). Le serviteur de Dieu la possédait visiblement. Sa soumission et sa conformité à la volonté divine étaient parfaites. Sa règle était de n’avoir d’autre volonté que celle de Dieu. Elle était son élément, son centre, son repos, le lieu où son cœur goûtait un sommeil tranquille, doux et paisible, en sorte qu’aucun événement ne lui causait de trouble ou de peine. « Laissons faire le bon Dieu, disait-il ; que la volonté de Dieu soit faite ; que le Seigneur soit béni à jamais ; je ne veux ni plus ni moins que la volonté et le bon plaisir de Dieu, soit dans le temps, soit dans l’éternité ; je ne puis vouloir que ce que veut mon Dieu. » Sa conduite répondait à son langage ; dans les accidents les plus fâcheux, il inclinait la tête en disant : « Que la très aimable volonté de Dieu soit faite, » ou, d’autres choses semblables. De là aussi l’habitude qu’il avait de s’approprier cette parole du Sauveur, qu’on lit dans l’Évangile : « Je suis venu, non pour faire ma volonté, mais la volonté de mon Père qui m’a envoyé. Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père. »

Le père Paul avait compris que c’était là le secret pour gagner le cœur de Dieu et nous concilier sa bienveillance. Il est écrit en effet qu’il fait la volonté de ceux qui le craignent. Il savait qu’il n’y a ni repos, ni paix possible pour celui qui résiste à la volonté de Dieu : « Quis restitit ei, et pacem habuit ? » Aussi trouvait-il une occasion nouvelle de mérite dans les traverses, dans les peines, dans les persécutions qu’il eut à souffrir lui et sa congrégation. On le voyait dans ces circonstances se recueillir, puis lever les mains jointes et les yeux au ciel, en témoignage de sa parfaite soumission : « Volonté de Dieu ! » répétait-il avec confiance ; ensuite il baissait la tête et, se découvrant par respect, il ajoutait : « Seigneur, que votre volonté soit faite ! » D’autres fois, il disait gracieusement d’un air gai et riant : « Dans les maux et les traverses que Dieu nous envoie, il faut nous humilier et incliner la tête, parce que s’il veut nous donner un soufflet et que nous levions la tête, il nous en donnera dix ; au contraire si nous baissons la tête et qu’il ait dessein de nous donner dix soufflets, à peine s’il nous en donnera un seul. »

Le Seigneur qui voulait de lui une conformité héroïque et parfaite, le soumit à des épreuves très rudes. Le lecteur se rappelle sans doute que la vie du père Paul fut entremêlée d’une foule d’événements douloureux pour son cœur et traversée de difficultés fréquentes et en apparence insurmontables. Il se rappelle aussi avec quelle tranquillité il regardait toutes choses dans la volonté de Dieu, poursuivant toujours son chemin avec son bon frère, le père Jean-Baptiste. Avec quelle résignation ne l’a-t-on pas vu supporter la mort de ce frère bien-aimé et adorer dans ce coup les dispositions de la divine Providence ? Et dans l’établissement de sa congrégation, œuvre à laquelle il a consacré sa vie entière, quel n’était pas encore son abandon à la volonté divine, alors qu’il la voyait combattue par une opposition formidable et menacée d’une ruine totale ? « L’institut a vu le jour, disait-il, mais je vois avec évidence qu’il peut périr en naissant… Je me prépare à tout, et je ne fais que me résigner et m’abandonner au bon plaisir divin, prêt à voir cet ouvrage fait ou défait, selon qu’il plaira à Dieu. – De retour à Rome, disait-il dans une autre lettre, j’ai trouvé que nos affaires avaient marché selon le bon plaisir de Dieu, et je m’en suis réjoui en lui, parce que mon unique désir est de faire en tout sa sainte volonté. » En somme, il mettait toute son étude à ne vouloir que ce que Dieu voulait, et comme Dieu le voulait.

Appréciant le mérite de cette sainte pratique, il nous enseignait, dit un témoin, à recevoir toutes choses immédiatement de la main de Dieu, sans regarder qui était l’instrument de nos épreuves, et nous figurant que Jésus lui-même nous les présentait de sa propre main. D’autres fois, en donnant des avis analogues, il se servait fort spirituellement de cette belle et expressive comparaison : « Si, allant au jardin pour cueillir des fruits, vous étiez surpris par une forte pluie, que feriez-vous ? Vous iriez vous abriter dans la chaumière, n’est-il pas vrai ? de même, quand les angoisses, les tribulations, les amertumes, pleuvent sur vous, il faut vous cacher dans l’asile assuré de la volonté de Dieu, et de la sorte vous n’en serez pas mouillés. »

Dans ses lettres il inculquait de la manière la plus pressante ce saint exercice : « Ma fille, en Jésus-Christ ! dit-il, quand est-ce que nous serons morts à tout, afin de vivre pour Dieu seul ? Ah ! oui, quand viendra ce moment ? O mort précieuse, plus désirable que la vie, mort qui nous divinise, parce qu’elle nous transforme en Dieu par amour ! – Saint Jean Chrysostôme a dit : Silentium, quod lutum praebet figulo, idem ipse praebe conditori tuo. O quelle sentence ! Il veut dire : Ce silence que l’argile et la boue gardent dans les mains du potier, gardez-le vous-même dans les mains de votre Créateur. L’argile se tait toujours, que le potier en fasse un vase d’honneur ou un vase d’ignominie ; il se tait, soit qu’il le rompe, soit qu’il en jette les débris dans un cloaque ; il se tait et il est aussi content que si on le plaçait dans la galerie du roi ; gravez dans votre mémoire cette grande leçon. – J’approuve beaucoup les désirs que Dieu vous donne à l’égard des âmes, et au sujet des besoins de la sainte Église, qui sont fort grands ; mais il faut les laisser mourir dans le feu de l’amour de Dieu d’où ils procèdent, et attendre le temps où Dieu en voudra l’accomplissement. Dans l’intervalle, cultivez un seul désir, le plus parfait de tous, qui est de plaire de plus en plus à Dieu et de vous nourrir de sa sainte volonté. – Nourrissez-vous de la sainte volonté de Dieu ; buvez au calice de Jésus, les yeux fermés, sans vouloir connaître ce qu’il y a dedans ; il suffit de savoir que ce calice nous est offert par le doux Jésus. – Surtout, faites-vous une grande habitude de la résignation à la volonté divine ; faites-en souvent des actes : O chère volonté ! O sainte volonté de Dieu, je vous aime ! O douce volonté de mon Père et de mon Dieu, soyez toujours bénie ! O sainte, ô douce volonté, vous êtes mes délices ! La nourriture de mon Jésus était de faire la volonté du Père éternel, ma nourriture sera aussi de faire toujours votre sainte volonté. – Combien j’ai aimé le dernier point de votre lettre en considérant le travail divin que la Bonté infinie fait dans votre âme. O quelle grâce ! O quel don ! Vous appelez doux maintenant ce qui véritablement est très doux ; viendra un temps où vous prendrez votre nourriture sur la croix, sans pouvoir vous nourrir sinon de ce qui fut la nourriture du Sauveur… Nourrissez-vous en âme généreuse, et dormez bien, parce que ce genre d’aliment demande un sommeil prolongé dans la solitude intérieure. »

Le père Paul avait droit sans doute de donner des leçons si sublimes et si excellentes de perfection, de conformité et d’amour. De tout ce que nous avons dit de sa charité envers Dieu, et nous avons raconté les choses en toute sincérité, ne peut-on pas conclure que son amour était comme un feu ardent dans un cœur dégagé de toute affection terrestre ? Cet amour l’élevant au-dessus de toutes les créatures cherchait de toute sa force Dieu seul, désirait Dieu seul, trouvait en Dieu seul ses complaisances et ses délices. Cet amour, quoique éprouvé par un horrible abandon intérieur, par des rebuts pénibles, quoique plongé dans les ténèbres de la tristesse, de l’horreur, de la crainte, s’attachait étroitement à la croix et suivait fidèlement les traces du Bien-Aimé. Plus celui-ci semblait fuir, plus le serviteur de Dieu dilatait son cœur, se préparant ainsi à des communications plus intimes et plus précieuses dont il se jugeait néanmoins très indigne. Que dis-je ? enveloppé de ténèbres au milieu de ses peines, et dépourvu de toute consolation sensible, il était d’autant plus fidèle à suivre son Dieu, qu’il le découvrait moins dans la nuit obscure où se trouvait son âme.

C’est cet amour qui éleva la vertu du père Paul jusqu’à la perfection et l’héroïsme. En effet, pendant qu’il purifiait son cœur et élevait son esprit tout en Dieu, il faisait son plus cruel tourment, en le privant du sentiment de cette union à laquelle il le portait avec violence, et en le laissant même dans la persuasion pénible qu’il avait perdu ce Dieu hors duquel son cœur n’avait ni repos ni paix. Est-il surprenant après cela que son amour, toujours alimenté par les peines et les amertumes, cette nourriture si substantielle, ait acquis tant de générosité pour surmonter les tribulations, tant de force pour triompher des tentations ; qu’il soit devenu infatigable au travail, invariable parmi les vicissitudes les plus fâcheuses et qu’il n’ait jamais été satisfait de lui-même ? Toutes ses pensées, tous ses désirs étaient d’avancer dans cette charité dont Dieu l’enrichissait si libéralement. Mais comme les actes d’amour qu’il pratiquait dans la partie supérieure ne répandaient d’ordinaire ni lumière, ni suavité, ni consolation dans la partie sensible, il lui restait toujours une crainte excessive d’être dans la disgrâce de Dieu. Il passa une grande partie de sa vie à aimer et à souffrir de la sorte, accablé d’une profonde tristesse et plongé dans l’affliction. Venait-il quelquefois à penser à la perte de Dieu ou bien à en parler ? oh ! alors, il témoignait souffrir un cruel martyre ; il ne savait où reposer son esprit, et pour être délivré de ce tourment, il eût souffert avec plaisir la mort la plus affreuse.

Un jour, il donnait les exercices au couvent de Vetralla. Parlant de la peine du dam dans la méditation de l’enfer, il fut saisi d’une si vive appréhension qu’il se mit à faire entendre des cris déchirants sur le malheur des damnés dans ce lieu de tourments. « Jamais vous ne verrez Dieu ! toujours vous serez privés de Dieu ! s’écriait-il. » On eût dit, quand il répétait ces mots : toujours ! jamais ! que son cœur allait se briser. « O quelle dure nécessité ! ajoutait-il avec effroi, quelle dure nécessité de haïr éternellement celui qui nous a aimés de toute éternité ! »

 

 

 

CHAPITRE 10.

DU DON D’ORAISON QUE POSSEDAIT LE SERVITEUR DE DIEU.

EXCELLENTS AVIS QU’IL DONNAIT AU SUJET DE L’ORAISON.

 

Le Maître intérieur qui enseignait au père Paul des leçons si sublimes, c’était l’oraison. C’est à cette fournaise céleste qu’il s’enflammait de l’amour de Dieu qui est, dit l’Apôtre, un foyer inextinguible de charité. Deux noster ignis consumens est. (Hebr. XII). Il avait pour elle un attrait remarquable ; il s’y adonnait tout entier, ce que saint Jean Chrsysostôme regarde comme la preuve d’un grand amour ; enfin on ne peut dire combien il était affectionné à ce saint exercice ; il y trouvait sa force, son repos, son trésor. Dès sa jeunesse, il avait coutume de se lever la nuit et de se rendre pieds nus avec son frère Jean-Baptiste dans un oratoire ; il y récitait l’office divin et s’entretenait pendant le silence de la nuit avec la divine Majesté. Depuis lors on peut dire que l’oraison fut son occupation continuelle, et que sa vie fut une union continuelle avec Dieu. Outre le temps qu’il consacrait à l’oraison avec la communauté, il se levait le matin avant les autres pour prier plus longtemps, ou pour se préparer à dire la sainte messe, s’occupant de bonne heure à exciter dans son cœur de nouveaux sentiments d’amour et de désir envers Jésus-Christ. Avait-il un instant de loisir ? il en profitait avec empressement pour s’unir de plus en plus à Dieu et se plonger dans cet océan de bonté. C’est pour cela qu’il aimait à être seul. S’il était obligé de sortir, il se hâtait de rentrer au plus tôt afin de jouir en paix de son Dieu. Le temps de ses maladies était un temps précieux pour lui ; son recueillement était continuel ; il restait volontiers seul et tenait ses croisées fermées, passant des heures entières à réciter des prières vocales, ou à s’entretenir dans le silence et le recueillement avec son Dieu. Aussi l’infirmier lui disait-il souvent : « Vous êtes toujours en prière. – C’est là du moins mon intention, lui répondait le père. » L’infirmier qui a déposé sur ce point, ajoute : « Bien souvent j’entrais dans sa chambre, sans qu’il me vît, et je le trouvais profondément recueilli. Lorsque je l’appelais, il paraissait se réveiller d’un profond sommeil. Je lui disais à dessein : je suis fâché de vous avoir éveillé. – Je ne dors pas, me répondait-il, mais c’est mon habitude d’être ainsi. C’est-à-dire que son habitude était de se tenir en oraison. »

Pour savoir au juste quel était le don d’oraison du père Paul, il convient d’entendre son confesseur. Paul l’avait fait le dépositaire des secrets de son âme, conformément à cette maxime si sage et si utile qu’il enseignait aux autres : il faut être secret pour les créatures, excepté pour le père spirituel. C’est là, ajoutait-il, une des marques et un des fruits les plus sûrs auxquels on peut reconnaître les dons de Dieu. Voici donc ce que dit son confesseur : « Dès le principe de sa conversion, le Seigneur, comme il me l’a avoué plusieurs fois, lui accorda un don d’oraison très spécial ; il se sentait tellement ravi en Dieu qu’il ne s’en serait jamais détaché… Souvent il se sentait ravi hors de lui-même et avait des extases sublimes ; c’est ce qui fit dire un jour à un bon frère capucin : Monsieur Paul, à ce que je vois, vous voulez aller en paradis. Dès les commencements, il s’appliqua à méditer la passion et la vie de Jésus-Christ ; cette méditation produisait en lui une componction, une abondance de sentiments et de larmes, difficile à décrire. Le Seigneur, pour s’accommoder à sa capacité, lui donnait fréquemment dans ces commencements des vues sensibles sur les mystères de sa vie et de sa passion ; il en vint à se faire voir à lui sous la forme d’un gracieux enfant, pendant qu’il récitait le saint Rosaire. Mais il ne tarda pas à le sevrer de ces faveurs sensibles pour lui en accorder de plus spirituelles et de plus éloignées des sens. Les visions devinrent intellectuelles. Le Seigneur les répandait en forme d’empreinte, à peu près comme la figure d’un cachet s’imprime dans la cire molle ; et dans ces communications, il lui faisait entendre tant et de si grandes vérités sur les mystères de la foi, que selon ce que Paul disait à son directeur d’alors, une bibliothèque de livres n’eût pas suffi pour les expliquer. Telle est sans doute l’origine de cette science céleste des choses de Dieu, dont il était rempli, et qu’il savait si bien communiquer aux autres. Outre les vérités de la foi, le Seigneur lui révéla les épreuves auxquelles il le destinait, et la grande œuvre de la congrégation, pour l’établissement de laquelle il l’avait choisi. Par suite de ces lumières et de ces grâces célestes, Paul se sentit tant de force et de courage qu’il aurait passé au travers des haches et des épées. Ne sachant comment expliquer à son directeur ces communications divines, ni leurs résultats, voici à quelle comparaison il recourait : « Figurez-vous, disait-il, que vous avez entre les mains un plat d’or très pur, que vous y jetiez ou versiez la quintessence des parfums les plus rares, les plus doux, les plus exquis ; qu’ensuite vous plongiez et humectiez dans ce plat un mouchoir très fin de Hollande, pour en aspirer l’odeur ; ce mouchoir vous donnera un parfum inexplicable, composé de tous les parfums : voilà ce que mon âme éprouve, quand je reçois ces communications intimes et cachées. » La Bonté divine continua pendant l’espace d’environ douze ans à répandre sur lui le baume et l’onction de sa miséricorde. De temps en temps néanmoins, pour le façonner peu à peu au combat, elle le visitait par des sécheresses et de grandes désolations ; mais elles n’étaient ni aussi fréquentes, ni aussi longues. Depuis, ce grand Dieu qui se joue dans l’univers voulut se jouer amoureusement de son serviteur, en le laissant le reste de sa vie, c’est-à-dire, environ cinquante ans, dans les délaissements, les sécheresses, les désolations intérieures les plus horribles, ne lui donnant plus, qu’à de rares intervalles, quelques moments fort courts de relâche. Dans ces moments, on l’eût pris pour un séraphin ; il parlait alors avec tant de feu et d’ardeur des choses célestes, que ses auditeurs en étaient transportés ; lui-même, après cette trêve, se sentait rempli de force et de courage pour souffrir avec une générosité héroïque son martyre intérieur. Étant au plus fort de ses ténèbres, il disait après avoir rendu compte de son intérieur : « Bien que je me trouve dans un état si misérable, qu’il me semble ne plus avoir ni foi, ni espérance, ni charité, ni même cette lumière naturelle dont jouissent les autres hommes, et qu’ainsi je sois tout semblable à un animal ; malgré cela, si l’on me demandait à tout moment : à quoi penses-tu ? Il me semblerait pouvoir répondre que j’ai Dieu seul en vue dans la partie supérieure de l’âme. » De là on peut conclure que son oraison était continuelle, et d’autant plus noble, plus parfaite et plus sublime, qu’elle était plus cachée, plus secrète et plus dégagée de tout ce qui est sensible. Aussi disait-il souvent qu’il lui semblait impossible de ne pas penser à Dieu, notre âme étant toute remplie de Dieu, et nous tout plongés en Dieu. Témoignait-on ne pas entendre cette vérité : « Mais, disait-il, cela se trouve dans notre Pater. Ne dites-vous pas : Qui es in caelis ? Eh bien, notre âme est ce ciel spirituel où la divine Majesté réside comme sur son trône. Comment donc est-il possible d’oublier Dieu et de ne pas l’aimer ? »

Toujours occupé de l’oraison, il devait en être un excellent maître, et l’on ne doit pas être surpris s’il parlait si bien de ce saint exercice et de la manière de le bien pratiquer. Quand il en causait ou engageait quelqu’un à s’y adonner, il s’exprimait avec tant de grâce et d’onction, qu’il semblait lui en communiquer le don. Il maniait ce sujet avec la plus grande habileté ; il saisissait aussitôt ce qu’on lui proposait sur cette matière ; mais avant de répondre, il prenait l’air d’un homme qui réfléchit, puis il disait : il suffit, j’ai compris, vous devez vous comporter de telle et de telle manière. Bien souvent il éclaircissait par une comparaison les avis qu’il donnait, et ces avis étaient appropriés aux besoins de chacun et conformes à l’esprit de Dieu, qui est le grand Maître de cette science. Pour en inspirer l’amour à tout le monde, il ne se lassait pas de répéter que par l’oraison l’âme s’unit à Dieu et se transforme en lui par amour. En parlant de la sorte, il exprimait le plus ardent désir de pouvoir s’abîmer totalement en Dieu, et le feu de son visage décelait le feu plus ardent encore qui consumait son cœur. Il eût souhaité que tout le monde s’appliquât à l’oraison et à la prière. Il était pour ainsi dire inconsolable de ce qu’il y en a si peu qui connaissent le trésor caché dans l’oraison et l’union avec Dieu, et il était persuadé qu’on entre aisément dans la voie de la perdition, quand on néglige l’oraison.

A l’occasion, il ne manquait pas de donner les avis convenables pour bien se conduire dans les routes diverses de l’oraison et pour ne pas empêcher le travail sublime et l’œuvre si délicate de la grâce dans les âmes bien disposées. Mais c’était surtout en présence des religieux, ses enfants, qu’il épanchait plus librement son cœur et témoignait son ardent désir de voir se répandre l’amour de l’oraison. Afin de les disposer à cette grâce, et de leur en faire conserver le fruit, il leur recommandait particulièrement de se maintenir en la présence de Dieu, non pas par une étude sèche et stérile, mais d’une manière affectueuse, paisible et tranquille, pour se pénétrer de son esprit. Il inculquait cette pratique comme un moyen très puissant pour établir entre Dieu et l’âme une sainte union de charité. Il répétait d’un ton pénétré l’avis que Dieu lui-même donnait à Abraham : « Marchez devant moi, et vous serez parfait. » (Genes. XVII.) ; et cette belle promesse faite à l’âme fidèle : « Sponsabo te mihi in fide. » (Osé. II). D’autres fois il disait que le souvenir continuel de Dieu engendre dans l’âme un état divin ; il ajoutait que le silence et la retraite étaient deux moyens très efficaces pour s’élever à Dieu et entrer dans le sanctuaire de son amour ; il confirmait son sentiment par les divines Écritures : « Sedebit solitarius, et tacebit : quia levavit super se. » (Tren. 3. XXVIII.). Dum medium silentium tenerent omnia, et nox in suo cursu medium iter haberet, omnipotens sermo tuus Domine, etc. » Quand l’âme, disait-il, tient les passions assujetties, quand elle vit retirée en Dieu, quand elle chemine à la lumière de la foi, elle est dans ce grand silence et dans ce minuit que Dieu recherche ; alors le Verbe divin prend naissance d’une façon toute spirituelle, toute divine dans cette âme.

Mais la négligence perd les plus précieux trésors et dissipe le recueillement le plus profond. C’est pourquoi il recommandait instamment aux âmes favorisées de ces dons de se comporter avec beaucoup de prudence et de circonspection, de conserver avec soin le recueillement intérieur au milieu même des occupations, en faisant des retours fréquents vers Dieu. Il leur recommandait de même de veiller sur leurs sens et surtout sur les yeux ; car, disait-il, quand on se tient sur la porte et aux fenêtres de la maison, on voit bien ce qui se passe au dehors, mais non ce qui se passe au-dedans ; au contraire, quand on se tient dans l’intérieur de la maison, rien de ce qui s’y fait ne nous échappe. « Celui-là, ajoutait-il, qui s’applique à la modestie des yeux, acquerra le recueillement intérieur. »

Dieu a promis d’augmenter les talents et les dons du serviteur fidèle ; voilà pourquoi encore le vénérable père exhortait les personnes d’oraison à pratiquer fidèlement les vertus, surtout l’humilité. Il faut, disait-il, qu’elles conservent leur secret selon l’avis du prophète : « Secretum meum mihi. » (Isa. XXIV.) et qu’elles saisissent toutes les occasions de s’humilier. « Ayons soin de nous tenir sur notre terrain et en-deçà de nos limites, qui sont le néant et le péché. Dieu en sera plus porté à nous attirer sur le sien, et il nous absorbera dans l’immensité de son Être infini. » C’est ainsi qu’il s’exprimait. D’autres fois il disait : « Gardez bien le sanctuaire de votre âme ; tenez toujours allumées devant l’autel les trois lampes de la foi, de l’espérance et de la charité. Tenez toujours le feu de la charité allumé sur l’autel de votre cœur. » Il faisait ici allusion à l’ordonnance portée par le Seigneur dans la loi ancienne : Ignis in altari semper ardebit. (Levit. VI.) Tels étaient les enseignements qu’il donnait d’ordinaire aux personnes d’oraison. C’était aussi sa coutume d’user de paraboles et de similitudes, afin de les graver plus profondément dans la mémoire de ses auditeurs, et aussi pour imiter le divin Sauveur. « Jésus-Christ, le Maître de la vérité, parlait en paraboles, disait-il à cette occasion ; c’est pour cela que je vais moi-même vous en proposer une, etc. »

Pour les âmes qui n’avaient pas le don d’oraison, il leur recommandait beaucoup de faire pendant le jour de fréquentes aspirations ou prières jaculatoires, en profitant pour cela de tout ce qu’elles voyaient et entendaient. « Si, par exemple, disait-il, vous allez au jardin et que vous voyez des fleurs, demandez un peu à l’une d’elles : Qui es-tu ? elle ne vous répondra pas sans doute, je suis une fleur ; non ; mais elle vous dira, ego vox, je suis un prédicateur : je prêche la puissance, la sagesse, la bonté, la beauté, la prudence, de notre grand Dieu. Figurez-vous, ajoutait-il, qu’elle vous ait fait cette réponse et laissez votre cœur s’en pénétrer, s’en imbiber, s’en humecter tout entier. »

Nous l’avons dit, il était ennemi des scrupules qui troublent tant l’esprit et empêchent de goûter la suavité des commandements divins. A son avis, il fallait les consumer tous dans le feu de la charité : « Abîmez-vous tout en Dieu, disait-il, et reposez votre esprit dans le sein de votre Père céleste. » Comme remède aux troubles et aux inquiétudes de l’âme, il recommandait d’invoquer le saint nom de Jésus, et pour expliquer les effets admirables de paix et de tranquillité que produit l’invocation de ce nom de salut et de grâces, voici la similitude dont il se servait : « Je me trouvais un jour, disait-il, au voisinage de la mer, occupé à une mission. Les pêcheurs de l’endroit m’engagèrent à assister à leur pêche. J’y allai et je remarquai que la mer étant agitée, ils y jetaient de temps en temps quelques gouttes d’huile. Là où tombait cette huile, les flots se calmaient et les pêcheurs avaient l’aisance de découvrir le poisson et de pêcher. » Tout est instruction pour qui sait en profiter. Écoutons la leçon importante qu’il tira de ce fait : « Quand notre esprit, dit-il, se trouve agité comme la mer au milieu de la tempête, pour lui rendre la tranquillité et la paix, il faut laisser tomber sur lui de temps en temps quelques gouttes d’huile, je veux dire qu’il faut invoquer souvent le saint nom de Jésus, dont il est dit dans le cantique des cantiques : « Votre nom est comme une huile épanchée. »

C’est surtout dans sa correspondance qu’on voit la grande habileté qu’il avait acquise dans la science des Saints, science qu’il puisait sans relâche aux pieds de Jésus crucifié. Ses lettres sont un monument d’autant plus précieux qu’elles nous ont conservé non seulement ses sentiments, mais ses paroles mêmes. Il avait pour maxime, qu’il faut proportionner les aliments à l’estomac ; aussi donnait-il à chacun les avis appropriés à ses dispositions. Aux commençants, il présentait le lait, comme une tendre nourrice. Il écrivait en ces termes à un maître de novices : « J’ai reçu ce matin votre bonne lettre, et je me réjouis d’apprendre les grâces que Dieu fait à ses serviteurs, et spécialement au père N… Il commence à avoir le don d’oraison ; veillez cependant à ce qu’il ne s’endorme pas dans la pratique des vertus et l’imitation de Jésus-Christ. Qu’il commence toujours son oraison par un des mystères de la Passion, et qu’il s’entretienne en de pieux soliloques, sans faire d’effort pour méditer. Si Dieu vient ensuite à l’attirer au silence d’amour et de foi dans son sein divin, comme votre Révérence me le dit, qu’il ne trouble pas la paix et le repos de son âme par des réflexions explicites. Je vous recommande surtout de bien établir tous vos novices dans l’humilité et la haine de soi-même… On n’en a jamais assez. »

A mesure qu’on marchait dans les voies de l’oraison et de la vertu, il donnait avec discrétion les instructions les plus propres à faire avancer. Il écrivait à une personne : « Vos lettres me causent beaucoup de joie devant Dieu ; elles me donnent sujet de bénir la Bonté suprême de ses miséricordes envers une âme qu’elle m’a confiée. Soyez maintenant très fidèle à correspondre à de si éminents bienfaits ; ils sont une préparation à de plus grandes grâces et à des lumières plus hautes et plus sublimes, qui feront que votre âme aura plus d’amour pour Dieu, acquerra une plus grande vertu et la pratiquera d’une manière plus héroïque. En effet, quand l’âme est plus éclairée par la foi dans l’oraison, elle demeure plus intimement unie à Dieu, et par le moyen de cette union avec le bien suprême, elle est enrichie de tous les biens et elle fait de grandes choses avec humilité et anéantissement d’elle-même. Par là, elle se dispose à être tout absorbée en Dieu dans la contemplation, car l’Amant divin l’attire à lui et la divinise, pour ainsi dire, par le moyen de cette sainte union. C’est pourquoi je désire que vous vous exerciez beaucoup dans la connaissance de votre néant, pour abîmer ensuite ce néant dans l’immensité de Dieu qui est tout. O perte heureuse ! et que l’âme se retrouve bien en se perdant ainsi en Dieu ! Ah ! pensez combien notre Dieu, qui est le Dieu de vérité, est ami de la vérité ! Or, celui qui connaît son néant et qui s’y tient, connaît la vérité, et par le moyen de la contemplation qui nous fait connaître cette grande vérité que nous sommes néant et que Dieu est tout, notre âme se plonge dans l’amour infini du Bien suprême. Dans mes lettres précédentes, je vous ai donné des règles pour vous diriger dans l’oraison, selon les lumières que Dieu m’a données. Sachez, ma fille, que l’état d’oraison dans lequel Dieu vous a mise demande peu de paroles : l’amour parle peu ; la langue du saint amour, c’est le cœur qui brûle, s’enflamme, se consume, s’écoule tout en Dieu ; aucune pensée ne peut exprimer ses ardeurs ; elles font de l’âme aimante un sacrifice perpétuel d’amour, une victime d’holocauste, consumée et réduite en cendres dans le feu divin de la charité ; bref, un seul regard d’amour, en esprit de foi, lui révèle de grandes vérités. J’aurais une infinité de choses à vous dire, mais je n’en n’ai pas le temps, et tout mon esprit se perd dans cet immense océan des grandeurs infinies de Dieu. Soyons magnanimes, servons noblement le Seigneur, pratiquons de grandes vertus ; Dieu sera notre force et nous donnera la victoire. Je vous recommande de ne pas perdre de vue la vie, la passion et la mort de Jésus, notre vie. Remarquez, ma fille, que vous ne devez plus méditer maintenant comme au commencement, mais d’après les règles que je vous ai données. L’amour est une vertu unitive qui s’approprie les peines du Bien-Aimé. Méditez dans la foi pure et non plus au moyen des images ; ce n’en n’est plus le temps. Faites-vous un bouquet des souffrances de Jésus et portez-le sur votre sein, ou bien tenez-vous tout en Dieu dans la foi pure et rappelez-lui par quelques paroles d’amour ce qu’il a fait et souffert pour nous ; laissez-vous pénétrer de ces souffrances, de cet amour… Demeurez dans ce silence sacré, dans cette sainte admiration qui augmentent l’amour de Dieu. Unissez les souffrances de Jésus à celles de la très sainte Vierge, et vous plongeant dans ces souffrances et ces douleurs, faites-en un mélange d’amour et de douleur, de douleur et d’amour. L’amour vous enseignera tout cela, si vous vous tenez bien concentrée dans votre néant. »

Quand les âmes pieuses commençaient à éprouver des peines intérieures et des froideurs spirituelles, il les encourageait à la fidélité, il les exhortait à profiter d’une si précieuse occasion de servir Dieu plus parfaitement. « Votre âme, écrivait-il dans une de ses lettres, a besoin d’un petit hiver. L’hiver purge l’air et la terre des mauvaises vapeurs, il purge même le corps de l’homme. S’il secoue les feuilles des arbres, c’est afin qu’ils enfoncent leurs racines. Vient ensuite le printemps, et tout reverdit, tout fleurit. Chaque degré d’oraison présuppose une purgation. Soyez fidèle à tous vos exercices de piété et de vertu ; surtout soyez bien résignée et tenez-vous dans le sein de Dieu sans aucun contentement sensible ; contentez-vous de goûter sans goût, dans la partie supérieure, le plaisir de faire la volonté de Dieu. C’est ainsi qu’après l’hiver, viendra le printemps avec ses fleurs et que vous entendrez la voix de la tourterelle dans cette contrée. »

Lorsqu’une âme était appelée à une oraison plus sublime, il l’avertissait avec grand soin de se laisser guider par Dieu même qui sait bien ce qui convient à chacun. « Je ne vous dis pas, écrivait-il, de faire oraison à ma manière, mais à la manière de Dieu : laissez votre âme dans une sainte liberté de recevoir les impressions divines, selon qu’il plaît à Dieu. Il faut faire oraison à la manière du Saint-Esprit, comme le veut cette Bonté infinie. – Si Dieu, disait-il une autre fois, veut nous dépouiller, laissons-le faire. Ne négligeons pas l’exercice des vertus, ne négligeons pas la sainte présence de Dieu, ne négligeons pas le souvenir de la passion de notre bon Jésus ; mais il faut la méditer à sa manière, et non à la nôtre. Il existe des règles, mais Dieu est le maître : Abandonnons-nous à lui, confions-nous en lui, dépouillons-nous de tout, et Dieu nous revêtira à sa façon. »

Voici d’autres avis pleins de sagesse qu’il donnait encore : « Laissez à votre âme la liberté de prendre l’essor vers le souverain Bien selon que Dieu la conduit. Le papillon voltige autour de la flamme et finit par s’y jeter ; que votre âme tourne autour de la Lumière divine, qu’elle y entre même et s’y réduise en cendre. – Je vois, disait-il encore, que vous ne pouvez plus méditer comme ci-devant, ni vous représenter les lieux ; votre esprit est en souffrance, lorsque vous cherchez à le contraindre : Deo gratias. Faites donc ainsi : tenez-vous en présence de Dieu avec une pure et simple attention d’amour à son immense bonté, et cela, dans un silence amoureux ; reposez ainsi votre esprit dans le sein paternel de votre Dieu, et quand le recueillement cesse, éveillez-le doucement par quelque élan d’amour : ô bonté aimable ! ô charité infinie ! ô mon Dieu, je suis à vous ! ô douceur infinie ! Faites ces aspirations ou d’autres, selon que Dieu vous inspirera ; mais remarquez que si, en faisant un de ces élans d’amour, votre âme se pacifie et se recueille en Dieu, il n’en faut pas faire un second, mais continuer ce silence amoureux, ce repos d’esprit en Dieu, qui comprend éminemment tous les actes raisonnés que nous pourrions faire. Quand au contraire, vous n’éprouvez pas cette paix intérieure ou ce recueillement, et que l’âme ne peut pas non plus méditer, il faut la laisser ainsi ; vous devez cependant toujours vous tenir devant Dieu avec une attention amoureuse de la partie supérieure de l’esprit. Ainsi, quand vous serez dans ce cas, tenez-vous devant Dieu, détachée de toute consolation, comme une statue dans sa niche. »

Il n’y avait point d’âmes si élevées à qui le serviteur de Dieu ne fût en état de donner les avis et les instructions les plus sublimes pour se diriger dans l’oraison et pour communiquer intimement avec Dieu ; il possédait à fond la théologie mystique. Déjà on a pu le voir par les fragments de lettres que nous avons rapportés, et c’est ce que prouveront encore mieux ceux que nous allons y joindre. On y trouvera une riche collection d’enseignements célestes.

« Les vrais adorateurs, lisons-nous dans une de ces lettres, adorent le Père en esprit et en vérité. Notez bien cela, parce que ces paroles de Jésus-Christ contiennent tout ce qu’il y a de plus parfait dans l’oraison : sa perfection ne consiste pas dans des joies et des délectations sensibles, mais dans l’esprit et la vérité, c’est-à-dire dans une vraie, pure et très simple nudité et pauvreté d’esprit, avec détachement de toute consolation sensible, en sorte que l’esprit se repose purement et simplement dans l’Esprit infini de Dieu. Notre Seigneur ajoute : et en vérité, c’est-à-dire, qu’il faut se tenir dans son néant pur et simple, sans rien dérober à Dieu. » Il écrivait à une autre personne pieuse : « Quand vous vous serez bien anéantie, bien méprisée, bien abaissée dans votre néant, demandez à Jésus la permission d’entrer dans son cœur divin, et vous l’obtiendrez sur-le-champ. Là, placez-vous comme une victime sur cet autel divin, où brûle toujours le feu du saint amour ; laissez-vous pénétrer jusqu’à la moelle des os de ces flammes sacrées, laissez-vous y réduire tout en cendres ; puis, si le souffle très doux du Saint-Esprit élève cette cendre à la contemplation des divins mystères, laissez à votre âme la liberté de s’engouffrer dans cette sainte contemplation. Oh ! combien cette pratique plaît à Dieu ! » Pour se faire mieux comprendre, il éclaircissait ces enseignements par d’autres comparaisons très gracieuses : « Voyez cet enfant, disait-il ; après avoir caressé sa mère et folâtré autour de son cou, il se repose et s’endort sur son sein, continuant à mouvoir ses petites lèvres pour sucer le lait. C’est ainsi que l’âme, après avoir épuisé les affections, doit se reposer dans le sein du Père céleste, et ne pas se réveiller de cette attention de foi et d’amour, sans la permission de Dieu. » On lit dans une autre lettre : « Vous devez vous tenir tout abîmée en Dieu, laisser tomber votre pauvre esprit comme une goutte d’eau dans cet océan immense de charité, vous y reposer et recevoir les communications divines, sans perdre de vue votre néant. On apprend toutes choses dans cette divine solitude. On apprend plus de choses à cette divine école intérieure, en se taisant qu’en parlant. Sainte Marie-Madeleine tomba d’amour aux pieds de Jésus ; là, elle se taisait, elle écoutait, elle aimait, elle se liquéfiait dans l’amour. Portez partout avec vous cette oraison et ce recueillement intérieur : au parloir, dans votre office et en tous lieux. Sortez de vous-même et perdez-vous en Dieu ; sortez du temps et perdez-vous dans l’éternité. Je suis sur le bord de la mer, je tiens une goutte d’eau suspendue au doigt, je demande à cette eau : pauvre goutte, où voudriez-vous être ? Elle me répond : dans la mer. Et moi, que fais-je ? je secoue le doigt et je laisse tomber la pauvre petite goutte dans la mer. Or, je vous le demande, n’est-il pas vrai que cette goutte est dans la mer ? Certainement elle y est ; mais allez un peu la chercher, maintenant qu’elle est abîmée dans l’océan qui est son centre. Oh ! si elle avait une langue, que dirait-elle ? Tirez la conséquence, et appliquez-vous la parabole. Perdez de vue le ciel, la terre, la mer et ses rivages et toutes les choses créées, et permettez à cette âme que Dieu vous a donnée de se perdre en ce Dieu infiniment grand, infiniment bon, qui est son premier principe. – Ma fille, disait-il encore, c’est là une science sublime, connue seulement de ceux qui sont humbles de cœur. Tenez-vous donc toujours dans l’anéantissement et le mépris universel de vous-même ; que votre plus grand désir soit d’être regardée comme un cloaque fétide, rempli d’ordures, dont la puanteur oblige les passants à se boucher les narines. Ainsi pénétrée de votre néant et dépouillée de tout, jetez-vous en toute confiance dans l’abîme de tout bien et laissez à la bonté infinie de Dieu le soin d’agir divinement dans votre âme, c’est-à-dire, de la transpercer des rayons de sa lumière, de la transformer dans son amour, de la faire vivre de son esprit, de la faire vivre d’une vie d’amour, d’une vie divine, d’une vie sainte. Laissez le pauvre papillon voltiger autour de la lumière divine par ses affections, ses sentiments d’humilité et surtout de foi et d’amour, puis s’élancer dans cette lumière divine qui est Dieu lui-même ; qu’il y soit réduit en cendres, qu’il y soit plus que mort. De la sorte, il vivra non plus de sa vie, mais dans la vie et de la vie du Bien suprême. Ce sont là des effets sublimes que la divine Majesté opère dans les âmes qui s’anéantissent et se rendent petites, qui rendent à Dieu toute la gloire de ses dons et les renvoient devant son trône par une humble et amoureuse offrande, comme un encens d’agréable odeur. Lisez avec attention tous ces sentiments, mais lisez-les avec un cœur humble, simple et ouvert, à l’exemple de la mère-perle ou de la coquille qui, après avoir reçu la rosée du ciel, ferme ses écailles, et s’enfonce dans la mer et engendre la perle précieuse. »

Il n’est pas rare que des âmes rencontrent des obstacles dans les voies spirituelles de la part de ceux-là mêmes qui devraient les guider et les faire avancer. Saint Jean de la Croix le déplorait avec beaucoup de zèle. Le père Paul a laissé pour ce cas des avis excellents dans une lettre qu’il adresse à une personne qui était peu comprise et peu aidée de son confesseur. « Quand le confesseur vous aura congédiée, retirez-vous en paix, et aussitôt gémissez amoureusement comme une enfant, selon la parabole que je vous fis précédemment. Ah ! mon Père ! Ah ! mon bon Père ! Témoignez ainsi à Dieu la peine, l’angoisse et les craintes que vous donne la parole du confesseur, et soudain, vous éprouverez un attrait fort suave qui transportera votre esprit dans les profondeurs de cette divine solitude, où l’âme est tout absorbée en Dieu. Vos angoisses, vos craintes et vos scrupules seront consumés dans le feu du saint amour. Tenez-vous là en repos, et si votre divin Époux vous invite au sommeil, dormez en paix et ne vous éveillez pas sans sa permission. Ce sommeil divin est un héritage que le Père céleste donne à ses enfants bien-aimés. C’est un sommeil de foi et d’amour où l’on apprend la science des Saints et pendant lequel on digère tout d’un coup les amertumes des adversités… O silence ! ô sommeil sacré ! ô solitude précieuse ! Soyez toujours de plus en plus humble, tenez-vous toujours dans une vraie pauvreté d’esprit, dépouillez-vous, comme je vous l’ai dit, de tous les dons, car nous les souillons par nos imperfections ; faites-en un sacrifice de louange, d’honneur, et de bénédiction au très Haut, en demeurant dans votre nudité. Ce sacrifice doit se faire dans le feu de l’amour, sans jamais sortir du désert sacré. »

Le père Paul avait surtout à cœur que les personnes d’oraison comprissent bien que l’oraison ne doit pas être une spéculation subtile et stérile, mais une école pratique de vertus, et que celui qui entre en oraison entre dans le trésor de Dieu, afin d’enrichir sa pauvreté. Il écrivait à ce sujet à une de ses filles spirituelles : « Je remercie la divine miséricorde de ce que vous avez toujours présentes à l’esprit les souffrances de votre Époux céleste. Puissiez-vous être toute pénétrée de l’amour avec lequel il les a endurées. Un moyen très court pour cela est de vous perdre dans l’océan de ces peines, car, selon l’expression du prophète, la passion du Sauveur est un océan d’amour et de douleur. Ah ! ma fille, c’est là un grand secret qui n’est découvert qu’aux humbles de cœur. C’est là que l’âme va pêcher les perles des vertus et qu’elle s’identifie aux souffrances du Bien-Aimé. J’espère beaucoup que le divin Époux vous enseignera cette pêche céleste ; il vous l’enseignera, si vous vous tenez dans la solitude intérieure, dégagée de toutes les images, isolée de tout objet créé, dans la foi pure et le saint amour. J’ai touché ces points, parce que je vois que le doux Jésus vous y invite. Il faut donc laisser à votre âme la liberté de prendre l’essor que le Saint-Esprit lui fera prendre ; soyez très docile à ses doux attraits. Je veux encore vous dire une chose qui vous servira d’exemple. Lorsque l’âme se trouve dans cette douce solitude, dans ce sacré silence de foi et d’amour, si elle éprouve quelque impulsion intérieure, quelque réveil d’amour qui la porte à prier pour les besoins de l’Église ou du monde, pour des besoins particuliers ou généraux, elle doit le faire aussitôt ; mais ce mouvement intérieur cessant, elle doit se remettre aussitôt dans son repos en Dieu. Si ce repos se convertit en sommeil d’amour et de foi… il n’en sera que mieux. La divine Bonté, je l’espère, vous fera entendre ce langage, pourvu que vous soyez bien humble et que vous vous teniez bien dans votre néant. »

Voici ce qu’il disait à une personne qui recevait de grandes faveurs : « Les assauts d’amour que la Bonté divine vous livre, conservez-les soigneusement dans votre intérieur, puisque, après la sainte communion, Jésus possède déjà votre cœur. Vous ne pourriez l’aimer, si vous n’aviez avec vous la source vive du saint et pur amour, c’est-à-dire, le Saint-Esprit. C’est le divin Rédempteur qui nous l’apprend : celui qui croit en moi, dit-il, verra sortir de son sein des fleuves d’eau vive, selon l’expression de l’Écriture. Or, ajoute l’Evangéliste, il faisait ici allusion à l’Esprit-Saint que les fidèles devaient recevoir. C’est pourquoi, quand Dieu vous livre ses assauts qui sont des faveurs particulières de l’amour divin, amour qui est saint, pur et sans tache ; laissez-vous disparaître dans le Bien infini par la grâce, et là, agissez en enfant, et endormez-vous d’un sommeil de foi et d’amour dans le sein du céleste Époux. L’amour dit peu de chose. Voyez si cette grâce souveraine d’oraison que le très Haut vous fait, produit en vous une connaissance plus parfaite de votre affreux néant. Ayez soin de vous tenir cachée aux créatures et visible à Dieu seul, avec un vif désir de sa plus grande gloire, avec un profond mépris pour vous-même, avec la pratique de toutes les vertus, surtout de l’humilité, de la patience, de la douceur, de la tranquillité de cœur et d’une parfaite égalité d’humeur à l’égard du prochain. » Voilà les fruits qu’il voulait qu’on cherchât dans l’oraison, et non les consolations et les goûts.

« Ne manquez pas, disait-il dans une autre lettre, de pratiquer la véritable pauvreté d’esprit, en vivant dans un détachement parfait de toute consolation sensible tant intérieure qu’extérieure, pour ne pas tomber dans le vice de la gourmandise spirituelle. Il faut nous détacher de la satisfaction propre, du jugement propre et du propre sentiment, pour ne pas tomber dans la curiosité spirituelle, et pour pratiquer la véritable pauvreté d’esprit. » Afin de donner plus d’autorité à cet enseignement, il propose l’exemple de notre divin Maître : « Jésus, dit-il, a prié pendant trois heures sur la croix : ce fut une oraison vraiment crucifiée, sans consolation ni intérieure in extérieure. O Dieu, quel grand enseignement ! Priez Jésus qu’il l’imprime dans votre cœur. Oh ! combien il y a à méditer là-dessus ! J’ai lu que pendant que Jésus agonisait sur la croix, il prononça ses trois premières paroles, c’étaient trois traits d’amour, et qu’ensuite il resta en silence jusqu’à la neuvième heure, priant pendant tout ce temps-là. Je vous laisse à penser combien cette prière-là fut désolée. – Reposez-vous, dit-il encore, sur la croix toute nue du doux Jésus, et ne faites pas d’autre plainte que ce gémissement d’enfant : Mon Père, mon Père, que votre volonté soit faite, et puis taisez-vous. Continuez à vous reposer sur la croix jusqu’à ce que vienne l’heureux moment de la véritable mort mystique. Cette mort précieuse est plus désirable que la vie. Alors, comme dit saint Paul, vous serez toute cachée en Dieu avec Jésus-Christ et vous vous trouverez dans cette solitude profonde que vous aimez, et entièrement dépouillée de tout ce qui est créé. C’est maintenant le moment de souffrir en silence et en paix ; résignez-vous à l’agonie dans laquelle vous vous trouvez et qui vous conduira à la mort mystique. »

A ces leçons sublimes et célestes, le serviteur de Dieu savait mêler des traits d’esprit et des images gracieuses. Nous en avons un exemple dans une lettre qu’il écrivit au père Thomas-Marie de Jésus, depuis évêque de Todi. Il y parle d’une manière joviale et en même temps très relevée de cette mort mystique. Sa lettre prouve tout à la fois la supériorité du maître et la sainteté du disciple. « La vie des serviteurs et des amis de Dieu, lui dit-il, est de mourir tous les jours. Quotidie morimur. Mortui enim estis, et vita vestra abscondita est cum Christo in Deo. Or, c’est cette mort mystique que je vous souhaite. Nous venons de célébrer la Nativité du Sauveur, et j’ai la confiance que vous êtes né avec Jésus-Christ à une vie nouvelle et toute divine ; maintenant je désire que vous mouriez en lui d’une manière mystique et de jour en jour plus parfaite, et que vous laissiez évanouir dans l’abîme de la Divinité tous ces petits papillons qui voltigent dans votre tête : et vita tua abscondita sit cum Christo in Deo. Il y a quelques années, je causais avec un pauvre malade de Naples. Il me dit : Ecoutez, mon père, j’ai une seule chose en tête. – A quoi pensez-vous, lui répondis-je. Je pense à la mort. (Penso in coppa alla morte.) Vous faites bien, répliquai-je ; et à ce propos je lui donnai quelques bons avis. Mon cher père Thomas, Pensa in coppa alla morte mistica, mettez-vous bien la mort mystique en tête : celui qui est mort mystiquement, ne pense qu’à vivre de la vie divine, il ne cherche autre chose que Dieu qui est si bon et si grand, il retranche toutes les autres pensées, quoique bonnes, pour penser uniquement à Dieu ; il attend sans empressement ce que Dieu lui destine ; il retranche tout le reste, de peur qu’il ne soit un obstacle au travail divin qui s’opère dans le secret de l’âme, là où ne peut approcher aucune créature, ni angélique, ni humaine ; car Dieu seul habite dans ce secret qui est l’essence, l’esprit, le sanctuaire de l’âme, où les puissances elles-mêmes sont attentives à ce divin labeur, à cette naissance divine qui a lieu à chaque moment pour celui qui a le bonheur d’être mort mystiquement. Je suis pressé… Ce billet est trop mystique et il n’est pas fait pour les dévotes, mais pour des âmes viriles. Il faut mettre un grain de sel dans ce qu’on dit là-dessus. » Il y a dans la vie intérieure des pas difficiles et critiques. Les plus périlleux se rencontrent à ce point où Dieu éprouve la fidélité d’une âme, en la mettant dans la nécessité de se dépouiller de tout ce qui n’est pas lui. Un directeur aussi éclairé que le père Paul ne pouvait omettre de donner les avis nécessaires aux âmes qui sont dans cet état de purgation intérieure. « Il n’est pas nécessaire, écrivait-il à un de nos religieux, que les âmes qui tendent à une union sublime avec Dieu, par la contemplation, passent par le même chemin que frère N… J’ai lu quelque chose sur ce point dans un auteur qui est le prince des mystiques. Il est vrai qu’on passe d’ordinaire par ces purgations, l’un d’une manière, l’autre d’une autre. Dieu a des voies incompréhensibles ; il se sert de limes fort fines qui pénètrent le cœur, et en enlèvent la rouille ; ses limes sont toutes spirituelles ; il a des épreuves qui sont plus amères pour ainsi dire que l’enfer. Ces épreuves étant pures, pénétrantes et dépouillées de toute satisfaction intérieure et extérieure, elles préparent l’âme d’une manière admirable à l’union avec Dieu ; elles la plongent plus avant dans l’expérience de son néant, d’autant plus qu’elles lui font éprouver la peine du dam. Oh ! que de choses on pourrait dire sur ce sujet ! Dieu permet pour des motifs très relevés que le frère N… soit dans cet état de purgation ; c’est une preuve qu’il est en progrès. Observez cependant s’il n’a pas une secrète estime de son état ; cela serait pernicieux. Voyez si son oraison le laisse dans une profonde connaissance de son propre néant, qui lui fasse exalter la divine miséricorde… Dieu permet aussi ces choses, pour que Votre Révérence acquière la science des saints et l’art de diriger les âmes… Vous serez limé d’une autre manière, et déjà vous commencez : l’amour sera votre bourreau ; laissez le faire, il s’y connaît. Quand on est martyrisé de cette façon, on a besoin d’une grâce et d’une force tout extraordinaire ; mais Dieu la donne ; sans quoi, il serait impossible d’y tenir. »

Le père Paul encourageait avec la même charité les âmes attaquées de dégoût pour la vertu. « Cette répugnance que Votre Révérence éprouve pour le bien, est un très bon signe. Dieu éprouve ainsi votre fidélité, afin qu’à chaque moment vous acquériez de nouveaux joyaux et de nouvelles perles pour embellir votre couronne. » Comme il est fort facile de se laisser aller à ce défaut, que les mystiques appellent la gourmandise spirituelle, le sage directeur revient là-dessus à plusieurs reprises. « Vous ne devez pas trop faire attention ni vous arrêter à certaines faveurs, mais bien à la source divine d’où dérivent ces ruisseaux ; les ruisseaux sont bons, parce qu’ils dérivent de la source, mais la source vaut mieux. Abîmez-vous et perdez-vous de plus en plus en Dieu par un amour pur, net et dégagé de toute propriété ; ne faites pas attention aux consolations sensibles ; faites-en plutôt un sacrifice au Seigneur. Mettez ces faveurs dans l’encensoir de votre cœur et dans le feu du pur amour et offrez-en le parfum à Dieu avec reconnaissance, tout en demeurant vous-même dans une vraie nudité d’esprit. » Voici encore quelques autres réflexions que faisait le père Paul : « Les arbres qui sont au bord des rivières, disait-il, reçoivent immobiles leur arrosement et laissent couler les eaux, sans changer eux-mêmes de place ; de même lorsque l’âme reçoit l’impression de ces faveurs, elle doit rester immobile en Dieu, le donateur suprême, sans nul retour sur soi ; autrement par des retours sur les dons et les douceurs, elle aurait grandement à craindre l’illusion. Les dons de Dieu laissent dans l’âme qui est humble, une grande connaissance de son néant, l’amour des mépris, la ferveur pour tous les exercices de vertu ; ils nous portent à garder le secret pour toutes les créatures, excepté pour le Père spirituel ou directeur. L’âme ne doit pas se reposer sur le don, mais sur le donateur. Quand on va au jardin, ce n’est pas pour cueillir les feuilles, mais les fruits ; de même, dans le jardin sacré de l’oraison, il ne faut pas s’amuser aux feuilles des sentiments et des consolations sensibles, mais bien recueillir les fruits des vertus de Jésus-Christ. – La pierre de touche de l’oraison, disait-il à une religieuse, ce sont les fruits qu’elle produit. » Il développait ainsi la même pensée dans une autre lettre : « Ma chère fille, sachez que l’oraison n’est jamais plus parfaite que lorsqu’elle se fait dans le fond et l’essence de l’âme ; on prie alors par l’esprit de Dieu. C’est là un langage fort sublime, mais quand Dieu veut, il fait parler même les pierres. Laissez donc le souverain Bien se reposer dans votre esprit ; ce doit être là un repos réciproque : Dieu en vous, et vous en Dieu. O doux ! ô divin travail ! Dieu se nourrit, pour le dire ainsi à défaut d’autre terme, Dieu se nourrit de votre esprit, et votre esprit se nourrit de l’Esprit de Dieu : Jésus-Christ est ma nourriture et je suis la sienne. Il n’y a pas d’illusion possible dans ce travail, parce que c’est un travail de foi et d’amour. Si je pouvais vous entretenir de vive voix, je pourrais peut-être m’expliquer davantage ; mieux vaut pourtant se taire sur ces secrets. Ecoutez, faites les parts justes : gardez ce qui est à vous, c’est-à-dire un néant affreux, capable d’enfanter tous les maux possibles, et laissez à Dieu ce qui est à lui, c’est-à-dire, tout le bien. » C’est ainsi que le père Paul voulait que l’oraison, même la plus sublime, eût pour fruit l’humilité.

Dieu est le Seigneur de la paix ; il se plaît à traiter plus intimement avec les âmes pacifiques et tranquilles : « Factus est in pace locus ejus. » Aussi le père Paul recommandait-il beaucoup la paix du cœur, surtout aux personnes d’oraison. Il écrivait à une de ses pénitentes : « Ma fille, tenez-vous tranquille dans le cœur très aimant de Jésus ; ne perdez pas la paix, lors même que le monde serait bouleversé. – Une des meilleures preuves qu’on avance dans la vertu, écrit-il à la même personne, c’est d’être en paix au milieu des attaques et des contradictions des créatures. Soyez ferme sur ce point, et moquez-vous de tous les assauts de l’enfer. Témoignez plus que jamais votre fidélité à Dieu en vous reposant sur la croix, en vous maintenant dans une grande égalité d’esprit, en vous montrant, autant que possible, paisible, sereine, tranquille, sans vous plaindre. Buvez doucement le calice que vous offre Jésus-Christ lui-même ; s’il est amer au palais, il est doux au cœur. Ce que je vous recommande, c’est de conserver votre cœur en paix et sans trouble. Que le monde aille sens dessus dessous, maintenez votre cœur en paix. Rien ne peut nous séparer de Dieu que le péché. Du péché, vous n’en voulez pas ; donc, vive Jésus ! ayons constamment le cœur tourné du côté du paradis. »

Pour conserver cette paix intérieure, il voulait, comme le lecteur l’a déjà remarqué, qu’on ne fît aucun cas des craintes, des pensées inutiles et surtout des scrupules. Ses lettres renferment d’excellents avis à ce sujet. Il écrivait à un religieux : « L’expérience vous apprendra que ces vaines craintes de péché, etc., que j’appelle de vraies folies, doivent être consumées dans le feu de l’amour. Je vous prie d’estimer beaucoup cette grande grâce qui vous est accordée, d’avoir toujours le cœur contrit et humilié. – Faites un faisceau de toutes vos réflexions, de vos craintes et autres enfantillages inutiles, écrivait-il à une femme pieuse, et jetez-les dans le feu de la divine charité ; elles y seront aussitôt consumées ; et vous, continuez à vous tenir dans une solitude intérieure, et reposez votre âme dans le sein de notre Père céleste. – Ayez grand soin, dit-il à une religieuse, de garder la tranquillité du cœur, parce que le diable pêche dans l’eau trouble. »

« Je vois, lit-on dans une autre lettre, quelle tempête les démons excitent dans votre cœur au moyen des scrupules ; mais pourvu que vous obéissiez aux règles que je vous ai données, vous n’en recevrez aucun préjudice. Dieu permet cette peine pour purifier votre âme, et croyez m’en, vous en serez plus belle à ses yeux. La pensée que vous avez de faire des péchés en toutes choses est une suggestion maligne du démon ; cela n’est pas vrai. Humiliez-vous devant Dieu, et, ranimant doucement votre foi, cachez-vous aussitôt en Dieu ; fuyez au plus profond de ce désert sacré dont je vous ai parlé, plongez-vous entièrement dans le souverain Bien, et laissez-vous réduire en cendres dans le feu sacré de l’amour. Croyez m’en, ce feu divin consumera tous les brouillards et les poussières des scrupules, et votre âme en deviendra plus pure et plus belle aux yeux de l’Époux divin. Là, il faut vous tenir dans un silence de foi et d’amour, comme une victime offerte en holocauste à la gloire de Dieu, sans faire le moindre retour sur les scrupules ; méprisez-les courageusement et reposez-vous en paix dans le sein de Dieu. Les visites miséricordieuses que vous fait le bon Sauveur, ne sont point sujettes à illusion ; elles vous font connaître combien il vous aime, et en même temps que vos scrupules sont un artifice du démon. Quand vous serez tentée de scrupule, dites : Oui, mon Jésus, oui, j’espère que vous m’avez pardonné, je l’espère sans hésiter ; mes confessions ont été bien faites, puisque mon père spirituel me l’a dit ; je crois à votre ministre et non au démon qui cherche à me perdre et à m’ôter la paix du cœur. Ainsi, ma fille, bon courage. Dieu t’a pardonné, espère en lui. O mon Dieu, mon bon Père ! j’espère en vous, je crois en vous, je vous aime. Esprit infernal, fuyez. Non, plus de scrupules, de craintes, de doutes. Que l’amour de mon Époux Jésus règne en moi. Vive l’amour de Jésus ! »

Comme le recueillement est un excellent moyen pour bien faire l’oraison et qu’il est aussi la marque d’une oraison bien faite, le père Paul recommandait avec instance de se tenir recueilli pendant le jour et d’éviter la dissipation. Il écrivait à une personne pieuse : « Conservez votre esprit libre et pur de tout fantôme, dépouillé de toutes les créatures, afin qu’il soit plus en état de s’unir au souverain Bien par une volonté fervente. – Mon bien-aimé père recteur, écrivait-il à un de nos religieux, je vous dirai seulement une petite parole : marchez devant Dieu, et vous serez parfait. Aimez la retraite intérieure ; reposez-vous dans l’esprit de Dieu, avec la vue de votre néant, et vous ferez bien toutes choses, vous mêlerez ensemble l’action et l’oraison. – Mettez tous vos soins à rester dans la solitude et à demeurer véritablement dans votre intérieur. – Votre oraison doit être continuelle ; vous me comprenez. Le lieu où on doit faire oraison, c’est l’esprit de Dieu ; il faut psalmodier en Dieu, il faut faire toutes choses en Dieu. – Oraison, vingt-quatre heures par jour, écrivait-il dans un règlement de vie pour une religieuse, c’est-à-dire, faire toutes ses actions de cœur, et l’esprit élevé en Dieu, en se tenant dans la solitude intérieure et se reposant saintement en Dieu dans la foi pure. »

Dans une autre lettre, il expose plus au long cette doctrine spirituelle : « Je désire, dit-il, que votre cœur se consume toujours de plus en plus en holocauste dans le sanctuaire du cœur sacré de Jésus, et que vous laissiez tomber les cendres de la victime dans l’océan sans bornes de la divine charité. Le moment est venu de mourir plus que jamais à tout ce qui n’est pas Dieu, afin de traiter plus amoureusement seule à seul avec lui. Vous n’avez que faire des créatures. Demeurez le plus que possible seule, cachée, enfermée, ensevelie, dans le grand sanctuaire du cœur divin ; c’est là que l’Époux céleste donne à boire ce vin qui enivre, embaume, fortifie, vivifie, enflamme, élève et fait voler à la contemplation du Monarque suprême ; c’est là qu’on apprend la science des saints qui n’est communiquée qu’aux humbles. Soyez, je vous prie, vraiment dépouillée, retirée, anéantie… Dans le cœur de Jésus, on compatit à ses peines, et l’âme se plonge dans le bain sacré de son sang qui a la vertu de nous faire brûler d’amour. Continuez le recueillement intérieur ; aucune aridité n’y peut mettre obstacle. Il n’importe pas d’avoir le sentiment et le goût de la présence divine, mais il importe beaucoup de vous tenir en cette présence par la foi pure, et en vous dégageant de toute satisfaction propre. »

« Si Votre Révérence, lit-on dans une autre lettre, veut que Dieu opère de plus en plus ses merveilles dans son âme, elle doit se conserver, autant que possible, dans une abstraction parfaite de tout ce qui est créé, dans une sincère pauvreté et nudité d’esprit et dans une véritable solitude intérieure. Laissez aller vos puissances et vos sentiments, comme les brebis de Moïse, jusqu’au fond du désert. S’ils se perdent en Dieu, laissez-les faire, parce qu’ils retournent heureusement à leur source. O perte infiniment riche ! O désert sacré, dans lequel l’âme apprend la science des saints, comme Moïse dans la solitude du mont Horeb ! »

Le père Paul ne dispensait pas les personnes d’oraison de parler avec un profond respect à la divine Majesté, lors même qu’elles en recevaient des faveurs. « Quand le pauvre papillon, dit-il, tournera autour de la lumière divine, tout plein d’envie de s’y brûler et de s’y consumer, ne laissez pas de parler à Dieu avec beaucoup de respect, de reconnaissance et d’amour, des merveilles qu’il a opérées pour nous en s’incarnant, en souffrant et en mourant… Une ou deux paroles peuvent tenir l’âme suspendue, ravie, éprise d’amour, languissante, pâmée d’amour et de douleur. »

Le monde a toujours été l’ennemi de Dieu et de ceux qui ont des rapports intimes avec lui et conversent familièrement, amicalement, avec lui. C’est pourquoi le père Paul voulait qu’on évitât le plus possible les rapports avec les gens du monde et qu’on ne se familiarisât point avec eux. Il disait à une de ses pénitentes : « Commencez par mettre généreusement le respect humain sous vos pieds ; ne rougissez pas d’être servante de Jésus-Christ. Regardez ce monde avec l’horreur que vous inspirerait la vue d’un criminel pendu à une potence. Sachez qu’on y respire un air empesté des mille péchés qui s’y commettent et qu’il faudrait pleurer avec des larmes de sang. » Pour éloigner de plus en plus les âmes de la contagion presque universelle qui règne dans le monde, il conseillait à celles qui étaient sous sa conduite, et surtout aux religieuses, un grand amour de la solitude ; c’est le moyen en effet d’avoir des rapports continuels avec Dieu. « Je ne pouvais recevoir une plus heureuse nouvelle, écrit-il à l’une d’elles, que d’apprendre que vous vous êtes vouée entièrement au service de Jésus-Christ… Que voulons-nous faire de ce monde où l’on ne respire qu’un air empoisonné par tant de crimes ? – Je vous prie de fermer la porte à toutes les créatures et de vous tenir bien enfermée dans le secret de votre cœur, pour traiter seul à seul avec le Bien-Aimé ; il ne faut avoir de rapport avec elles qu’autant que le réclament la charité et les convenances, et rien de plus. – L’oratoire et la cellule, écrivait-il à une religieuse, sont le paradis terrestre des vrais serviteurs de Dieu… N’ayez que trois lieux de délices, savoir : l’oratoire, la cellule et en troisième lieu le temple intérieur de votre âme qui est le principal. » Ecrivant à une autre : « Les parloirs, dit-il sont la ruine des monastères. » Convaincu des grands biens que produit le silence, il l’estimait singulièrement comme un des moyens les plus propres pour acquérir l’esprit d’oraison. « Conservez le silence comme une clef d’or, destinée à conserver le trésor des autres vertus que Dieu a mises en nous. »

Le père Paul avait le plus vif désir que ses pénitents fussent tout à Dieu ; mais comme il avait l’esprit de Dieu qui est un esprit de sagesse et de discrétion, il exigeait avant tout qu’on remplît les devoirs de son état et qu’on fût aussi accommodant que possible pour tout le monde, prenant bien garde de rendre la dévotion pénible et fâcheuse pour les autres. Il écrivait à un de ses pénitents qui était marié : « Chacun doit vivre saintement dans son état, et celui qui est marié ne doit pas vivre en capucin. – Vous êtes le maître, disait-il au même, de faire le voyage de Lorette, quand il vous plaît ; je dis pourtant que ceux qui font beaucoup de voyages, se sanctifient rarement. J’estime que vous rendriez un plus grand service à Dieu, de veiller sur votre famille et sur les intérêts de votre maison. » Il écrivait à une demoiselle : « C’est très bien d’obéir à monsieur votre père sur l’article des communions ; vous ferez ainsi à Dieu le sacrifice de votre volonté et vous maintiendrez la bonne intelligence avec votre père dont l’intention est bonne, comme je le pense. Les anciens ermites, ces grands serviteurs de Dieu, communiaient rarement, mais parce qu’ils se disposaient avec soin, ils recevaient une si grande abondance de grâces, qu’en peu de temps ils s’élevaient à la perfection. – Quand j’irai vous voir, j’espère pouvoir vous fournir le moyen de prolonger vos visites au saint-Sacrement. En attendant, allez et restez, et si vos supérieurs, comme votre oncle et votre père, ne le trouvent pas bon, obéissez en silence et de votre chambre, visitez-le en esprit. Voilà la manière d’imiter les vertus de Jésus, qui s’est rendu obéissant jusqu’à la mort et jusqu’à la mort de la croix. » Il écrivait à une autre qui était dans la même position : « J’ajoute que vous ne devez pas rester si longtemps le matin à l’église ; faites l’action de grâces convenable et retournez aussitôt à la maison pour ne donner à personne sujet de se plaindre. » Il voulait qu’on prît tout le temps nécessaire pour remplir exactement ses devoirs d’état ; en conséquence il engageait à mesurer le temps à consacrer à l’oraison sur la position et les obligations de chacun. Il écrivait à un homme marié : « Si vous ne pouvez donner beaucoup de temps à l’oraison, il n’importe : c’est toujours prier que de bien faire. Soyez attentif à vos devoirs domestiques et tenez-vous en même temps attentif à Dieu, en élançant souvent votre cœur dans l’océan immense du divin amour. »

Afin de préserver ses pénitents ou ses enfants spirituels des illusions qui se rencontrent dans les voies intérieures, il fondait leur oraison sur une foi solide, bien enracinée et féconde en fruits de vertu et de sainteté. « Ayez soin, disait-il à l’un d’eux, que votre oraison devienne de plus en plus intérieure dans la foi pure, anéantissez-vous vous-même et ne cherchez pas les consolations mais le grand Dieu qui les donne. – A quoi servent ces imaginations qu’on voit quelque chose ? Oh ! voilà des inutilités dont le démon s’amuse ! Le malin ne se presse pas, mais il va doucement afin de mieux tromper. – Ces visions, ces élévations, ces lumières, etc. ? sont d’autant plus suspectes qu’elles sont plus fréquentes. Aussi, dit un grand saint, le mieux est de toujours les rebuter, de les chasser avec constance et de ne pas s’y fier, surtout quand elles viennent des femmes, dont l’imagination est plus vive. En agissant ainsi, on agit bien, parce que si elles viennent de Dieu, elles ne laisseront pas de produire leur effet, quoiqu’on les chasse ; et si elles viennent du diable, comme c’est plus ordinaire, en les chassant on se garantit de l’illusion. »

« Les locutions dont me parle Votre Révérence, écrivait-il à un religieux, sont très dangereuses et je ne puis les approuver. Je vais vous en dire la raison, me fondant sur le peu d’expérience que Dieu m’a donné. Quelle nécessité y a-t-il que Dieu révèle à un novice qu’il désire plus de ferveur, de la part de ses confrères, dans la communion ? Est-ce que par hasard leur maître ne sait pas cela de lui-même, à l’aide des lumières que Dieu lui donne pour son emploi ? Et d’autre part, ne sait-il pas aussi que Dieu est très offensé, surtout par les sacrilèges ? Vous voyez donc que cette locution n’est pas nécessaire. Dieu ne révèle qu’en vue de sa gloire et des besoins de la sainte Église, et ce qu’on peut savoir par les livres saints ou par l’expérience que Dieu donne, et surtout par les lumières qu’il accorde à ceux qui sont en charge, il n’y a aucune ombre de raison à désirer de l’apprendre par des locutions. Quand Dieu parle aux âmes par le moyen de lumières ou d’impressions, à la manière des Anges, et sans paroles articulées, ces locutions sont très sublimes et ne sont pas sujettes à illusion, étant purement intellectuelles. Dans ce cas, Dieu parle avec une grande majesté et sa parole produit des effets inexplicables. Si les locutions sont accompagnées de paroles articulées intérieures, et qu’elles viennent de Dieu ou de l’Ange parlant, comme c’est le plus ordinaire, au nom du souverain Maître, alors aussi elles ont quelque chose d’imposant ; les paroles sont nobles, magnifiques, elles produisent ce qu’elles signifient, font une impression merveilleuse, éclairent d’une manière céleste, élèvent l’âme en Dieu, etc. Sur cent et peut-être même sur mille de ces locutions articulées, à peine s’il y en a une ou deux de véritables ; il est difficile, même aux grands maîtres, de discerner les vraies d’avec les fausses, celles de l’esprit propre d’avec celles de l’ennemi, qui sait feindre des effets tout semblables en apparence à ceux de l’Esprit de Dieu. C’est pourquoi le meilleur parti à prendre, c’est d’enjoindre à celui qui les a de les chasser toujours, de s’humilier devant Dieu et de protester que la foi lui suffit avec les livres saints et les avis de son père spirituel qui parle au nom de Dieu… De la sorte, on glorifie Dieu, en se défiant de soi-même, en s’humiliant et en s’estimant indigne de telles faveurs, et on se préserve de toute illusion. En effet, si ces locutions viennent de Dieu, elles auront infailliblement leur effet salutaire ; l’âme n’en sera pas privée, quoi qu’elle fasse pour les chasser ; et en pratiquant l’obéissance qui est si chère à Dieu, elle se met à l’abri de l’illusion. »

Voici ce qu’il répondait à une personne de piété : « J’ai reçu votre lettre hier au soir. Comme il ne me semble pas nécessaire de répondre en particulier à chaque point, je vous dirai seulement ce qui suit : les choses de Dieu et ses dons nous donnent une grande connaissance de son infinie majesté, une grande connaissance de notre néant, tellement que l’âme s’abaisserait jusque sous les pieds du démon, pour ainsi dire, tant est bas le sentiment qu’elle a d’elle-même ; ils produisent un grand détachement de toutes choses, un grand amour pour la croix et les souffrances, une grande condescendance et une obéissance exacte pour tout ce qui n’est pas péché ; ils produisent une grande paix avec l’intelligence des choses célestes ; ils produisent une grande inclination pour l’oraison, etc. Quelquefois ils produisent tous ces effets ensemble et d’autres encore, quelquefois ils les produisent en partie ; mais il est vrai qu’ils inspirent toujours de bas sentiments de soi-même, une haute idée, et un profond respect de la majesté de Dieu. Au contraire les opérations du démon semblent d’abord donner un sentiment de dévotion, mais qui ne dure pas ; elles engendrent une présomption secrète et l’estime de soi-même ; elles sont suivies, sinon immédiatement, au moins après quelque temps, de troubles d’esprit, de soulèvements des passions, d’opiniâtreté, d’où naissent le manque d’estime pour le prochain et l’attache à son propre jugement. Les opérations du démon produisent ces effets et d’autres semblables. »

Ce qu’il y avait de plus admirable dans le père Paul, c’est que malgré l’ardeur de son zèle pour le salut des âmes, malgré toute la charité qu’il mettait à les assister et à leur être utile, il était toujours prêt à abandonner leur direction du moment où c’était la volonté de Dieu ; son cœur se tenait dans un grand détachement à l’égard de chacune d’elles, parce qu’il n’avait que Dieu en vue. « J’ai toujours eu pour maxime, écrivait-il, de vivre détaché de la direction spirituelle que Dieu m’a confiée ; j’espère à cause de cela, que Dieu ne permettra pas que je me trompe. Oh ! combien je désire de me dépouiller de tout et de laisser aux prêtres doctes et prudents cette sublime, mais pénible et dangereuse fonction ! Je touche de la main que je ne suis que ténèbres et vices ; je dis cela comme cela est et comme je le sens devant Dieu. – Il faut craindre, écrivait-il à une personne pieuse, cette terrible bête de l’amour-propre ; c’est un serpent à sept têtes qui s’insinue partout. Il n’y a rien qui m’épouvante plus et qui me met plus en garde contre mon cœur ; je crains qu’il ne s’embourbe. L’amour divin est jaloux : il suffit, pour tout ruiner, d’un grain d’affection déréglée pour les créatures. – Comprenez, ma fille, que moins vous pourrez conférer avec moi, plus vous aurez de loisir pour le faire avec Dieu ; plus vous serez privée de la consolation d’entretenir votre père spirituel, plus la consolation que vous recevrez du Saint-Esprit sera abondante. »

Le bon père croyait avoir besoin des lumières d’autrui, il désirait d’être instruit et corrigé. On le voit dans une de ses lettres. « Donnez tout le détail de votre intérieur à votre confesseur ; dites-lui les avis que je vous ai donnés ; je désire grandement que tout soit soumis à son charitable contrôle ; je vous permets et vous me ferez plaisir de montrer ma lettre à votre confesseur ; je désire extrêmement qu’il redresse mes erreurs, car je sais que je ne suis qu’un ignorant plein d’imperfection. »

Par suite de ce détachement très noble, il n’attendait des personnes soumises à sa direction que la plus grande gloire de Dieu, leur sanctification personnelle et le secours de leurs prières. « Ne songez pas à m’envoyer des présents, écrivait-il à l’une d’elles, je ne le veux pas ; appliquez-vous seulement à la sainte pauvreté et à la désappropriation de toutes choses. – Je vous prie, disait-il à une autre, de ne plus jamais rien m’envoyer : je ne veux autre chose que l’aumône de vos prières. »

Il est manifeste d’après tout cela que cet homme de Dieu était vraiment animé de cet Esprit d’intelligence, qui est la source de toute sainteté et qui fait que les âmes trouvent de chastes délices dans des entretiens saints, purs et brûlants de charité. Oui, il possédait cet Esprit qui pénètre jusqu’au fond des cœurs pour en discerner les mouvements divers, cet Esprit toujours riche d’éloquence, d’insinuation, de douceur et de grâce, qui étant un et très simple en lui-même, se multiplie dans ses effets admirables, se faisant tout à tous, tantôt s’élevant avec les parfaits au sommet de la sainteté, tantôt se rapetissant et s’abaissant, comme une tendre nourrice avec les faibles. Oui, il possédait cet Esprit qui, étant maître de toute vérité, parle avec assurance, avec vérité, sans connaître aucune hésitation dans sa science infinie ; cet Esprit qui aime tendrement les âmes et leur parle toujours avec amour, se montrant plein d’humanité, de bonté et de zèle à leur égard. Le serviteur de Dieu était animé de cet Esprit : les enseignements si variés qu’il donnait si à propos et avec tant de sagesse, la facilité avec laquelle il entrait dans les diverses situations des âmes pour donner à chacune le secours qui convenait, l’aisance, l’éloquence, la clarté avec lesquelles il exposait les mystères les plus sacrés que Dieu opère dans le sanctuaire de l’âme, la sûreté, la suite, la constance de ses enseignements, tout cela ne pouvait être le produit de l’esprit humain, qui est si incapable de voir de ses yeux ténébreux la lumière des plus sublimes vérités, et qui d’autre part est si faible, si variable et si inconstant dans ses pensées. Cet excellent maître tâcha donc de former, au moyen de l’oraison, un choix d’âmes célestes et pures, toutes consacrées au saint amour de Dieu, sans toutefois négliger les devoirs de leur état. Il n’était pas satisfait, à moins qu’il ne vît cet avis de saint Paul réduit en pratique par chacune d’elles : Notre conversation est dans les cieux. Il voulait qu’elles missent tous leurs soins à habiter le ciel en esprit et à converser avec les Saints et avec Dieu lui-même. C’est à quoi il s’appliquait lui-même en tout temps et avec tant de zèle qu’un prêtre de notre congrégation, homme très intérieur, disait en parlant de lui : « seul ou en société, à la maison ou en voyage, toujours on voyait le père Paul comme absorbé en Dieu ; sa contenance extérieure indiquait que son âme était élevée au ciel et unie à la divine Majesté. »

 

 

CHAPITRE 11.

MOYENS EMPLOYES PAR LE BIENHEUREUX POUR CONSERVER ET AUGMENTER LE DON D’ORAISON.

 

Pour entretenir de continuelles et intimes relations avec Dieu, et s’affectionner toujours davantage à ses divines perfections, le père Paul se plaisait à lire les livres de piété et surtout la sainte Écriture dans laquelle Dieu parle et nous révèle son cœur, certains ouvrages de saint Augustin, les œuvres de saint Jean de la Croix, de sainte Thérèse et autres semblables. Il préférait pour ses lectures les livres qui commencent par la lettre S, c’est-à-dire composés par des Saints, comme le conseille saint Philippe de Néri, et il conseillait la même chose aux autres. Il avait un plaisir extrême à lire les pieux écrits de Jean Tauler, il en pénétrait la profonde doctrine et les citait fréquemment dans ses discours. Il en faisait tant de cas qu’au seul nom de Tauler, on voyait ses traits s’enflammer et ses yeux verser des larmes de joie et de dévotion ; il s’était approprié la doctrine de ce grand homme sur l’union de l’âme avec Dieu, sur le repos en Dieu, sur l’anéantissement en Dieu, etc., parce que son expérience lui en avait fait reconnaître la vérité. Il exhortait de même les autres à profiter des enseignements de cet auteur sur les moyens de parvenir à l’union avec Dieu. Il voulait que ces sortes de lectures ne fussent pas une étude spéculative et stérile, mais toute pratique. « Mon bien cher père recteur, écrivait-il à ce propos, le moment est venu de vous tenir au fond de Tauler, je veux dire, de vous tenir dans la solitude intérieure et de prendre un repos amoureux dans le sein de Dieu. Là vous apprendrez à devenir un bon recteur et un saint. »

Telles étaient les lectures ordinaires du père Paul. Disons qu’il avait encore un autre livre beaucoup plus grand dans lequel il ne cessait pas de lire, c’est-à-dire celui de la création. Que sont en effet les créatures visibles pour les âmes pures et aimantes, sinon de grands caractères tracés par la main amoureuse du créateur, où elles lisent les grandeurs invisibles et les infinies perfections de Dieu ? Aussi quand le père Paul se promenait dans l’enclos, il lui semblait souvent entendre une voix qui lui rappelait l’obligation d’aimer Dieu. Une fois entre autres qu’il était à la maison de Saint-Ange, étant sorti, et voyant partout des fleurs, il se mit à les toucher de son bâton, en leur disant : Taisez-vous, taisez-vous ; il lui semblait, comme il le racontait ensuite, moitié riant, moitié pleurant de contentement, que ces fleurs lui disaient hautement : Aime ton Dieu, aime ton Dieu. L’expérience lui ayant appris l’utilité de cette pratique, il la conseillait en ces termes à un de ses pénitents : « Soulagez votre esprit par quelque honnête récréation, par le repos nécessaire, en vous promenant seul et en écoutant prêcher les fleurs, les arbres, les prairies, le ciel, le soleil et l’univers entier ; vous verrez qu’ils vous exhorteront à aimer et à louer Dieu, qu’ils vous exciteront à exalter la grandeur du souverain Architecte qui leur a donné l’être. »

Le serviteur de Dieu aimait beaucoup lui-même à entendre ce genre de prédication. Un jour il quittait un endroit où il venait de donner la mission. Se voyant suivi par le peuple, il pria ces bonnes gens de le laisser seul, parce que, disait-il, lui aussi avait besoin d’entendre un sermon. On lui obéit, et il se mit à contempler les fleurs et la verdure des champs qui semblaient lui dire à leur manière : Aimez Dieu, servez Dieu, glorifiez Dieu ; et il écoutait attentivement cette prédication muette, il est vrai, mais bien éloquente pour un cœur qui aime et qui désire croître dans l’amour.

On trouve Dieu plus aisément, on en jouit plus librement dans la solitude. Notre Bienheureux y goûtait les délices de la contemplation. Un jour, après les vêpres, étant allé au bois qui est au voisinage de la retraite de Saint-Ange, il se retira dans un endroit touffu pour n’être point troublé dans ses entretiens avec Dieu. Cependant comme c’était congé ce jour-là, nos étudiants dirigèrent leur promenade de ce côté-là. Tout à coup ils aperçoivent le bon père qui se promenait tête nue, dans un fond où il y avait de l’ombre ; ils s’approchent et le voient tout absorbé en Dieu. L’un d’eux plus hardi, le voyant un chapelet à la main, lui dit : Est-ce que vous récitez la couronne du Seigneur ? Le père le lui montrant avec simplicité et candeur, lui fait voir qu’il en était encore au commencement et lui explique qu’il s’était arrêté à cette parole : Pater noster, et qu’il n’avait pu passer outre, bien qu’il y eût déjà un certain temps qu’il se promenait. C’est ainsi qu’à l’ombre des bois, son esprit se reposait en Dieu, notre bon Père, et qu’il goûtait la douceur de ces paroles si chères à son cœur : Notre Père. Un religieux venait-il à conférer avec lui de son intérieur, il l’exhortait à faire oraison sur ces mêmes paroles : Notre Père, qui êtes aux cieux ! « Prononcez-les d’abord, lui dit-il, puis gardez le silence et laissez agir le cœur. » Notre Bienheureux trouvant tant de charmes et goûtant si bien Dieu dans la solitude, on s’explique le grand amour qu’il avait pour la retraite. Il ne l’eût jamais quittée de son propre mouvement, et il eût passé toute sa vie dans cette sorte de tombeau où l’on meurt au monde afin de ne vivre que pour Dieu. C’est pourquoi il écrivait à quelqu’un en ces termes : « 1. Là où je n’ai rien à faire, je ne m’y arrête pas. 2. Quand j’ai rempli mon devoir, je dois me retirer et me dérober aux regards. C’est ce que j’espère observer de mieux en mieux ; j’en ai pris la ferme résolution pendant ces saints jours ; telle est la volonté de Dieu. Celui qui converse souvent avec les hommes en devient moins homme. 3. Je ne puis aller à Orbetello, car je suis toujours plongé dans d’horribles peines ; j’ai résolu de ne pas descendre de la montagne sans nécessité ; j’ai l’intention bien arrêtée de m’ensevelir ici, excepté le temps des missions. » Ce grand amour de la solitude l’obligeait encore, lorsqu’il allait au dehors, de fuir le plus tôt possible ; excepté la gloire de Dieu, aucun motif ne pouvait évidemment le retenir. Lors même que sa santé semblait exiger qu’il restât, il s’empressait malgré tout de rentrer à la maison. Jamais on ne vit diminuer en lui son affection pour la solitude. Dans ses dernières années, tout son désir était de pouvoir se retirer au noviciat pour y terminer ses jours dans la retraite, caché aux yeux des hommes. «  Je n’aurai pas l’avantage, écrivait-il, de voir vos petites constructions ; nous avons le chapitre au printemps, et immédiatement après, je partirai, s’il plaît à Dieu, pour le noviciat. Ne faites pas de démarche à mon sujet ; ma mort étant si prochaine, je veux me retirer de tout ; j’ai travaillé aussi longtemps que j’ai pu ; je ne le puis plus maintenant. »

Quand il était forcé de quitter sa retraite, il portait partout avec lui une solitude intérieure, où il conversait seul à seul avec Dieu. Ses voyages mêmes lui servaient à se recueillir toujours davantage ; il marchait tout absorbé en Dieu, qu’il aimait si ardemment. Un témoin très digne de foi a déposé ce qui suit : « A peine sorti de la retraite et des endroits habités, il récitait dévotement les litanies de la sainte Vierge et une prière pour les âmes du purgatoire, avec ses compagnons, puis il saluait les saints Anges, en disant l’antienne et l’oraison de leur office, après quoi il marchait en silence pendant plusieurs milles ; on lui voyait alors les yeux baignés de larmes et le visage en feu comme un séraphin. Au bout de ce temps, il rompait le silence pour s’écrier : « Mes chers frères, élevons nos cœurs. Tout ce que vous voyez est notre bien : ce qui appartient au père appartient au fils ; tout cela est à Dieu notre Père, donc c’est à nous qui sommes ses enfants. » D’autres fois, en voyant les arbres, les fleurs et la verdure, il disait tout brûlant d’un feu divin : « Taisez-vous, taisez-vous ; cessez de prêcher. » Lorsqu’il apercevait de loin un village, il engageait ses compagnons à s’agenouiller et à envoyer leur Ange gardien offrir leurs hommages au très Saint-Sacrement.

Le père Paul trouvait donc son bonheur à s’entretenir familièrement avec Dieu dans l’intérieur de son âme ; mais sachant que le divin Époux est très ami du secret et de l’humilité qui en est la gardienne, il tâchait de s’abstenir de toute démonstration extérieure et de se tenir caché aux yeux des hommes, afin de plaire d’autant plus à Dieu. Il était gai sans apprêt, ennemi mortel de la feinte, de l’hypocrisie et de l’affectation, comme aussi de certains travers assez ordinaires aux commençants qui s’imaginent que la piété consiste à tenir la tête penchée avec art, ou à faire d’autres démonstrations. Faisant l’oraison avec la communauté, il s’abstenait avec grand soin de toute marque extraordinaire de dévotion, comme soupirs, gémissements ou prostrations singulières. Excepté les larmes que l’amour lui faisait répandre sans bruit, il ne donnait aucun autre signe qui pût trahir ses communications avec Dieu. Il désapprouvait hautement toute singularité et paraissait ne pouvoir en souffrir aucune, chacun, à son avis, étant obligé de garder son secret avec soin. Comme il vivait dans le recueillement, son maintien extérieur et sa contenance édifiaient et touchaient beaucoup, sans qu’il s’en aperçût ; on sentait bien que son corps seul était sur la terre et que, pendant qu’il la touchait des pieds, il était au ciel par ses affections. Tous ceux qui le voyaient, tiraient de là un sujet d’édification. C’est ce que lui avait prédit le Seigneur, en l’instruisant familièrement sur ce point. En effet, un jour qu’il éprouvait un fort vif désir d’édifier toujours le prochain, et cela, dans des vues toutes saintes, il se mit à réfléchir sur les moyens qu’il pourrait employer à cette fin. Au même moment, une voix intérieure, dont il ne put méconnaître l’origine céleste, lui dit en termes clairs : « Pour me plaire, vous devez garder toujours le maintien que vous avez maintenant ; quant à l’édification du prochain, elle suivra d’elle-même. » Cette voix fit sur lui une impression vive et efficace. Tout le reste de sa vie, il s’appliqua à se tenir recueilli et uni à Dieu, bien convaincu que celui-là ne peut répandre une odeur de mort, qui se tient uni au Maître des vertus et de la vie.

De ce recueillement intérieur et de cette intime union avec Dieu, naissait en lui un parfait détachement de toutes les pensées de la terre et de toutes les affections de la chair et du sang. « Je vois, disait-il, que le souvenir de la maison paternelle va s’effacer totalement de mon esprit dans ce pays ; je ne puis dire combien je m’en réjouis dans le Seigneur ; mais je ne puis ni ne dois dire le pourquoi. » Sans un détachement généreux du monde, il est impossible de s’élever à Dieu ; on ne peut non plus jouir d’une véritable paix intérieure, sans renoncer aux penchants et sans mortifier les passions qui cherchent leur pâture sur la terre ; aussi cet homme vraiment éclairé et expérimenté dans la science des Saints, ne manquait-il pas de prescrire aux âmes placées sous sa conduite le détachement qu’il pratiquait lui-même. « J’ai examiné sérieusement la lettre de frère N…, écrivait-il à un supérieur, et je ne vois aucune nécessité pour ce frère d’aller dans son pays ; ce projet n’est qu’un stratagème du démon pour lui faire perdre ce qu’il a acquis de vertus. » Il ajoute avec sa prudence ordinaire, que les intérêts qui faisaient désirer à ce religieux de retourner chez lui, pouvaient être parfaitement traités par d’autres personnes sages et charitables. Il conclut en ces termes : « Qu’il se mette avec abandon entre les bras du bon Sauveur et qu’il aide ses parents de ses prières ; il leur sera plus utile de cette manière qu’en y allant en personne. – Je n’aime pas, écrivait-il à un homme veuf, que vous parliez si souvent de votre épouse défunte, mieux vaut prier pour elle et en détacher parfaitement votre cœur, en gardant votre mémoire et votre esprit purs de tout fantôme. » Il écrivait dans le même esprit à une religieuse : « Je ne manquerai pas de prier pour le seigneur Jules César, pour madame votre mère et pour toute votre famille ; mais souvenez-vous que vous êtes morte et que les cloches ont déjà sonné votre trépas. »

On a pu remarquer dans sa vie l’accord complet qui règne entre ses enseignements et la conduite qu’il tint lui-même à l’égard de sa parenté qui semblait pourtant mériter des égards particuliers à bien des titres. Sa famille était d’une origine fort distinguée, comme nous l’avons dit ; elle se trouvait néanmoins dans de grandes angoisses, on peut même dire dans la misère ; il était question d’une mère veuve, chargée de beaucoup d’enfants ; après sa mort, il s’agissait d’un frère et d’une sœur vraiment dignes d’amour et de compassion. Cependant le père Paul, oubliant sa patrie et les affections de la chair et du sang, ne retourna plus jamais, depuis l’an 1727, ni à Alexandrie, ni à Castellazzo ; bien plus, à partir de cette époque, il ne s’occupa plus jamais des moyens de pourvoir aux nécessités temporelles de ses parents. Ce n’est pas qu’il ne les aimât, comme l’exigent la vertu et la charité bien entendues, mais il voulait exclure de son amour tout mouvement de la nature, tenant pour suspecte toute monnaie qui n’était pas l’or pur de la charité. Il ne manqua point toutefois à ce qu’exigeait de lui la piété chrétienne ; il leur écrivait pour les encourager efficacement à souffrir de bon cœur leurs peines, qu’il appelait précieuses, et à mettre leur confiance en Dieu qui est infiniment riche ; mais il ne demanda jamais rien en leur faveur, bien qu’il eût pu se prévaloir, pour les secourir, de la faveur des princes et des papes qui n’auraient pas manqué de condescendre à ses demandes. Cela est si vrai, que son frère Joseph Danéi, homme très honorable, fut obligé d’écrire à monseigneur Thomas Struzzeri, religieux-passioniste et alors évêque d’Amélie, pour l’intéresser en sa faveur. Or, dans cette lettre, il lui disait qu’il s’était d’abord recommandé à son frère Paul, mais que celui-ci lui avait répondu, qu’il ne pouvait ni ne voulait se mêler de ces affaires-là, qu’il était mort, qu’on devait le regarder comme mort et ne plus penser à lui. Voilà certes des paroles dignes d’être pesées et admirées par tous ceux qui savent combien il en coûte pour se détacher d’une famille honorable et vertueuse. Elles montrent combien le père Paul était jaloux de réserver ses affections à Dieu, à qui il les avait entièrement consacrées.

 

 

CHAPITRE 12.

CHARITÉ ET COMPASSION DU BIENHEUREUX POUR LE PROCHAIN.

SECOURS MIRACULEUX QU’IL LUI PROCURE.

 

Le disciple bien-aimé dont les écrits contiennent le code complet et parfait de la charité a dit cette parole : « Si quis dixerit quoniam diligit Deum, et fratrem suum oderit, mendax est ; qui enim non diligit fratrem suum quem videt, Deum quem non videt, quomodo potest diligere ? (2 Joan. IV.) Si quelqu’un prétend aimer Dieu et n’a qu’un mauvais cœur pour le prochain, c’est un menteur ; il est incroyable que celui qui n’aime pas son frère qu’il a sous les yeux, s’élève à l’amour de Dieu qui est invisible. Il conclut : « Et mandatum habemus a Deo ut qui diligit Deum, diligat et fratrem suum. » (Ibid. V.) Nous avons reçu de Dieu ce commandement, que celui qui aime Dieu, aime aussi son frère. C’est donc avec raison que l’amour du prochain est regardé comme la preuve véritable et certaine de l’amour de Dieu, et que la mesure de l’amour qu’on a pour le prochain passe pour la mesure de l’amour qu’on a pour Dieu.

Cette vertu brilla d’un merveilleux éclat dans le bienheureux Paul de la Croix. Il était né avec un cœur très compatissant, et dès son enfance, il aimait à secourir de tout son pouvoir les pauvres de Jésus-Christ. Plus d’une fois, il lui arriva de s’ôter le pain de la bouche pour les nourrir et subvenir en quelque manière à leurs besoins. Dans les premières années qui suivirent son départ de la maison paternelle, il n’avait pas toujours le morceau de pain nécessaire à la vie ; lorsque, après cela, la Providence lui envoyait quelque aumône, il la partageait avec d’autres pauvres qu’il rencontrait. C’est ce qu’il fit en plusieurs rencontres, sans nul égard pour ses propres besoins, voyageant toujours sans argent et sans provision. Sa compassion ne fit que croître avec les années, et il n’épargnait rien pour soulager les malheureux. Il voyageait un jour accompagné de quelques personnes de piété. L’heure du repas étant venue, on s’arrêta dans un champ pour manger, lorsque deux ou trois pauvres se présentèrent demandant la charité. A leur vue, le père Paul, touché de compassion, prit son pain et le meilleur poisson qu’il avait, pour le leur donner ; mais ses compagnons de voyage l’en empêchèrent, en lui promettant de donner à ces pauvres de quoi satisfaire leurs besoins.

Plus le serviteur de Dieu contentait son amour pour les malheureux, en les soulageant, plus cet amour grandissait et l’obligeait à les aider de son mieux. Il voulait qu’on fît la charité dans nos maisons à tous les pauvres qui s’y présentaient, et que dans celle de Rome, il y eût, deux fois la semaine, distribution de pain et de soupe. Il tenait extrêmement à ce qu’on fît toujours l’aumône, autant que possible, et cent fois il répéta qu’il fallait distribuer à la porte ce qui restait après les repas, parce que c’était le bien des pauvres ; et comme cela ne suffisait pas, à Rome, pour le grand nombre de pauvres qui venaient à la maison des Saints Jean et Paul, le bon père ordonna que chaque fois qu’on cuirait pour les religieux, on fît une fournée de pain pour les pauvres. C’était certes un miracle de la sainte pauvreté, qu’une maison sans autres revenus que ceux de la charité, fût en état de secourir un grand nombre d’indigents. La charité s’identifie avec les misères du prochain ; elle en souffre dans la même proportion que lui, et est d’autant plus prompte à les soulager qu’elles sont plus grandes. Aussi, lorsque les pauvres avaient plus à souffrir à cause de la disette et de la cherté, le père Paul ne pouvait contenir sa compassion ni trouver de repos, ne les voyant pas secourus comme il le désirait. Pendant la cherté des subsistances en 1746, pour exciter ses religieux à une charité nouvelle et leur apprendre à trouver dans leur pauvreté même de quoi aider les pauvres, il adressa à toutes ses maisons une circulaire toute pleine de sentiments de tendresse envers eux. Il exhorta ses disciples à imaginer de nouvelles mortifications et à se retrancher à eux-mêmes pour donner aux malheureux.

Non content d’avoir écrit pour procurer du soulagement aux pauvres, il fit un discours à la communauté de Saint-ange où il résidait alors, pour le même objet. Tout enflammé de charité et pénétré de compassion, il exposa d’un côté la misère des pauvres qui n’avaient pas de quoi apaiser leur faim, et de l’autre la bonté avec laquelle Dieu nous procurait, à nous religieux, le nécessaire, tout en nous épargnant les peines et les fatigues auxquelles tant d’autres sont assujettis. Il ajouta qu’il n’était pas juste que nous fussions exempts du fléau qui affligeait tout le monde, que nous devions même être les premiers à ressentir les misères du prochain, à nous revêtir d’entrailles de compassion, à nous approprier les peines de nos frères, à partager avec eux le peu que nous avions et à entrer ainsi en communauté de souffrance avec les peuples ; qu’en conséquence, il proposait de réduire de moitié la pitance ordinaire et l’huile employée comme assaisonnement, pour distribuer aux pauvres ce que les religieux s’ôteraient pour ainsi dire de la bouche. Aidons les pauvres, ayons soin des pauvres, ne cessait-il de répéter. De plus, il donna des ordres précis au frère cuisinier, pour que, dans ce grand nombre de pauvres qui se présentaient, aucun ne fût renvoyé sans quelque assistance. « Donnez ma soupe aux pauvres, lui dit-il, et donnez-leur aussi ma portion de pain ; je me contenterai d’en avoir une tranche. M’avez-vous compris ? » Plus préoccupé des besoins des pauvres que des siens propres, plus d’une fois dans le cours de cette année malheureuse, il dit, en entrant au réfectoire : « Nous ne mourrons pas de faim, nous autres ; que celui qui veut laisser son potage ou sa portion de légumes avec une moitié de son pain pour les pauvres, le fasse au nom du Seigneur. » En parlant ainsi, il versait des larmes d’attendrissement à la pensée des souffrances de son cher prochain, auxquelles il compatissait de tout cœur. Les exhortations et plus encore l’exemple du serviteur de Dieu produisaient un grand effet : il y avait une sainte émulation parmi ses religieux pour se priver en faveur des malheureux d’une partie au moins de leur nourriture.

A la vue d’une si grande charité pour les misères du prochain et d’un si généreux empressement à les soulager, le serviteur de Dieu dut sans doute éprouver beaucoup de consolation ; mais quelle que fût sa joie de les voir agir en cette occasion en vrais disciples de Jésus-Christ, il semblait ne pouvoir se consoler du malheur des pauvres. Semblable à une tendre mère qui ne cesse de parler des douleurs de ses enfants pour épancher sa peine et provoquer la compassion en leur faveur, il s’entretenait souvent, les larmes aux yeux, surtout en temps de récréation, de ce que les indigents avaient à souffrir. Il aimait à aller à la porte pour leur faire l’aumône de ses propres mains. Il passait à la cuisine et demandait humblement au frère de lui donner un morceau de pain pour le passer à un pauvre, et puis il allait porter au malheureux quelques paroles d’encouragement. Comme il était à demi-estropié et qu’il se traînait plutôt qu’il ne marchait, c’était un spectacle touchant et pieux de voir ce vénérable vieillard faire effort pour aller porter l’aumône aux pauvres de Jésus-Christ. Quelquefois c’était à genoux qu’il pratiquait cet exercice de charité. Un jour, pendant qu’il était à la retraite de Notre Dame du Hêtre, un pauvre vint demander la charité, au moment où les religieux se mettaient à table. Le bon père ordonna au portier de le faire attendre un moment. On continua le repas, et à mesure qu’on servait, le serviteur de Dieu mettait en réserve sur une assiette une partie de ce qu’on lui donnait. Le repas terminé, lui-même alla à la porte et offrit amoureusement à ce pauvre ce qu’il avait réservé pour lui ; en même temps se mettant à genoux devant lui, tête nue, il le pria les larmes aux yeux de manger, et pour ranimer les forces de son âme aussi bien que celles de son corps, il lui adressa quelques paroles pleines de charité et l’encouragea à souffrir patiemment sa misère pour l’amour de Dieu.

C’était une grande joie pour lui de pouvoir offrir à Notre Seigneur ce qu’on lui donnait pour sa propre subsistance. Se trouvant à Rome et ne pouvant prendre plus de deux tranches de pain et quelque peu de vin dans la journée, il voulait que ses bien-aimés pauvres profitassent de cette économie, et il dit au frère infirmier de donner en aumône à quelqu’un d’eux le pain et le vin qui lui étaient destinés, et ajoutant à la charité ce sentiment d’humilité qui en est le principe et qui en fait le prix et le mérite : « Donnez, disait-il, ce que vous vous proposiez de me donner à moi-même en aumône ; moi, je ne le mérite pas, car je suis pécheur. »

Il eût voulu secourir tous ceux qui recouraient à lui, et il n’avait la force de refuser à personne. L’infirmier qui le soignait à la maison des Saints-Jean-et-Paul voyant son extrême libéralité et n’allant pas aussi loin, bien qu’il en fût fort édifié, prit le parti, comme il l’attesta lui-même, de ne plus introduire de pauvres auprès de lui, parce qu’aussitôt il s’attendrissait sur leurs besoins et donnait ordre de leur venir en aide. Cette maison était fort pauvre dans ces commencements ; les religieux avaient peine à y subsister chétivement ; cependant le serviteur de Dieu, mesurant son pouvoir sur sa compassion et sa confiance en Dieu bien plus que sur les ressources du couvent, voulait qu’on donnât à tout le monde. Un homme honorable étant venu entre autres lui exposer ses malheurs, le Père ne sut lui refuser quelque soulagement ; il appela l’infirmier et lui demanda trente pauls. Celui-ci le questionna sur ce qu’il voulait en faire et ajouta que les religieux avaient à peine de quoi vivre ; sur son observation, l’humble serviteur de Dieu se contenta de vingt pauls, et fit ainsi ce qu’il put en faveur de ce pauvre homme.

Il se serait fait conscience pour ainsi dire de ne pas chercher à secourir les malheureux. Un jour, il entendit sonner à la porte et ayant regardé, il vit que c’étaient deux pauvres, mais occupé d’autres pensées, il leur dit de continuer à sonner, que le portier viendrait et leur ferait la charité. Quelque temps après, comme s’il eût commis quelque grave manquement, il dit de manière à être entendu : « Je suis fâché de ne pas avoir fait l’aumône à ces pauvres ; s’ils reviennent, je veux aller réparer ma faute. » Il dit cela avec une expression sensible de regret, tant il craignait jusqu’à l’ombre d’un manquement contre la charité fraternelle.

Il ne pouvait souffrir non plus qu’on donnât aux pauvres des choses gâtées ou mauvaises. Un jour qu’il était à Saint-Ange, un frère lui demanda la permission de donner à un pauvre un objet qui dépérissait. Le père l’en reprit fortement en lui disant que c’était contraire à la charité de donner aux pauvres des choses nuisibles à la santé. Et qu’on ne s’étonne pas de tous ces témoignages d’affection sincère qu’il donnait aux pauvres : il se rappelait la parole de Jésus-Christ qui regarde comme fait à lui-même ce qu’on fait pour les pauvres ; la foi lui montrait dans chacun d’eux la personne même de Jésus-Christ ; voilà pourquoi il mettait tant d’empressement et de respect à les secourir. Un jour, dans la même retraite de Saint-Ange, cinq pauvres viennent demander l’aumône. Le serviteur de Dieu dit au frère cuisinier de leur donner et il ajoute : « Lisez sur leurs fronts, tous les cinq y portent imprimé le nom de Jésus-Christ. »

Comme il savait quels trésors la pauvreté renferme, quand elle est unie à la vertu, il tâchait de pourvoir aux besoins corporels des pauvres, et plus encore à leurs besoins spirituels qui sont souvent plus impérieux. Lorsqu’il parlait à ses chers pauvres, il les encourageait à supporter leurs misères : « Ayez courage, pauvres de Jésus-Christ, leur disait-il, parce que le paradis est pour les pauvres. Malheur aux riches ! parce que leurs richesses serviront à les tourmenter davantage dans l’enfer, s’ils ne les emploient pas à faire des bonnes œuvres. » Il citait à ce propos les paroles de l’Écriture.

Son pouvoir n’égalant pas ses désirs, ce vrai disciple de Jésus-Christ qui fut toute charité et tout amour, tâchait d’exciter autant que possible la charité publique en faveur des pauvres ; il profitait pour cela de l’occasion que lui offraient ses missions et ses autres exercices spirituels. Donnant une mission, en 1759, dans une certaine ville, il apprit que les pauvres s’y trouvaient dans un grand embarras, parce qu’ayant été obligés, l’hiver précédent, d’emprunter au mont de Piété de quoi acheter du blé, on les contraignait alors au remboursement et que la nouvelle récolte avait manqué. Déjà l’autorisation de les poursuivre était obtenue, et ils allaient être réduits à la dernière extrémité. Touché de compassion pour leur misère, le père Paul engagea du haut de la chaire les directeurs du mont de Piété à accorder un sursis raisonnable, et il le fit avec tant d’instance et de zèle, et dans des termes si touchants que le vice-gouverneur et les autres directeurs en furent attendris. Il obtint donc un crédit d’une année pour ces pauvres gens, qui furent extrêmement satisfaits de la mesure.

Il souffrait beaucoup, quand il apprenait que les pauvres étaient abandonnés. Quelques-uns étant venus pendant la moisson demander la charité dans une de nos retraites, le père Paul qui les vit, leur demanda avec bonté pourquoi ils n’allaient pas glaner. – « O Père, répliquèrent-ils, plût à Dieu que cela nous fût permis ! Les maîtres nous le défendent, parce qu’ils veulent réserver le pâturage à leurs bêtes. » A cette parole, le serviteur de Dieu, saintement indigné qu’on préférât de vils animaux aux pauvres de Jésus-Christ, va aussitôt trouver son frère Jean-Baptiste qui était très habile dans les divines écritures, lui demande le texte de l’Ancien Testament où Dieu ordonne de laisser glaner les pauvres ; puis il écrit au supérieur ecclésiastique de l’endroit, lui représentant vivement la grandeur de ce désordre et la honte qu’il y avait à empêcher les pauvres de recueillir quelques épis pour les laisser en pâture à des animaux immondes.

Le serviteur de Dieu s’employait encore plus volontiers, quand il était question de ces personnes qui, faute d’appui, sont en danger de se précipiter dans le vice. Pour celles-là, malgré sa pauvreté et celles de ses maisons, sa charité le rendait riche et ingénieux ; il trouvait mille moyens d’aider les pauvres filles exposées au naufrage. C’est ce qu’il fit à Orbetello, ville où il était fort aimé et qu’il aimait aussi beaucoup. Il y reçut çà et là des aumônes, quelquefois importantes, et il les employa à sauver l’innocence et l’honneur de plus d’une jeune personne. Quand il n’avait pas assez d’argent, il suppléait au moyen des chétives provisions de la maison, ou de ce qu’on lui donnait en aumône pour ses propres besoins.

Se trouvant à Rome chez des personnes charitables qui voulaient bien lui donner l’hospitalité, et étant allé célébrer la sainte messe de bon matin, selon sa coutume, il rencontra en retournant à son gîte, deux jeunes personnes qui lui demandèrent l’aumône. Le bon père avait reçu peu auparavant une pièce d’or qu’il avait remise à son compagnon. Il lui dit aussitôt de la donner à ces pauvres filles, et leur recommanda d’avoir toujours la crainte de Dieu et d’être dévotes à la passion de Jésus-Christ, afin de conserver l’innocence.

Une autre fois, une pauvre femme vint au couvent de Saint-Ange, disant qu’il se présentait un parti pour sa fille, mais qu’elle n’avait pas de quoi lui fournir l’ameublement nécessaire. La bonne mère s’était adressée au père Jean-Baptiste de Saint-Michel. Celui-ci dont le cœur était aussi toute charité, en parla au père Paul, son frère, qui ordonna au recteur de la maison de donner à cette pauvre femme une couverture de laine, une toile de paillasse, et si je ne me trompe, une paire de draps avec une certaine somme d’argent. Aidée de ce secours, elle put marier sa fille à Bieda. C’est ainsi que le père Paul tâchait par tous moyens de secourir le prochain, et parce qu’il était très considéré et réputé comme un saint, il obtint en diverses occasions pour ce cher prochain ce que d’autres n’auraient pu obtenir.

A ce propos, qu’on me permette ici de rappeler combien le serviteur de Dieu chérissait la ville d’Orbetello, et comment il récompensa ses bons habitants de leur bienveillance pour lui et de leurs aumônes. A l’époque où les forteresses de Toscane furent assiégées par les troupes espagnoles sous le commandement du général marquis de Las-Mines on avait tellement aigri l’esprit du général contre les citoyens d’Orbetello par des rapports mensongers, que, dans son mécontentement, il avait donné ordre de dévaster les vignes, de les couper et de les raser jusqu’à terre, et ce qui était pis encore, de bombarder la ville sans ménagement ni pitié. Déjà tout était prêt, les mortiers étaient braqués en grand nombre et un gros renfort de troupes marchait contre Orbetello, lorsque le père Paul, informé à temps du malheur qui menaçait la ville, et touché de compassion pour elle, espérant d’ailleurs de pouvoir tout obtenir du général auprès de qui le Seigneur lui avait donné un grand crédit, alla au camp, se présenta à lui et se mit à le détourner de son entreprise, l’assurant que les habitants d’Orbetello n’étaient pas tels que des langues malignes les avaient dépeints, qu’ils étaient au contraire honnêtes, polis, de bonnes mœurs et qu’ils se seraient rendus, moyennant des conditions équitables ; qu’alors il aurait pu vérifier par lui-même ce que lui, Paul, attestait à leur sujet. Mais le général s’était trop avancé pour se rendre et révoquer ses ordres si aisément ; le père Paul fut donc obligé d’insister, et ses humbles instances firent enfin leur effet. Le général n’y pouvant tenir, accéda à ses remontrances, ajoutant en propres termes : C’est pour vous, père Paul, que je le fais. L’ordre fut donc retiré et n’eut point de suite. Le général n’eut pas sujet de se repentir de s’être rendu au conseil si sage et si juste du serviteur de Dieu. La place s’étant rendue, il entra dans Orbetello et ne tarda pas à reconnaître qu’on avait calomnié le caractère des habitants. Aussi en revoyant le père : « Vous aviez raison, lui dit-il ; je suis très content d’Orbetello, et je vous remercie de vos bons avis. » On voit par ce trait combien il est utile à ceux-mêmes qui commandent des armées, d’avoir toujours des personnes pour leur dire la vérité et défendre l’innocence, surtout quand il s’agit de mesures violentes auxquelles on ne remédie pas par le seul repentir.

Le père Paul eut beaucoup plus de peine à obtenir du gouverneur de Longone la grâce d’un condamné à mort ; il ne lui fallut rien moins pour cela qu’un prodige. Il était question d’un pauvre soldat qui avait déserté, crime très grave chez un militaire, et il n’y avait aucune apparence d’obtenir sa grâce, parce que c’était la coutume du gouverneur de ne donner aucune audience, après une condamnation à mort, jusqu’à ce que la sentence eût été exécutée. Elle devait l’être dans la matinée même ; et le gouverneur, retiré dans ses appartements, s’y tenait assis, l’épée pointée en terre, je ne sais pour quel motif, la tête appuyée sur le pommeau, attendant immobile qu’on vînt lui annoncer que justice était faite. Il avait donné les ordres les plus précis pour n’introduire personne. Le père Paul se trouvant alors à Longone, fut prié par les officiers de la place de s’interposer auprès du gouverneur en faveur de ce malheureux. En voyant la compassion qu’il excitait, le bon père se détermina à faire une démarche. Il se rend au palais, demande à parler au gouverneur ; tous les gens de la maison de lui dire qu’il n’y avait pas d’audience possible, que le gouverneur avait rigoureusement défendu d’introduire qui que ce fût. Le serviteur de Dieu ne se déconcerte pas ; il redouble de prières et d’instances pour qu’on l’annonce, qu’il était le père Paul et qu’il désirait l’entretenir d’une affaire urgente. Voyant cette insistance et connaissant le mérite du serviteur de Dieu, on se décide enfin à aller l’annoncer au gouverneur, et celui-ci, contrairement à son habitude, lui permet d’entrer. « Eh bien ! père Paul, que voulez-vous ? » lui dit dès l’abord le gouverneur. – Excellence, la grâce du condamné à mort. – C’est impossible, répliqua le gouverneur. Alors le père se met à lui exposer tous les motifs qui pouvaient le porter à la clémence, après quoi il le conjure pour la seconde fois avec instance de faire grâce. Le gouverneur reste inflexible : C’est impossible, je ne le puis pas, répète-t-il sans fin. Le serviteur de Dieu voyant qu’il n’y a rien à gagner de ce côté, met toute sa confiance en Dieu, et sa charité lui faisant tout espérer : « Eh bien, dit-il, puisque Votre Excellence ne peut faire grâce, ce sera Dieu qui l’accordera. » Cela dit, il frappe le mur de la main, et soudain le palais est ébranlé jusque dans ses fondements. Le gouverneur est saisi d’épouvante ; il se tourne vers le père et lui dit : Père Paul, la grâce est accordée. Le malheureux, qui touchait à sa dernière heure, fut ainsi délivré de la mort.

C’était donc là le secret merveilleux et très efficace du serviteur de Dieu, secret qu’il ne manquait jamais d’employer, lorsqu’il n’avait pas d’autre moyen : il recourrait avec ferveur à Celui qui tient entre ses mains les cœurs et les destinées des hommes et l’empire de toutes les créatures. Ainsi, par exemple, voyait-il les pauvres dans la détresse par suite de la disette, il priait et faisait prier, afin d’attirer les bénédictions du ciel sur les fruits de la terre et obtenir une moisson abondante. Plus d’une localité a été redevable à ses prières d’un secours miraculeux. Au mois de septembre 1750, il donnait une mission à Canepina. On devait s’attendre à récolter très peu de châtaignes, parce que déjà les châtaigniers étaient gelés et desséchés et les gousses en grande souffrance. Le peuple de ce pays-là qui vit en grande partie de cette culture, était désolé et consterné. Le père Paul ayant su ce qui se passait, en fut ému de compassion et conçut un ardent désir de consoler ces pauvres gens. Il s’excite lui-même à une grande confiance en Dieu et tâche d’inspirer les mêmes sentiments au peuple : « Cher peuple, lui dit-il du haut de la chaire, ne doutez pas, recommandez-vous à Dieu, et mettez votre confiance en lui ; j’espère que la récolte des châtaignes sera abondante cette année. » En effet, la mission terminée et le père parti, il survint contre toute espérance, la saison étant trop avancée, une pluie si abondante et si douce, que les plantes reprirent vigueur et produisirent une abondance de fruits telle qu’on n’avait jamais vue.

Il obtint par ses prières un semblable bienfait au peuple de Vallerano, à qui il donna la mission dans le cours de la même saison. Les châtaigniers y avaient encore plus souffert qu’au territoire de Canepina ; ils étaient presque dépouillés de leurs feuilles ; les gousses étaient petites, desséchées et comme brûlées ; aussi s’attendait-on à les voir tomber aux premières pluies et croyait-on la récolte tout à fait perdue. Le père Paul, qui désirait procurer deux avantages à la fois à ce peuple, répétait sans cesse : « Convertissez-vous, mon peuple, et je vous assure que Dieu vous donnera une récolte abondante de châtaignes. » Sa parole ne fut pas vaine ; tout se vérifia, et la récolte très abondante qui suivit fut attribuée à ses prières. Dieu voulut ainsi accomplir le désir qu’avait son serviteur de secourir ce peuple, pour l’encourager à profiter de la mission.

Ce ne furent pas les seuls prodiges que le Seigneur accorda à sa charité compatissante. Un jour, un certain Antoine de Parmiglio Galli, habitant de Bieda, amena à la retraite de Saint-Ange de la chaux et des matériaux pour les constructions qu’on y faisait. Chemin faisant, il fut saisi d’un mal de dents si violent, qu’à peine il pouvait avancer. Ses compagnons entrèrent au couvent ; pour lui, il reste dehors, et ne pouvant plus résister au mal qui devenait de plus en plus intense, il se jeta à terre. Dans ce moment, le père Paul sortait ; apprenant que le pauvre Antoine souffrait extraordinairement du mal de dents, il va à lui et l’engage à entrer dans la chambre des étrangers pour prendre quelque chose. Antoine lui répond qu’il ne lui était pas possible de mâcher en cet état ; mais le serviteur de Dieu insiste, et l’oblige presque par obéissance à entrer. Alors il lui donne de ses propres mains un morceau de pain et lui dit de le manger par obéissance. Antoine commence, mais, comme c’était naturel, la douleur déjà excessive ne fait qu’augmenter. Le père lui fait alors un signe de croix sur la joue malade, et puis lui donnant un soufflet par badinage, il lui demande s’il avait encore mal. La douleur avait disparu soudain : Ah ! père, lui dit Antoine, je suis ressuscité. – Mettez-vous donc à table avec les autres, reprit le père. Antoine le fit, et mangea aussi facilement que s’il n’avait jamais eu mal aux dents. Au moment de partir, il voulut baiser la main du père Paul et la lui prit comme par force ; en la baisant, sa dent qui était toute gâtée, tomba sur la main du serviteur de Dieu, comme pour témoigner que cette main bénie avait opéré le prodige. Antoine partit donc tout guéri et ne souffrit plus jamais du mal de dents.

Le père Paul guérit miraculeusement une malade par un motif de charité semblable. C’était une mère de famille qui demeurait à Orbetello. Paul, sachant qu’elle était fort mal, alla la visiter. Elle avait une demoiselle assez jeune, que sa mort eût laissée seule et dans l’indigence, chose bien dangereuse à cet âge. En voyant l’état de la mère et le danger de la fille, le cœur du serviteur de Dieu s’attendrit. Sorti de la maison, il se tourne vers son compagnon, c’était le père Fulgence : « J’ai, lui dit-il, grande compassion de cette pauvre malade. » Il exprime en même temps un vif désir de pouvoir la soulager. En effet, comme on l’apprit dans la suite du père Fulgence, la nuit suivante, le père Paul apparut miraculeusement à la malade, et elle guérit.

 

 

CHAPITRE 13.

CHARITÉ DU SERVITEUR DE DIEU ENVERS SES RELIGIEUX.

SA CHARITÉ POUR LES MALADES.

 

Si la charité du père Paul était grande pour le prochain en général, il faut dire qu’elle était tout à fait extraordinaire envers les membres de sa congrégation. Il les aimait avec toute la tendresse d’un père et les respectait comme des serviteurs de Dieu plus fervents et plus vertueux que lui. On ne peut dire les marques de cordiale affection et de charité exquise qu’il leur donnait en toute occasion. Ceux qui en ont été témoins n’ont pu s’empêcher de confesser que sa charité était une charité de saint. Chacun de nous en était si persuadé que nous disions communément : il n’y a pas de charité semblable à celle de notre père. Personne ne recourrait à lui sans être consolé dans ses peines, relevé dans ses abattements, rassuré dans ses doutes et secouru sur-le-champ dans ses besoins. Aussi le père Jean-Baptiste de Saint-Michel, son frère et son directeur, l’appelait-il en riant la mère des miséricordes. Le serviteur de Dieu n’attendait pas même qu’on recourût à lui ; il savait prévenir les demandes et les désirs. Il avait la plus exacte vigilance à pourvoir aux besoins de chacun, à les prévoir, à s’en informer, selon la règle qu’il traçait lui-même aux supérieurs. Il voulait qu’on fournît à tous et à chacun selon que le permettait la pauvreté, et que personne n’eût sujet de se plaindre. Tantôt de vive voix, tantôt par lettres, il recommandait aux recteurs de donner, avec une pleine confiance en Dieu, à leurs religieux, tout ce que la règle prescrit ou accorde. Il trouvait les formes les plus insinuantes pour entrer dans leur cœur et les porter à agir en tout selon l’esprit de Jésus-Christ. Il avait une compassion et une tendresse particulières pour les novices, qui, semblables à de jeunes plantes, réclament des soins et des ménagements particuliers. Il ne voulait pas qu’on leur donnât pour pénitence le pain et l’eau. Voici ce qu’il écrivait au père Fulgence, homme d’une sainte vie qui était maître des novices : « On voit, et c’est une pratique générale, que chacun laisse une partie de sa portion ; si la pitance est si restreinte, avec ce qu’on en laisse, elle sera réduite à rien. L’excès est blâmable, il faut l’éviter ; mais prendre un juste milieu, voilà qui est sage. C’est ce que j’ai vu pendant la tenue du chapitre ; tout était bien, et j’espère que cela continuera… Oh ! combien il importe de veiller à ce que notre jeunesse conserve ses forces ; sans cela, nous aurons un hôpital, et il y en a peu qui persévèreront. Je sais que vous avez à cœur d’interdire les petites chaînes et les autres pénitences qui ne sont pas de règle ; je connais votre charité, votre prudence et votre discrétion… Ne soyez pas surpris si je m’étends là-dessus ; Dieu me presse de le faire ; et je vous dis que de la conservation de la santé, surtout chez les novices, résulte une régularité plus parfaite. » Lorsque des jeunes gens se présentaient pour prendre l’habit, et qu’il se trouvait au noviciat, il s’empressait de leur témoigner toute l’affection et la charité possible ; il était tout heureux de les voir arrachés aux tempêtes du siècle et abrités dans le port de l’observance régulière.

Le sage et bon père avait aussi une affection et un soin tout particuliers pour les jeunes étudiants, qui d’ordinaire n’ont pas encore la vertu parfaite et la maturité de jugement des anciens ; il les cultivait le plus possible et les dirigeait dans les voies spirituelles. Lorsqu’il était à la maison d’étude, il assistait souvent à leurs conférences, leur adressait de fréquentes exhortations pleines d’amour et d’onction, et leur donnait ses avis paternels. En toute rencontre, on remarquait sa sollicitude pour les novices, son zèle ardent pour leur avancement, ses ménagements pour leur santé.

Du reste, son amour, ses soins et sa paternelle sollicitude embrassaient tous ses religieux sans exception. Il voulait que les aliments fussent pauvres, il est vrai, mais préparés avec propreté et charité, afin qu’on conservât la santé, et qu’on fût à même de servir Dieu et le prochain ; son attention à cet égard était telle que rien ne lui échappait. Il en venait jusqu’à indiquer aux supérieurs et aux frères la manière de préparer le maigre, disant que lui aussi avait fait la cuisine dans les commencements au mont Argentario. On comprend que ses connaissances étaient fort simples en cette matière : il n’avait fait la cuisine que lorsqu’il demeurait seul ou avec son frère Jean-Baptiste. En voici un échantillon qui nous a été rapporté par le père Fulgence de Jésus, l’un des premiers compagnons du serviteur de Dieu. Le jour où il se présenta pour être admis dans la congrégation et prendre l’habit, le père Paul, voulant fêter sa bienvenue, mit au feu une botte de légumes qui devaient composer tout le festin ; mais ayant ensuite commencé à parler des choses de Dieu, dans sa ferveur, il oublia le feu et la marmite, et la cuisine s’en alla en fumée.

Lorsque les religieux devaient se mettre en voyage, sa charité était on ne peut plus ingénieuse en leur faveur. Il leur traçait très exactement leur itinéraire, surtout quand le voyage devait être long, pour qu’il connussent bien où ils pouvaient s’arrêter pour manger et se reposer. Il leur faisait emporter de petites provisions pour qu’ils n’eussent pas à souffrir de la faim. On choisissait par son ordre ce qu’il y avait de plus convenable dans la maison pour le voyage, et lui-même veillait à ce qu’on leur préparât les aliments les plus fortifiants. On eût dit, et il était en réalité un tendre père, tant il mettait de charité, d’affection et de soin en tout cela ; rien ne lui échappait, et il semblait avoir à traiter l’affaire la plus importante, parce qu’à ses yeux, tout ce qui tenait à la charité était d’une importance majeure. Lorsqu’ensuite ses religieux revenaient à la maison, il les accueillait avec amour, les embrassait fort affectueusement, compatissait à leur fatigue, et s’ils avaient passé plusieurs jours dehors, il leur demandait un compte détaillé de tout ce qui s’était fait, mais avec une grâce et un amour qui ravissaient. Il ordonnait de leur préparer aussitôt à dîner ou à souper, selon l’heure où ils arrivaient, recommandant que tout se fît avec une charité singulière : « Pauvres religieux ! disait-il affectueusement ; ils sont bien las ! » Lorsque nos missionnaires devaient sortir pour aller travailler à la vigne du Seigneur, il les suivait en esprit et par la charité, n’omettant aucune recommandation, aucun avis utile pour la réussite de leurs travaux et la conservation de leur santé. Il leur recommandait de prendre le nécessaire : « Si le Seigneur, leur disait-il, veut vous accorder un jour une force extraordinaire, vous pourrez rester trois et quatre jours sans manger ; mais aussi longtemps qu’il ne vous l’accorde pas, il faut avoir soin de prendre le nécessaire. » Il leur recommandait également la discrétion dans le travail, afin de vérifier en eux cette belle parole du Saint-Esprit qu’il aimait alors à citer : « Il l’a fortifié dans ses travaux ; puis, ajoutait-il, il les a fait réussir. » A leur retour des missions, oh ! alors on voyait toute sa charité en mouvement : ses démonstrations les plus tendres et les plus distinguées étaient pour eux ; il les embrassait, les baisait au front, leur faisait mille caresses, ordonnait qu’on leur offrît aussitôt quelques rafraîchissements, faisait prévenir le cuisinier de les traiter avec grande charité, et comme s’il eût craint qu’il oubliât ou qu’il ne pût de sa propre autorité leur donner ce qui convenait, il mandait le recteur et lui donnait des instructions ; enfin, pour plus de sûreté, il allait en personne indiquer ce qu’il fallait faire. Il répétait gracieusement à cette occasion le mot de l’Apôtre : « Il faut rendre un double honneur aux prédicateurs de la sainte parole. » Quand tout était prêt, il engageait fort affectueusement les missionnaires à manger et à prendre le repos nécessaire pour réparer leurs forces. « Je me rappelle même une circonstance, dit un témoin oculaire, dans laquelle malgré son grand âge et son infirmité, il voulut nous servir à table de ses propres mains. » Il leur commandait enfin de se reposer plusieurs nuits ; et tout cela, le serviteur de Dieu le faisait avec une grâce merveilleuse qui lui gagnait les cœurs et encourageait à continuer le ministère apostolique. Comme pour justifier toutes ses démonstrations, il avait coutume de dire : « Un missionnaire vaut plus qu’une maison entière, à cause du grand bien qu’il fait aux âmes. » Ou bien encore : « Perdre une maison n’est pas un aussi grand dommage que de perdre un missionnaire. »

Le bon père ne pouvait voir non plus qu’on eût à souffrir en quelque point qui ne fût pas de règle. Venait-il à remarquer qu’un religieux eût plus de fatigue que les autres ? il en avait pitié et ne manquait pas de le soulager. Il s’ôtait le pain de la bouche, il se privait de sa pauvre portion, pour les donner aux autres. Ceci avait lieu particulièrement pendant les neuvaines que l’on fait dans la congrégation. Comme c’est la coutume qu’il y ait alors chaque jour un religieux qui se prive de sa portion et qui mange à terre et pratique d’autres mortifications semblables, le père Paul retranchait dans ces occasions sur sa propre nourriture et la passait à ses religieux de crainte qu’ils n’eussent trop à souffrir.

Mais où la charité du serviteur de Dieu brillait de son plus merveilleux éclat, c’était dans le soin des malades. Il aimait beaucoup à les visiter, à les assister, à les servir de ses propres mains, qu’ils fussent religieux ou étrangers. Il avait fait sous ce rapport un excellent noviciat à l’hôpital de Saint Gallican, qu’il appelle dans une de ses lettres : une fournaise de charité, comme il n’y en a pas. Pendant le long séjour qu’il fit à Saint-Ange, pour conserver, autant que possible, une coutume si sainte et si agréable au Seigneur, il n’allait jamais à la ville voisine de Vétralla, sans visiter les malades. Il se rendait à l’hôpital, et se faisait accompagner de quelques religieux pour leur donner l’exemple, ce dont le peuple était fort content et fort édifié. Les environs de Vétralla furent aussi témoins de sa charité pour les malades, et le Seigneur lui donna la consolation de voir quel bien résultait de ses visites. En effet, un jour qu’il retournait à la retraite de Saint-Ange, sa charité lui inspira de demander en route s’il n’y avait pas quelque malade dans les environs. On lui indiqua un hameau où il y en avait un. L’homme de Dieu s’y rend en toute diligence et arrive fort à propos : le pauvre malade était très mal et à deux doigts de sa fin, et il ne s’était pas encore confessé. Le serviteur de Dieu se hâte de l’assister et de le préparer au grand passage de l’éternité, entend sa confession, fait prévenir le curé de l’administrer sans retard, parce que la mort était imminente. Deux ou trois jours après, le malade expirait, après avoir eu le bonheur de faire sa dernière confession à un prêtre si charitable et si zélé.

Lorsqu’il voyait les malades en danger, le père Paul les avertissait en termes clairs de se préparer à la mort et de s’abandonner entre les mains de Dieu, notre Père ; il eût regardé comme une grande faute de les flatter ; à ses yeux c’eût été manquer de cette simplicité de cœur et de cette sincérité de langage qui lui étaient si chères. Il ne croyait pas, comme plusieurs le pensent à tort, qu’il fût permis de laisser les grands dans l’illusion sur ce point ; aussi ne les épargnait-il pas plus que les autres, disant à tous, de la bonne manière, mais avec une sainte liberté, de se disposer à la mort. Pendant qu’il était à la retraite de Saint-Ange, un personnage distingué qui habitait une ville voisine tomba dangereusement malade. Dans son zèle pour le salut de cette âme, le serviteur de Dieu courut aussitôt le visiter. Quelque temps après son retour, on l’entendit soupirer et s’écrier avec douleur : « Oh ! que ne puis-je être à temps ! Je l’ai prévenu sans détour qu’il devait se préparer à l’éternité, il se laisse tromper, il croit ceux qui le trompent. – Ah ! que ne puis-je y aller ! continuait-il de dire, mais la nuit et la longueur du trajet m’empêchent de m’y rendre. » Le bon ecclésiastique qui l’entendit parler de la sorte, fut très édifié de son zèle pour le salut de ce malade. Apprenant le lendemain qu’il était mort, il jugea que le père avait appris par révélation le danger où il était.

Le Saint-Esprit nous a donné cet avis : « Ne négligez pas de visiter les malades ; cela vous affermira dans la charité. » (Eccli. VII.) Le père Paul qui était convaincu de cette vérité, avait coutume de dire à nos religieux de Rome qui allaient à l’hôpital : « O quelle grande vigne vous avez là à cultiver ! quel bien on fait en visitant les malades ! Soyez bénis ! allez secourir ces pauvres gens ! Ah ! si je n’étais pas sourd et infirme, avec quel bonheur j’irais ! Mais Dieu ne le veut pas ; cela me suffit. » Il accompagnait ces paroles de tant de sentiment qu’il animait tout le monde à cette sainte œuvre. Plus d’une fois on lui entendit dire avec transport : « Si à cause de nos péchés, le Seigneur avait envoyé la peste de mon temps, j’aurais voulu être le premier à quitter la solitude pour secourir en tout et partout mon pauvre prochain attaqué de la peste, et j’aurais voulu le secourir jusqu’à mon dernier souffle de vie. »

Si telle était sa charité pour les malades étrangers, on se figure aisément jusqu’où il la portait pour ceux de sa congrégation. Il disait souvent que pour soigner les malades, il faut ou une mère ou un saint ; il avait certainement le cœur d’une mère pour eux, parce qu’il avait la charité d’un saint. Plusieurs fois le jour il les visitait, les servait avec une bonté incomparable, et veillait très attentivement à ce qu’il ne leur manquât rien en fait de médicaments, de manger ou d’autres soulagements ; il portait cette attention si loin qu’il lui arriva de se priver lui même de ces petits mets qu’on lui envoyait ou préparait et que réclamait sa santé. Lorsqu’il en était capable, il préparait lui-même les médicaments et les présentait de ses propres mains aux malades, les aidant avec bonté et leur rendant tous les services que lui dictait son amour paternel. Il se serait cru coupable d’une faute énorme, si, étant sur pied, il n’avait pas visité les malades plusieurs fois le jour, bien qu’ils ne fussent pas en danger ; ses grandes occupations ne lui semblaient pas une raison suffisante de s’en dispenser. Il demandait à chacun comment il se trouvait, s’il n’y avait rien de nouveau, si on le traitait avec soin et charité, si on lui donnait à temps ce dont il avait besoin, si enfin il pouvait lui-même le servir en quelque chose. Il joignait à ces questions les marques de la plus sincère et de la plus cordiale affection ; on voyait que son cœur était tout rempli de l’amour de son Dieu et de son cher prochain. Pour que les malades profitassent du trésor caché dans la maladie, il leur suggérait de puissants motifs de résignation à la volonté divine, les animait à souffrir avec mérite par l’exemple de la passion et de la mort de Jésus-Christ, les portait à s’abandonner avec une sainte joie au bon plaisir de Dieu, leur faisait comprendre que c’était là le temps favorable pour pratiquer la vertu, selon ces paroles de l’Apôtre : « Quand je suis infirme, c’est alors que je suis puissant. La vertu se perfectionne dans l’infirmité. » (2. Corinth. XII.) C’était là son principal but dans la visite des malades : il désirait fortifier leur âme et les faire administrer à temps. Il ne permettait pas de laisser seul un malade gravement attaqué et en besoin, et cela pour qu’il ne manquât ni d’encouragements spirituels, ni de soulagements corporels. Dans la suite, lorsqu’il fut lui-même obligé de garder le lit, chaque fois qu’il était en état de se lever, il se traînait ou se faisait porter auprès des malades, et c’était une chose touchante de voir ce bon vieillard allant avec des béquilles ou porté à bras vers leur cellule. Que s’il n’avait pu absolument se lever, il leur envoyait quelqu’un en sa place pour s’informer comment ils allaient, s’ils n’avaient besoin de rien, si on avait soin d’eux, si on les traitait avec charité, s’il pouvait lui-même les secourir ou les aider en quelque chose. En un mot, il se conduisait en bon père ou plutôt il était comme une tendre mère pour tous, mais particulièrement pour les malades.

Imitateur fidèle du Père céleste dont la charité s’étend indistinctement sur tous les hommes, le vénérable serviteur de Dieu ne mettait ni restriction, ni réserve dans la sienne. Tout enflammé du feu de l’Esprit-Saint, il embrassait tout le monde dans son amour ; il en donnait les témoignages les plus affectueux non seulement aux prêtres et aux missionnaires, mais aux clercs, aux laïques et aux garçons ou ouvriers qui servaient à la maison. Dans une épidémie que lui-même avait prédite et qui fit beaucoup de victimes, en 1759, notre maison de Saint-Ange fut attaquée du mal et on y compta jusqu’à dix-sept malades. De ce nombre furent trois séculiers qui travaillaient dans la maison et qui par bonheur avaient affaire au père Paul. En effet le bon père ordonna sur-le-champ de les servir comme les religieux eux-mêmes, de leur procurer le médecin et tous les remèdes et de les veiller jour et nuit.

La vraie charité fait ressentir au loin sa bienfaisante influence, et partout où elle trouve moyen de s’exercer. Quand il y avait des religieux malades dans nos maisons, si le père Paul ne pouvait y être de corps, il s’y transportait en esprit par sa compassion et sa tendresse. Il écrivait des lettres pressantes aux recteurs et leur recommandait avec instance de bien soigner les pauvres malades : « La pauvreté est bonne, disait-il, souvent à ce propos, mais la charité vaut mieux. » Pendant la convalescence, il exigeait qu’on usât de sages ménagements afin de recouvrer ses forces ; il n’approuvait pas qu’on s’affaiblît ou qu’on retardât son rétablissement parfait, en s’appliquant avec excès ou en se tenant trop longtemps à genoux. Il inspirait le même esprit de charité à tous les supérieurs de la congrégation. Il disait, et il répéta après un chapitre général, dans la salle où les capitulaires étaient encore assemblés, qu’on devait avoir une extrême charité pour les malades, et pourvoir à leurs besoins, sans nul égard pour la dépense, dût-on pour cela engager et vendre les vases sacrés.

Voilà comment il témoignait qu’il aimait, pour l’amour de Dieu, le prochain en général et plus spécialement ceux dont il était chargé, selon l’ordre prescrit par la charité. Il saisissait toutes les occasions de pratiquer cette vertu tant recommandée par le Sauveur, et jusque dans les derniers moments de sa vie, il en donna des preuves extraordinaires. Nous avons vu dans le cours de son histoire que ce fut par l’exercice de la charité qu’il se disposa à passer heureusement dans le sein de Dieu, cet océan immense d’amour et de félicité.

Nous joignons ici quelques extraits des procédures sur la charité du père Paul. Voici le témoignage qu’en a rendu le père Hyacinthe de Sainte Catherine de Sienne, ex-provincial des Passionnistes.

« Lorsque j’habitais la retraite de Saint-Eutice, dit-il, je tombai dans une grave maladie qui dégénéra en une sorte de langueur qui fit craindre pour mes jours. On croyait que c’était un commencement de phthysie. Une fièvre lente me minait sans relâche. On me procurait quelque soulagement, mais pas autant que le besoin l’exigeait. Peut-être que le manque de ressources ne permettait pas d’en faire davantage. Le vénérable père Paul qui demeurait alors à Saint-Ange, apprit ce qui se passait. Il en ressentit du chagrin, et poussé par la charité qu’il avait pour tout le monde, il ne se contenta pas d’écrire à ce sujet, mais il vint en personne à Saint-Eutice. Là, il adressa une forte réprimande au supérieur pour le peu de secours qu’il me donnait. Celui-ci, s’excusant sur la pauvreté et la gêne où se trouvait la maison, le serviteur de Dieu n’admit pas cette raison, et ajouta avec vivacité qu’en pareil cas, on devait vendre au besoin jusqu’au calice d’argent. »

François-Louis de Sainte Thérèse, frère passionniste, parle en ces termes de la charité du Bienheureux envers les frères laïques. « non seulement il veillait très soigneusement pour qu’ils ne fussent point surchargés de travail, et fussent soignés convenablement dans leurs maladies, mais de plus, il voulait que tous les membres de la congrégation, prêtres et clercs, eussent la plus grande reconnaissance pour leurs bons services. Qui est-ce, après Dieu, disait-il, qui pourvoit à notre subsistance, sinon les pauvres frères laïques ? Qui est-ce qui va quêter notre pain dans des lieux insalubres, par les plus mauvais temps et avec de grandes fatigues ? Qui est-ce qui nous prépare à manger, qui entretient la propreté, qui nous assiste dans nos besoins pendant la maladie comme pendant la santé ? Ce sont certainement nos pauvres frères laïques : ils font pour nous l’office de mères. O sainte charité ! Je veux qu’ils soient humbles, sans doute ; mais je ne veux pas qu’il y ait de distinction entre eux et nous, sauf le respect qui est dû au caractère sacerdotal. Malades ou en santé, soyons tous frères, et si je savais qu’un frère laïque ne fût pas aussi bien traité qu’un prêtre, dans la maladie, j’en aurais un sensible déplaisir. » Il me dit une autre fois en confidence : « Croyez-m’en ; celui qui n’aime pas les frères laïques, n’a pas l’esprit de la congrégation. Quand il m’est arrivé d’entendre un prêtre, fût-ce même un supérieur, leur adresser quelque parole peu convenable, je ne manquais pas de relever la chose comme je le devais. » Une autre fois, continue le frère François, j’ai observé qu’un frère étant venu le visiter dans sa chambre, le père Paul ne l’eut pas plutôt aperçu, qu’il tira sa calotte, mais de telle manière que le frère ne pût le remarquer, puis l’ayant fait asseoir, il remit sa calotte. C’était pour témoigner sa reconnaissance et son amour aux frères, que le serviteur de Dieu en agissait de la sorte ; s’il le faisait en cachette, c’était pour ne pas leur donner un sujet de vaine complaisance. J’ajoute que très souvent, et je pourrais dire presque toujours, il se découvrait à l’arrivée des frères. Ceux-ci étaient confus de voir un supérieur de si grand mérite s’abaisser à ce point vis-à-vis d’eux.

 

 

CHAPITRE 14.

CHARITÉ DU SERVITEUR DE DIEU POUR LES BESOINS SPIRITUELS DU PROCHAIN.

 

Si tel était le zèle du père Paul pour le bien du prochain, lorsqu’il s’agissait de la santé et de la vie du corps, il avait, sans comparaison, bien plus de sollicitude pour le salut éternel de son âme. Il savait très bien que l’âme étant la partie principale de l’homme, c’est sur elle aussi que la charité doit porter sa principale attention en vue des biens futurs et éternels. Pour connaître en partie l’activité de son zèle, il eût fallu le voir dans l’exercice des missions. Quand il était question d’entrer en lice pour combattre le péché, ce cruel ennemi des âmes, aucun obstacle ne pouvait le retenir. Dans ses dernières années, il allait en mission, quoiqu’il fût d’ordinaire accablé par ses infirmités et souffrant de la fièvre. Il était aisé de se convaincre qu’il n’avait d’autre vue que de délivrer les âmes de l’esclavage du péché et de les ramener à Dieu. Il ne s’épargnait ni jour ni nuit ; tout son temps pour ainsi dire était consacré à réconcilier les ennemis, à pacifier les différends, à entendre les confessions, à prier ; et l’on conçoit quelle fatigue ce devait être pour le pauvre missionnaire dans l’état de souffrance où il était. Il dormait peu et passait souvent des nuits entières au confessionnal, sans fermer l’œil. Tout le monde voulait se confesser à lui ; non seulement les personnes de distinction, mais les gens les plus grossiers, les plus durs et les plus vils voulaient le père Paul, parce qu’il leur témoignait à tous une charité tout extraordinaire. Parmi eux, c’était aux plus grands pécheurs, aux âmes les plus malheureuses qu’il marquait le plus de tendresse et d’affection. Comme un médecin compatissant, il en prenait un soin particulier, parce que leurs besoins étaient plus grands. Il avait coutume de dire que les brigands et autres gens de cette espèce étaient ses meilleurs amis ; il les aimait vraiment du fond de ses entrailles, et ceux-ci, convaincus de son amour et de sa bienveillance pour eux, s’affectionnaient singulièrement à lui. Pour les gagner, le serviteur de Dieu mettait en œuvre toutes les ressources de la douceur, de l’insinuation et de l’amour ; il compatissait à leurs peines, il les caressait et les embrassait, en un mot, il se faisait leur père, afin de les tirer des chaînes de l’enfer et du péché. Aussi était-ce une façon de parler devenue proverbiale de dire : Vous auriez besoin du père Paul, pour signifier que quelqu’un était un grand pécheur. Il faudrait un volume entier pour raconter les conversions admirables que Dieu opéra dans cette classe de gens, par le moyen de son serviteur. Qu’il nous suffise d’en rapporter quelques unes. Jointes à celles dont nous avons déjà fait le récit, elles nous feront voir quelle était la charité du père Paul pour les pécheurs même les plus désespérés. En 1756, il y avait à Canino un homme qui entretenait des liaisons criminelles au grand scandale de tout le village. En vain, le curé avait fait toute sorte de démarches, et les supérieurs ecclésiastiques, employé leur autorité pour faire cesser un désordre si criant ; tout avait été inutile. Le serviteur de Dieu voulant profiter de la mission pour ramener cette âme égarée, le fit appeler, lui donna les plus touchantes marques de bienveillance, l’embrassa, le baisa au front en présence de diverses personnes réunies dans la salle où il était, puis le fit entrer dans une pièce écartée. Ce pauvre pécheur fut si touché des manières affables et des discours persuasifs du serviteur de Dieu, qu’il résolut soudain de changer de vie. Il tint fidèlement sa résolution, leva le scandale, rompit ses mauvaises liaisons, se corrigea et se donna sincèrement à Dieu pour ne plus l’offenser dans la suite.

Voici une autre conversion plus merveilleuse encore. Le père Paul se trouvant une fois en voyage pour affaire, et apercevant à quelque distance une escouade de gendarmes qui marchaient le fusil sur l’épaule, fit signe de la main à l’un d’eux pour qu’il l’attendît, et comme cet homme ne comprenait pas, il lui cria de l’attendre : il faut que tu sois à moi, ajoutait-il. A cette voix, tous s’arrêtent étonnés, ne comprenant pas ce que cela voulait dire ; mais le plus étonné de tous, fut celui que le père appelait. Dès qu’il les eût joints, il alla embrasser celui à qui il avait fait signe et en le baisant, il lui dit : « Mon fils, je veux te guérir ; tu es malade et tu as besoin d’un médecin pour te guérir ; je suis ce médecin et je veux te guérir. » L’autre, encore plus surpris, lui répondit : « Mais je me porte bien ; plaise à Dieu que cela continue de la sorte. » Le père versant alors des larmes : « Tu ne m’échapperas pas, lui dit-il ; il faut que tu sois à moi et non au démon. » Ce pauvre homme, entendant enfin quel était ce mal dont le charitable médecin lui parlait, et voyant que le serviteur de Dieu l’avait connu par révélation, conçut une grande idée de lui avec un vif désir de lui faire sa confession. Mais comme il avait un service à faire, il lui dit qu’il ne pouvait se confesser pour le moment. « Quand il s’agit de l’âme, reprit le père, il faut tout laisser ; du reste, soyez tranquille, je parlerai à votre maître. » Il le conduisit donc à l’écart, et l’ayant disposé, il commença à entendre sa confession. Mais voici une autre merveille : le père, qui tenait en main un crucifix, semblait lire dans les plaies du Sauveur la confession de cet homme ; il lui découvrit un à un tous les péchés qu’il avait commis, et l’autre avoua qu’il en était effectivement coupable. Rappelée d’une manière si prodigieuse au bercail, cette brebis égarée reçut une connaissance si claire et conçut une horreur si vive de ses crimes, que pendant sa confession qui dura près de quatre heures, ses larmes ne cessèrent de couler. Il en fut si satisfait qu’il ne se possédait plus de joie.

Un autre malheureux pécheur avait donné son âme au démon. Déjà le terme de la convention était expiré ; il était au désespoir. Par bonheur, il rencontra un homme tout rempli de cette charité dont il avait si besoin dans sa déplorable situation : c’était le père Paul. Le serviteur de Dieu le voyant, se sentit pressé intérieurement de lui venir en aide. Il l’écouta avec beaucoup de patience et de calme, lui mit sous les yeux l’horreur de son état, lui fit révoquer et détester son pacte infâme, puis renouveler sa profession de foi et enfin il le rétablit dans la grâce de Dieu, au grand contentement de cette pauvre âme.

Le serviteur de Dieu eut aussi l’occasion de travailler à la conversion de quelques apostats, pauvres brebis, qui donnent dans des écarts d’autant plus lamentables, qu’elles s’éloignent d’un bercail plus sûr. Il parvint par son zèle et ses manières charitables, à en faire rentrer deux dans leur couvent. L’un des deux, outre l’apostasie, s’était rendu coupable d’homicide.

Le Seigneur ayant lui-même rempli l’âme de son serviteur d’une charité et d’une compassion si tendres pour les pauvres pécheurs, lui en adressait quelquefois d’une manière miraculeuse. Donnant la mission dans une certaine localité, il vit venir à lui, au moment où, la messe dite, il se dépouillait des ornements sacrés, un homme qui disait de façon à être entendu des assistants : « Père Paul, confessez-moi, il y a dix ans que je n’ai été à confesse. – Mais, est-ce que vous voulez vous diffamer vous-même ? lui dit le père, » et se tournant vers les assistants : « N’en croyez rien, leur dit-il ; il fait cela pour être confessé le premier. » Mais le pénitent qui ne désirait rien tant que d’appliquer le remède aux plaies invétérées de son âme, ne songea qu’à se mettre au plus tôt entre les mains du médecin : « Je vous dis, père, répliqua-t-il, qu’il y a dix ans que je ne me suis confessé. » Le serviteur de Dieu s’approchant lui dit alors à l’oreille d’attendre qu’il eût terminé son action de grâces et de le suivre quand il retournerait à la maison. Le pénitent fut ponctuel au rendez-vous, et le père l’ayant introduit dans une chambre, le confessa avec toute la bonté possible. On vit dans cette confession comment la Bonté divine sait se venger avec amour. Là où l’iniquité avait abondé sans mesure et sans frein, elle fit surabonder la grâce. Cet homme, jusque là si éloigné de Dieu, conçut un tel repentir, que s’étant muni à dessein d’une pierre, il se mit à se frapper la poitrine à coups redoublés, et il n’eût pas cessé, si le serviteur de Dieu ne l’eût empêché de continuer. Mais ce qu’il y eut de particulier, c’est la manière tout à fait merveilleuse dont cet homme se décida à se confesser. Pendant qu’il se rendait au lieu de la mission, peut-être par simple curiosité pour entendre le missionnaire, le démon lui apparut et menaça de l’emporter, comme lui-même l’a raconté. On imagine aisément quel fut son effroi ; arrivé vers le soir au village, il y logea, et pendant la nuit, il entendit distinctement une voix qui lui disait : Va te confesser au père Paul. Il ne savait pas le nom du missionnaire, il l’apprit ainsi et c’est pourquoi il l’appela le lendemain par son nom.

Le père Paul gagna de même un brigand par ses manières charitables, et le détermina à renoncer à la résolution inhumaine qu’il avait prise de tuer un certain personnage. Étant allé un jour à Orbetello, il apprend qu’un des principaux de l’endroit n’osait plus sortir des portes de la ville de peur de tomber entre les mains d’un fameux chef de brigands, qui avait sa retraite en territoire étranger, à Magliano, distant d’environ dix milles d’Orbetello. Ce brigand se tenait en embuscade, attendant toujours que cette personne sortît de la ville ; car il avait juré de la tuer. Plusieurs s’étaient interposés pour tâcher d’apaiser cet homme farouche et sanguinaire, mais en vain ; son audace croissant avec le nombre de ses compagnons, il se montrait implacable et ne voulait pas entendre parler de pardon et de réconciliation. Le père Paul informé de tout, sentit son zèle s’enflammer ; il déclara qu’il voulait aller trouver ce brigand, bien qu’il ne le connût pas. Tout le monde l’en détournait, lui disant que c’était s’exposer à un grand danger. Mais sans tenir compte du péril, le père armé de son crucifix et de sa confiance en Dieu, part pour Magliano, se dirige vers la retraite du brigand et le trouve dans une maisonnette. Arrivé devant lui, il lui demande s’il était un tel ; mais déjà il pouvait le deviner, en le voyant tout chargé d’armes. Oui, lui répond le brigand d’un ton brusque et farouche. Le serviteur de Dieu tirant aussitôt son crucifix, se met à genoux et lui dit : « Je suis venu tout exprès vous demander une grâce au nom de Jésus-Christ Notre Seigneur, et je ne m’en irai pas sans l’avoir obtenue. – Que me voulez-vous ? reprend le brigand du même air. – Rien autre, sinon que vous fassiez grâce à un tel et que vous cessiez de l’inquiéter. » A ces mots, le cœur du brigand est complètement changé ; il est ému et attendri : « Ah ! père, levez-vous, lui dit-il, je ne puis vous refuser cela ; vous seul pouviez l’obtenir. Oui, je lui pardonne de tout cœur. » Le père que son expérience rendait prudent et qui savait qu’il faut battre le fer tant qu’il est chaud, pour sûreté, tira un papier pris à dessein et qui contenait un engagement de pardonner, en donna lecture et le fit signer au brigand qui s’exécuta sur-le-champ. Le voyant tout disposé à une conversion totale, le père alors commença à lui parler de Dieu avec sa douceur et son zèle ordinaires ; et voilà le brigand qui rentre en lui-même et lui demande à se confesser. Le père ne désirait rien tant que de porter aux pieds du Seigneur une proie si belle et si riche ; il le confesse avec une extrême bonté. Dans l’intervalle, les hommes de sa compagnie étant venus, il leur donna l’ordre de ne plus inquiéter à l’avenir la personne en question. Mais le père Paul, non content d’avoir gagné le chef, saisit aussitôt l’occasion de parler de Dieu et de ses miséricordes à ces pauvres pécheurs, et le Seigneur rendit sa parole si efficace que tous en furent touchés et voulurent se confesser. Ainsi le père Paul récolta des fruits abondants de sa charité et laissa ces pauvres gens bien contents. Cependant on attendait impatiemment son retour à Orbetello, et comme il tardait, on le tenait déjà pour mort. Grandes furent la joie et la surprise, quand on le vit reparaître ; elles furent d’autant plus sensibles que le père leur rapportait l’écrit de réconciliation signé par le brigand et qu’ainsi leur concitoyen pouvait désormais vivre sans inquiétude. Ce dernier en eut toujours depuis une grande obligation au père Paul.

Pour affermir les nouveaux convertis dans leurs bons sentiments, le serviteur de Dieu usait d’une sainte et charitable industrie ; il les faisait passer avec lui d’une mission à une autre. Entre autres convertis qui le suivirent ainsi d’après ses conseils, il y en eut un qui mourut d’une mort digne d’envie entre les bras du Bienheureux. C’était un homme qui avait commis toute sorte de crimes et qui avait joint le blasphème et le meurtre à des dérèglements scandaleux. Le serviteur de Dieu donnait la mission à Vétralla. Informé de la mauvaise conduite de cet homme, il tâcha avec prudence et charité de s’insinuer dans sa confiance ; il le fit venir, lui témoigna beaucoup d’amitié et l’engagea à assister au sermon. Le pauvre pécheur ne put résister à tant de marques d’affection ; il alla entendre le prédicateur. La miséricorde de Dieu l’attendait là. Eclairé, touché et pénétré par la force de la parole divine, il voulut se confesser au serviteur de Dieu. Dès lors il fut changé en un autre homme et commença une vie vraiment chrétienne. Cependant le bon père, observant, en médecin habile, combien ce nouveau pénitent avait besoin de précautions pour s’affermir dans le bien, le conduisit avec lui dans plusieurs autres missions ; et cet homme s’affectionnant de plus en plus à un père si charitable et estimant beaucoup ses avis et ses leçons, continua à vivre chrétiennement jusqu’à sa mort. Après avoir suivi le missionnaire un certain temps, il s’attacha au service de l’hôpital de Vétralla. Il y fut d’une grande édification pour le peuple par sa charité envers les malades et sa grande attention à tous leurs besoins. Enfin il tomba gravement malade. Le serviteur de Dieu qui l’apprit, vint le visiter. A sa vue, le malade s’écria : « Ah ! mon père, que je vous suis obligé ! – C’est à Jésus crucifié, lui répondit le père, que vous devez toute votre reconnaissance. » Il l’encouragea ensuite par quelques saintes réflexions à mettre toute sa confiance en la miséricorde de Dieu et dans le sang de Jésus-Christ : « Acceptez la mort de bon cœur pour vos péchés, lui dit-il ; c’est un excellent moyen pour acquitter une bonne partie des peines du purgatoire. » Encouragé par les exhortations du serviteur de Dieu, le malade conçut une nouvelle confiance d’obtenir le pardon de ses péchés, par les prières du père Paul, et mourut dans les sentiments d’un bon chrétien.

La grande charité du Bienheureux attira de même à la pénitence un brigand fameux qui depuis fut son pénitent pendant l’espace de huit ans, et qui vécut si chrétiennement et avec une telle pureté de conscience qu’au témoignage du père Paul, il n’y avait pas matière nécessaire d’absolution dans ses confessions. Afin de le confirmer dans le bien, le serviteur de Dieu lui avait prescrit de venir le trouver chaque fois qu’il passerait dans les environs des lieux où il donnait la mission. C’est à quoi il était très fidèle et très ponctuel, et c’était une chose édifiante de voir cet homme, auparavant farouche et criminel, devenu obéissant et souple, comme un doux agneau, entre les mains du père Paul. S’il arrivait que le serviteur de Dieu fût occupé à confesser les femmes, il se plaçait en face du confessionnal, les bras croisés sur la poitrine, édifiant le peuple par sa contenance, et il attendait que le missionnaire l’appelât. Il se confessait alors sur le devant du confessionnal et n’en sortait jamais sans éprouver une nouvelle ferveur pour le service de Dieu.

On voyait beaucoup de pécheurs convertis par le père Paul persévérer pendant plusieurs années, d’autres se maintenir dans le bien jusqu’à la mort et donner en mourant une espérance très fondée de leur salut éternel. Ceux-là donc pouvaient s’appeler vraiment heureux, qui, après avoir entendu le père Paul, se rendaient à la voix de Dieu qui les invitait par sa bouche ; au contraire, il n’était pas rare de voir les obstinés et les endurcis frappés de la malédiction dernière. Nous en avons cité plusieurs exemples. Joignons-en ici un nouveau. Il y avait à Caparbio un homme qui donnait du scandale par son commerce criminel avec une femme débauchée. Il tomba malade précisément au moment où le serviteur de Dieu donnait la mission en cet endroit. Le bon missionnaire fit tout ce qu’il put pour qu’il rompît ses chaînes criminelles et abandonnât le péché. Le pécheur feignit de se repentir sincèrement ; mais, chose vraiment horrible ! la nuit même qui suivit son entretien avec le père, il retourna à son vomissement. Le malheureux ! cette même nuit, il fut frappé par la justice de Dieu et périt misérablement. Ce coup terrible donna occasion au serviteur de Dieu de prêcher avec force sur les peines de l’enfer ; l’impression fut d’autant plus profonde que tout l’auditoire connaissait la fin tragique du scandaleux.

Le Bienheureux portait partout avec lui le don de convertir ou d’échauffer les âmes aussi bien dans les retraites spirituelles que dans les missions. Il était si souvent appelé à donner les exercices dans les monastères, qu’il n’aurait pu dire le nombre de fois ; partout, Dieu lui donnait grâce pour enflammer de ferveur le cœur de ses épouses. Partout où il allait, on peut dire avec vérité qu’il a répandu la bonne odeur des vertus de Jésus-Christ. Les religieuses admiraient en lui un grand zèle, une intime union avec Dieu, un détachement total de toutes les créatures, et un talent admirable pour la direction des âmes. Quand il rencontrait une religieuse qui n’était pas dans la grâce de Dieu, oh ! que d’efforts il faisait pour ramener la brebis perdue au bercail du bon Pasteur ! Il eût voulu assurer tous les monastères une observance exacte, une paix parfaite, une tranquillité complète, en laissant chaque religieuse tout enflammée d’amour pour le céleste Époux. C’est ce qui l’engagea à demander un jour un miracle en faveur des religieuses de Farnèse. Leur couvent était infesté de reptiles venimeux, ce qui jetait quelque trouble dans l’observance. Le cardinal Rezzonico lui écrivit à ce sujet ce que voici : « Je serais désolé que cette lettre vous trouvât parti, et qu’ainsi vous ne pussiez accorder à ces bonnes filles la consolation d’entrer dans leur monastère pour les délivrer des serpents et des vipères qui s’y sont introduits. Elles me prient de vous y autoriser, avec cette confiance que Dieu bénirait la malédiction que vous lanceriez contre ces pernicieux reptiles. Si ma lettre vous trouve à Farnèse, de grâce, accordez-leur cette consolation ; je vous donne toute permission d’entrer dans la clôture. » Le serviteur de Dieu se rendit de bon cœur aux vœux des religieuses et de leur protecteur, et le Seigneur exauça sa prière si visiblement qu’à l’instant même les reptiles déguerpirent du monastère, et ce qui est merveilleux, ils n’ont plus jamais reparu dans l’enceinte du cloître.

C’est ainsi que la charité du serviteur de Dieu était sans cesse en action pour le bien et le repos des âmes. Jamais il n’était fatigué, jamais il ne croyait devoir prendre ni relâche, ni repos. Il réservait cela pour l’éternité, disant d’une manière très gracieuse, qu’on dit Requiem aeternam pour les morts, c’est-à-dire qu’on leur souhaite et qu’on demande pour eux le repos qui est vraiment à désirer.

Le prix des âmes, considéré à la lumière de la foi et dans le cœur sacré du Rédempteur, voilà quelle était la source de son zèle pour leur salut. Voilà pourquoi il n’épargnait ni peines ni fatigues pour les aider dans leurs besoins spirituels. Voilà enfin ce qui lui faisait souvent entreprendre des travaux supérieurs aux forces humaines ; sa charité lui donnait une vigueur extraordinaire. Il allait un jour au fort royal de Longone pour y donner la mission. La barque sur laquelle il était l’ayant déposé à peu près à mi-chemin, le serviteur de Dieu se retira sur un rocher voisin de la mer pour faire oraison et s’entretenir paisiblement avec son Dieu. Mais ce rocher étant quelquefois mouillé par les vagues, le pied lui manqua et il glissa jusqu’au bord de la mer, sans toutefois y tomber ; comme elle est fort profonde en cet endroit, il s’y fût noyé en y tombant : le Seigneur le préserva de ce danger ; cependant il resta tout meurtri de sa chute. Sans se déconcerter pour cet accident, Paul, plein de confiance en Dieu, n’en continua pas moins son voyage, et à son arrivée à Longone, il commença la mission avec beaucoup de ferveur. On était surpris de le voir hors du temps de la prédication, incapable de se traîner et de se tenir debout, forcé de garder le lit d’où il fallait quatre personnes pour le lever, puis, une fois sur pied, oublier son mal, monter en chaire à l’heure marquée, prêcher avec son zèle ordinaire et se mouvoir avec la plus grande facilité, selon ce qu’il avait à dire.

Il y eut un endroit où son zèle apostolique déplut à quelques hommes ennemis de la lumière et de la vérité. Ces méchants en furent si irrités, qu’ils en vinrent jusqu’à attenter à sa vie. Il s’élevait avec force contre leurs désordres pour empêcher l’offense de Dieu ; il était même parvenu à faire supprimer certains divertissements dangereux. Semblables à des frénétiques qui se révoltent contre leur médecin, ces hommes, bien loin de correspondre à la charité du missionnaire, formèrent le projet de le faire périr. Ils mêlèrent donc du poison au potage qui lui était destiné, ainsi qu’au père Jean-Baptiste. C’était un potage aux fèves, et en cela devait consister tout leur repas. Les pauvres missionnaires le prirent sans se douter de rien ; le poison était assez violent pour les faire mourir aussitôt, sans une protection toute spéciale de Dieu. Mais le Seigneur veillait sur des jours tout consacrés au bien des âmes ; il les secourut à temps : l’un et l’autre vomirent soudain leur repas avec le poison, et en reconnaissance de ce bienfait qu’ils devaient à l’intercession de la sainte Vierge, leur protectrice, ils continuèrent la mission avec un redoublement de courage et de zèle.

Le marchand saisit avidement toutes les occasions d’accroître ses gains et de même, le père Paul ne perdait jamais celles de se rendre utile au prochain. Son ardente charité ne se bornait pas aux missions et aux retraites spirituelles ; elle était industrieuse à profiter de toutes les rencontres qui s’offraient à lui, surtout dans ses voyages et dans les visites qu’il recevait ou rendait, afin de coopérer au salut des âmes.

Pour apprécier convenablement la charité des serviteurs de Dieu, il suffirait d’observer comment ils s’acquittent de la correction fraternelle dont Jésus-Christ nous impose le devoir dans l’Évangile. La correction est une médecine amère pour la nature corrompue ; c’est la charité seule qui peut l’adoucir et la rendre agréable, de manière que le prochain ne la rejette pas avec horreur et dégoût. C’est dans ces occasions surtout que le père Paul se montrait animé de ce véritable esprit de Dieu qui est plus doux que le miel : « Spiritus meus super mel dulcis. » (Eccli. XXIV.) Il ne dissimulait pas le mal, il ne caressait pas la plaie ; il savait même au besoin employer le fer et le feu, mais il en usait avec tant de discrétion et avec des formes si charitables, que c’était un sujet d’admiration. Il ne décourageait ni ne consternait personne ; il ne se laissait point emporter par la passion ; maître de lui-même, il mêlait discrètement ensemble le vin et l’huile, et savait si bien unir la sévérité à la douceur, qu’il manquait rarement son but. Il usait de termes affectueux qui mettaient son cœur au jour et montraient son vif désir de procurer le bien de ceux qu’il corrigeait ; et lors même qu’il était forcé de déployer de la rigueur, il joignait à une parole grave et sérieuse de tels témoignages d’amour, qu’on voyait évidemment que l’avantage du prochain était son unique mobile.

Nous trouvons dans sa correspondance la même méthode charitable de donner des avertissements. Il écrivait à une de ses filles spirituelles : « Est-il possible qu’après tant d’avis et tant de choses que je vous ai dites de vive voix et par écrit, vous ne vouliez pas vous mortifier et vous tenir tranquille ?... Eh bien ! pour pénitence, entrez dans le cœur de Jésus, mais non ; tenez-vous à la porte de ce divin cœur, et là humiliez-vous et demandez pardon de tant d’imperfections et d’ingratitudes… et puis, profitez de la permission pour entrer ; mais faites-vous petite, et puis brûlez, réduisez-vous en cendre, et laissez le Saint-Esprit élever et perdre entièrement cette cendre dans l’abîme immense de la Divinité. Amen. »

Voulant avertir un religieux d’une omission, il écrit en ces termes : « Je sais que le père N… a écrit à un de ses amis à Orbetello, sans penser à consoler le pauvre Paul ; celui-ci cependant l’a toujours aimé et estimé. Les autres ont agi différemment. Je ne puis deviner son motif, à moins d’attribuer cet oubli à mon indignité. » Sa maxime était que la douceur guérit toutes les plaies, et que la dureté, au lieu d’en guérir une, en fait dix. Il était grandement d’avis qu’il fallait beaucoup de douceur dans les exhortations que font les supérieurs à leurs communautés. « J’apprends, écrit-il à l’un d’eux, que dans les examens et les chapitres, Votre Révérence fait force exclamations, comme si elle donnait une mission à des gens à moustaches ; mais, mon cher père recteur, à quoi bon en agir ainsi ? Je loue votre zèle, je sais qu’il procède de votre grand amour pour l’observance. Cependant la vérité est que nos religieux sont fort bons ; il n’est donc pas nécessaire de faire tant de frais… Agissez avec douceur, parlez d’une manière posée, ne forcez pas la voix, et croyez que vous ferez plus d’impression et plus de bien, et les religieux seront plus contents. »

Quand ceux qu’il reprenait s’humiliaient et avouaient leurs fautes, son bon cœur ne pouvait y tenir, et, sur-le-champ, il les embrassait avec la tendresse d’une mère et leur pardonnait. On pourrait citer ici une foule de traits en preuve de sa charité ; il suffira d’en choisir quelques-uns pour l’édification du lecteur. Un frère laïque étant venu à la retraite de Saint-Ange, prendre les ordres du père Paul, celui-ci le destina pour une autre maison. Le pauvre frère marqua de la répugnance pour ce changement, ce qu’ayant appris, le serviteur de Dieu vit avec peine le peu de vertu de ce frère et l’en reprit. Après lui avoir fait ses remontrances, il s’en retourna tout triste à sa chambre. Un autre religieux ayant remarqué sa peine, alla trouver le frère, lui représenta son devoir et l’engagea à aller demander pardon au bon père et à se montrer disposé à obéir. Ainsi éclairé et convaincu, le frère se dirigea vers la cellule du père Paul et se jeta à ses genoux. C’en fut assez pour le serviteur de Dieu : il l’embrassa aussitôt et lui dit avec la plus grande bonté : « O mon cher frère, j’ai toujours cherché votre bien ; » après quoi il l’exhorta tendrement à l’obéissance et le renvoya plein de consolation et de joie.

Un de nos religieux avait commis une faute grave pour laquelle il méritait d’être expulsé de la congrégation. Le père Paul l’en reprit avec tant de charité, que le coupable reconnaissant sa faute, la détesta sincèrement, se soumit à la pénitence imposée et se corrigea au grand contentement de la communauté. On peut dire qu’il devenait impossible au père Paul d’user de rigueur, quand il voyait ses religieux s’humilier et se repentir de leurs défauts. Un jour, plusieurs de nos clercs, sur la réprimande qu’il leur faisait, je ne sais pour quel manquement, se prosternèrent pour demander pardon. Lui aussitôt prenant un visage serein et joyeux, leur dit, le sourire sur les lèvres : « Oh ! maintenant grondez si vous pouvez ! Que voulez-vous que je fasse ? Levez-vous, vous avez vaincu, » et là-dessus il se mit à causer gaiement avec eux comme un bon père. Quelle que fût la faute, quand on s’humiliait et se repentait sincèrement, on était sûr du pardon. Voici ce qu’il écrivait en semblable occasion : « Je viens de relire la lettre de père N… son humilité m’inspire de la compassion. S’il parle sincèrement, il a sans doute la volonté de s’amender. Ah ! le divin Pasteur cherche et recherche la pauvre brebis. Tâchons de l’encourager et de le guérir, pour qu’il ne quitte pas le bercail de la congrégation. Si dans la suite il en faut venir là, patience ; il devra se l’imputer. » On lit dans une autre de ses lettres : « Le frère N… me fait grande pitié ; je le vois fort repentant : il assure qu’il se perdrait, s’il retournait dans le siècle : il pleure et gémit. Je voulais lui ôter l’habit, mais enfin il m’a vaincu… Il paraît bien résolu et il me semble que nous devons arracher cette brebis à la gueule du dragon infernal. » Telle était sa conduite envers ceux qui s’humiliaient. Il engageait les supérieurs à employer la même méthode. « Mon cher et bien-aimé père, écrivait-il à un recteur, j’ai lu avec édification et plaisir votre bonne lettre ; je me réjouis grandement des miséricordes dont Dieu continue de vous favoriser. Que Votre Révérence veille et fasse veiller par un de ses religieux sur la conduite du père N… afin de savoir à quoi vous en tenir. Il est vrai qu’il a de grands efforts à faire pour pratiquer la vertu, vu les habitudes qu’il a contractées dans le monde. C’est une raison qui doit nous porter à l’indulgence, afin de l’aider à se sauver. Contentons-nous qu’il observe les points essentiels, et quand vous le verrez en défaut, regardez-le d’un œil de compassion et reprenez-le avec une charité superfine, en lui indiquant les remèdes convenables, soit au chapitre, soit ailleurs… Si vous réussissez à le conduire au ciel, quel gain ! quelle gloire pour Dieu ! » On reconnaît bien là ce vrai zèle qui est inspiré par la charité et qui, réglé par une juste discrétion, évite l’emportement et le caprice. Aussi, pour que l’homme de Dieu changeât aussitôt de langage, il lui suffisait de savoir pour quelle raison on avait agi ; dès lors la compassion et la tendresse prenaient la place de la réprimande ; quelquefois aussi il cédait pour ne pas donner occasion aux imparfaits de se porter à de plus grands écarts ; il imitait en cela l’exemple du Sauveur, dont il est écrit dans l’Évangile qu’il ne brisa pas le roseau froissé et qu’il n’éteignit pas la mèche qui fumait encore.

Le cœur humain veut être manié avec égard et délicatesse ; c’est pourquoi le serviteur de Dieu usait de beaucoup de bonté et de douceur, quand il avait à reprendre les gens du monde ; et le Seigneur donnait à ses avertissements une bénédiction et une efficacité admirables. Faisant la mission dans un certain village, il y choisit, selon sa coutume, quatre personnes des plus notables, afin de travailler à la réconciliation des ennemis. Or, quelques jours après ce choix, il apprit qu’un des députés vivait séparé de sa femme. Il attendit sagement que ce monsieur vînt l’entretenir de ce qui concernait son office ; alors le tirant à part : « Comment ! lui dit-il, je vous ai choisi pour pacifier les différends, et vous vivez séparé de votre épouse ? » Il l’exhorte ensuite avec douceur à la reprendre ; celui-ci, poussant un profond soupir, lui répond : « Ah ! mon père, il est vrai, mais sachez que ce n’est pas sans motif, car je l’ai surprise presque en flagrant délit. – Peut-être vous êtes-vous trompé, répliqua le père, vous aurez mal vu. » Il tâche ensuite de l’amener à une réconciliation, en lui alléguant les motifs les plus pressants ; mais cet homme n’était pas encore en état d’en apprécier la justesse et la force, et il demeura inébranlable. Voyant qu’il n’était pas possible de le persuader pour le moment, le père jugea mieux de ne pas insister, et de recommander l’affaire à Dieu. La mission terminée, il commença une retraite pour les religieuses de l’endroit, d’après le désir de l’évêque. Cependant il continuait à recevoir la visite de ce monsieur. Celui-ci voulant avoir le plaisir de le posséder chez lui, l’invita un jour à dîner. Le serviteur de Dieu ne perdait pas son dessein de vue. Il lui répondit avec vivacité : « Comment ! j’irais dîner chez vous où la paix ne règne pas, tandis que l’Évangile veut qu’en entrant dans une maison, nous annoncions et nous souhaitions tout d’abord la paix : Dites premièrement : la paix soit dans cette demeure. Cela ne sera pas. » Ce peu de mots prononcés avec l’accent de la charité touchèrent ce monsieur ; il répondit qu’il ferait la démarche. « Et moi, répliqua le serviteur de Dieu, si vous me promettez de vous réconcilier avec votre femme, j’accepte votre invitation. » Sur la réponse affirmative de l’autre, il ajouta : « Demain donc j’irai dîner chez vous ; regardez ce jour comme celui de vos noces, c’est-à-dire, comme un jour de bénédiction spéciale. » Le mari étant ainsi disposé, le père pensa que la femme ferait bien de témoigner son repentir par des excuses et des soumissions, il se rendit donc le lendemain, un peu avant l’heure du dîner. Profitant d’une occasion favorable, il lui dit comment elle devait s’y prendre pour apaiser son mari et regagner son affection, et l’engagea à lui demander humblement pardon de sa faute. Le mari étant de retour, et le moment du dîner approchant, la femme vint s’agenouiller à ses pieds et lui faire les plus humbles excuses. L’humilité obtient plus qu’elle ne désire. Vaincu par cette démarche de sa femme, le mari se jeta lui-même à genoux et lui pardonna de tout son cœur. Alors le père Paul, au comble de la joie, leur dit de se figurer que c’était le premier jour de leurs noces, il les bénit en conjurant Dieu de ratifier sa bénédiction. On se mit à table et ce fut un vrai festin de paix et de charité. Le divin Sauveur, en assistant au festin des noces de Cana, y porta les bénédictions les plus précieuses ; il voulut de même par une grâce particulière que le père Paul rétablît la paix, c’est-à-dire, le plus désirable de tous les biens, dans cette maison. Nous disons par une grâce particulière : « Il est fort difficile, en effet, d’accommoder de semblables différends entre mari et femme, sans une grâce spéciale du Seigneur. » Tel est l’aveu du père lui-même, cet homme si éclairé de Dieu.

Il eut sans doute une assistance toute semblable dans les rencontres où il dut reprendre avec liberté et vigueur des personnes du monde ; car au lieu de s’en offenser, on les voyait prendre en bonne part des avis qui, sortant d’une autre bouche, les auraient certainement irritées. Un jour il remarqua qu’une dame mariée qui lui parlait était découverte, ce qu’elle faisait, plutôt pour se conformer aux modes détestables du monde que par mauvaise intention. C’était en effet une personne très honnête. Le serviteur de Dieu ne manqua pas de lui représenter le désordre qu’il y avait en cela, et l’exhorta à ne plus paraître à l’avenir en public sans cette modestie et cette pudeur qui conviennent à une femme chrétienne. La bonne dame fut docile à cet avis, et depuis elle montra toujours une modestie exemplaire. Lorsque des ecclésiastiques peu édifiants venaient à lui, il cherchait d’abord à s’insinuer dans leur confiance par ses manières respectueuses et bienveillantes, puis il les avertissait librement. Ses avertissements produisaient de salutaires effets. L’un de ceux qu’il avait repris, conçut tant de respect pour lui, qu’il n’eût pas osé entrer dans sa chambre, sans un vêtement modeste et conforme à son état. Un autre, à qui le père avait peut-être révélé un manquement caché, disait qu’il était prudent d’aller à confesse avant de lui faire visite. Le serviteur de Dieu ne croyait pas que la noblesse ou le rang des personnes fût une raison pour les priver de ce service ; et en effet, elles en ont d’autant plus besoin qu’il y a peu d’hommes assez courageux pour le leur rendre. Pendant qu’il résidait à l’hospice du Crucifix, près de Saint Jean de Latran, il reçut la visite d’un prince. Dans le cours de l’entretien, il lui parla de l’abus qui règne dans les conversations du monde, et il traita ce sujet avec le zèle qu’il mettait toujours dans les choses qui intéressent le salut. Comme ses réflexions étaient empreintes d’une vraie charité, le bon prince, bien loin d’être blessé de sa liberté ou de l’interpréter en mauvaise part, s’en montra au contraire très édifié. Au sortir de la chambre, il dit au compagnon du père : « Vraiment, le père Paul est un saint. »

L’Église de Dieu, qui combat sur la terre, conserve des rapports avec les âmes qui souffrent en purgatoire ; aussi, tout bon chrétien se fait un devoir de les soulager le plus possible par ses prières, par le saint sacrifice, par ses aumônes et par des œuvres de pénitence. Le père Paul avait une tendresse et une compassion extrêmes pour ces âmes bénies. Il exhortait instamment tout le monde et particulièrement ses enfants à s’employer avec zèle pour leur soulagement. Dans les règles qu’il a données à sa congrégation, il engage ses religieux à aider par tout moyen ces pauvres âmes, afin de hâter leur bonheur. « La Bonté divine, dit-il, fera en sorte que nous ne manquions pas nous-mêmes de secours après notre mort, si pendant la vie nous avons eu soin de nous intéresser à ces âmes qui souffrent tant. » Lui-même pratiquait le premier cette recommandation ; pour les aider, il offrait des messes, des prières, des pénitences, et passait en veilles une partie de la nuit. La divine Bonté qui voulait délivrer par son moyen un grand nombre de ces âmes et le combler lui-même de mérites, permit qu’elles lui apparussent fort souvent, pendant la nuit, avec un air désolé, pour solliciter de sa part compassion et secours. On conçoit combien ces apparitions excitaient sa pitié et enflammaient son zèle pour leur délivrance. Entre autres apparitions qu’eut le serviteur de Dieu, il en est une qui me paraît très instructive et que je raconterai pour l’édification de tous. Un prêtre séculier que Paul affectionnait, avait été repris plusieurs fois par lui de certains défauts, et n’avait pas mis assez de soin à s’en corriger. Ce prêtre étant venu à mourir, voilà qu’une nuit, au moment où le père Paul allait se mettre au lit, il entend un grand bruit au voisinage de sa cellule. Il en est d’abord effrayé, comme c’est l’ordinaire dans les visions qui procèdent du bon esprit ; il demande qui est là, et au même instant, il entend la porte s’ouvrir ; et une voix lui dit qu’il est ce prêtre, son ami, décédé depuis quelque temps et condamné au purgatoire. La frayeur du père Paul s’évanouit à cette réponse, et surtout à la vue d’une âme si chère à Dieu. Il lui demanda pour quel sujet il était en purgatoire. « Pour n’avoir pas profité, comme je le devais, de vos avis, et de ne m’être pas corrigé de mes manquements, répondit l’âme. Oh ! que mes souffrances sont horribles ! ajouta-t-elle. » Puis elle désira savoir depuis combien de temps elle souffrait. Le père Paul lui demanda si elle savait à quelle heure son décès avait eu lieu, et sur l’indication qu’elle lui donna, il prit sa montre, fit le calcul et lui dit qu’il n’y avait pas plus d’une demi-heure. L’âme témoigna la plus grande surprise à cette nouvelle ; elle se figurait qu’il y avait beaucoup plus longtemps, tant sont grandes les souffrances qu’on endure dans le purgatoire ! De là la compassion et le zèle que les serviteurs de Dieu montrent pour le soulagement des pauvres âmes qui y souffrent.

 

 

CHAPITRE 15.

CHARITÉ DU SERVITEUR DE DIEU ENVERS SES ENNEMIS.

 

 

Quand le feu est bien ardent, il n’est pas facile de l’éteindre ; ainsi quand la charité est vive, ardente, généreuse, loin de se ralentir, elle prend au contraire une vigueur nouvelle à l’occasion des calomnies, des persécutions et de l’ingratitude : Aquae multae non potuerunt extinguere charitatem. (Cant. VIII.) Or, telle parut la charité du serviteur de Dieu ; elle fut supérieure à toutes les peines et à toutes les tribulations. Il avait pris le nom de Paul de la Croix ; ce ne fut pas sans une inspiration particulière, car il était destiné à souffrir beaucoup et à se rendre digne d’un nom si vénérable et si glorieux. Les hommes ne contribuèrent pas peu aux épreuves qu’il eut à essuyer ; ils lui donnèrent sans mauvaise intention, à ce que croyait le serviteur de Dieu, bien des occasions de mériter ; nous dirons, nous autres, qu’à force de frapper, ils firent de lui une de ces pierres polies dignes d’entrer dans le sanctuaire divin. Paul en effet souffrit tout avec grand courage pour l’amour de son Dieu, et aux mauvais traitements, aux injures, aux persécutions de tout genre, il n’opposa jamais que la patience et la charité. Jeune encore, il avait pris un vêtement pauvre et méprisable, une espèce de cilice plutôt qu’un vêtement, et il allait nu-pieds et tête découverte. Une pénitence si édifiante et si admirable donna lieu de penser à bien des gens peu instruits des choses de Dieu, ou qu’il avait de grands crimes à expier, ou que ce genre de vie était le résultat du caprice et de l’exaltation ; de là ils en vinrent à l’insulter, à le railler, et même quelquefois à lui jeter des pierres. Le serviteur de Dieu, insensible aux mépris, ne proférait aucune plainte ; il gardait un humble et doux silence et priait dans le secret de son cœur pour ceux qui l’outrageaient, mettant ainsi en pratique l’avis de l’Évangile : Priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient.

Dans une foule de rencontres, où une vertu moins solide que la sienne eût certainement fait naufrage, nous avons vu avec quelle patience et quelle douceur il supporta des croix bien lourdes. Pour ne pas nous répéter, nous ajouterons seulement ici quelques nouveaux traits où l’on vit particulièrement éclater sa charité pour ses persécuteurs. A son premier voyage à Civita Vecchia, il fut obligé de faire la quarantaine, et pendant le temps qu’elle dura, il obtint un secours journalier de trois pagnottes ; mais s’il rencontra d’un côté quelque peu de charité, il trouva de l’autre de quoi s’exercer à la patience. Sa quarantaine finie, il se rendit le soir dans une église pour y faire oraison ; mais quelqu’un vint l’en faire sortir avec ignominie, comme s’il eût été l’homme le plus vil et le plus infâme du monde. Le serviteur de Dieu n’ouvrit pas la bouche et sortit humblement, tout en priant pour l’impertinent qui lui faisait cette injure. Une autre fois, se trouvant aux bains de Vignone, il eut à essuyer de la part d’une personne toute sorte d’outrages. Il n’y répondit que par la patience, l’humilité et la douceur, s’agenouillant devant celui qui le maltraitait et le recommandant à Dieu, sans dire un seul mot pour se justifier.

Une personne croyant à tort avoir à se plaindre de lui, lui adressa une lettre pleine de ressentiment et d’incivilité. Le serviteur de Dieu était alors d’un âge à commander le respect, mais animé de cette charité qui est à la fois douce et prudente, il se contenta de compatir à la peine de cette personne, et afin de l’apaiser en lui faisant connaître la vérité, il lui adressa une lettre où éclataient en même temps sa prudence, son zèle et sa charité. Cette lettre ne calma pas l’indignation de la personne ; elle y répliqua avec la même aigreur. A cette nouvelle attaque, le bon père crut devoir se taire et souffrir en silence ; il espéra que, par ce moyen, Dieu toucherait le cœur de son ennemi. « Vous verrez, disait-il, qu’il s’apaisera. » C’est ce qui arriva effectivement. Ce monsieur connut plus tard la vérité, et se repentant de ses excès, il écrivit et vint même en personne faire ses excuses. Le père Paul l’embrassa tendrement et lui donna mille marques d’amitié ; depuis, celui-ci s’affectionna tellement au père Paul et à toute la congrégation, qu’il devint un de ses plus grands bienfaiteurs.

Le serviteur de Dieu eut besoin d’une plus grande vertu pour supporter les reproches immérités d’un personnage éminent. Prévenu peut-être par des rapports désavantageux, le cardinal-évêque de Viterbe se montra peu favorable au père Paul, dès le commencement de son épiscopat ; il eut même dessein d’ordonner une visite de la maison de Saint-Ange. Le père Marc-Aurèle du Saint-Sacrement, qui en était alors supérieur, lui représenta avec tout le respect et l’humilité possible que nous étions exempts en vertu du bref de Benoît XIV. Comme il n’avait pas ce bref sous la main, il expédia un messager au serviteur de Dieu, alors en mission dans le diocèse de Porto, afin de pouvoir présenter le bref à son Éminence. Tout cela ne suffit pas pour lui faire abandonner son projet. Persuadé qu’il en avait le droit, il ordonna que la visite se fît. A son retour de la mission, le serviteur de Dieu alla offrir ses respects au cardinal et lui exposer le véritable état des choses. Mais même avec de la piété, des connaissances et de bonnes intentions, on peut être trompé sur le compte de quelqu’un et être entraîné à des entreprises déraisonnables et injustes ; et une fois engagé, il est d’autant plus malaisé de revenir sur ses pas, qu’on a un zèle plus vif et plus entreprenant. C’est ainsi qu’au lieu d’être persuadé par les raisons et de céder aux humbles prières du serviteur de Dieu, le cardinal le traita avec beaucoup de dureté et de mépris, lui disant qu’il était un orgueilleux, un hypocrite et d’autres choses semblables. A ces reproches, le père Paul se mit à genoux et répondit avec humilité et sans la moindre émotion, pour tâcher de calmer le mécontentement de l’évêque. Tout fut inutile. Il se retira donc très mortifié de l’accueil, mais avec autant de tranquillité et de paix que si l’audience lui avait été favorable. En sortant, il dit en confidence au comte Pierre Brugiotti, qui l’avait accompagné chez le cardinal : « Recommandons à Dieu Son Éminence, parce qu’il lui reste peu de temps à vivre. » En effet, quelques mois après, le cardinal n’était plus de ce monde. De retour le soir à la retraite de Saint-Ange, en donnant comme de coutume la bénédiction aux religieux, avant d’aller réciter le saint rosaire, il ordonna très expressément, comme l’a déposé une personne qui était présente, de recommander à Dieu le cardinal évêque. Ceux qui savaient par quel esprit se conduisait le bon père, purent aisément inférer de là qu’il avait été mal accueilli et encore plus maltraité.

Le père Paul tenait la même conduite envers les détracteurs de sa personne et de sa congrégation. Il n’ignorait pas que certains membres d’un ordre très respectable le discréditaient, et le taxaient ouvertement d’hypocrisie, affirmant qu’il ne faisait pas ce qu’il avait prescrit dans ses règles ; il savait qu’ils s’opposaient de tout leur pouvoir à l’établissement de la congrégation, et mettaient tout en œuvre pour en entraver le progrès. Cependant lorsque ces religieux venaient chez nous, il voulait qu’on les traitât avec la plus grande charité ; lui-même leur donnait la première place au réfectoire et avait pour eux mille attentions, mille prévenances.

La calomnie est une puissance capable de troubler l’esprit même des sages. Souvent, en effet, sous prétexte qu’ils ne peuvent se dispenser de se justifier, ils laissent échapper leur ressentiment, si bien qu’on peut la nommer la vraie pierre de touche de la charité. C’est alors que celle du père Paul paraissait dans tout son jour ; car à moins d’une vraie nécessité de se justifier, il ne répondait aux calomnies que par la prière. Étant un jour accusé par des malveillants, sans s’excuser ni se justifier, il se remit entre les mains de Dieu, en disant : « Me voilà maintenant obligé de les recommander spécialement dans mes prières. » Ainsi ses calomniateurs semblaient acquérir un titre particulier à sa bienveillance, et c’était sa coutume invariable de prier particulièrement pour eux.

Les coups les plus sensibles et les plus douloureux pour le cœur d’un père, sont ceux qu’il reçoit de ses enfants ; et vaincre leur ingratitude et leur mauvais cœur à force d’amour et de bienfaits, voilà à coup sûr le triomphe de la charité. Ce triomphe, notre Bienheureux le remporta aussi ; toujours il témoigna un vif désir de faire du bien à ceux-là même qui, après avoir été élevés par ses soins, l’abandonnaient et sortaient de la congrégation. Quelque déplaisir qu’il en éprouvât, il ne laissait pas de les traiter avec une extrême bonté. Il les faisait traiter convenablement avant le départ, leur procurait des vêtements séculiers, selon la condition de chacun ; il leur fournissait avec un soin paternel l’argent et les provisions nécessaires pour se rendre chez eux ou ailleurs ; en un mot, il semblait que pour obtenir quelque grande faveur de sa part, il n’y eût pas de meilleur titre que de l’avoir offensé ou affligé. Une certaine dame s’était blessée, bien à tort, de ce que son neveu était entré dans la congrégation. Vaincue par sa mauvaise humeur, elle avait en diverses occasions manifesté sa haine contre la congrégation et plus encore contre le vénérable fondateur. Cependant elle tombe malade. Se voyant près de la mort, elle réclame avec instance une visite du père Paul qui se trouvait alors dans l’endroit. Elle prie l’archiprêtre de s’interposer. Celui-ci sachant l’injure qu’elle avait faite au serviteur de Dieu, craignait de rencontrer chez lui quelque ombre du moins de répugnance ; mais à peine lui eut-il exprimé le désir de la malade qu’il vit de ses yeux comment se vengent les saints. Paul, sans la moindre résistance, sans dire un mot du passé qu’il semblait avoir oublié, s’empressa d’aller où l’appelait la charité ; il adressa à la malade des paroles pleines de bonté qui la consolèrent beaucoup ; elle termina sa carrière en paix à quelques jours de là.

Mais nulle part on ne vit mieux briller la grande et héroïque charité de notre Bienheureux que dans le voyage qu’il fit à Rome pour obtenir l’approbation de sa règle. En passant dans une rue écartée, il fut rencontré d’un certain religieux qui avait perdu l’esprit de sa vocation. Cet homme, sans que le serviteur de Dieu lui en donnât aucun sujet, se met à l’accabler d’injures, et comme Paul n’y opposait que sa douceur, au lieu d’en être touché, il s’emporte de plus en plus contre lui, l’assaille avec violence, le renverse, le frappe sans ménagement et le foule aux pieds, sans que le vénérable père fasse la moindre résistance. Il avait appris à l’école de Jésus souffrant à estimer les mauvais traitements comme de riches présents. Aussi étant allé un peu après visiter dom François Casalini, ce respectable ecclésiastique qui était son ami, et celui-ci le voyant plus pensif que de coutume et le questionnant à ce sujet, le père Paul, sans faire mention de l’affront qu’il avait reçu, lui répondit qu’il était très affligé de ce qu’un religieux venait de commettre une mauvaise action et par là d’exposer son salut. Priez pour lui, ajouta-t-il, comme je fais de mon côté, afin que Dieu daigne éclairer cette pauvre âme, changer ses dispositions et qu’ainsi elle ne périsse pas pour l’éternité. A cette recommandation charitable, Paul n’ajouta pas un mot de plainte sur celui qui l’avait outragé. Dom François apprit seulement plus tard de quelle indignité l’humble serviteur de Dieu avait été l’objet. C’est de la sorte qu’il rendait le bien pour le mal, et de si grand cœur, qu’il pouvait affirmer en toute sincérité qu’il aimait en Dieu tous ceux qui l’avaient offensé. C’était sa coutume, disait-il encore, de prier d’abord pour le prochain et puis pour lui-même ; il y avait deux sortes de personnes pour qui il priait spécialement tous les jours, premièrement pour tous ceux qui l’avaient gravement offensé, et en second lieu, pour tous ceux qui étaient sortis de la congrégation.

Ces mêmes sentiments se voient encore plus clairement exprimés dans ses lettres. Il y épanche plus librement son cœur : « Je suis revenu de mission, disait-il dans l’une, comblé de mortifications précieuses. Les démons me persécutent avec rage et les hommes avec bonne intention, j’aime à le croire. Il suffit ; il faut prier beaucoup ; les tempêtes s’élèvent de toutes parts et nous sommes assaillis par des vents contraires. Dieu soit béni ! – Mes besoins sont grands, dit-il dans une autre lettre, surtout en ce moment de tempêtes et de grandes persécutions contre notre pauvre congrégation. Je crois pourtant que celui à qui Dieu permet de nous éprouver n’a pas mauvaise volonté. – Ne vous affligez pas, écrit-il à une personne pieuse, de voir qu’on me méprise et qu’on ne fait aucun cas de moi. Dieu le permet pour m’humilier et je m’en réjouis. Je ne sais ce que j’ai fait à ce prélat ; je sais seulement que depuis longtemps je travaille dans son diocèse et que j’ai failli y perdre la vie ; mais le pauvre évêque mérite compassion, car les persécuteurs et les calomniateurs n’ont pas manqué, surtout depuis qu’il s’agit de la fondation d’une retraite. Dieu soit béni ! Cela ne me cause pas de peine, j’avais dessein de lui écrire ; mais je ne m’y suis pas senti porté ; il vaut mieux abandonner ma justification à Dieu, d’autant plus que je ne connais pas les dispositions du prélat, et surtout, parce qu’en m’écrivant autrefois, il l’a fait dans des termes très affectueux ; je lui en suis toujours très obligé. » Dans une autre circonstance, il écrivait : « J’ai compassion de l’erreur où se trouve N… J’ai du déplaisir de l’offense qu’il a commise envers la Majesté divine. Que Dieu la lui pardonne. Quant à moi, il n’a pas sujet de s’affliger. »

Ce précieux trésor qu’il avait trouvé sous les épines des afflictions et des persécutions, trésor qu’il s’était accumulé avec la grâce de Dieu, il désirait le faire connaître aux autres et surtout à ses religieux et aux personnes qu’il dirigeait, afin que tous en fissent l’acquisition. Voilà ce qui lui faisait dire dans une de ses lettres : « Continuez à aimer la sai